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décret passa dans TAssemblée à Tunanimité. Or, il assistait lui-même à cette séance, votant pour ce qu'il regardait comme l'établissement de l'assassinat juridique ; mais il ne lui venait pas seulement dans l'esprit, en me racontant ce fait, que l'on pût s'attendre à sa résistance. Une telle naïveté de bassesse laisse ignorer jusqu'à la possibilité de la vertu, »
Sévère pour les Terroristes, M^^ de Staël l'était également pour les réactionnaires. Elle se prononçait sincèrement en faveur de la République et combattait ceux de ses anciens amis qui rêvaient le retour de la royauté. Un peu avant la journée de vendémiaire, quand la plupart des personnes de sa société attaquaient avec acharnement la Convention, elle était presque seule à défendre l'Assemblée expirante, ce Vous parlez d'en finir avec la Révolution, disait-elle à Lacretelle, et vous prenez la meilleure marche pour la recommencer. . . Je craindrais votre victoire même; j'y vois le signal de bien des vengeances qui ne sont pas encore assouvies par les massacres de Lyon et Marseille. Ignorez-vous que beaucoup de royalistes, et j'entends par ce mot des partisans du pouvoir absolu, marchent dans vos rangs ? Vous allez rallumer tous les feux de la guerre civile dans l'Ouest et le Midi. Dans un état de fermentation toutes les opinions extrêmes tendent à prévaloir, et vous, constitutionnels modérés, après avoir été victimes sous le règne d'une fac-
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tion sanguinaire, vous le serrez encore sous le règne d'une faction violente. »
Les hommes des partis les plus opposés se^^ rencontraient donc dans la demeure hospitalière" de l'ambassadrice de Suède, qui trouvait le moyen de leur faire parler politique les uns avec les autres, sans que la conversation dégénérât en dispute, ou même en discussion. Le respect [qu'elle inspirait à ses interlocuteurs permettait d'aborder sans inconvénients les questions même les plus irritantes, dans son salon, qui était un terrain] neutre. Son ambition, c'était de faire disparaître les opinions extrêmes et triompher ce juste milieu qui est l'idéal de l'école doctrinaire.' Depuis qu. les grandes voix de 89 et de la Gironde s'étaien éteintes, elle restait presque seule pour plaider la! cause de la liberté modérée. Son salon fut une sorte de cénacle, dont la gravité contrastait avec la futilité, l'ignorance, la légèreté des mœurs du jour. Là, on causait, on dissertait, et plus souvent on écoutait; on écoutait l'ambassadrice, dont le fauteuil était comme un trépied, et qui avait l'habitude de rendre des oracles. La profondeur de ses pensées, l'éclat de sa parole, la magie de son débit, lui donnaient la victoire sur tous ses interlocuteurs, quels qu'ils fussent. Nul orateur n'était de force à tenir tête à cette femme d'élite. Lacretelle en a dit : « Il fallait vivre d'enthousiasme auprès d'elle, tant son éloquence se répandait sur les sujets les plus arides, animait les
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interlocuteurs les plus froids, ou s'échappait en sailhes, en éclairs. Elle savait à propos briser l'entretien, en lui donnant parfois une tournure oratoire. » C'était tantôt une aimable femme du monde, tantôt une pythonisse.
M-^ de Staël avait la conscience de son talent et de sonprestige. C'est sans doute à elle-même p sa propre éloquence et à sa propre gloire qu'elle pensa quand elle traça plus tard le portrait de Corinne : « Elle était vêtue comme la Sibylle du Dominiquin, d'un châle des Indes tourné autour de sa tête, et ses cheveux du plus beau noir étaient entremêlés avec ce châle; sa robe était' blanche, une draperie bleue se rattachant au dessous de son sein. Son costume était très pittoresque, sans s'écarter cependant assez des usages reçus pour que l'on y pût trouver de l'affectation Son attitude (sur le char) était noble et modeste • on apercevait bien qu'elle était contente d'être admirée, mais un sentiment du timidité se mêlait à sa Joie et semblait demander grâce pour son triomphe. L'expression de sa physionomie, de ses yeux, de son sourire, intéressait pou^ elle Ses bras étaient d'une éclatante beauté"; sa taille, grande mais un peu forte, à la manière des statues grecques, caractérisait énergiquement la leunesseet le bonheur, son regard avait quelque ^hose d'mspiré... Elle donnait à la fois l'idée i une pretresse.d'Apollon qui s'avançait vers le :emple du Soleil, et d'une femme parfaitement
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simple dans les rapports habituels de la vie. Enfin, tous ses mouvements avaient un charme qui excitait l'intérêt et la curiosité, Tétonnement et Taffection. »
M""^ de Staël apparaissait ainsi à ses contemporains. Le triomphe de sa Cor/ W7^, c'était son triomphe. Elle exerçait sur l'opinion une influence réelle. Jamais, depuis les temps de la Fronde, une femme n'avait eu pareil ascendant. En république, elle était reine, reine par l'intelligence, reine par la plume et la parole, et dans la société de 1795, elle représentait la toute-puissance de l'esprit, comme M'"^ Récamier etM"° Tallien représentaient la toute-puissance de la beauté.
MADAME REGAMIER.
On a remarqué avec raison que M""' Récamier est peut-être la seule femme qui, n'ayant jamais rien écrit et n'étant jamais sortie des limites de la vie privée, ait mérité que sa ville natale proposât son éloge public. Cest dire que cette femme, séduisante entre toutes, exerce sur la postérité, l'ascendant et le charme qui en firent l'idole de ses contemporains. A défaut de l'influence politique d'une M""® Tallien, ou de l'esprit supérieur d'une M""^ de Staël, elle avait reçu de la nature une puissance devant laquelle républicains et royalistes s'inclinaient également, et qui la rendit supérieure aux grandes dames, aux princesses, aux souveraines : la beauté. Elle eut ce grand mérite de ne pas se laisser enivrer par les fumées de l'encens qui brûlait nuit et jour à ses pieds. Bien des femmes adulées à ce point seraient devenues à moitié folles. M"'^ Récamier fut préservée par son bon sens contre ces excès de vanité^ ces
bouffées d'orgueil, cette manie de parler toujours de soi et de se mettre toujours en scène^ qui finissent par rendre désagréables, presque odieuses, les beautés à la mode dont le cerveau est trop faible pour résister aux hyperboles de la flatterie. Elle resta bonne, aimable, simple, sans affectation ; elle n'eut de jalousie pour aucune des beautés qui auraient pu être considérées comme ses rivales ; elle ne fut ni ingrate, ni médisante, ni impérieuse, et il n'y eut dans sa destinée aucun de ces grands orages qui troublent presque toujours la vie des femmes en vue. Cette charmeuse, car c'est le nom qui lui convient le mieux, trouva le moyen de désarmer la malice humaine, et le culte qu'on lui rendait ne rencontra point de blasphémateurs.
Jeanne-Francoise-Julie-Adélaïde Bernard — c'était son nom de demoiselle — naquit à Lyon le 4 décembre 1 777. De tous ces noms de baptême, le seul qui lui fût resté dans l'habitude était celui de Julie, transformé en Juliette, bien qu'au dire de Sainte-Beuve, elle ne dût jamais avoir de Roméo. Sous le ministère de Galonné, en 1784, son père, qui était notaire, fut nommé receveur des finances à Paris. Dès l'enfance, elle était délicieuse, et un riche banquier, Jean-Jacques-Rose Récamier, qui avait vu se développer cette beauté merveilleuse, la demanda en mariage, quand elle fut dans sa seizième année. M. Récamier aurait pu facilement être son père, car il avait quarante-