MADAME RÉCAMIER
saison, des robes blanches ; elle en variait Tétoffe, la forme, les ornements^ mais prenait bien rarement d'autres couleurs. Jamais dans les grands temps de sa fortune, elle ne porta de diamants ; elle possédait de très belles perles, et s'en paraît, de préférence à tout autres bijoux. On eût pu croire qu'elle trouvait une certaine satisfaction féminine à s'entourer de toutes les choses dont on vante l'éblouissante blancheur, afin de les effacer par Téclatde son teint ^ »
Une de ses contemporaines, très célèbre aussi par sa beauté, la comtesse Regnault de Saint-Jean d'Angély, a dit de M"^" Récamier: « D'autres avaient été plus vraiment belles, mais aucune ne produisait autant d'effet. J'étais dans un salon, j'y captivais tous les regards ; M"'® Récamier arrivait; l'éclat de ses yeux, qui n'étaient pas pourtant très grands, l'inconcevable blancheur de ses épaules, écrasaient tout, éclipsaient tout ; elle resplendissait. » Musicienne excellente, elle charmait les oreilles comme les yeux. Sa voix était expressive, bien timbrée. Elle jouait avec talent du piano et de la harpe. Elle aimait à jouer de mémoire, pour elle-même, seule, à la chute du jour, et alors elle était émue, elle pleurait.
M. Récamier apparaissait comme l'intendant plutôt que comme l'époux de sa femme. Cet
^ Souvenirs de M^o Récamier^ par sa nièce M"ie Lenormant.
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homme d'argent s'était dit qu'une pareille compagne était le plus beau des luxes, qu'elle jetterait sur sa banque un reflet de poésie,et qu'elle ferait de sa maison un des centres les plus brillants de l'Europe, C'était comme une merveille, un objet d'art dont il s'enorgueillissait. Grâce à cette femme incomparable, M. Récamier devint une sorte de personnage. On tint à l'honneur d'être présenté chez lui, ou plutôt chez sa femme, et ce n'est pas sans une vive satisfaction d'amourpropre qu'il contemplait la galerie de fanatiques admirateurs en extase à la vue de l'idole. M. Récamier n'était pas jaloux, il était fier.
L'idole était une de ces femmes qui, sans encourager ni décourager leurs adorateurs, trouvent le moyen de les atteler définitivement à leur char. Toujours entourée d'un groupe de fidèles, qui étaient autant pour elle des gardiens que des amoureux, elle savait se prémunir contre les entraînements du tête-à-tête. D'une douceur ineffable, elle écartait loin d'elle toute récrimination, tout reproche, toute parole violente. Qui aurait pu s'irriter contre une femme d'une nature si gracieuse, d'une bonté si persuasive, si pénétrante ? C'est Sainte-Beuve qui l'a dit : « Elle allait au péril en souriant, avec sécurité, avec charité, un peu comme ces rois très chrétiens, un jour de semaine sainte, allaient à certains malades pour les guérir. Elle ne doutait pas de sa douce magie, de sa vertu. Elle tenait presque à vous
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^blesser d'abord le cœur^ pour se donner ensuite le plaisir et le miracle de vous guérir. Elle était véritablement magicienne à convertir insensiblement l'amour en amitié, en laissant à celle-ci toute la fleur, tout le parfum du premier sentiment. Elle aurait voulu tout arrêter en avril. » Chacun se disait :« Je n'obtiens rien, mais nul n'est plus privilégié que moi ! ^) Les amoureux souffraient dans leur amour, non dans leur vanité. Or, c'est la vanité qui guide les hommes plus que l'amour, et bon nombre de soupirants se passionnent en vue de la galerie bien plus que pour eux-mêmes. M""*^ Récamier^ sous des dehors naïfs, était si adroite, si habile, qu'elle avait fait croire à ses courtisans que son mari lui-même n'obtenait absolument rien. M"'^^ Lenormant a dit à ce sujet : « M. Récamier n'eut jamais que des rapports paternels avec sa femme ; et il ne traita jamais la jeune et innocente enfant qui portait son nom que comme une fille dont la beauté charmait ses yeux, et dont la célébrité flattait sa vanité. » Cette hypothèse, nous l'avouons, nous semble difficile à admettre, et, pour la croire possible, nous aurions besoin de nous rappeler le vers célèbre :
Le vrai peut quelquefois n'être pas vraisemblable.
M^^^e Lenormant nous dit que M. Récamier était de « mœurs légères », qu'il aimait le plaisir. Au moment où il se maria, bien loin d'être un vieil-
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lard, il était dans toute la force de Tâge, il n'avait que quarante-deux ans. Pourquoi aurait-il eu vis-à-vis de sa jeune femme une continence que rien ne lui commandait ? Pourquoi aurait-il abdiqué d'une manière si étrange ses droits et sa situation de mari ? Pourquoi n'aurait-il eu pour sa jolie compagne que des sentiments paternels ? Cet excès de prudence conjugale au milieu des mœurs de l'époque nous paraît un problème difficile à résoudre. Il nous semble d'ailleurs que ]y[me Récamier était une femme trop bien élevée pour raconter même à sa nièce les secrets de son alcôve. Nous inclinons à supposer que jamais, elle qui était le tact même, elle n'eut à s'expliquer, même en famille, sur des questions d'une nature si délicate et si intime. Seulement, la fatuité des hommes dont elle n'agréait pas les obsessions trouvait peut-être un adoucissement dans la pensée que leur idole était une déesse, et n'était point une femme. Peut-être aussi M. Récamier souriait-il de l'illusion de ses amis^ mais comme il était homme d'esprit et de bonne composition, il se gardait bien de les détromper, et il les laissait dans une douce et consolante erreur. Mais n'insistons pas davantage. « La jeune fille, a écrit M. de Lamartine, était elle-même, dit-on, un sous-entendu de la nature : elle pouvait être épouse, elle ne pouvait être mère. Ce sont ces deux mystères qu'il faut respecter, mais qu'il faut entrevoir pour avoir le secret de toute la vie de M"^"* Ré-