‹ Les femmes des TuileriesChapitre 29 sur 49 · MADAME TALLIEN T · texte numérisé non relu

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pour les représentants et pour les tribunes à la barre de la Convention ; que les républicains considèrent comme une sorte de déesse de la Liberté, les royalistes comme une libératrice, comme un ange tutélaire, résume, dans le surnom qui lui est donné, l'étrange amalgame d'une époque où les souvenirs chrétiens s'unissent aux parodies païennes. On l'appelle du nom de la sainte Vierge, à qui elle ressemble si peu, mêlé à un nom de mois de calendrier républicain : c'est Notre-Dame de Thermidor.

Du marquis de Fontenay, on ne parle même plus. De quoi se plaindrait-il ? Il a eu la vie sauve, il est à l'étranger. On ne se soucie pas plus de lui que s'il n'avait jamais existé. Dans ce temps de divorce, les anciens maris ne comptent pour rien. Tout fier de sa Conquête, Tallien s'en glorifie devant la Convention. Il dit à la tribune : « On a parlé dans cette Assemblée d'une femme, . . Je n'aurais pas cru qu^elle dût occuper les délibérations de la Convention nationale. On a parlé de la fille de Cabarrus. Eh bien ! je le déclare au milieu de mes collègues, au milieu du peuple qui m'entend : cette femme est ma femme !... Je l'ai sauvée à Bordeaux ; ses malheurs et ses vertus me la firent aimer. Arrivée à Paris dans des temps de tyrannie et d'oppression, elle fut persécutée et jetée dans une prison. Un émissaire du tyran lui fut envoyé et lui dit : « — Ecrivez « que vous avez connu Tallien comme un mau-

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« vais citoyen ; alors, on vous donnera la liberté « et un passeport pour aller dans les pays « étrangers ! » Elle repoussa l'émissaire avec indignation. Voilà pourquoi elle n'est sortie de prison que le t2 thermidor. On a trouvé dans les papiers du tyran une note pour l'envoyer à Téchafaud. Voilà, citoyens, voilà celle qui est ma femme ! »

La marquise de Fontenay, devenue M^^ Tallien, s'installe au bout de l'allée des Veuves, près du Cours-la-Reine, dans une petite maison cachée par un massif de peupliers et de lilas, qui est recouverte de chaume, peinte à l'huile, ornée de bois brut et entourée de fleurs. A l'extérieur, c'est un chalet; à l'intérieur une sorte de temple grec. Dans cette demeure, si pittoresque et si originale, qui fait songer aux héroïnes de Jean- Jacques Rousseau et à celles de Plutarque, jyj me Xallien, qui, en République, tient un sceptre, celui de la mode, préside à une espèce de cour. Elle a tout un cortège d'admirateurs et de flatteurs. Garât lui chante ses romances les plus mélodieuses. Elle est courtisée par les conventionnels comme par les hommes de lettres et les artistes. Barras, Fréron, Cherubini, Joseph Chénier, Lacretelle, Méhul figurent parmi les habitués de son salon. Quelques ci-devant nobles, qui n'ont pas émigrés ou qui sollicitent la rentrée de leurs amis en France, viennent lui présenter leurs hommages. On la sait influente

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et compatissante, heureuse de rendre service, comme heureuse de plaire. C'est une de ces femmes vraiment bonnes, qui sont reconnaissantes envers leurs obligés, et qui savent gré à leur prochain de tout le bien qu'elles lui font. Le maréchal Marmont/dans ses Mémoires^ en parle avec un sincère enthousiasme : « Tout ce que l'imagination, dit-il, peut concevoir, fera à peine approcher de la réalité : jeune, belle à la manière antique, mise avec un goût admirable, elle, avait tout à la fois de la grâce et de la dignité. Sans être douée d'un esprit supérieur, elle possédait Part d'en tirer parti, et séduisait par son extrême bienveillance. On lui rendait grâce de la salutaire influence exercée par elle lors du 9 Thermidor, et on ajoutait presque tous les hommages de la reconnaissance ^publique au culte rendu à sa beauté. )> Après avoir ainsi parlé de la femme, Marmont ajoute, à propos du mari : « Tallien paraissait alors vivre en bonne intelligence avec elle, et jouissait d'une espèce de gloire, par suite du rôle qu'il venait de jouer. Ainsi, une action dont la véritable cause était probablement le danger le plus pressant et le besoin d'y échapper, avait, dans l'opinion, tout l'éclat du dévouement, c'est-à-dire de ce qu'il y a de plus sublime, de l'action qui consiste dans le sacrifice de soi-même pour l'intérêt des autres. »

Il faut avouer cependant que pour les personnes qui avaient conservé les idées de l'ancienne

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société française un salon tel que celui deM""' Tallien devait paraître pour le moins étrange. Une marquise qui avait arboré le bonnet phrygien, péroré dans les clubs, épousé un organisateur des massacres de Septembre, un régicide, un proconsul de la Terreur, et qui. avec tout cela, cultivait l'amitié d'anciens nobles, et rappelait, par sa grâce^ l'élégance de la cour de Versailles, une femme dont la vie, le caractère, la destinée présentaient de si curieux contrastes^ était assurément une grande dame d'un genre particulier. Rien de plus bigarré que son salon, où les émigrés se rencontraient avec les régicides, oi^i des hommes qui avaient promené la guillotine et le massacre de ville en ville parlaient d'humanité et de justice ; où d'anciens sans-culottes s'habillaient en petits-maîtres; où les mêmes tirades qui avaient servi contre Louis XVI servaient contre Robespierre, appelé à son tour le tyran. j^mo Tallien n'était pas elle-même sans éprouver quelque embarras de sa situation. Malgré le prestige de ses succès, malgré tout le bien qu'elle avait fait et tout le mal qu'elle avait empêché, malgré la foule de courtisans, d'adorateurs qui se pressaient dans sa chaumière mythologique de l'allée des Veuves, elle ne songeait peut-être pas sans une certaine tristesse jalouse à ces héroïnes^ à ces saintes qui avaient si fièrement porté leur tête sur l'échafaud, et qui auraient préféré mille morts à l'amour de Tallien. Dans

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une soirée brillante, au milieu des parfuns et des fleurs, quand les yeux étaient charmés par la vue de femmes enchanteresses, ressemblant aux déesses de la Fa.ble ; quand Garât venait de chanter comme un ange ; quand on se serait cru revenu aux beaux jours de Marie-Antoinette, aux délices du Petit-Trianon, quelque souvenir lugubre attristait tout à coup la fête. Un madrigal était gâté par une expression jacobine ; un éclair cruel rendait sinistre le regard d'un ancien terroriste. Un coup d'œil, un geste, un mot faisait comprendre que tels hommes qui avaient condamné Robespierre ne valaient pas mieux que lui. Les gens d'ancien régime, égarés dans cette société, y coudoyaient les assassins de leurs parents, et, ça et là, quelque allusion terrible leur rappelait qu'ils n'étaient point à leur place dans ce salon. M"^® Tallien, qui avait de l'esprit et du cœur, le comprenait aussi bien que personne, et, après la fête, quand le bruit avait cessé, quand les lumières étaient éteintes, rentrée en elle-même, elle pleurait.

Cependant, le lion amoureux avait encore des griffes :

Chassez le naturel, il revient au galop.

Les hommes de Thermidor, qui se voyaient menacés par la réaction, revenaient à leurs anciens instincts, et se ralliaient aux restes de la Montagne. Tallien disait qu'il fallait réveiller la

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Terreur chez les royalistes, que sinon la contrerévolution serait faite constitutionnellement avant trois mois. Il se fit envoyer comme commissaire à Quiberon oia une expédition d'émigrés et de chouans venait d'être vaincue par les traupes de la République. Les émigrés avaient posé les armes, avec Tespérance qu'ils auraient la vie sauve. Tallien les fit fusiller au nombre de sept cent onze ; parmi eux il y avait des enfants. Puis il revint à Paris, pour y célébrer la fête du 9 thermidor, an III, anniversaire de la chute de Robespierre. La Convention eut une grande séance d'apparat. Les représentants étaient en costume. Tallien, qui eut ce jour-là un regain de célébrité, parut à la tribune avec un habit bleu à boutons d'or^ un gilet à revers, des bottes à la Souvaroff, et Tépée au côté. « Représentants du peuple, s'écria-t-il, j'accours des rives de l'Océan joindre un nouveau chant de triomphe aux hymnes qui doivent célébrer cette grande solennité. Je te salue, époque auguste où le peuple écrasa la tyrannie décemvirale ! Heureux, trois fois heureux anniversaire où les défenseurs de la patrie ont terrassé la coalition de l'étranger et des parricides j je te salue !... L'Océan a tressailli à l'aspect de nos braves, armés par la vengeance, guidés par l'enthousiasme de la République, poursuivant au sein des flots, qui les ont rejetés sous le glaive de la loi, ce vil ramas de complices, de stipendiés de Pitt, ces exécrables

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auteurs de tous les désastres et de tous les forfaits contre lesquels la France lutte depuis cinq ans ! Ils ont osé, disions-nous en parlant des émigrés, ils ont osé remettre les pieds sur la terre natale ! La terre natale les dévorera I C'en est fait ! Toracle s'est accompli, la terre natale les a dévorés ! )) On embrassa Tallien. Boissy-d'Anglas s'écria : « Tallien a prouvé qu'il savait peindre les grandes actions^ comme il sait y contribuer ! » On chantaV Hymne à l'humanité^ de Baour-Lormian, musique de Gossec, le Chant du ^ Thermidor^ paroles de Deforgues, musique de Lesueur, et un hymne dithyrambique sur la conjuration de Robespierre, par ï autour àtla Marseillaise^ Rouget de Lisle.

Le soir, Tallien réunit plusieurs de ses collègues dans un banquet frugal, comme disait le Moniteur. La fête eut, selon la mode du temps, un caractère mythologique et déclamatoire. M""^ TaUien présida le festin sous la figure de la Sagesse, L'intervention de la Sagesse ne fut pas inutile pour empêcher les rixes entre les convives. « J'avais réuni, a écrit M"^"^ Tallien, tous les députés marquants et exagérés de tous les partis. Voyant que par les toasts portés on allait finir par se jeter les assiettes à la tête, je me levai, et avec un sang-froid qui imposa à la bruyante assemblée, je portai ce toast : « A l'oubli des erreurs, au « pardon des injures, à la réconciliation de tous « les Français ! »

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L'éclat des fêtes n'empêchait pas M"^*" Tallien de rougir de son mari. Le sang versé par lui à Quiberon faisait horreur à une femme bonne et sensible comme elle. La réputation de cruauté de rhomme dont elle portait le nom fut comme une tunique de Nessus dont elle ne pouvait se détacher. Tout en se rendant bien compte qu'ils lui devaient leur salut, les royalistes n'épargnaient pas certains sarcasmes à leur libératrice, et plus d'un blasphémateur troublait avec irrévérence les litanies de Notre-Dame de Thermidor.

L'astre de Tallien pâlissait. Sa femme, en se rapprochant de l'ancienne société, se souvenait d'avoir été marquise, elle qui devait être un jour princesse, et tant souffrir de n^'être pas reçue à la cour du roi de Hollande. Les clubs, où elle avait paru à Bordeaux, ne lui paraissaient plus qu'une mascarade mêlée de tragédie. Elle fut un jour si contente d'un article réactionnaire de Lacretelle, qu^elle lui permit de baiser « un bras digne de la Vénus du Capitole ». Mais peu de temps après^ il vit la même faveur accordée à un député montagnard converti, ce qui le fit revenir à lui-même. Au lendemain de l'affaire de Quiberon, il trouva Notre-Dame de Thermidor plongée dans le désespoir, et il nous a raconté lui-même la conversation qu'il eut avec elle.

Lacretelle se présenta avec un visage consterné. La pâleur inaccoutumée de M"'^ Tallien révélait de vives souffrances, des insomnies cruelles. Il

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ne lui dit d'abord que des choses banales. (( — Est-ce là, répliqua-t-elle, ce que nous avons à nous dire après un pareil événement ? Ah ! sans doute vous me comprenez aussi bien que je vous comprends vous-même ! » Puis en versant un torrent de larmes : a — Que n'étais-je pas là ! s'écria-t-elle. » — « Eh ! mon Dieu, reprit avec feu son interlocuteur, est-il une de ces victimes des guerres civiles qui n'ait dit cent fois : « Ah ! que M"'"' Tallien n'est-elle ici ? » — Oui, sans doute, je serais parvenue, je crois, à faire différer le supplice; nous aurions gagné du temps, et, revenue à Paris, j'aurais été à la tête des mères, des filles et des soeurs de ces malheureux émigrés, ou plutôt à la suite de M^^'^ de Sombreuil, auprès de laquelle je ne suis rien ; oui, j'aurais été frapper à la porte de tous nos Thermidoriens, j'aurais été avec elles à la barre de la Convention. Tout ce que Paris a de plus distingué par l'âme aurait peuplé les tribunes, et un grand acte de clémence aurait été une nouvelle victoire des femmes. Voilà le plan que je méditais lorsque je vis revenir mon mari effaré... Le cruel événement de Quiberon va servir de prétexte à l'ingratitude».. Attendez-vous, mon ami, à voir tomber sur moi autant de calomnies que naguère il pleuvait de bénédictions, et ceux qui croiront me devoir encore quelque reconnaissance se contenteront de dire : « Pauvre M^' Tallien ! » — « Pour moi, reprit Lacretelle, il y a un culte auquel je serai

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toujours fidèle, c'est celui de Notre-Dame de Bon-Secours ». Sur ces entrefaites, Tallien se montra, Lacretelle ne put lui dire que des paroles glacées.

Dès ce moment, la charmante héroïne de Ihermidor eut ses heures de mélancolie çt de tristesse, qui devaient assombrir une vie dont 1 apparence était radieuse. Elle resta plusieurs mois encore la femme la plus à la mode de Paris Elle fut l'animation et l'ornement de toutes les fêtes. Elle donna le ton à toutes les élégantes Mais son rôle politique diminua de jour en jour' et bientôt elle allait céder le pas à une femme qui, en 1795, était encore sa protégée.

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