‹ Les femmes des TuileriesChapitre 31 sur 49 · MADAME DE BEAUHARNAIS I4I · texte numérisé non relu

MADAME DE BEAUHARNAIS I4I

connaissance des services qu'elle avait reçus à cette époque difficile de son existence. Lors de la disette de 1795, elle dînait tous les jours chez une dame Dumoulin, femme riche et obligeante, qui réunissait à sa table quelques amis peu fortunés ; chacun apportait son pain, le pain étant alors un objet de luxe. M""' Dumoulin, sachant que M^^^ de Beauharnais était encore moins à son aise que les autres convives, la dispensa de cet usage, ce qui, plus tard, devait faire dire à l'impératrice des Français qu'à un certain moment de sa vie elle avait reçu par charité le pain quotidien.

Ce fut M'^^Tallien qui améliora cette situation et eut assez d'influence pour faire restituer à M'^'^ de Beauharnais une partie des biens confisqués de son mari. Au lieu d'être jalouses Tune de l'autre, les deux amies qui s'appréciaient et s'aimaient, devinrent inséparables. Sans doute, on rencontrait dans le salon de M"^^ Tallien bien des personnes, — à commencer par le maître de la maison, — qui auraient pu choquer unetemme d'ancien régime, une veuVe d'un noble guillotiné. Mais Tan III n^était pas une époque de scrupules. Rien ne paraissait étrange dans une société qui avait vu tant de choses étonnantes qu'elle ne connaissait plus le sentiment de la surprise. Proscritset proscripteurs s'habituaient tous les uns aux autres, et les haines si vives encore dans la province, surtout dans l'Ouest et le Midi, s'émoussaient vite dans ce Paris blasé de tout.

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même du crime. La vicomtesse de Beauharnais n'avait pas de répugnance à s'asseoir à la table de l'ancien proconsul régicide, et de son côté M'»° Tallien était flattée de l'amitié d'une femme, qui, autrefois, aurait fait bonne figure à Versailles, dans la galerie des Glaces ou dans la salle de l'Œil-de-Bœuf. Les héroïnes de la Révolution n'oubliaient pas les beaux jours de la mo- .narchie, et le temps devait arriver où la citoyenne Tallien, comme l'appelait son époux d'aventure, serait toute joyeuse de s'appeler M""^ la princesse de Chimay.

En 1795, la future impératrice Joséphine avait trente-deux ans. Sa beauté était un peu passée. Mais la toilette et le fard lui rendaient facilement de l'éclat, et la charmante créole n'avait pas de peine à réparer ce qui n'était nullement irréparable. Assurément elle n'avait pas ia splendeur triomphante de M™° Récamier et de M""" Tallien. Mais elle était si séduisante, si gracieuse,^ si raffinée dans l'art de plaire, qu'elle trouvait le moyen de se faire admirer, même à côté de ces deux femmes exceptionnelles. Au dire d'Arnault, l'auteur des Souvenirs d'un sexagénaire, « l'égalité de son humeur, la facilité de son caractère, la bienveillance qui animait son regard, et qu'exprimaient non-seulement ses discours, mais aussi l'accent de sa voix, certaine indolence naturelle aux créoles, qui se faisait sentir dans ses attitudes, comme dans ses mou-

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vements, et dont elle ne se défaisait même pas entièrement dans l'empressement qu'elle mettait à rendre un service^ tout cela lui prêtait un charme qui balançait Téclatante beauté de ses deux rivales ». Le baron de Couston en a fait un portrait enthousiaste, dans sa Biographie des premières années de Napoléon Bonaparte. « Cette veuve, dit-il, était charmante, d'une figure angélique, attrayante, pleine de bonté ; elle était d'une taille moyenne, mais modelée avec une rare perfection ; il y avait une souplesse, une légèreté incroyable darfs tous ses mouvements; sa démarche aérienne respirait la majesfé ; sa physionomie était expressive. Belle dans la joie comme dans la douleur, elle offrait dans ses yeux son âme tout entière ;'ils étaient bleu foncé, à demi fermés par de longues paupières légèrement arquées, entourés des plus beaux cils du monde^ et doués d'un regard irrésistible. Elle avait des cheveux longs, blonds^ soyeux, la peau éblouissante de finesse, un son de voix ravissant. » Michelet nous la représente ainsi, un peu avant son mariage avec [Bonaparte* Sa délicate santé lui donnait des grâces attendrissantes. Ses yeux de créole, doux et comme suppliants^ sous des sourcils surbaissés, la rendaient intéressante et presque irrésistible, en tout ce qu'elle voulait auprès de ses nombreux amis. Elle n'était pas sans mérite. Elle sentit Tune des premières le charmant génie du grand peintre du temps, Prudhon, ce qui était rare sous le règne

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de David. Elle avait des amitiés, d'aimables relations dans l'art, la littérature et les journaux. Depuis lé 9 thermidor, la presse avait recouvré la voix, et peu à peu devenue moins violente, elle était plus influente que jamais. » Avec ses amies, M"^ de Château-Renaud, M^^^ de Navailles, et quelques autres femmes de l'ancienne noblesse, Joséphine formait une petite coterie qui, tout en étant bien avec les personnages officiels du moment, rappelait les élégantes traditions du faubourg Saint-Germain : « Tout était cependant encore bien incomplet, a dit le duc de Raguse, en parlant de cette société, et la tenue des hommes n'avait guère de rapport avec les usages de la bonne compagnie de tous les pays et de tous les temps. ))

Avant les restitutions que Tallien lui fit obtenir, M^' de Beauharnais était obligée de vivre sim-' plement, et pourtant elle passait pour l'arbitre du goût. Elle s'occupait des trocs que faisaient les femmes d'alors pour changer leurs châles et leurs» bijoux, et cela l'aidait un peu à vivre. Qui eût dit à ce moment que dix ans plus tard elle serait la souveraine de la France ?

La future impératrice était restée royaliste dans l'âme. Vivement impressionnée par le supplice de son époux et par les crimes de la Terreur, elle devait conserver un ineffaçable' souvenir du temps qu'elle' avait passé en prison, et les excès révolutionnaires lui inspirèrent toute

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