SECONDE PARTIE
l'enfance de BONAPARTE,
Assurément Jean-Jacques Rousseau ne se doutait pas lui-même du degré auquel sa prédiction devait se réaliser, quand il écrivait, à propos de la Corse : « J'ai quelque pressentiment qu'un jour cette petite île étonnera l'Europe. »
Le i5 août 1769, un enfant venait au monde sur un tapis qui représentait des héros de Vlliade. Sa mère était une femme belle et vaillante, qui, au moment où elle le portait dans ses entrailles, avait vécu, à cheval, au milieu des camps, du bruit des armes et de tous les hasards d'une guerre ardente. Femme comparable aux héroïnes de Plutarque, aux Porcia et aux CornéUe, elle avait fait, au sujet de cet enfant, des rêves qui devaient être dépassés de beaucoup par la réalité. Paoli était en ce moment le héros de la Corse, dont il défendait avec acharnement Tindépendance, et la mère du futur vainqueur d'Austerlitz ne se doutait guère, malgré son ambition, que son fils serait le souveirain de cette
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France contre laquelle les Corses combattaient avec tant d'énergie.
L'enfant naquit deux mois après le combat de Ponte-Nuovo, où l'indépendance de Tîle succomba sous les armes françaises. Sa première enfance grandit parmi les souvenirs de la lutte nationale, qui avait excité à un si haut degré l'âme ardente de ses compatriotes. Son modèle, son idole, ce fut d'abord Paoli. Paoli, suivant la remarque de Stendhal, devait être comme le type et Timage de toute la vie future de Napoléon. Il avait fait en petit, dans son île, ce que Napoléon devait faire en France sur une grande échelle. Il avait débuté à vingt-neuf ans par commander en chef. Ayant sans cesse à la bouche les maximes de Plutarque et de Tite-Live, qui seront le catéchisme de son imitateur, il avait été tour à tour conquérant et organisateur politique. Les exploits de ce patriote furent la première histoire racontée au petit Napoléon. L'on montre encore en Corse, à quelques pas de Milleli, une grotte formée par la chute et la rencontre de deux blocs de granit ; c'est là que, se séparant des jeux de ses camarades, l'enfant, penseur précoce, aimait, à méditer. « Ainsi, par un bonheur étrange, et que les enfants des rois n'ont point obtenu, rien de mesquin, rien de petitement vaniteux n'agite les êtres qui entourent le berceau de Napoléon. Supposons-le né en 1769, second fils d'un marquis de Picardie ou de Languedoc, lequel a
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vingt-cinq mille livres de rente. Qu'entendra-t-il autour de lui ? Des anecdotes de galanterie, des récits mensongers sur l'antiquité de sa race.... Au lieu de ces misères. Napoléon n'entend parler que de la lutte d'une grande force contre une autre grande force : les gardes nationales d'aune petite île de cent quatre-vingt mille habitants, conduites par un jeune homme élu par elles, osant lutter contre le royaume de France, qui, humilié d'abord et battu, finit par envoyer en Corse vingt-cinq mille hommes et le comte de Vaux, son meilleur général ^ . » Ces choses sont racontées à Napoléon, enfant, par une mère héroïque.
Cependant, elle était passée, comme son mari Charles Bonaparte, dans le parti français, pour lequel elle fit désormais les plus grands sacrifices, et vit plusieurs fois sa maison brûlée par les factions contraires. Du moment où il fut convaincu que l'annexion à la France était la combinaison la plus avantageuse à ses compatriotes, Charles Bonaparte s'attacha sincèrement à sa nouvelle patrie, et en devint le zélé serviteur. Le gouvernement de Louis XV eut l'habileté de ne pas traiter la Corse en pays vaincu ; il lui accorda ce que les plus belles provinces de France n'avaient plus : des états provinciaux. Loin de persécuter dans la personne de Charles Bonaparte le patriote qui lui avait résisté jusqu'au dernier