‹ Les femmes des TuileriesChapitre 35 sur 49 · L ENFANCE DE BONAPARTE · texte numérisé non relu

L ENFANCE DE BONAPARTE

mais il garda, profondément gravé dans le cœur, le regret de sa patrie, la Corse. Il Taimait de toute son âme cette île pittoresque, pauvre et fière, avec ses montagnes couronnées de forêts primitives et sillonnées de profondes vallées. A la fin de sa carrière, il aimera à se rappeler ses souvenirs d'enfance, et sur le rocher où il mourra, prisonnier des Anglais, il reverra en imagination rhorizon paternel, qu'il regrettait aussi dans sa première captivité, à l'école de Brienne. Alors, il s'écriera : « La patrie est toujours chère. Sainte- Hélène même pourrait l'être à ce prix. » Devant le fidèle serviteur destiné à rédiger le Mémorial^ il se plaira à détailler les attraits de la Corse. Il dira que les insulaires ont toujours quelque chose d'original par leur isolement qui les préserve des irruptions et du mélange perpétuel qu'éprouve le continent ; que les habitants des montagnes ont une énergie de caractère et une trempe d^âme qui leur est toute particulière. Il s'arrêtera avec émotion sur les charmes de sa terre natale. Tout y était meilleur, dira-t-il; il n'était pas jusqu'à l'odeur du sol même, elle lui eût suffi pour le deviner les yeux fermés ; il ne l'avait retrouvée nulle part. Il s'y voyait dans ses premières années^ à ses premières amours ; il s'y trouvait dans sa jeunesse, au milieu des précipices, franchissant les sommets élevés, les vallées profondes, les gorges étroites ; recevant les honneurs et les plaisirs de l'hospitalité, parcourant la ligne des

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parents dont les querelles et les vengeances s'étendaient jusqu'au septième degré. Une fille, ajoutait-il, voyait entrer dans la valeur de sa dot le nombre de ses cousins.

Son patriotisme était plein de fierté. A Sainte- Hélène, se rappelant que lors du vote de déchéance on avait dit au Sénat que la France avait été chercher un maître chez un peuple dont les Romains ne voulaient pas pour esclave : « Ce sénateur, s'écria-t-il^ a pu vouloir m'injurier, mais il faisait là un grand compliment aux Corses. Il disait vrai ; jamais les Romains n'achetaient d'esclaves corses ; ils savaient qu'on n'en pouvait rien tirer. Il était impossible de les plier à l'esclavage. »

Au commencement comme à la fin de sa carrière, à Brienne comme â Sainte-Hélène, Napoléon fut prisonnier. Son camarade d'école, Bourrienne, nous le représente taciturne, triste, fréquentant peu les autres élèves, ne se mêlant pas à leurs jeux. Dès qu'arrivait le moment de la récréation, il courait à la bibliothèque, où il lisait avec avidité les livres d'histoire, surtout Polybe et Plutarque. « Ses camarades, a dit Michelet^ singeaient son attitude bizarre, son air rêveur. Il suivait à l'italienne ses pratiques religieuses, ce qui semblait hypocrisie à ces petits philosophes. Cela achevait de le faire pour tous la bête noire ; mais, en revanche, le mit si bien avec ses maîtres qu'il faisait tout ce qu'il voulait.

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Le sous-principal, un minime, Fabbé Dupuy, Tavait pris en affection, et ne craignait pas d'ouvrir la bibliothèque à un si sage écolier. Napoléon resta un Corse, catholique et fataliste, l'image de sa mère, et eut toujours pour fonds du fonds M^® L^titia. »

Elève du roi, c'est-à-dire ne payant pas de pension, il se raidissait, par Torgueil, contre sa pauvreté. Les premières punitions qu'on infligea à cet enfant si fier lui firent l'effet d'un fer rouge. Il eut des convulsions, et parut comme épileptique. Un jour, condamné brutalement par un sous-maître à dîner à genoux, revêtu de bure, à la porte du réfectoire, il obéit en silence, mais à peine eut-il ployé le genou qu'une violente attaque de nerfs le saisit. Il s'était arrangé une sorte de cabane en verdure où, dans les heures de récréation, il se retirait pour lire. Un jour, les autres élèves entreprirent d'envahir cette retraite ; il se défendit comme un lion.

Cet enfant morose, mélancolique, parlant à peine français, petit de taille, l'air chétif, tourné en ridicule par ses camarades, se considérant en France comme un étranger, un vaincu, un captif, n'avait sans doute alors aucun pressentiment de sa gloire. C'est tout au plus s'il espérait pouvoir prouver sa haine à ceux qu'il regardait comme ses oppresseurs. « Le caractère du jeune Corse, dit Bourrienne, était encore aigri par les moqueries des élèves, qui le plaisantaient souvent

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sur son prénom Napoléon, et sur son pays. Il me dit plusieurs fois avec humeur . « Je ferai à tes » Français tout le mal que je pourrai. » Et lorsque je cherchai à le calmer : « Mais toi, disait-il, tu » ne te moques jamais de moi, tu m'aimes. » Il avait déjà comme un vague instinct de la guerre, une vocation. Dans le rude hiverde 1783 a 1784, il transforma les tas de neige en bastions, en parapets, en tranchées, et partagea les élèves de Técole en deux camps. Il se fit nommer général en chef des assiégeants, qu'il mena si énergiquement à l'attaque, que le jeu dut être interrompu, plusieurs élèves ayant reçu de véritables blessures. Ce furent là ses premières batailles.

En octobre 1784, il passa de l'Ecole militaire de Brienne à celle de Paris. Il avait quinze ans. La note suivante l'avait précédé dans sa nouvelle école : «Caractère dominant, impérieux, entêté. » Cette appréciation était exacte. Il blâmait tout sans ménagement dans son nouveau prytanée. Il adressa un mémoire au sous-principal sur les vices de l'éducation qu'on y recevait. Il prétendait prouver combien, pour de pauvres gentilshommes élèves du roi et destinés au métier des armes, une pareille éducation était pernicieuse. Suivant lui, elle ne tendait, au lieu de l'amour de la gloire, qu'à leur inspirer celui de la gloriole, de lâches habitudes, des sentiments de suffisance et de vanité ; enfin, le dédain du modeste manoir où ils rentreraient peut-être un jour en rougissant delà

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pauvreté de leurs parents. « Ne vaudrait-il pas mieux, ajoutait-il, astreindre les élèves à se suffire à eux-mêmes, c'est-à-dire moins leur petite cuisine qu'ils ne feraient pas, leur faire manger du pain de munition ou d'un qui en approcherait, les habituer à battre, brosser leurs habits, à nettoyer leurs souliers et leurs bottes ? » C'est le programme que l'écolier, dever^u empereur, fera plus tard appliquer, dans toutes les écoles militaires. Quelques-uns de ses maîtres lui avaient reconnu des aptitudes remarquables. L'un d'eux en avait dit : « J'ai aperçu là une étincelle qu'on ne saurait trop cultiver. » Un autre lui avait donné cette note : « Corse de nation et de caractère, il ira loin, si les circonstances le favorisent. » Un troisième avait dit « qu'il lui semblait voir du granit chauffé au volcan dans la grandeur incorrecte et bizarre des amplifications de cet élève ! » Napoléon était encore à l'Ecole militaire de Paris, quand, le 24 février 1785, son père mourut à Montpellier, du même mal dont lui-même devait mourir à Sainte-Hélène : un squirre à l'estomac. Le général de Ségur a raconté que Charles Bonaparte, dans le délire de l'agonie, ne vit de ses huit enfants que le futur empereur, et que, par un singulier hasard ou par une inexplicable inspiration, on Tentendit, à plusieurs reprises, « appeler la grande épée de Napoléon à son secours. »

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