‹ Les femmes des TuileriesChapitre 36 sur 49 · LES DÉBUTS DE BONAPARTE · texte numérisé non relu

LES DÉBUTS DE BONAPARTE

Le 3o octobre 1785, Napoléon commence sa carrière militaire \ Il a quinze ans. Nommé lieutenant en second au i^^ régiment d'artillerie, qui est désigné sous le nom de régimentde la Fère, il se rend à Valence sa première garnison. Ses débuts sont inquiets, tourmentés. Au milieu d'une nation si différente de la Corse par les mœurs, le gouvernement, le caractère, le jeune admirateur de Paoli se sent d'abord dépaysé. Il sert Louis XVI ; mais il n'est pas encore habitué à regarder la France comme sa véritable patrie. C'est la Corse qui a toute son âme. Aussi comme il est heureux d'y retourner en 1787, après avoir obtenu un semestre ! Son frère aîné, Joseph, nous le montre tout ému de revoir le sol natal et de respirer l'air salubre, vivifiant des montagnes paternelles. « Ce fut un grand bonheur pour notre mère et pour moi, a dit le roi Joseph dans

I . Voir le curieux ouvrage de M. le colonel Yung : Bonaparte et son temps.

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ses Mémoires... L'aspect du pays lui plut. Ses habitudes étaient celles d'un jeune homme appliqué et studieux. Il était alors admirateur passionné de Jean-JacqueSj, ce que nous appelions être habitant du monde idéal, amateur des chefsd'œuvre de Corneille, de Racine, de Voltaire, que nous déclamions journellement. Il avait réuni les œuvres de Plutarque, de Platon, de Cicéron, de Cornélius Népos, de Tite-Live, de Tacite, traduites en français, celles de Montaigne, de Montesquieu, de Raynal. Tous ces ouvrages occupaient une malle de plus grande dimension que celle qui contenait ses effets de toilette. » Il se promenait avec Joseph, sur le rivage de la mer, bien au delà de la chapelle des Grecs (chapelle célèbre près d'Ajaccio), en côtoyant un golfe aussi beau que celui de Naples, dans un pays parfumé par les exhalaisons des myrtes et des orangers. Souvent les deux frères ne rentraient à la maison qu'à la nuit close. Quelque entretien sur la littérature ou sur l'histoire leur avait fait oublier le temps. « Napoléon, a dit Joseph, réunissait en lui des qualités qui semblent vouloir se combattre : le calme d'une raison éclairée avec les éclairs d'une imagination orientale, une bonté d'âme, une sensibilité exquises, qu'il devait à son caractère naturel, qualités précieuses qu^il a cru par suite devoir cacher sous un caractère factice qu'il s'était étudié à donner, lorsqu'il parvint au pouvoir, prétendant que les hommes avaient besoin

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d'être conduits par un homme fort et .juste comme la loi, et non par un prince dont la bonté devait être prise pour faiblesse, lorsqu'elle ne reposait pas sur l'inflexible justice.

Lieutenant au régiment de La Fère, le jeune Napoléon fait rêves sur rêves. Toutes les ambitions le travaillent à la fois : ambition littéraire, ambition militaire. Il cherche encore sa voie. Il veut être guerrier, réformateur, écrivain. Les retards l'impatientent et l'irritent. Ainsi que dans les grands enfantements, a dit le général de Ségur, se sent-il, dès lors, tourmenté par l'énormité de sa destinée prochaine? Il y a tels moments où il prend 'l'existence en horreur, où il écrit des lignes lugubres comme celles-ci : « Toujours seul au milieu des hommes, je rentre pour rêver avec moi-même, et me livrer à^ toute la vivacité de ma mélancolie. De quel côté est-elle tournée aujourd'hui ? Du côté de la mort!... Si j'avais passé soixante ans, je respecterais les préjugés de mes contemporains, et j'attendrais patiemment que la nature eût achevé son cours; mais puisque je commence à éprouver des malheurs, que rien n'est plaisir pour moi, pourquoi supporterais-je des jours où rien ne me prospère? » Cet ennui de la vie ne dure pas. L'homme d'action n'est pas un rêveur. Ne pouvant pas encore se servir de l'épée, il se sert de la plume. Son premier écrit imprimé date de 1790, année où il était en garnison à Auxonne. C'est

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une lettre à un Corse, MatteoButtafoco, pamphlet satirique à la manière de Plutarque. Chateaubriand nous le représente, dans cette période littéraire, attiré à tout endroit du bruit « comme Toiseau appelé par le miroir ou courant à Tappeau, » attentif aux questions académiques, et y répondant, s'adressant avec assurance aux personnes puissantes qu'il ne connaissait pas^ se faisant régal de tous, avant d'en devenir le maître. Il rédige un essai sur les révolutions de la Corse, travail dont, à son passage à Marseille, il communique une copie manuscrite à Fabbé Raynal, et celui-ci écrit, après avoir envoyé le travail à Mirabeau : « M. de Mirabeau a remarqué, dans ce petit essai, des traits qui dénotent un génie de premier ordre. Il engage le jeune auteur à se rendre à Paris. » Un peu plus tard, Bonaparte compose un mémoire en réponse àcette question posée par l'Académie de Lyon : « Quels sont lesprincipes et les institutions à donner aux hommes pour les rendre le plus heureux possible ? » Le mémoire est remarqué; mais le jeune officier, craignant les quolibets de ses camarades, a jugé prudent de garder Panonyme. Il envoie spontanément aux ministres des rapports sur l'organisation de la Corse, sur des projets dedéfense de Saint- Florent, de la Mortella, du golfe d'Ajaccio, sur la manière de disposer le canon pour jeter des bombes. « On ne l'écoutait pas plus qu'on avait écouté Mirabeau lorsqu'il rédigeait à Berlin des projets relatifs à

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la Prusse et à la Hollande. Il étudiait la géographie. On a remarqué qu'en parlant de Sainte- Hélène, il la signale par ces seuls mots : « petite île. )) Il s'occupait de la Chine, des Indes, des Arabes. Il travaillait sur les historiens, les philosophes, les économistes : Hérodote, Strabon, Diodore de Sicile, Filangieri, Mabl}^, Smith, etc. A ces ingrates études il mêlait des pages d'imagination; il parle des femmes; il écrit le Masque prophète^ le %oman corse^ une nouvelle anglaise, le Comte d'Essex ; il a des dialogues sur Tamour qu'il traite avec mépris, et pourtant il adresse en brouillon une lettre de passion à une inconnue aimée ; il fait peu de cas de la gloire, et ne met au premier rang que l'amour de la patrie, et cette patrie c'est la Corse \ »

Quand la Révolution éclate, il se passionne pour les idées nouvelles, c'est aux Corses qu'il pense bien plutôt qu'aux Français. Quelques semaines avant la prise de la Bastille, il adresse au ministre Necker un travail qui a pour titre : « Derniers cris d'un vieillard corse mourant, sur les douleurs de sapatrie opprimée parla conquête. » Presque en même temps il écrit à Paoli, alors en Angleterre, une lettre qui commence de la sorte : « Général, je naquis quand la patrie périssait. Trente mille Français vomis sur nos côtes, noyant le trône de la liberté dans des flots de sang, tel fut le spectacle odieux qui vint le premier frapper

:. Chateaubriand. Mémoires à' outre-tombe.

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mes regards; » et une autre lettre à M. Gubîca, greffier en chef des états de la Corse, où il s'exprime ainsi : « Tandis que la France renaît, que deviendrons-nous, nous autres infortunés Corses? Toujours vils, continuerons-nous à baiser la main insolente qui nous opprime ? Continueronsnous à voir tous les emplois que le droit naturel nous destinait, occupés par des étrangers aussi méprisables par leurs moeurs et leur conduite que leur naissance est abjecte ? »

Mais Paoli vient de se rallier à la France. Il a quitté Londres, son refuge depuis 1769. Présenté à Louis XVI par La Fayette, il a été nommé lieutenant-général dans les armées du roi et chargé du gouvernement militaire de la Corse. L'île toute entière lui a fait un accueil triomphal. Ami de la famille Bonaparte, il gouverne avec elle. Joseph est administrateur d'Ajaccio, Lucien, qui n'a que dix-sept ans, est orateur du peuple, M"^® Bonaparte est la femme la plus influente de la ville. Napoléon qui arrive en Corse au mois d'octobre 1791, appelé par son grand-oncle l'archidiacre expirant, est nommé commandant d'un bataillon de gardes nationales. Paoli lui promet alors un grand avenir : « Bonaparte, lui dit-il, tu n'as rien de moderne. Tu appartiens àPlutarque. Le monde entier parlera de toi. Dieu te protège.» Le6 février 1 792, le jeuneofficier, lieutenant depuis plus de six ans, devient, par ancienneté, capitaine au 4^ régiment d'artillerie. Au lieu de rejoindre tout de

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suite son nouveau régiment, il prolonge de sa propre autorité, son congé en Corse. Un instant il est rayé des cadres; mais il se rend à Paris, y explique sa conduite, et obtient sa réintégration dans son grade.

Il assiste, spectateur ignoré, aux deux insurrections qui frappent de mort la royauté :1e 25 juin et le 10 août. Le spectacle de ces deux journées lui cause une impression profonde. Le 25 juin, sortant avec Bourrienne d'un restaurant de la rue Saint-Honoré, près du Palais-Royal, il aperçoit cinq ou six mille individus déguenillés qui poussent des hurlements, et marchent contre les Tuileries. « Suivons ces gueux, » dit-il, et il va se poster sur la terrasse du bord de Teau, d'où il contemple, perdu dans la foule, le palais où, quelques années plus tard, il régnera : « Quelle lâcheté, s'écrie-t-il, quelle canaille! Il fallait, avec du canon, en balayer quatre ou cinq cents, et le reste courrait encore. » Le soir du 10 août, il écrit à son frère : -( D'après ce que j'ai vu de l'esprit des groupes du matin, si Louis XVI était monté à cheval, la victoire lui fût restée. »

Le mois suivant, il retourne en Corse, où il reconduit sa sœur Elisa, sortie de la maison de Saint-Cyr. A ce moment, Paoli, indigné des excès révolutionnaires, se dégoûte de la France. Le meurtre de Louis XVI achève de l'exaspérer. Désormais les Français lui paraissent aussi exécrables que les Génois eux-mêmes, ces éternels

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ennemis de la Corse. « Les misérables^ dit-il à Lucien Bonaparte, ils ont égorgé leur roi ! leur roi, le meilleur des hommes ! Un saint, un saint, un saint! Non, la Corse ne veut plus d'eux, je n'en veux plus ! Qu'ils gardent leur sanglante liberté, elle n^est point faite pour mes braves montagnards ! Il vaudrait mieux redevenir Génois ! Lucien^ j'attends tes frères, malheur à qui se prononcera pour des brigands ! Je ne connaîtrai plus personne, personne! pas même les fils de Charles Bonaparte ! »

Napoléon se présente devant Paoli. Une discussion s'engage. Paoli prononce le nom de l'Angleterre. « La Corse est française, s'écrie Napoléon, elle le sera éternellement. En France, l'anarchie sera éphémère. L'Angleterre est l'ennemie de la liberté des peuples. Elle est vénale. Je la repousse à jamais comme protectrice de la Corse. » Napoléon s'échappe rapidement, pour fuir la colère de Paoli, et va se cacher aux Sanguinares, lieu sauvage où le nourrit un berger de la contrée ; puis il parvient à rejoindre à Bastia son frère Joseph et les représentants de la Convention, avec lesquels il cherche ensuite un refuge sur la flotte française. Paoli vient de lever l'étendard de l'insurrection, soutenu par l'Angleterre. Le cornet insulaire retentit dans toutes les montagnes. Les couleurs françaises sont partout abandonnées, excepté dans la ville d'Ajaccio, où M^^e Bonaparte maintient le drapeau tricolore.

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Entourée de ses trois filles et de ses deux plus jeunes fils, Louis et Jérôme^ elle attend de minute en minute, Farrivée de la flotte française. La flotte française ne paraît pas. Tout à coup, dans la nuit, la femme intrépide se réveille en sursaut. Elle aperçoit sa chambre remplie de montagnards, et se croit entre les mains des partisans de Paoli. Mais non ! A la lueur des torches de bois de sapin, elle reconnaît des figures amies. C'est le montagnard Costa, qui lui amène trois cents braves gens pour la sauver. Elle se lève, se place au centre de la petite troupe avec ses enfants, et sort silencieusement delà ville endormie. Le matin, quand le jour commence à poindre, elle s'arrête tout près durivage,sur une hauteur, au milieu d'un bois. Costa lui montre à Thorizon la flotte française, qui s'est trop longtemps fait attendre, et, dans Ajaccio, un tourbillon de flammes qui s'élève. « Regardez, s'écrie-t-il, signora Lsetitia ! Voilà vos fils qui arrivent, mais voilà votre maison qui brûle ! — Qu'importe ! répHque la mère de Napoléon^ nous la rebâtirons plus belle ! Vive la France I »

BONAPARTE, REPUBLIGAlNa

Un jour, à Sainte-Hélène, l'empereur causait de la République, avec le général Bertrand et le comte de Las-Cases. Il avouait avoir été très chaud républicain, et, de'fort bonne foi, au commencement de la Révolution ; il s'était refroidi par degré; son patriotisme s'était affaissé^ disaitil, sous les absurdités politiques et les monstrueux excès civils de nos législatures, ^f Pour moi, dit le général Bertrand, je n'ai jamais été républicain, mais j^ai été très chaud constitutionnel jusqu'au 10 août, où les horreurs du jour m'ont guéri de toute illusion, et où je faillis être massacré en défendant le roi aux Tuileries. — Quant à moi, dit Las-Cases, il est notoire que j'ai débuté par être royaliste pur, et des plus ardents ! C'est donc à dire, messieurs, reprit plaisamment l'empereur, qu'ici je suis le seul qui ait été républicain ? — Et encore, sire ! répliquèrent ses interlocuteurs. — Oui, répéta Napoléon, républicain et patriote ! »

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Le duc de Raguse a dit de l'empereur dans ses Mémoires : « Eloigné par caractère de tous les excès, il avait pris les couleurs de la Révolution, sans aucun goût, mais uniquement par calcul et par ambition. Son instinct supérieur lui faisait dès ce moment entrevoir les combinaisons qui pourraient lui ouvrir le chemin de la fortune et du pouvoir. Son esprit naturellement profond avait déjà acquis une grande maturité, plus que son âge ne semblait le comporter. Il avait fait une grande étude du cœur humain; cette science est d'ailleurs l'apanage des peuples à demi barbares où les familles sont dans un état de guerre constant entre elles, et à ces titres, tous les Corses la possèdent. »

Sous la monarchie, Bonaparte avait mis plus de six ans pour passer d'un grade à un autre. Il eut le pressentiment que sous la République sa carrière irait beaucoup plus vite. En 1793, nous le trouvons franchement républicain. C'est, du reste, sa mère qui lui a donné l'exemple. Elle est restée Française, elle est restée républicaine, malgré tous les conseils de Paoli. Fuyant son île, elle a rejoint, sur une embarcation légère, le navire français qui portait ses fils. Dépouillée de tout, mais sans se plaindre, elle s'est réfugiée à Marseille, où elle n'a vécu que de la soldé de Napoléon et d'un faible secours accordé par la Convention aux réfugiés corses.

La guerre civile désole le Midi. Le jeune oflî-

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