‹ Les femmes des TuileriesChapitre 40 sur 49 · BONAPARTE A PARIS EN 1 79 5 I · texte numérisé non relu

BONAPARTE A PARIS EN 1 79 5 I

terlitz, dans cette année 1796 où il était si pauvre qu'il dut vendre sa montre et ses ouvrages de stratégie, en traça la description suivante à Stendhal : « C'était bien l'être le plus maigre et le plus singulier que de ma vie j'eusse rencontré.... La redingote qu'il portait était tellement râpée, il avait l'air si misérable que j'eus peine d'abord à croire que cet homme fût général. On le disait très pauvre et très fier comme un Ecossais... Il refusait d'aller être général dans la Vendée, et de quitter l'artillerie. « C'est mon arme, » répétaitil souvent, ce qui nous faisait beaucoup rire. Nous ne comprenions pas, nous autres jeunes filles, comment l'artillerie, des canons, pouvaient servir d'épée à quelqu'un. Il n'avait nullement l'air militaire, sabreur, bravache^ grossier. Il me semble aujourd'hui qu'on lisait dans les contours de sa bouche si fine, si délicate, si bien arrêtée qu'il méprisait le danger.... Il parlait beaucoup, et s'animait en parlant; mais il y avait des jours aussi où il ne sortait pas d'un morne silence. :> C'était alors un simple capitaine d'artillerie, Aubry, représentant et président du comité militaire à la Convention, qui entravait la carrière du futur vainqueur de tant de batailles, Aubry ne consentait à le maintenir dans son grade de général qu'à la condition de le faire passer dans rinfanterie, et de l'envoyer en Vendée. Bonaparte, qui ne voulait pas changer d'arme, et à qui la guerre de Vendée ne plaisait pas, eut avec

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Aubry un colloque plus que vif. « Vous êtes trop jeune, disait Aubry, vous devez laisser passer les anciens. — On vieillit vite sur le champ de bataille, reprit Napoléon, et j'en arrive. » En vain Volney, Fréron, Barras intercédaient en faveur du jeune général. Aubry se contentait de leur répondre : ce Avancement prématuré, ambition sans frein. »

Mécontent de son sort, Bonaparte doutait presque de lui-même. « Plus l'heure marquée par le sort approchait^ a dit le général de Ségur, puis il se fatiguait d'élans divers et inutiles, rongeant son frein, s'agitant, s'indignant, comme ce géant du roman anglais, retenu couché dans la poussière par des milliers de liens méprisables, dont une foule de petits êtres odieux ou obscurs Tavaient enchaîné. »

Quand le jeune général va aux bureaux de la guerre solliciter sa réintégration dans les cadres de l'artillerie; quand il se promène morose, désœuvré, avec Junot ou avec Bourrienne, quand il prend aux Frères Provençaux son modeste dîner, qui ne coûte jamais plus de trois francs ; quand il se fait donner par Talma, ce tragédien qui jouera devant un parterre de rois, des billets de faveur pour pouvoir assister aux représentations du Théâtre-Français, nul ne présage ses destinées, et lui-même, si ardente que soit son imagination, si travaillé qu'il soit par les incantations de sa gloire future, il serait sans doute bien étonné, bien incrédule, si on venait lui prédire

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