‹ Les femmes des TuileriesChapitre 41 sur 49 · BONAPARTE A PARIS, EN IJQS I · texte numérisé non relu

BONAPARTE A PARIS, EN IJQS I

ce qu'il sera. Les romanciers cherchent en vain dans leurs fictions des choses surprenantes. Leurs conceptions imaginaires n'atteignent pas l'imprévu de la réalité. Le roman est primé par l'histoire.

Que deviendra Bonaparte ? Qui le sait ? Tantôt il n'aspire qu'à une honnête médiocrité, au repos, à une modeste aisance. « Un cabriolet, dit-il, avec un logement à portée de mes amis, et je me croirais le plus heureux des hommes. » Et, de fait, pour son véritable bonheur, un cabriolet serait peut-être préférable aux carrosses de gala à huit chevaux. Tantôt il se surprend à faire des rêves immenses. Le terrible lutteur regarde silencieusement l'arène où il va s'élancer, et prend, pour ainsi dire, la mesure de la capitale où doit s'exercer sa domination. Souvent, au milieu de ce bruyant Paris, il se fait un lieu de retraite, une solitude, et^ n'écoutant plus rien que la voix secrète de son génie, de son démon familier, comme aurait dit Socrate, il se livre à ces méditations profondes qui sont, chez les grands hommes, le prélude de l'action.

On retrouve les diverses phases que son esprit traverse alors dans les lettres qu'il écrit à son frère Joseph. Joseph, qui venait d'épouser la fille d^un riche négociant de Marseille, M}^^ Julie Clary, s'était rendu à Gênes, où il combinait avec d'autres Corses les moyens de reprendre aux Anglais son île natale. Il avait avec lui sa femme et

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sa belle-sœur, M^^^ Désirée Clary, la future femme de Bernadotte, la future reine de Suède. Napoléon avait conçu Fespoir d'épouser cette jeune fille; mais sa demande ne fut pas agréée. De là une cause de tristesse ajoutée à d'autres chagrins. A ce moment de sa vie, Bonaparte, rêveur, a des accents de mélancolie, d'attendrissement, bien rares dans sa carrière si agitée. Il est profçndément ému : il est doux et tendre comme une femme quand il écrit à Joseph, le 24 juin 1796 : (( Dans quelques événements que la fortune te place, tu sais bien, mon ami, que tu ne peux pas avoir de meilleur ami à qui tu sois plus cher et qui désire plus sincèrement ton bonheur. Si tu pars, et que tu penses que ce puisse être pour quelque temps, envoie-moi ton portrait. Nous avons vécu tant d'années ensemble, si étroitement unis, que nos cœurs se sont confondus, et tu sais mieux que personne combien le mien est entièrement à toi. Je sens, en traçant ces lignes, une émotion dont j'ai peu d'exemples dans ma vie. Je sens bien que nous tarderons à nous voir, et je ne puis continuer ma lettre. Adieu, mon ami. )> Ce ton de découragement ne dure pas. L'inquiète activité de Bonaparte trouvera bientôt un aliment. Le conventionnel Doulcet de Pontécoulant vient de passer au comité de la guerre. Il n'est pas au courant des détails qui concernent l'armée d'Italie; tr^s grande est sa perplexité, lorsque Boissy-d'Anglas essaie de le tirer d'em-

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barras. « Hier, dit Ce dernier, j'ai rencontré un petit Italien pâle, frêle, maladif, mais singulier par la hardiesse de ses vues et l'énergique fermeté de son langage. C'est un général en réforme; il revient de Tarmée, et il en parle en connaisseur. — Envoyez-le moi vite, » reprend Pontécoulant. Dès le lendemain, ^Bonaparte se rend aux Tuileries, et monte jusqu'au sixième étage du pavillon de Flore, où Pontécoulant a son cabinet. Cette visite porte bonheur à Bonaparte ; on l'attache, avec son grade de général, au comité delà guerre, et on lui rend sa solde et ses rations, que sa persistance à refuser un commandement dans rinfanterie et en Vendée lui avait fait perdre.

Dès lors, il se rassure. Sa correspondance avec, son frère Joseph n'est plus triste ; elle est presque enjouée. « Le luxe, le plaisir et les arts, écrit-il le i8 juillet, reprennent ici d'une manière étonnante; hier on a donné Phèdre à l'Opéra, au profit d'une ancienne actrice; la foule était immense depuis deux heures après-midi, quoique les prix fussent triplés. Les voitures, les élégants reparaissent, ou plutôt ils ne se souviennent plus que comme d'un long songe qu'ils aient jamais cessé de briller. Les bibliothèques, les cours d'histoire, de botanique, d'astronomie, se succèdent. Tout est entassé dans ce pays pour rendre la vie agréable ; Ton s'arrache à ses réflexions, et quel moyen de voir en noir dans cette application de l'esprit et ce tourbillon actif? » La vue de cette

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ville si vivante, de cette société si animée intéresse le jeune rêveur. Il est surtout frappé du rôle que jouent les femmes. « Les femmes sont partout, ajoute-t-il; aux spectacles, aux promenades, aux bibliothèques. Dans le cabinet du savant, vous voyez de très jolies personnes. Ici seulement de tous les endroits de la terre, elles méritent de tenir le gouvernail; aussi les hommes en sont-ils fous, ne pensent-ils qu'à elles, et ne vivent-ils que pour elles. Une femme a besoin de six mois de Paris pour connaître ce qui lui est dû. »

Avant d'être attaché au comité de la guerre, Bonaparte s'est montré dans le salon à la mode, chez M"^^ Tallien. Il s^'y est présenté comme un officier destitué, déguenillé, qui même, disait-il, n'avait pas de culottes. La loi avait accordé du drap pour en faire, mais seulement aux officiers en activité, et non pas aux officiers en réforme. Le futur César sollicite de l'influente M"'^ Tallien la faveur d'être habillé aux frais de la République j et M™e Tallien, frappée par la beauté du regan de cet étrange solliciteur, obtient pour lui ce qu'il demande.

En juillet, le comité de la guerre charge Bona-l parte de rédiger un plan de campagne pour! l'armée d'Italie. Il saisit la plume du gouverne-] ment, comme si elle lui était déjà familière, et,; d'un seul jet, il trace un plan complet, qui esti adopté. Se sentant renaître à l'espérance, il voit

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les choses en beau. Paris lui plaît de plus en plus. Il écrit à son frère Joseph, le 19 juillet : ce C'est ici que Thomme droit et prudent, qui ne se mêle que de ses amis, vit avec toute Textension et la liberté imaginables, comme il veut^ et est absolument libre. » Il lui écrit encore le 3o juillet : « Les moissons sont aussi belles qu'il est possible de se Timaginer ; tout va bien. Ce grand peuple se donne au plaisir : les danses^ les spectacles; les femmes, qui sont ici les plus belles du monde, deviennent la grande affaire. L'aisance^ le luxe, le bon ton, tout a repris; Tonne se souvient plus de la Terreur que comme d'un rêve. » Une sorte de détente se produit dans son esprit. Il en arrive, par moments, à une sorte d'insouciance, de quiétude. « Cette ville est toujours la même, écrit-il à Joseph le 12 août, tout pour le plaisir, tout aux femmes, aux spectacles, aux bals, aux promenades, aux ateliers des artistes. Fesch paraît vouloir retourner en Corse à la paix ; il est toujours le même, existant dans l'avenir, m'écrivant six pages sur la pointe d^une aiguille; le présent n'est plus pour lui que le passé, mais l'avenir est tout. Moi, très peu attaché à la vie, la voyant sans grande sollicitude^ me trouvant constamment dans la situation d'âme où l'on est à la veille d'une bataille, convaincu par sentiment que lorsque la mort se trouve au milieu pour tout terminer, s'^inquiéter est folie; tout me fait braver le sort et le destin ; et si cela con-

tinue, mon ami, je finirai par ne pas me détourner lorsque passe une voiture. Ma raison en est quelquefois étonnée, mais c'est la pente que le spectacle moral de ce pays et l'habitude des hasards ont produite sur moi. » Cette tranquillité fataliste ne dure pas chez Napoléon plus que

la tristesse.

A la fin d'août, il fait un nouveau rêve. Il demande à être envoyé en Turquie, pour y organiser l'artillerie du sultan. Cette idée le passionne et l'exalte. « Quelque chose qui arrive, écrit-il à Joseph le 6 septembre, tu ne dois avoir rien à craindre pour moi ; j'ai pour amis tous les gros, tous les gens de bien, de quelque parti et quels qu'ils soient... Tu le sais, mon ami, je ne vis que par le plaisir que je fais aux miens; si mes espérances sont secondées par ce bonheur qui ne m'abandonne jamais dans mes entreprises, je pourrai vous rendre heureux, et remplir vos dé-j sirs. » Le^Comité de salut public, qui voit Bona-j parte à l'œuvre, au bureau topographique, ne le laisse point partir. « L'avenir est tellement caché aux yeux des faibles mortels, a dit Marmont dans ses Mémoires, nos prévisions sont si fréquem-i ment en défaut que souvent la réalisation de nos vœux les plus chers est la cause de notre perte, tandis que les contrariétés apparentes nousj amènent plus tard à la plus grande prospérité...' Nous avons vu Bonaparte arrêté dans sa carrière,! contrarié dans toutes ses combinaisons, et déçu:

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dans ses espérances, mais ces déceptions ne seront qu'un calcul de la Providence le menant par des voies détournées à la grandeur et à la puissance, car c'était l'y faire arriver que de le mettre en présence des occasions favorables.» Bourrienne, son camarade d'enfance qui le regardait « comme un jeune fou que poussaient aux entreprises extravagantes, aux résolutions désespérées, l'irritation de son esprit^ les injustices qu'il éprouvait, l'irrésistibble besoin d'agir et, disons-le, le manque d'argent, » Bourrienne va tout à coup le retrouver, domptant la fortune, et parlant en maître. Ainsi que l'a dit Chateaubriand, « il avait eu besoin des hommes, les hommes vont avoir besoin de lui; les événements l'avaient fait, il va faire les événements. Il a maintenant traversé ces malheurs auxquels sont condamnées lès natures supérieures, avant d'être reconnues, contraintes de s'humilier sous les médiocrités dont le patronage leur est nécessaire; le germe du plus haut palmier est d'abord abrité par l'Arabe sous un vase d'argile. » Le i3 Vendémiaire approche. Bonaparte va commander Paris.

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La Convention allait être protégée par Thomme qui devait plus tard faire le dix-huit Brumaire. C'est le futur empereur qui allait sauver la République. Napoléon était encore républicain. Il avait écrit, le 28 juillet, à son frère, en parlant de la défaite des royalistes à Quiberon : « Tout va bien. Cette affaire a un peu chagriné le petit Coblentz de ce pays-ci; on lui voyait hier Toreille basse. » Et le 26 septembre : « Il y a dans ce moment quelques bouillonnements et des germes très incendiaires; cela finira sous peu de jours. Il y a beaucoup de chaleur dans les têtes ; le moment paraît critique, mais le génie de la liberté n'abandonne jamais ses défenseurs. »

A Paris, la réaction devenait de plus en plus accentuée. La populace ne bougeait pas. Elle était matée, depuis Prairial. Les agences royalistes recommençaient leur travail souterrain. La >

bourgeoisie, qui avait horreur des excès révolutionnaires^ dominait. Les crimes de la Terreur

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