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lui inspiraient une répulsion-profonde ; elle voulait, à tout prix, en prévenir le retour. Toute fière de sa victoire dans les journées de Germinal et de Prairial, elle se disait qu'elle avait sauvé Paris et la France. La Convention lui paraissait une Assemblée usée, impuissante et odieuse, dont il fallait se débarrasser le plus promptement possible. Les suites de l'expédition de Quiberon lui avaient semblé un commencement de revanche, de la part des Terroristes, et les cruelles exécutions auxquelles Tallien venait de présider faisaient retomber sur les Thermidoriens la même réprobation que sur les Montagnards eux-mêmes. Lacretelle a très bien rendu l'impression d^horreur produite par ces fusillades de Quiberon, qui rappelaient les sinistres exploits de Robespierre et de Carrier. « C'était une i horrible pensée, at-il dit, que celle de huit cents Français fusillés, lorsqu'ils étaient sans armes, par des soldats français; fusillés, au méprisd'une capitulation verbale, qui leur avait fait poser les armes; fusillés, lorsque leur chef Sombreuil, digne frère de l'héroïne de la piété filiale, avait cru racheter le sang de tous ses compagnons en venant offrir le sien... Les juges des commissions militaires avaient paru épouvantés du nombre des condamnations, et frappés involontairement des beaux souvenirs qui se rattachaient au nom de plusieurs victimes, ils avaient accordé un sursis pour ceux des captifs qui n'avaient point atteint l'âge de seize ans.
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Eh bien ! le Comité de salut public avait refuse de le ratifier. )>
Lacretelle et ses amis, les publicistes conservateurs, qui se réunissaient dans un dîner hebdomadaire, s'y excitaient les uns les autres contre la politique du jour. « Aujourd'hui, s'écriaient-ils, sommes -rious avant ou après le 9 Thermidor ? Quoi ! le Comité de salut public refuse un sursis pour la mort de quelques adolescents qui ont suivi leur père? Est-il un soldat français qui, dans la chaleur du combat, maître de leurs jours, ne leur eût dit : « Va-t'en, mon pauvre enfant ! » Des militaires ont voulu les épargner, et le Comité de salut public les égorge de sang- froid !... Ainsi se trouve renversé lé mur que nous avons voulu établir entre la Convention du 9 Ther midor et celle de Robespierre. Cette fiction officieuse va disparaître, l'opinion publique n l'accepterait plus. La Convention, par un seul acte, vient de faire revivre un passé qui ne trou vera jamais grâce aux yeux de la morale et d l'honneur. » Le vin de Champagne qui, d'ordinaire, suggérait à Lacretelle et à ses convives des idées gaies, ne faisait ce jour-là qu'animer leu colère, de telle sorte qu'ils en arrivaient à dire (( Il faut renverser la Convention » et à répéter en chœur : Delenda Carthago.
Les résolutions que la Convention adopta dans les derniers jours de Tan III mirent le comble à l'irritation du parti conservateur. Chose étrange^
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c est la province qui restait fidèle aux idées révolutionnaires, et c'est Paris qui était le rendezvous de toutes les réactions. L'énergie turbulente de la jeunesse dorée, les principes de la bourgeoisie, ennemie des Jacobins, les polémiques de la presse qui, depuis le 9 Thermidor, combattait avec acharnement ce qu'on appelait alors la queue de Robespierre, tout contribuait à faire de Paris le centre d'un mouvement que les royalistes exploitaient. La Convention venait de rédiger une Constitution nouvelle, la Constitution de l'an IIL D'après cette nouvelle loi fondamentale, le pouvoir législatif devait être confié à deux conseils : les Cinq-Cents et les Anciens. Le premier de ces deux conseils avait la préparation, le second la sanction des lois. Le pouvoir exécutif était confié à un Directoire de cinq membres élus par les deux Conseils, ayant des ministres responsables et se renouvelant par cinquième tous les ans. La Convention, voulant se protéger elle-même contre les éventualités de l'avenir, décréta que le nouveau Corps législatif aurait nécessairement deux tiers de ses membres élus parmi les Conventionnels, que le choix de ces deux tiers serait remis aux électeurs, ou, si les électeurs refusaient, à la Convention, enfin que ces décrets additionnels seraient soumis, ainsi que la Constitution ellemême, à l'acceptation des assemblées primaires. Ce fut parmi les réactionnaires un véritable toile. La Convention, disaient-ils, voulait, contre toute
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justice, se perpétuer au pouvoir. Elle parlait avec hypocrisie des droits du peuple, et cependant elle en ajournait indéfiniment l'exercice; elle lui commandait ses choix, elle ne lui permettait pas de préférer des hommes purs à des hommes chargés de tous les crimes ! Sur les quarante-huit section s qui, à Paris, composaient la garde nationale, et qui avaient chacune un bataillon armé et équipé, quarante-troisse prononcèrent contre laConvention, et constituèrent des assemblées délibérantes qui opposèrent quarante-trois tribunes à la tribune conventionnelle. Un royalisme mystérieux était Tâme de ce mouvement réactionnaire. Journaux, brochures, pamphlets, ne laissaient pas un moment de relâche aux anciens suppôts de la Terreur. Vaublanc, Pastoret, Dupont de Nemours, Delalot, Fiévée, Suard, Lacretelle, Quatremère et de Quincy, étaient les principaux leaders des sections. Elles se prononcèrent toutes, à l'exception d'une seule, celle des Quinze- Vingt, contre les décrets additionnels, et quand elles apprirent qu'au contraire les assemblées primaires de province acceptaient à une immense majorité les mêmes décrets, l'insurrection fut décidée.
Dès le 1°^ vendémiaire an IV (23 septembre 1795) les rixes éclatèrent. Les réactionnaires n'eurent rien de plus pressé que d'appeler à Paris des émigrés, des chouans, de rallier tous les mécontents, et d'entraîner la bourgeoisie par l'épouvantail ordinaire d'un retour prochain de la
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Terreur. Les assemblées sectionnaires se déclarèrent permanentes, et arrêtèrent que le corps électoral qui, d'après les décrets de la Convention, ne devait se rassembler que le 17 vendémiaire, se réunirait dès le 11 au Théâtre-Français, salle de TOdéon. Cette convocation illégale se distinguait par la violence des termes dont se servaient les sectionnaires. « Considérant, disaient-ils, que c'est à l'impéritie et au brigandage des gouvernants actuels que nous avons été redevables de la disette et de tous les maux qui Tont accompagnée ; considérant qu'il est temps que le peuple lui-même songe à son salut, puisqu'il est trompé, trahi, égorgé par ceux qui sont chargés de ses intérêts, etc. » Ce manifeste portait la date du 10 vendémiaire.
Le lendemain, la Convention se disposait à célébrer une fête funéraire, lorsque Daunou vint l'avertir, au nom des comités, qu'elle préludait peut-être à ses propres funérailles. « Les royalistes^ s'écria-t-il, aiguisent leurs poignards. Que les républicains préparent leurs boucliers ! » Le 12, tout se prépara pour une lutte décisive. Déjà la section la plus voisine des Tuileries, la section Lepelletier, était sous les armes. Son quartier général se trouvait à l'ancien couvent des Filles- Saint-Thomas, sur l'emplacement duquel on a ouvert plus tard la place de la Bourse. Cette section, qui avait d'abord été désignée sous le nom de section des Filles-Saint-Thomas, s'était
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toujours distinguée par ses idées réactionnaires. C'est elle qui avait défendu le trône au 10 août, les Girondins au 3i mai, elle qui avait marché contre Robespierre au 9 thermidor, elle qui avait vaincu le peuple des faubourgs en germinal et en prairial. De son côté, la Convention accepta le concours d'environ quinze cents Jacobins qui s'étaient signalés parmi les révolutionnaires les plus ardents, et qui se don^naient à eux-mêmes le nom de patriotes de 89. C'étaient des sans-culottes, des hommes à pique et à bonnet rouge, d'anciens gendarmes de Fouquier-Tinville. Les uns étaient sortis la veille des prisons, les autres venaient d'êtres exclus des assemblées primaires. Mécontents de la Convention, qui les avait rudement traités, ils demandèrent pourtant des armes pour la défendre. Elle les enrégimenta, dans la matinée du 12, et les fît camper aux Tuileries avec des officiers que le réactionnaire Aubry avait fait rayer des cadres de l'armée. Ce fut, parmi les sections, un déchaînement universel. On cria que la Terreur allait recommencer, que les brigands avaient des armes, que la Convention allait les lancer contre les honnêtes gens, que si Ton ne se défendait pas, l'échafaud allait se dresser de nouveau. • ,
La bourgeoisie seule s'agitait. La populace, découragée depuis prairial, et ne prenant plus parti ni pour la Convention ni pour la réaction, restait indifférente et impassible. On allait et
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venait dans les rues, comme à Tordinaire. Les ouvriers se livraient comme d'habitude à leurs travaux. Les théâtres ne faisaient point relâche. Le soir, Bonaparte est avec un de ses amis au théâtre Feydeau, situé à côté du couvent des Filles-Saint-Thomas, lieu de réunion de la section Lepelletier, dont la Convention a prescrit le désarmement. C'est le général Menou qui est chargé d'exécuter cet ordre. Le général, à la tête de ses troupes, est dans la rue Vivienne ; mais il hésite. L'heure avancée, la foule qui s'agite, la crainte d'un combat de nuit dans un des quartiers les plus riches et les plus populeux de la capitale, l'espoir d'une conciliation qui empêcherait l^'effusion du sang, tout contribue à paralyser Menou. D'un mot^ il peut ordonner le feu, mais le commandement expire sur ses lèvres. Pendant ce temps, les sectionnaires s'enhardissent. Bonaparte qui apprend ce qui se passe, sort du théâtre Feydeau. Il regarde les troupes de Menou entassées dans la rue Vivienne. « Si les sections me mettaient à leur tête, dit-il, en remarquant cette fausse position, je répondrais bien, moi, de les mettre dans deux heures aux Tuileries, et d'en chasser tous les conventionnels. ^) Mais les sections n'auront pas de Bonaparte, et Bonaparte va défendre la Convention. Pourtant il ne sait pas encore ce qu'il fera. Comme on lui dit que la Convention est en permanence, il se rend par curiosité aux Tuileries, où elle siège.
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Il ne voit que trouble, hésitation. Du sein de la salle s'élève une voix qui dit tout à coup : « Si quelqu'un sait l'adresse du général Bonaparte, on le prie d'aller lui dire qu'il est attendu au comité de l'Assemblée. )> Bonaparte — c'est luimême qui le racontera plus tard à M"'"' de Rémusat — a toujours aimé à apprécier les hasards qui se mêlent à de certains événements. Celui-là le détermine. 11 va au comité. Il y trouve plusieurs députés, tout effarés, entre autres Cambacérès. Menou, au lieu d'agir, vient de battre en retraite, et la force armée de la section Lepelletier, qui avait pourtant promis de se retirer aussi, garde ses positions et se considère, avant le combat, comme victorieuse. Les troupes de Menou se sont repliées sur le Carrousel.
La Convention se croit perdue. Elle désigne un de ses membres. Barras, comme général en chef. Mais, pour résister à toutes les sections, il n'aura demain que six mille hommes. Comment faire ? Il n'est pas tacticien. Un bon second lui serait indispensable. Qui choisir : « Brune, Verdière ou Bonaparte ? dit Carnot. — Bonaparte, répond Barras, je le connais. C'est lui qui a pris Toulon. — Eh bien ! reprend Carnot, il pourra peut-être bien aussi prendre le couvent des Filles- Saint-Thomas. » Bonaparte va-t-il accepter cette mission? Va-t-il se déclarer pour la Convention contre la bourgeoisie parisienne ? Le Mémorial de Sainte-Hélène nous expliquera plus tard sa per-
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plexité : « Napoléon délibérera plus d'une demiheure avec lui-même sur ce qu'il avait à faire. Une guerre à mort éclatait entre la Convention et Paris. Etait-il sage de se déclarer, de parler au nom de toute la France ? Qui oserait descendre seul dans Tarène pour se faire le champion de la Convention ? La victoire même aurait quelque chose d'odieux, tandis que la défaite le vouerait pour jamais à l'exécration des races futures... Mais, d'un autre côté, si la Convention succombe, que deviennent les grandes vérités de notre Révolution ? Nos nombreuses victoires, notre sang si souvent versé ne sont plus que des actions honteuses. L'étranger, que nous avons tant vaincu, triomphe, et nous accable de son mépris. Ainsi la défaite delà Convention ceindrait le front de l'étranger, et scellerait la honte et l'esclavage de la patrie. » Bonaparte n'a plus hésité.
« — Soit, dit-il à Barras, j'accepte; mais je vous préviens que, l'épée hors du fourreau, je ne la remettrai qu'après avoir rétabli l'ordre. — Je l'entends bien ainsi moi-même, reprend Barras. — Eh bien! ne perdons pas de temps, les minutes ici sont des heures. L'activité seule peut rendre l'influence morale qu'un premier échec a fait perdre. » Napoléon le dira plus tard : « — On me demandait conseil ; je répondis, moi, en demandant des canons. »
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La lutte va se préparer. Il est minuit. Bonaparte se met à Fœuvre. Tout est à faire. Le génie organisateur se révèle. Force de conception, coup d'œil d'ensemble, art de mettre à profit toutes les ressources, prévoyance, rcipidité d'exécution, science du détail, le second de Barras va déployer tous les talents du tacticien. Pas une seule minute de la nuit n'est perdue. Il commence par demander les renseignements dont il a besoin au général Menou, qui vient d'être destitué et arrêté. Puis, après avoir choisi les Tuileries pour quartier général, il fait son plan de bataille. Les rues, les ponts, les quais de Paris sont pour lui comme un échiquier, où, sans la moindre hésitation^ il avancera ses pièces. Rien de cette incertitude qui, presque toujours, paralyse les généraux dans les guerres des rues. Bonaparte va combattre des Français absolument comme il combattrait des étrangers, avec la même décision, la même vigueur. Les membres du gou-
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vernement délibéraient encore pour savoir si l'on avait le droit de repousser la force par la force. « Attendez-vous, s'écriera-t-il ironiquement, que le peuple vous donne la permission de tirer sur lui ? Me voici compromis, puisque vous m'avez nommé ; il est bien juste que vous me laissiez faire ^ » Là-dessus, il quittera, comme il le dit, « ces avocats qui se noyaient dans leurs paroles, » pour faire marcher ses troupes et pointer ses canons.
Les sections n'ont point d'artillerie. Depuis le désarmement, qui a eu lieu en prairial, leurs canons sont restés au parc des Sablons. Elles veulent les reprendre ; mais Bonaparte ordonne à un chef d'escadron de chasseurs. Murât, de partir avec trois cents cavaliers pour chercher les pièces. C'est pour la première fois que Murât reçoit les ordres de Bonaparte, et la rapidité avec laquelle il les exécute promet que ce ne seront pas les derniers ^. Le chef d'escadron de chasseurs arrive au parc des Sablons quelques instants avant le bataillon envoyé par la section Lepelletier. Il fait atteler les pièces et les ramène aux Tuileries.
Comme la nuit a été utilement employée ! Concentration des approvisionnements, organisation du service d'ambulances, établissement de deux lignes de défense, l'une, du côté de la rue