LA SOCIÉTÉ DE L'AN IV
Après le i3 Vendémiaire, les vaincus redoutèrent, pendant un instant, la résurrection de la Terreur. Quand ils virent que cette crainte n'avait rien de fondé, une grande joie se produisit. La Convention termina tranquillement sa sanglante et orageuse carrière. Elle accorda une amnistie, donna à la place de la Révolution (place Louis XV) le nom de la place de la Concorde, décréta solennellement l'annexion de la Belgique à la France, et se sépara le 26 octobre 1796, à deux heures et demie. Le président déclara que la séance était levée, et ajouta : «. Union et amitié entre tous les Français, c'est le moyen de sauver la République. » — « Quelle heure est-il ? demanda un député. — L'heure de la justice ! » répondit une voix inconnue. Et la terrible Assemblée se dispersa. Ainsi que l'a dit Edgar Quinet, les membres en qui elle avait vécu ne savaient plus qu'en penser, ayant pour elle tout à la fois de l'admiration, de la colère, de l'amour, de la haine.
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Ils la bénissaient ou la maudissaient, suivant que le Protée avait changé de tête.
Le 29 octobre,'le conseil des Ancienset le conseil des Cinq-Cents se réunirent, le premier aux Tuileries, dans la salle que la Convention laissait vide; le second dans la salle du Manège. Les cinq directeurs, — Barras, Rewbell, Lareveillère- Lepaux, Letourneur et Carnot, — s'installèrent au palais du Luxembourg. Quand ils arrivèrent, ils n'y trouvèrent pas un seul meuble. Le concierge leur prêta une mauvaise table, une feuille de papier à lettre, une écritoire pour écrire le premier Message, qui annonçait aux deux conseils que le Directoire était constitué. Il n'y avait pas un sou en numéraire à la trésorerie. Les factions politiques étaient bien nombreuses. Mais aucune n'avait assez de force pour pouvoir l'emporter sur les autres. Lisez dans les journaux du temps les noms des différents partis. Il y avait les clichiens^ ex-conventionnels royalistes, qui voulaient le rétablissement du trône ; les compagnons de Jéhu et du Soleil^ qui, en province, faisaient succéder la Terreur Blanche à la Terreur Rouge ; les vendémiairistes qui représentaient à Paris les rancunes des sectionnaires vaincus ; les chouans^ qui attaquaient les passants sur les grandes routes de Bretagne et de Vendée ; les babotwistes, qui soutenaient les doctrines subversives de Babœuf. Ajoutez à tout cela les accapareurs ou affameurs^ qui spéculaient sur la misère publique^ et visaient
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au renchérissement des denrées de première nécessité; les alarmistes^ qui répandaient avec une malveillance systématique les mauvaises nouvelles, vraies ou fausses ; les avilisseurs^ qui affectaient leur mépris pour le gouvernement républicain.
Quelque chose dominait le tumulte des partis. C'était le goût du plaisir. Avant de se séparer, la Convention avait décrété sept fêtes nationales : P' Vendémiaire, fête de la fondation de la République. — 10 Germinal : fête de la Jeunesse. — 10 Floréal : fête des époux. — lo Prairial; fête de l'Agriculture. — lo Messidor : fête de la Liberté. — 9 et 10 Thermidor : fête des Vieillards. Barras avait, au Luxembourg, un salon officiel, salon brillant et luxueux. Sous le masque de l'ancien montagnard perçait le visage du vicomte, de l'homme d'ancien régime. Les Parisiens, longtemps sevrés de toute jouissance, se précipitaient sur le plaisir, comme une bande affamée sur un repas copieux et succulent. Ainsi que le remarque Arnault, dans les Souvenirs d'un sexagénaire^ à la terreur à laquelle Paris avait été si longtemps en proie succédait une insouciance presque absolue pour tout, excepté le plaisir. C'était un besoin universel, et ce besoin était insatiable. Tout en jouissant du présent, on anticipait sur l'avenir, et l'on se récupérait du passé. On avait, à la vérité, en fait de distractions, un fort arriéré à recouvrer. « La France, en 1796,
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a dit Edgar Quinet, rentra dans la légèreté la frivolité, comme dans sa nature propre. En donnant carrière à toutes ses convoitises privées il semblait qu'on rentrât en possession de soi-même, et qu on exerçât la seule liberté que l'on tînt à conserver... Ce que l'on retrouve d'abord, c'est l'esprit; il fut le point commun où les Français sortis des factions opposées se reconnurent 'en sou-
L originalité de cette époque, c'est l'extrême variété des éléments dont la société s'y compose Jamais^plus de contradictions, d'inconséquences' i.es niemes personnages ont subi tant de métamorphoses que c'est à peine s'ils peuvent se reconnaître. Que distinguons-nous dans un salon du Directoire } Des hommes qui, à quelques mois de distance, ont porté le costume des Jacobins et celui des Incroyables, des aristocrates, qui se déguisent en républicains, et des républicains qui se déguisent en aristocrates, des gens qui se font bonne mine, et qui, s'ils s'étaient rencontres quelques mois auparavant, se seraient fait guillotmer ou fusiller les uns les autres, des hommes partis des points les plus extrêmes et se reunissant comme par miracle, des talons rouges et des bonnets rouges, des proscrits et des prescripteurs, des nobles revenus de Coblentz, et des démagogues revenus du club des Cordeliers, des riches changés en pauvres, des pauvres changés en riches, des émigrés qui font les citoyens, des
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parvenus qui jouent au grand seigneur, des femmes de la cour de Versailles qui sollicitent des régicides, des poissardes et des cuisinières qui veulent prendre des manières de grandes dames. N'est-ce point là comme une mascarade, un grand bal costumé ? Voyez dans le tourbillon les anciens nobles qui, voulant s'amuser quand même, ayant d'ailleurs besoin de cette société de parvenus, s'y faufilent, non pas seulement pour s'y distraire, mais pour y gagner quelque chose. Ce sont des émigrés rentrés en France, les uns avec de faux passeports, les autres sous prétexte de venir demander leur radiation. Voyez ces ci-devant femmes titrées qui vendent cher un sourire aux Turcarets du jour et souvent les récompensent de leurs services par une insolence merveilleuse ou par une spirituelle raillerie. Regardez à côté d'elles ces agioteurs, ces enrichis, qui essaient de faire passer pour de savantes combinaisons de finance leurs spéculations éhontées, et qui se donnent tant de soucis pour avoir l'air de n'être point étonnés de leur fortune.
Les jours de la rue Quincampoix sont revenus. C'est une parodie de la Régence, et Barras a les Incroyables, comme le régent avait les Roués. On voit à chaque instant ces complets bouleversements de fortune, qui font du pauvre d'hier le Crésus d'aujourd'hui, ou réciproquement. Spéculations sur le papier-monnaie, sur les vivres, sur les biens nationaux, sur les fournitures de l'armée;