‹ Les femmes des TuileriesChapitre 5 sur 49 · XXIV AVERTISSEMENT DE L^AUTEUR · texte numérisé non relu

XXIV AVERTISSEMENT DE L^AUTEUR

L'histoire de France au xix'^ siècle ressemble à un drame légendaire, composé d'un grand nombre de tableaux qui se succèdent avec une effrayante rapidité, les uns resplendissants, les autres lugubres. Les rois et les empereurs, les reines et les impératrices jouent les principaux rôles. Les princes, les princesses, les généraux, les ministres^ les tribuns, les geôliers, les bourreaux sont chargés par la Providence des autres rôles, et c'est elle qui, comme un invisible machiniste, donne le coup de sifflet qui change à chaque instant la scène. Les comparses, ce sont les courtisans, ce sont les émeutiers, c'est l'armée, c'est le peuple.

Ah! le peuple, océan, onde sans cesse émue, Où l'on ne jette rien sans que tout ne remue, Vague qui broie un trône et qui berce un tombeau, Miroir où rarement un roi se voit en beau. Ahl si l'on regardait parfois dans ce flot sombre. On y verrait au fond des empires sans nombre, Grands vaisseaux naufragés,, que son flux et reflux Roule, et qui le gênaient, et qu'il ne connaît plus 1

r L'histoire, comme une magicienne, l'histoire, qui est la résurrection des morts, évoque toutes les scènes si diverses et si pathétiques dont se compose ce drame attachant et terrible. C'est une succession continuelle d'apothéoses et de gémonies, de Capitoles et de roches Tarpéiennes, de Te Deum et de Dies ira. En prêtant une oreille

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attentive aux échos lointains du passé, il semble qu'on entende les générations disparues qui gémissent et qui pleurent. Le sentiment qui s'empare de nous, c'est une compassion générale pour tant de souffrances, pour tant de misères, pour tant de larmes. Nous voyons des enfants orphelins, des veuves en deuil, des proscrits, des suppliciés. Nous apercevons ici des palais, là des prisons, là l'échafaud. En France, depuis 1789, quel est le souverain ou la souveraine, quel est le prince ou la princesse qui ait pu goûter en paix les joies de la famille et de la patrie ? Jamais le repos, jamais la sécurité, toujours les agitations et les inquiétudes, toujours les conspirations et les attentats, toujours les révolutions et l'exil. Il semble que le château des Tuileries, ce séjour morose et terrible, ait été, non pas la sainte caserne, comme l'appelait la reine Marie- Amélie, mais l'hôtellerie fatale qui porte malheur à ses hôtes de passage, et où la destinée leur jette un mauvais sort. Gomme l'a remarqué M. Cuvillier Fleury, dans une page éloquente, « il n'y a pas de place pour des chants de triomphe sur la terre de France, quand on parle des dynasties qui ont tour à tour régné sur elle, et le malheur présent des unes ne console pas les autres des afflictions dont la fortune aveugle les a frappées autrefois. Le poète a

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beau dire, les grands débris ne se consolent pas entre eux. »

Les chefs des maisons rivales sont unis par les liens du sang, et leurs compétitions sont des querelles de famille. Chose curieuse, il existe une proche parenté, — parenté au sixième degré — entre le duc de Reichstadt, chef de la dynastie impériale, le comte de Chambord, chef de la branche aînée des Bourbons, et le comte de Paris, chef de la branche cadette. Les trois cousins issus de germains descendent en ligne directe de la grande impératrice Marie-Thérèse et de la reine de Naples Marie-Caroline. LareineMarie^Amélie, femme du roi Louis-Philippe, était la nièee de Marie-Antoinette, et la tante de la duchesse de Berry, mère du Comte de Chambord. Le prince Napoléon, par sa femme, fille d'une archiduchesse d'Autriche, est allié aux maisons de Savoie, de Habsbourg et de Bourbon. Le duc d'Aumale est veuf d'une nièce de l'impératrice Marie-Louise, il est donc, par alliance, le neveu de Napoléon I®*". Sa belle-mère, la princesse de Salerne, ne parlait jamais du vainqueur d'Austerlitz qu'en le qualifiant du nom de beau-frère.

Les dynasties déchues, au lieu de s'accuser mutuellement, devraient se plaindre. Toutes ont des reproches à se faire. Toutes ont commis des

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fautes, et peut-être plus que des fautes. Toutes ont été le jouet des courtisans et des flatteurs. Toutes ont appris à leurs dépens combien il est difficile dans l'atmosphère des palais de respirer librement et de penser avec sagesse. S'ils viennent à se rencontrer, les membres des familles princières, tour à tour puissantes et proscrites, peuvent se raconter les catastrophes de leurs races, les amertumes de leurs exils. En fait dé cataclysmes, l'empire n'a rien à envier à la royauté. Na* poléon, à Fontainebleau, voulant chercher dans le suicide un refuge à son désespoir, est plus triste encore que Louis XVI se préparant à une sainte mort dans le donjon du Temple. Le vainqueur de tant de batailles, obligé, lors de spn voyage vers l'île d'Elbe, d'endosser l'uniforme étranger, pour n'être pas massacré par des mains françaises, n'est pas moins humilié que le descendant de tant de rois couvert du bonnet rouge. Le rocher de Sainte-Hélène est presque aussi funeste que l'échafaud de la place Louis XV. La reine Marie-Antoinette, l'impératrice Marie- Louise, la reine Marie-Amélie et l'impératrice Eugénie ont quitté les Tuileries dans des conditions également néfastes^ et la fin du prince impérial a été tragique, autant que celle de Louis XVIL

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Les fautes, les erreurs et les crimes sont expiés, même en ce monde, sinon dans la personne de leurs auteurs, du moins dans leur postérité. Le paganisme lui-même avait deviné cette loi générale, ce principe essentiel qui domine toutes les vicissitudes humaines. Un de ses plus grands poètes a dit : Innocent, tu expieras les fautes de tes ancêtres :

Delicta majorum immeritus lues.

Oui, rinnocent paie pour le coupable. L'humble et chaste Louis XVI paie pour Torgueilleux Louis XIV et pour le voluptueux Louis XV. Les deux Napoléons ont trop aimé la guerre : leurs fils qui ne songeaient qu'à la gloire des armes, sont tous deux moissonnés à la fleur de Tâge, Tun mourant de consomption, avant d'avoir paru sur aucun champ de bataille, Tautre frappé à mort, le jour de sa première escarmouche, par la lance de sauvages inconnus. Chaque régime est puni de ses fautes par des catastrophes dont les conséquences pèsent de tout leur poids sur des innocents, victimes expiatoires, qui, par leur destinée plaintive, attendrissent jusqu'à leurs ennemis. Les excès de la guerre amènent de cruels châtiments. La grande parole de l'Evangile se réalise: Qui se sert de Tépée, périra par Tépée. La peine du talion se retrouve partout et toujours. Lavio-

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lence se retourne contre les violents. On abuse des batailles, on aboutit à l'invasion. Proscripteur aujourd'hui, on est proscrit demain. On commence par un coup d'Etat, et l'on finit par une émeute. Monarchique ou républicain, est-il un seul régime qui n'ait été lui-même l'artisan de ses malheurs? Aucune faute politique ne demeure impunie. L'histoire est la justification de la Providence.

Ce que les esprits observateurs remarquent dans nos annales modernes, c'est le peu de profit que les divers régimes qui se succèdent font des enseignements historiques. 11 semble qu'il soit dit que l'expérience d'autrui ne servira jamais à personne. Ce sont toujours les gouvernants qui, atteints de la même cécité, tombent dans des pièges que tout le monde voyait autour d'eux, qu'ils étaient seuls à ne point voir, et que la plupart du temps ils s'étaient dressés à eux-mêmes, car presque tous les chefs d'Etat, créant, comme à plaisir, les difficultés et les crises, sont des conspirateurs conspirant contre leur pouvoir.

Il est d'autant plus surprenant de voir les leçons de l'histoire demeurer si stériles que, depuis la fin de l'empire, on ne rencontre que des imitations, et que, sous chaque régime, les analogies entre les situations du jour et les événements

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d autrefois sembleraient faites pour inspirer aux gouvernants les réflexions les plus utiles. Les divers régimes sont comme des plagiaies qui reproduisent plus ou moins bien les régimes précédents, et, par une sorte de fatalité, qui fait .tourner les peuples dans un cercle vicieux, les gouvernements imitateurs retombent toujours dans les fautes des gouvernements imités. La Restauration a été une réminiscence de l'ancienne monarchie. La royauté de Juillet a vécu des souvenirs de la Révolution et de l'Empire. La seconde République a voulu copier- la première. Napoléon III s'est ingéniée prendre Napoléon Ipour modèle. Encore, si ces imitations successives se bornaient à imiter le bien, sans imiter le mal SI la contemplation d'un régime historique préféré avait du moins cet avantage d'apprendre à en éviter les malheurs; mais non, les leçons du lo août n'empêcheront pas plus les journées de juillet que celle du 24 février; l'exil de Charles X n'empêchera pas l'exil de Louis-Philippe, qui n aura pas même profité de l'exemple de son propre père; la seconde République ne saura pas mieux se prémunir contre le" 2 Décembre que la première République contre le 18 Brumairel'enseignement de la guerre d'Espagne ne sera pas plus un obstacle à l'expédition du Mexique

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que celui des invasions de 1814 et de i8i5 à l'invasion de [870. On dirait que chaque gouvernement s'applique à faire des copies de catastrophes. Partout et toujours mêmes erreurs, mêmes préjugés, même aveuglement, même infatuation, et aussi mêmes cataclysmes. Ah! c'est surtout en politique qu'on doit dire qu'il n'y a rien de nouveau sous le soleil.

Une autre considération non moins triste se dégage de notre histoire moderne, c'est la disproportion immense entre les efforts et les résultats. Edgar Quinet, le grand écrivain démocrate, a fait, avant M. Taine, le bilan des déceptions et des désenchantements de la Révolution française. «Une chose, a-t-il dit, réconcilie dans d'autres histoires avec les fureurs des hommes. Le sang versé y est presque aussitôt fécond. Quand je vois couler celui des martyrs, je vois en même temps le christianisme grandir sous la terre au fond des catacombes. De même dans la réforme, dans la révolution anglaise, le sang de Zwingle, de Guillaume le Taciturne, de Sidney est tombé sur un sol fertile, et il a enfanté la vie. Le sang a coulé plus abondamment chez nous, et de sources aussi hautes; il n'a pas trouvé une terre aussi bien préparée. On dirait qu'il n'y a aucun rapport entre les sacrifices des victimes et le résultat

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obtenu par la postérité... L'horreur de tant de supplices est sans compensation. Ou Tavenir tient en réserve des explications que l'historien ne peut fournir aujourd'hui, sans quitter les faits pour les prophéties, ou nous sommes condamnés à reconnaître que le sang le plus généreux a été le plus stérile, et que phez nous nos martyrs n'enfantent pas de croyants. Voilà le cri de l'histoire et de la conscience humaine. »

Ce qu'Edgar Quinet a dit, à propos de la Révolution française, sur la disproportion entre les efforts et les résultats, serait peut-être plus applicable encore à l'Empire qu'à la République. La République au moins avait conservé ses conquêtes. L'Empire a perdu à la fois les conquêtes de la République et les siennes. Hélas ! tant de veilles, tant de bivouacs, tant de marches forcées, tant de privations et de souffrances, tant de dévouement et d'héroïsme, tant de contrées parcourues, tant de nations domptées, tant de miracles accomplis, pour aboutir à quoi ? à l'invasion, à l'occupation étrangère, au démembrement de la patrie, au deuil national! Avoir dépensé tant de génie pour laisser la France plus petite qu'on ne l'avait prise ! Est-ce donc là le dernier mot de la puissance et de la gloire ? O France infortunée, après des pérégrinations si longues, si laborieuses,

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après tant de pleurs et tant de sang, revenir, meurtrie et accablée, au point de départ ! S'écrier, après tant de sacrifices : à quoi bon ? Cette guerre véritablement colossale, engagée contre l'Europe entière, cette guerre de vingt-trois ans, dont le dernier coup de canon se tire à Waterloo, quelle est sa conséquence finale : remettre les choses exactement au point où elles étaient à leur début: sous le rapport politique à la monarchie constitutionnelle des Bourbons, sous le rapport territorial aux limites de 1792. Et depuis, quel a été le résultat des joutes de la tribune et des chefsd'œuvre de l^éloquence ? Le vent a emporté les paroles des plus illustres orateurs de la Restauration et du gouvernement de Juillet. Les annales de la paix ont été presque aussi stériles que les annales de la guerre. Les hommes politiques ont, la plupart du temps, semé sans recueillir, et quand, par hasard, il y avait une moisson, ce n'était pas le moissonneur qui en profitait. On dirait que la Providence, par l'ironie de ses décrets, prend un plaisir terrible à se moquer des rois et des peuples, à susciter les combinaisons les plus bizarres, les révolutions les plus imprévues, à déjouer les calculs de la sagesse humaine, à faire dépendre le sort du monde de l'accident le plus vulgaire et du détail le plus infime^ à démon-

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trer le néant de la puissance et l'inanité du génie, à détruire un palais aussi facilement qu'une chaumière, et à dire à toute une nation, comme à un seul homme ; Mémento quia pulvis es.

Les femmes des Tuileries repassent toutes en ce moment devant nous, comme les héroïnes de l'adversité et de la douleur. C'est au milieu de ruines symboliques, à la lueur des éclairs et au bruit du tonnerre, que leurs pâles fantômes nous apparaissent. Devant les derniers débris qui tombent sous la pioche des démolisseurs, n'entendezvous pas cet écho des oraisons funèbres : « Non, après ce que nous venons de voir, la vie n'est qu'un songe, la gloire n'est qu'une apparence, les grâces et les plaisirs ne sont qn'un dangereux amusement; tout est vain en nous, excepté le sincère aveu que nous faisons devant Dieu de nos vanités, et le jugement arrêté qui nous fait mépriser tout ce que nous sommes. » Malheur à quiconque, en lisant l'histoire, n'en retire pas ces conclusions philosophiques, ces enseignements chrétiens ! Malheur à celui qui n'y puise pas le respect du droit et de la justice, la sagesse et la force d'âme nécessaires pour mettre au-dessus des succès le devoir, et pour prendre comme règle de conduite la maxime de la probité et de l'honneur : Fais ce que dois, advienne que pourra.

AVERTISSEMENT DE l'AUTEUR XXXV

Quiconque, en étudiant Thistoire, conserve l'esprit de parti, prouve qu^il ne sait pas !a comprendre. Les souverains ont, de leur vivant, assez de flatteurs, pour ne plus en avoir après leur mort. Les écrivains qui dénaturent les faits, pour décerner à un régime quelconque, royauté, république, ou empire, tel ou tel éloge que ce régime ne mérite pas, ne sont pas des historiens, ce sont des courtisans. L'œuvre que nous avons entreprise ne peut être qu'une œuvre de bonne foi. Un sentiment d'impartialité absolue nous a seul permis de l'aborder sans hésitation, et nous espérons que le lecteur nous trouvera toujours fidèle à notre devise : Vérité, toute la vérité, rien que la vérité.

Paris, 14 février 1 883.

Imbert de Saint-Amand*

DE

INTRODUCTION

AvecMarie-Antoinette finit rancienrégime dont elle est comme le vivant symbole. La femme qui, après elle, monte sur le trône de France, représente la transition entre l'ancien régime et le nouveau. Légitimiste par son cœur, Joséphine est impérialiste par son sort. Sa naissance, ses souvenirs d'enfance et de jeunesse la rattachent à la monarchie des Bourbons. L'amour de Bonaparte en fait l'héroïne d'une nouvelle légende. Tout est bizarre, imprévu dans sa destinée. Sa vie est comme un rêve, et la personne la plus étonnée de sa fortune, ce doit être elle-même.

La carrière de Napoléon et celle de Joséphine ont des origines exotiques. L'un et l'autre venaient de pays peu connus. Il y avait dans leurs commencements quelque chose de mystérieux. Ces

deux êtres, nés aux deux extrémités du globe, dans deux îles, semblaient s'être donné, à travers les mers, rendez-vous sur le trône. Toute leur vie, ils croiront entendre^, lui, le bruit des flots de la Méditerranée, elle, le bruit de ceux de l'Atlantique. Napoléon a l'énergie, la fougue, la fierté des montagnards de Corse. Joséphine a la grâce, le charme et la poésie des créoles. Napoléon est la force, Joséphine la douceur. Il subjugue, elle attendrit. Il est la gloire, elle est l'attrait. Napoléon a son étoile, et Joséphineson talisman. A lui, une voix secrète a dit : « Tu seras César! » à elle, une négresse de la Martinique a dit : « Tu seras reine! » Les débuts de leur existence à tous deux ont été traversés par bien des orages; mais au milieu des plus formidables tempêtes, l'un et l'autre ont toujours conservé la foi dans leur avenir. Us ont été pauvres et persécutés, ils ont eu à lutter contre des obstacles de tout genre; mais des pressentiments, qui ne trompent pas, leur promettaient une surprenante fortune. Dès que Bonaparte aperçut Joséphine, il se dit à lui-même : Voilà la compagne de ma gloire ! Sans doute, il n'entrevoyait pas encore, quelque ardente que fût son ambition, les pompes du couronnement à Notre-Dame ; il ne se doutait pas que, de sa main victorieuse, devant un pape, il poserait sur cette tête charmante le diadème d'impératrice, mais il était sûr qu'il aurait promptement une grande gloire. Il se maria par entrai-

INTRODUCTION

nement et par amour. Il sentait que Joséphine serait son bon génie. Et, en effet, tout le temps qu'elle resta sa compagne, il alla de succès en succès, il réalisa tous ses rêves, et plus que ses rêves. Joséphine lui portait bonheur.

Jamais une seule carrière de femme ne présenta plus de contrastes. Entre la prison et le divorce, Tapothéose du couronnement apparaît d'autajit plus radieuse que les ténèbres qui précèdent et qui suivent sont plus sombres. Dans les salons de la noblesse libérale, au début de la Révolution^ dans les prisons de la Terreur, au milieu de la société brillante, mais bigarrée du Directoire, dans les magnificences et les gloires épiques de l'empire^ Joséphine reste toujours le type de Télégance^ de la grâce et de la bonté. Dans l'hôtel dé la rue de PUniversité, qu'elle habite avec son premier mari, le vicomte de Beauharnais; dans les fêtes du Luxembourg, où elle brille à côté de Barras et de M^^ Tallien ; aux Tuileries, où elle fait dire d'elle : « C'est Napoléon qui gagne les batailles et Joséphine qui gagne les cœurs, » où elle est le trait d'union entre le présent et le passé, où elle réconcilie le faubourg Saint-Germain avec le nouveau Charlemagne, elle prête aux transformations si imprévues et si rapides de la société française toute sa distinction personnelle, tout son charme. Il y a dans Thistoire peu de rôles aussi multiples. Lorsque Joséphine est en scène, les successions de décors sont, pour ainsi dire, inces-

santés. Il y a des changements à vue qui font de nos annales une sorte de féerie, où, à côté de toiles éblouissantes, il en paraît de noires et lugubres.

La plupart des destinées célèbres, si rayonnantes qu'elles, soient à la surface, pourraient se résumer par un seul mot : mélancolie. Il semble même que les tristesses soient en raison directe des splendeurs, et qu'il n'y ait point, pour les privilégiés de la fortune, pour les favoris delà puissance et de la gloire, une seule félicité qui ne s'expie ici-bas. Assurément, ce n'est pas l'impératrice Joséphine qui a fait exception à cette règle. Si son élévation fut prodigieuse, ses douleurs ne furent pas moins immenses que ses joies. « Aux légers plaisirs les légères souffrances, a dit la comtesse de La Ferronnays; aux grands bonheurs les maux inouïs ! »

Deux catastrophes accablèrent Joséphine, au début et à la fin de sa carrière : la Terreur, l'invasion. Entre ces deux cataclysmes, il y a pour elle une crise terrible : le divorce. Ces trois dates : 1794^ 1809, 18 14, jettent sur Tensemble de cette existence, agitée par tant de péripéties, un voile noir. En 1794, la France est plongée dans le sang. Robespierre règne, Joséphine est jetée en prison. Son mari porte la tête sur l'échafaud. Elle-même n'est sauvée du supplice que par le 9 Thermidor. En 1809, elle est répudiée par Napoléon. Son cœur de femme subit une inexprimable torture. Elle quitte pour toujours le palais des Tuileries et

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l'homme qu'elle adorait presque àl'égal d'un dieu. En 1814, elle souffre, dans son âme de Française, les angoisses, les douleurs, les humiliations les plus cruelles. Le colossal Empire est renversé comme un grand chêne frappé par la foudre. Joséphine vécut trop longtemps; elle aurait mérité de mourir à l'heure où les joies de son patriotisme la consolaient de ses chagrins privés, et où la France était encore la souveraine des nations. Pour nous servir d'expressions de Bossuet, « son cœur, autrefois élevé par une si longue suite de prospérités, fut plongé tout à coup dans un abîme d'amertume, » et l'on vit dans une seule existence « toutes les extrémités des choses humaines. »

Ce sont surtout les destinées fécondes en contrastes qui saisissent les imaginations. Nous autres^ gens obscurs, nous retrouvons sur une grande échelle, en étudiant la vie des personnages illustres, les tristesses, les vicissitudes, les misères de notre propre sort. Nous reconnaissons qu'il y a peut-être plus de larmes dans les yeux des souveraines que dans ceux des femmes du peuple, et que sous les lambris dorés des palais, autant que sous le chaume des cabanes, se trouve un fardeau de douleur qui courbe et fait plier les épaules des fiers et des humbles. Ne s'appliquent-elles pas à la destinée de l'impératrice Joséphine^ mieux qu'à celle de toute autre femme, ces paroles de l'abbé Perreyve : « Quels frappants contrastes

entre les vies qui commencent et celles qui s'achèvent! Quelles aurores à côté de quels déclins! Mais partout, quelle grande inconstance ! et, dominant toute cette confusion, quelle inévitable certitude que tout passe, tout s'enfuit, tout se précipite; qu'il y a dans ce monde plus de larmes que de joies; que la vie est fatigante, qu'on y perd ce qu'on aime, qu'on y demeure seul après le ravissement des plus chères compagnies, qu'on n'obtient pas l'objet de ses plus innocents et de ses plus justes désirs, et qu'une seule chose reste au cœur ; rinstinct d'un meilleur monde et Tespérance ! » C'est à cause de l'analogie qui existe entre nos chagrins à tous et ceux des personnages célèbres que nous nous sentons attirés et séduits par les infortunes mémorables. La postérité s'attendrit surtout devant celles des figures historiques qui ont passé le plus brusquement de la joie à la douleur, et les malheurs des grands de la terre font plus pour leur gloire que leur prospérité. Si Joséphine fût morte peu de mois après le sacre, son nom n'aurait pas la popularité dont il a été entouré. Le divorce émeut plus que le couronnement. Sainte-Hélène touche plus qu'Austerlitz.

Nous avons l'intention d'étudier, plus tard, M™* Bonaparte, puis l'impératrice Joséphine. Aujourd'hui, nous nous occuperons de M^^^ Tascher de la Pagerie, puis de la vicomtesse de Beauharnais. Nous voudrions faire passer sous les

INTRODUCTION

yeux du lecteur les scènes si curieuses, sivariées, où apparaît la jeune fille des Trois-Ilets à la Martinique, la grande dame de la rue de T Université à Paris, la captive de 1794 dans la prison des Carmes, l'héroïne duDir.ectoiredans les salons de Barras et de M^® Tallien, labien-aimée du jeune général Bonaparte au lendemain du i3 Vendémiaire, dans l'hôtel de la rue Ghantereine. En retraçant la jeunesse de Joséphine, nous essaierons de reproduire les milieux si différents où elle vécut ; la Martinique avec sa poésie créole, la société aristocratique de Paris, à la fin de l'ancien régime et au début de la Révolution, les horreurs des prisons sous la Terreur, le réveil du 9 Thermidor, la jeunesse dorée^ la renaissance de la société française au commencement du Directoire. A cette dernière époque, nous grouperons autour de celle qui s'appelait encore M"^® de Beauharnais les trois femmes, qui, en pleine République, partagèrent avec elle la royauté de la mode : M^^^ Tallien, M^^^ de Staël et M"^^ Récamier. Nous évoquerons non seulement les souvenirs d'enfance et de jeunesse de Joséphine, mais aussi ceux de Napoléon, et nous rappellerons brièvement les origines de cet homme extraordinaire, qui, séparé de nous par une génération à peine, se dresse déjà dans le lointain de l'histoire, comme si les quarante siècles des Pyramides avaient déjà passé sur son nom. Nous arrêterons cette étude, que doivent suivre plusieurs autres.

8 LA JEUNESSE DE l'iMPÉRATRICE JOSÉPHINE

au lendemain même du mariage de Joséphine avec Bonaparte, à Theure où le jeune général, s'arrachant aux premières joies de son union, partit pour faire la conquête de Tltalie, et remplir rÉurope du bruit de sa renommée.

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