‹ Les femmes des TuileriesChapitre 7 sur 49 · LA MARTINIQUE I I · texte numérisé non relu

LA MARTINIQUE I I

Tanse Morin on voit apparaître, étalé le long du rivage^, un petit bourg, composé d'une cinquantaine de maisons en bois, que domine une modeste église. Devant le bourg sont les trois îlots qui lui donnent son nom, et où Ton aperçoit quelques pauvres cabanes de pêcheurs. Pour se rendre directement à l'habitation de la Pagerie, on laisse le bourg à gauche, et l'on débarque au fond de l'anse Morin. Ayant devant soi les hautes et verdoyantes montagnes des Anses-d'Arlet, de Saint-Luce et du Diamant, on parvient^ au bout d'un quart d'heure de marche, à un point culminant de la route d'où l'on découvre les bâtiments de cette habitation. M. Aubenas nous la montre (( située sur une petite éminence, entourée de mornes plus élevés. A deux pas de la mer, qu'on ne voit plus et dont le bruit même ne vient pas jusqu'à vous^ séparée du bourg des Trois-Ilets par le morne Gantheaume, qui vous en dérobe la vue, on n'aperçoit autour de soi qu'un amphithéâtre de verdure couronné parce ciel dont l'exquise transparence fait l'admiration et le désespoir du peintre. » C'est là que l'impératrice Joséphine naquit le 23 juin 1763.

Son père, Joseph Tascher de la Pagerie, et sa mère, Rose-Claire des Vergers de Sannois, appartenaient à deux familles des plus marquantes de la Martinique. Venus de l'Orléanais, où leur noblesse remonte au douzième siècle, les Tascher s'étaient établis à la Martinique en 1726.

Le grand-père de Joséphine y épousa, en 1734, M^^e de La Chevalerie, une des riches héritières de l'île. De ce maric^ge il eut Joseph, père de l'impératrice. Les Tascher se lièrent intimement avec le marquis de Beauharnais, qui arriva à la Martinique en 1 ySy, comme gouverneur de l'île, et qui devait être un jour le beau-père de Joséphine. Les Beauharnais^ comme les Tascher, étaient une noble famille de l'Orléanais. Ils se prêtèrent un mutuel appui, et, pendant la lutte contre l'Angleterre, le gouverneur eut à se louer de l'intelligence et du courage du lieutenant Joseph Tascher. Celui-ci épousa au bourg des Trois- Ilets, le 9 novembre 1761, M^^" des Vergers de Sannois, dont le père possédait l'habitation où devait naître Joséphine. Joseph Tascher quitta de bonne heure le service militaire, et, à peine âgé de vingt-sept ans, il fixa définitivement sa demeure dans la propriété de son beau-père, aux Trois-Ilets.

C'est là que Joséphine vint au monde, là qu'elle passa toute son enfance. Les commencements de sa vie furent heureux et tranquilles. Entourée de son père, de sa mère, de ses deux soeurs, elle reçut l'éducation patriarcale et religieuse des créoles. Libre dans ses mouvements, dégagée de tout l'attirail qui, en Europe, altère souvent la souplesse de l'enfance, elle vivait surtout en plein air, étudiant peu, parce qu'elle appartenait à une famille où l'on préférait une femme bonne

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et Utile à une femme savante. Son père, comme les riches habitants de l'île, était un véritable souverain dans son domaine. Gentilhomme agriculteur, il ne marchait jamais que Tépée au côté et la canne à la main. L'habitation ressemblait à une monarchie absolue , mais cet absolutisme était tempéré par la douceur, par la bonté. Un maître tel que M. Tascher de la Pagerie était un protecteur bien plutôt qu'un despote, et sa femme et ses filles donnaient à ses esclaves des soins de sœurs de charité. De bonne heure^ Joséphine apprit de ses parents la joie qu'on trouve à faire le bien. Comme la plupart des créoles, elle avait le goût de la nature, des fleurs, de la musique. Elle aimait à regarder le ciel, à écouter le bruit des vagues, à rêver dans ces nuits radieuses des Antilles, où la lune brille comme un soleil, à chanter les airs du pays en s'accompagnant de la guitare.

L'habitation des Trois-Ilets était beaucoup plus belle alors qu'elle ne l'est aujourd'hui. Là où poussent maintenant des plantes parasites, s'étendaient de riches plantations. Sur les mornes maintenant envahis par les campêches et par les goyaviers sauvages, rayonnaient les fertiles cultures, les haies de caféiers, les rangées de cannes à sucre. Devant la maison était une grande place plantée de tamarins. Un parterre de fleurs magnifiques embellissait le seuil de la demeure, et les toits étaient ombragés par des arbres gigan-

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tesques et séculaires. Des colonnades de palmistes et de cocotiers s'élevaient à une hauteur de plus de cent pieds et balançaient, sous un ciel de cobalt, leurs grands panaches de palmes vertes. C'est là qu'au milieu des bananiers et des orangers, des fleurs tropicales et des oiseaux de paradis, avec un cortège de jeunes négresses, dont la peau lustrée, noire comme l'ébène, faisait ressortir la mate blancheur de son teint, apparaissait la jeune enfant créole aux cheveux châtain clair, à l'oeil bleu foncé, vêtue d'un long peignoir de mousseline blanche, qui laisse deviner la taille sans l'accuser, et coiffée gracieusement du madras de soie aux couleurs éclatantes.

La vie aux Trois-Ilets était beaucoup plus simple que dans les salons parisiens. Mais elle avait aussi ses charmes. La contemplation de la nature, spectacle toujours varié, toujours nouveau ; la succession si intéressante des saisons; la messe dans la petite église ; les courses à cheval sur les petits coursiers espagnols, à Toeil vif, au pied sûr, appelés P()r/o-i?zV^; les promenades, dans le riche hamac de soie végétale, orné de franges en plumes des oiseaux de Cayenrte ; les excursions sur mer, dans les pirogues légères et rapides ; les grands festins de gala, avec tous les parents, tous les amis; les longues conversations, le soir, dans les nuits étoilées, les nuits chaudes que rafraîchit la brise de mer ; le dimanche, les bamboulas des nègres exécutant leurs danses pitto-

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