‹ Les femmes des TuileriesChapitre 8 sur 49 · LA MARTINIQUE I · texte numérisé non relu

LA MARTINIQUE I

resques, au son du tam-tam, à la lueur des torches, tout cela plaisait à Timagination naïve et poétique de Joséphine. Sans doute, on lui parlait souvent de cette France lointaine, de ce majestueux Paris dont on lui disait des merveilles. Mais, comme l'oiseau qui se trouve bien dans son doux nid, elle n'aurait pas mieux demandé que de ne jamais quitter le sol natal. Qui sait ? Elle aurait peutêtre été plus heureuse, si elle était restée toujours à sa chère Martinique. Les robes de mousseline sont moins lourdes à porter que le manteau impérial, et quelques fleurs dans les cheveux embellissent tout autant une femme qu'un diadème de perles ou qu'une couronne d'impératrice. Bien des fois, j'en suis sûr, Joséphine, sous les voûtes dorées des Tuileries, regretta les Trois-Ilets, où son enfance s'était passée heureuse et pure, où elle avait inspiré des dévouements sincères et désintéressés, où elle avait joui du bien suprême, du bien qui trop souvent manque aux grands de la terre et aux privilégiés de la fortune : la paix du cœur.

Mais le sort en était jeté. Joséphine allait partir pour cette Europe où l'attendait une si prodigieuse destinée. S'il faut en croire une tradition locale, elle dit, avant son départ, à une vieille négresse, qui la regardait très attentivement : « Vous voyez donc sur mon visage quelque chose de bien extraordinaire ? — Oui, répondit la négresse. — Est-ce du malheur ou du bonheur

l6 LA JEUNESSE DE L^IMpÉRATRlCE JOSEPHINE

qui doit m'arriver ? — Du malheur... oh! oui^ mais du bonheur aussi. — Que lisez-vous pour moi dans Tavenir? — Vous vous marierez bientôt; cette union ne sera pas heureuse ; vous deviendrez veuve, et alors vous serez reine de France. » Quand la négresse parlait ainsi, Marie-Antoinette brillait sur le trône, comme la déesse de l'Olympe monarchique à Versailles. Joséphine, malgré cette prédiction étrange, aurait-elle jamais pu se dire, sans être taxée de folie, qu'elle régnerait un jour à la place delà fille des Césars d'Allemagne, que Marie-Antoinette aurait l'échafaud, elle, le trône.

M'^^de Renaudin, sa tante^ était fixée en France. Cette dame, liée avec la famille Beauharnais, rêvait depuis longtemps un mariage entre sa nièce et le jeune Alexandre de Beauharnais, fils de l'ancien gouverneur de la Martinique. M. Tascher, favorable à l'idée de cette union, s'embarqua pour l'Europe avec sa fille Joséphine, et tous deux arrivèrent à Brest en octobre 1779. La même année, à l'autre bout de la France, débarquait un enfant de dix ans, venu de Corse, qui devait un jour s'appeler l'empereur Napoléon.

Le fiancé de Joséphine, né en 1760, avait dixneuf ans. Elle en avait seize. Il s'appelait Alexandre de Beauharnais, et son père était ce marquis de Beauharnais qui, lorsqu'il gouvernait la Martinique, avait entretenu les relations les plus amicales avec la famille Tascher. Depuis la mort de la femme du marquis, M""^ de Renaudin, qui était la marraine d'Alexandre, lui avait servi de seconde mère. A dix-sept ans, il était entré au service militaire, dans le régiment de son parent, le duc de La Rochefoucauld. C'était un jeune homme aimable, spirituel, joli garçon, brillant dans un salon et sur un champ de manœuvres, passionné pour la carrière des armes et brûlant d'arriver à la gloire militaire; mais un peu étourdi et frivole, aimant le plaisir à la folie, ayant toutes les ardeurs, tous les entraînements, toutes les illusions de la jeunesse. Il se rendit à Brest au devant de

l8 LA JEUNESSE DE l'iMPÉRATRICE JOSÉPHINE

sa fiancée. Il écrivait de là à son père : « Mue de \ la Pagerie vous paraîtra peut-être moins jolie que vous ne l'attendiez ; mais je crois pouvoir vous assurer que l'honnêteté et la douceur de son caractère surpasseront tout ce qu'on a pu vous en dire. »

On arriva à Paris en novembre 1779, et le mariage fut célébré le 12 décembre, k Noisy-le- Grand. Les débuts de cette union furent heureux, et la première année s'en écoula paisiblement' Les jeunes époux passèrent l'hiver à Paris, chez le marquis de Beauharnais, dont l'hôtel était situé rue Thévenot, et l'été à Noisy-le-Grand, chez M^e de Renaudin. Le vicomte de Beauharnais (c'est le titre que portait le jeune marié), produisit sa femme dans les meilleurs salons de Paris, où elle reçut un accueil empressé, car elle avait déjà ce don de plaire qui la distingua toute sa vie. Cependant elle n'était pas encore à l'apogée de sa grâce. Plus enfant que jeune femme, étrangère aux raffinements de coquetterie des grandes dames parisiennes, à leurs mordantes et spirituelles railleries, à leurs médisances de salon, à cet arsenal de séductions et d'artifices qui rendait les femmes à la mode à la fin du dix-huitième siècle si attrayantes et si dangereuses, la jeune créole avait une qualité qui, dans cette société blasée, passait presque pour un défaut et pour un ridicule : elle était amoureuse de son mari. Les élégants, les hommes à bonnes fortunes,

comme le galant et sémillant vicomte de Beauharnais, sont presque toujours des ingrats. Ils ne savent gré ni à leurs maîtresses, ni surtout à leurs femmes, de la passion qu'elles ressentent pour eux, et ils croiraient agir comme des provinciaux, des bourgeois, s'ils ne multipliaient pas outre mesure le nombre de leurs conquêtes. Homme du monde s'il en fut jamais, avec une certaine pédanterie de grand seigneur, unie aux idées libérales et aux habitudes déclamatoires des élèves de Jean-Jacques Rousseau, le nouveau marié se faisait de la femme un idéal que sa jeune femme ne réalisait pas absolument. Sa tante, M"^*^^ la comtesse Fanny de Beauharnais, qui vivait séparée de son mari, et dont le fils, marié à une demoiselle de Marnésia, fut le père de la princesse Stéphanie, grande-duchesse de Bade, tenait à Paris et à Fontainebleau un véritable bureau d'esprit. Entourée d'une véritable pléiade d'hommes de lettres, liée intimement avec Dorât et avec Cubières, fière de ses succès dans plusieurs académies de province, la comtesse Fanny ne cessait de versifier, et ses flatteurs lui faisaient croire sans peine qu'elle avait un véritable génie poétique. Alexandre, qui se plaisait beaucoup dans la société de cette tante bas bleu, trouvait que Joséphine n'y faisait pas assez bonne figure. Il aurait voulu qu'au lieu de s'affliger des infidélités d'un volage époux, elle passât son temps à étudier les lettres, les sciences, les arts,

20 LA JEUNESSE DE l'iMPJ^RATRICE JOSÉPHINE

pour pouvoir tenir sa place dans un nouvel hôtel Rambouillet. Mais ce rôle n'était ni dans le goût Hi dans le tempérament de la jeune créole. Un mari pédagogue lui plaisait infiniment moins qu'un mari amoureux. Elle reprochait à Alexandre d'être trop peu épris, surtout trop peu fidèle. De là entre les deux époux d'incessantes récrimmations. Alexandre prétendait mettre tous les torts du coté de sa femme. Il disait à un de ses amis en ij8i : « Je suis tout prêt à préférer le bonheur de chez moi et la paix domestique aux plaisirs tumultueux de la société. Mais j'ai imaginé, en me conduisant ainsi, que si ma femme avait de l'amitié pour moi, elle ferait des efforts pour m'attirer à elle, et pour acquérir les quahtés que j'aime et qui sont capables de me fixer. Le contraire de ce que j'avais prévu est arrivé ; au heu de voir ma femme se tourner du côté de l'instruction et des talents, elle est devenue jalouse, et a acquis toutes les qualités de cette funeste passion. Voilà où nous en sommes aujourd'hui. Elle veut que, dans le monde, je m'occupe uniquement d'elle ; elle veut savoir ce que je dis, ce que je fais, ce que j'écris, et ne pense pas à acquérir cette confiance que je ne réserve qu'à regret, et que je sens que je lui donnerais, à la première marque de son empressement à se rendre plus instruite et plus aimable. »

Beauharnais continuait sa carrière militaire, et dans ses garnisons où sa femme ne le suivait pas,

il avait plutôt des allures de célibataire que d'homme marié. Cependant, un heureux événement, désiré de part et d'autre avec ardeur, parut devoir resserrer les liens des deux époux. Le 3 septembre 1781, Joséphine mit au monde un fils, et son époux reçut dans les bras cet enfant, qui devait un jour s'appeler le prince Eugène, et porter si haut le nom des Beauharnais. Joséphine , s'était flattée qu'une fois mère elle saurait fixer son mari. Vain espoir ! Alexandre, qui n'avait que vingt et un ans, ne changea pas ses habitudes, et, bien qae charmé d'avoir un fils, il continua sa vie de plaisirs, au grand désespoir de la tendre et mélancolique Joséphine.

M"^! de Renaudin conseilla au fougueux jeune homme de demander un congé et de partir seul pour l'Italie, parce qu'elle croyait que ce voyage aurait pour lui le résultat de lui faire mieux apprécier sa femme au retour. Alexandre suivit le conseil de sa marraine. Il s'embarqua à Antibes le 25 novembre 1781 ; mais, au bout de six mois, il revint d'Italie, sans être corrigé. Alors il eut l'idée d'aller servir à la Martinique, sous les ordres du marquis de Bouille, et de combattre les colonies anglaises. Il partit en septembre 1782. Au moment de s'embarquer, il écrivait à M""® de Renaudin : (( J'ai pour moi ma conscience, qui s'applaudit d'avoir su préférer aux douceurs d'une vie tranquille et passée dans les plaisirs la perspective, quoique éloignée, d'un avancement qui

LA JEUNESsk DE l'iMPÉRATRICE JOSÉPHINE

peut m'assurer une existence plus flatteusT^ 1 avenir et me valoir une considération utile à mes enfants. »

Le marquis de Bouille' avait déjà conquis la Dominique, Saint-Vincent, la Grenade, Saint- Martm, Samt-Christophe. Mais le traité de Versailks, dont les préliminaires furent signés le 20 janvier rySS, restitua aux Anglais toutes ces conquêtes. Amsi se dissipèrent les rêves de gloire et de combats d'Alexandre de Beauharnais. Retrouvant à la Martinique les mêmes loisirs que dans ses garnisons de France, il s'éprit d'une créole qui exerça sur lui une fâcheuse influence. M Tas- j cher de la Pagerie, qui, oubliant les torts d'Alexandre, l'avait reçu de la manière la plus ami^ cale, essaya en vain de le ramener dans une bonne voie. Les remontrances du beau-père ne firent qu aignr le gendre. Excité par la femme qui avait pns de l'empire sur lui, Beauharnais s'imagina peut-être que Joséphine, usant de représailles, lui était infidèle, et résolut de demander une séparation Sur ces entrefaites, il apprit que le 10 avril 1703, sa femme avait mis au monde la jeune fille qui reçut les noms d'Eugénie-Hortense, et qui devait être reine de Hollande et mère de Napoléon III. La naissance de cette fîlle ne réconcilia pas les deux époux. Poussé à la révolte par la créole dont il était épris, et qui allait, comme lui, se rendre en France, Beauharnais, avant de quitter la Martinique, eut avec son beau-père de vives

explications, à la suite desquelles celui-ci lui adressa une lettre, qui se terminait ainsi : « Voilà donc le fruit que vous avez tiré de votre voyage et de la belle campagne que vous comptiez faire contre les ennemis de TEtat. Elle s'est bornée à faire la guerre à la réputation de votre femme et à la tranquillité de sa famille. »

Beauharnais s'embarqua pour la France en août 1783. A son arrivée à Paris, il saisit le Parlement d'une demande en séparation. Pendant l'instruction du procès, Joséphine resta près d'un an à Tabbaye de Panthemont, rue de Grenelle- Saint-Germain. Le Parlement lui donna gain de cause. Elle fut autorisée à ne pas habiter avec son mari, qui fut condamné à lui payer une pension suffisante pour elle etpoUr sa fille. Non seulement son beau-père, le marquis de Beauharnais, se prononça en sa faveur, mais il la fît loger chez lui, à Fontainebleau. Son beau-frère et la comtesse Fanny continuèrent à l'entourer de soins affectueux, et la défendirent contre les insinuations qui avaient eu cours pendant le procès. Joséphine avait sa fîUe Hortense auprès d'elle, mais son mari conservait la garde de son fils Eugène. Une certaine accalmie ne tarda point à se produire entre les deux époux séparés. Ils ne se voyaient point; mais ils commençaient à correspondre. Ils finirent même par s'écrire toutes les semaines, pour se donner réciproquement des nouvelles de leurs deux enfants.

24 LA JEUNESSE DE L'iMPÉRATRICE JOSEPHINE

Cependant l'heure de la réconciliation n'était pas encore venue. Appelée par sa famille à la Martinique, Joséphine se décida non sans quelque hésitation, à faire ce long voyage, et s'embarqua au Havre, en juin 1 788, avec sa fille Hortense, qui n'avait que cinq ans. Un terrible coup de vent survint à la sortie du port, et le vaisseau qui portait la future impératrice des Français et la future reine de Hollande faihit périr àVembouchure même de la Seine. Arrivée à la Martinique, Joséphine revit avec émotion la tranquille demeure où s'était écoulée son enfance, et où ses chers parents l'accueillirent avec des transports d'allégresse. Partie des Trois-Ilets avec l'inexpérience naïve et les rêves dorés de la première jeunesse, elle y revenait, connaissant déjà toutes les amertumes de la vie. Mais il y a dans le sol natal je ne sais quel charme d'apaisement. Le cœur ulcéré de la jeune femme se consola devant cette radieuse! et sereine nature des Antilles, qui lui rappelait de si doux et poétiques souvenirs. En retrouvant lej jardin qu'elle avait autrefois cuhivé, les grands arbres qui avaient ombragé son berceau, le bassin d'eau vive, d'où elle avait retiré, non sans péril, un enfant qui allait s'y noyer, les cases de nègres où l'on se rappelait avec reconnaissance sa bonté et son exquise douceur, l'horizon qu'elle avait tant de fois contemplé en rêvant, la mer dont, à Paris, à dix-huit cents lieues de distance, elle crovait entendre le lointain murmure, la jeune créole se

sentait renaître à l'espérance. Malgré les torts de son mari, elle n'avait pas cessé un seul jour de Taimer. Aussi sa joie fut grande quand elle apprit qu'il s'amendait. Il avait commencé très sérieusement la vie de travail que lui imposaient ses nouveaux devoirs d'homme politique. Envoyé aux états généraux par le bailliage de Blois, pays de sa mère et siège de sa fortune, il fut d'abord élu secrétaire de l'Assemblée Constituante, puis membre du comité militaire, puis président de TAssemblée. La nouvelle des succès parlementaires de son mari ne fut pas sans flatter Joséphine. Elle tressaillit de joie quand elle sut que^ se reprochant sa conduite envers elle, il la suppliait de revenir. Sans hésiter un seul instant, elle dit adieu à sa famille, quitta la Martinique en septembre 1790, et arriva en France au mois d'octobre.

l'hôtel de la rue de l'université

Joséphine éprouva certainement une des joies les plus grandes de sa vie, en revoyant son mari revenu aux sentiments de tendresse des premiers jours de leur union. Elle s'installa avec lui, à Paris, dans l'hôtel qu'il possédait alors rue de l'Université, en face de la rue de Poitiers. Son retour fut salué avec transports par son fils Eugène, enfant aimable et affectueux qui annonçait les dispositions les plus heureuses; par son beau-père qui avait été pour elle un soutien et une protection ; par sa tante, M""^ de Renaudin, par la comtesse Fanny de Beauharnais ; par des amis nombreux, qui savaient apprécier toutes ses belles qualités, et qui, après avoir souffert avec elle de ses peines, s'associaient de grand cœur* à ses joies et à celles de son époux. Joséphine se félicitait de son sort. Les nuages s'étaient dissipés, et les

chagrins passes ne faisaient que rendre plus doux le bonheur présent.

On était alors dans cette période d'espérances et de chimères qu'on a si bien nommée l'âge d'or de la Révolution. « Ceux qui ont vécu dans ce temps, a dit M""^ de Staël, ne sauraient s'empêcher de reconnaître qu'on n'a jamais vu tant de vie ni tant d'esprit nulle part, et l'on peut en juger par la foule d'hommes de talent que les circonstances développèrent alors. Jamais société n'a été aussi brillante et aussi sérieuse tout ensemble que pendant les trois ou quatre années de 1 788 à 1 79 1 . Dans aucun pays ni dans aucun temps l'art de parler^ sous toutes les formes, n'a été aussi remarquable. )) Comme plus d'un autre grand seigneur, Alexandre de Beauharnais était profondément attaché aux idées nouvelles. Il n'y avait, ni dans la bourgeoisie ni dans le peuple, aucun homme qui pût se dire plus libéral que lui. On a trop oublié avec quelle chaleur, quelle bonne foi la noblesse avait, à l'aurore de la Révolution, embrassé l'idée d'une réforme générale de l'Etat et salué l'avènement de la liberté politique. Si l'on examine en détail ses cahiers, on constate qu'ils n'avaient laissé presque rien à inventer aux libéraux modernes, et que tous les grands principes du gouvernement représentatif s'y trouvent réunis.

Alexandre de Beauharnais s'était jeté avec ardeur dans les idées d'indépendance. Envoyé aux états généraux par suite de son sincère enthou-

l'hôtel de la rue de l'université 29

siasme pour la liberté, il avait été l'un des quarantesept membres de la noblesse qui, après le serment du Jeu de Paume, vinrent tendre la main au tiers état, et, dans la nuit du 4 août, il fut l'un des plus empressés à faire sur l'autel de la Patrie le sacrifice des titres et des privilèges féodaux qu'il tenait de sa naissance. Dans la famille Beauharnais, comme dans la famille Mirabeau, les deux frères, adversaires politiques décidés, siégeaient, l'un à droite, l'autre à gauche. Alexandre de Beauharnais était im fervent libéral, et il n'y avait pas, au contraire, de réactionnaire plus opiniâtre que son frère aîné François, qui était, comme lui, membre de l'Assemblée constituante, et auquel on donnait les surnoms de « féal Beauharnais », à cause de sa fidélité monarchique, ou de « Beauharnais sans amendement, » à cause de sa persistance à repousser tous les amendements destinés à restreindre les prérogatives du pouvoir royal. Déjà, en 1790, plus d'une illusion s'était dissipée, et bien des gens entrevoyaient l'abîme qui s'ouvrait sous les pieds des hommes les mieux intentionnés. Mais Alexandre de Beauharnais, aussi résolu dans une assemblée que sur un champ de bataille, ne connaissait ni les défaillances, ni le découragement. Rien ne pouvait ralentir son ardeur libérale, et son salon de la rue de l'Université était sans contredit l'un des centres intellectuels où les nouvelles idées avaient les adeptes les plus éloquents et les plus convaincus. Sans

3o LA JEUNESSE DE l'iMPÉRATRICE JOSÉPHINE

abdiquer les traditions d'élégance et de courtoisie en vigueur sous l'ancien régime, la conversation s'enrichissait de débats sérieux sur les questions les plus intéressantes et les plus graves, et l'on trouvait dans les hommes tels que Beauharnais les qualités multiples du grand seigneur et du tribun, de l'orateur et du militaire, de l'homme de salon et de l'homme d'action.

Les principaux habitués de son hôtel de la rue de l'Université étaient son ancien colonel, le duc de La Rochefoucauld, le marquis de Caulaincourt, le comte Mathieu de Montmorency, la comtesse i Fanny de Beauharnais, qui était revenue triomphante d'un voyage d'Italie avec une provision d'oeuvres en prose et en vers ; le prince de Salm- Kirbourg et la princesse de Hohenzollern, sa sœur, qui habitaient le délicieux hôtel devenu depuis la grande chancellerie de la Légion d'honneur. On y voyait aussi les principaux des hommes politiques avec lesquels Beauharnais avait l'habitude de voter à l'Assemblée constituante, MM. de La Fayette, d'Aiguillon, de Grillon, d'André, de Montesquiou, de Ëiron, c'est-à-dire les membres militaires de ce qu'on appelait alors le parti constitutionnel, ainsi que les chefs de ce parti, Barnave, Chapelier, Meunier, Thouret et autres.

Au milieu de ce cercle, qu'elle présidait de la manière la plus gracieuse, Joséphine eut le bon goût de ne pas se mêler de politique. On ne la vit noïnt, comme tant d'autres femmes, perdre son

l'hôtel de la rue de l'université 3i

temps à disserter sur les droits de la couronne et sur ceux de la nation. Elle n'avait ni les aptitudes ni les ambitions d'une M°''' de Staël ou d'une M"''' Roland. Elle pensait que les discussions politiques nuisent aux femmes en grossissant leur voix, en altérant leurs traits, en aigrissant leur caractère. Elle ne contredisait ni son mari ni les habitue's de son salon. Elle ne déclamait pas, elle se contentait de plaire.

Cependant, Thorizon ne tarda peint à s'assombrir pour elle. Son père mourut à la Martinique en novembre 1790. Un an après, elle perdit sa sœur, et sa mère resta seule au milieu de l'habitation des Trois-Ilets. En même temps, les affaires politiques se compliquaient de la manière la plus grave, et, à l'âge d'or des illusions^ succédait brusquement l'âge de fer des réalités.

Les deuils de Joséphine et la gravité des événements politiques enlevèrent vite au salon de la rue de TUniversité son charme et sa gracieuse animation. A moins de passer pour un rêveur, on ne pouvait pousser l'optimisme jusqu'à ne pas craindre l'avenir. Les qualités aimables de l'esprit français s'altéraient tous les jours. On ne reconnaissait plus l'atticisme et le bon goût de l'ancienne société française. Les rares salons qui demeuraient encore ouverts ressemblaient à des clubs. On ne causait plus, on discutait. Les familles étaient divisées, comme l'Etat lui-même, et l'on voyait, à chaque instant, des parents, des

amis échanger les apostrophes les plus violentes, les récriminations les plus amères.

Cependant Beauharnais restait toujours homme de bonne compagnie, au milieu des crises les plus redoutables^ et ses adversaires eux-mêmes admiraient sa fermeté et son sang-froid. Président de l'Assemblée Constituante, le 21 juin 1791 il monta au fauteuil d'un air grave et soucieux. « Messieurs, dit-il, j'ai une nouvelle affligeante à vous donner. M. Bailly est venu, il n'y a qu'un instant, chez moi, m'apprendre que le roi et une partie de sa famille ont été enlevés cette nuit par les ennemis de la chose publique. » Le 23, il annonça que Louis XVI venait d'être arrêté à Varennes. Un décret, voté à l'unanimité, ordonna à toutes les autorités civiles et militaires « de protéger le retour du roi, de repousser par la force, saisir et arrêter tous ceux qui oseraient porter atteinte au respect dû à l'autorité royale. » A côté du courant révolutionnaire, subsistait encore le respect traditionnel du principe monarchique et des antiques usages. Après ce vote, Alexandre de Beauharnais, suivi de deux cents membres de l'assemblée, quitta la salle des séances, pour se rendre à la procession de la Fête-Dieu de la paroisse Saint-Germain TAuxerrois. A midi, cette députation, qui venait d'adorer le Saint-Sacrement et de chanter les cantiques avec les fidèles, rentrait majestueusement dans la salle de TAssemblée, au bruit de la m^^ique de la garde nationale, qui la

L'^HOTEL DE LA RUE DE l'unIVERSITÉ 33

précédait, et qui, étrange contraste, jouait l'air du Ça ira.

Beauharnais était à son fauteuil de président, le 25 juin, au moment même où la famille royale, revenant de Varennes, arrivait à Paris. Le bruit se répandit dans la salle que les dispositions de la foule dans le jardin des Tuileries pouvaient faire redouter un crime. « On vient de me remettre, dit Beauharnais, la clef de la voiture du roi, et Ton m'annonce qu'un peuple nombreux entoure les voitures et veut les ouvrir. » Sur sa demande, l'Assemblée désigna vingt membres chargés d'aller rétablir l'ordre, de faire descendre la famille royale de voiture et de l'introduire aux Tuileries, ce qui eut lieu sans accident. Pendant toute la durée de la semaine suivante, Beauharnais présida encore l'Assemblée, et, lorsqu'il descendit du fauteuil pour reprendre sa place, il fut salué par les applaudissements de tous ses collègues. La nouvelle Constitution ayant été solennellement proclamée le i8 juin, au milieu d'une fête magnifique au Champ-de-Mars, l'Assemblée législative succéda à la Constituante. Alexandre de Beauharnais, toujours passionné pour ses idées de progrès, d'humanité, d'indépendance, se retira, avec sa femme et ses enfants, en Sologne, dans son domaine de la Ferté. Sa carrière parlemen- ^ taire était finie, et il allait bientôt reprendre la carrière des armes.

BEAUHARNAIS, GENERAL EN CHEF

Il faut avouer que les nobles étaient bien malheureux sous la Révolution. Ceux qui émigraient étaient privés de leurs biens et condamnés à un exil qui, disait-on, devait être éternel. Ceux qui restaient en France étaient suspectés, incarcérés, guillotinés. Enfin ceux qui se réfugiaient sous les drapeaux, et y faisaient des prodiges d'héroïsme, n'y trouvaient pas même un asile ; on ne leur pardonnait ni leurs revers, ni leurs succès, et Ton finit par leur interdire de combattre et de mourir pour la patrie. Le général marquis de Montesquiou-Fezensac, un des premiers nobles qui, en 1789, s'étaient réunis au tiers état, avait conquis la Savoie en 1792; cela ne l'empêchait point d'être suspect, et, pour ne pas monter sur Téchafaud, il était obligé de se réfugier en Suisse. La Terreur se montrait impitoyable, même pour les plus sincères partisans des idées nouvelles, même

36 LA JEUNESSE DE l'iMPÉRATRICE JOSÉPHINE

pour les généraux les meilleurs de la République En vain le général comte Arthur de Dillon avait battu les Prussiens en Champagne; en vain le général comte de Custines s'était emparé de Worms, de Spire, de Mayence, de Francfort; en vam le duc de Biron, si célèbre à la cour de Marie-Antoinette par son luxe et son élégance, sous le nom de duc de Lauzun, s'était jeté corps et âme dans la Révolution, et avait commandé, en Vendée, l'armée républicaine contre les paysans royalistes; tous furent décapités. Les deux généraux de La Tour du Pin, le marquis et le comte, qui avaient donné tous les deux tant de gages au libéralisme, eurent aussi le même sort. Le vicomte de Beauharnais ne devait pas être plus heureux. Paladin de la démocratie, il eut beau commander en chef l'armée du Rhin, donner l'exemple de toutes les vertus civiles et militaires, mériter l'affection et le respect de tous ses soldats^ se conduire comme un héros de Plutarque, être le type de ce qu'alors on appelait un patriote, rien ne put apaiser le régime de la Terreur. Mettant de côté toute ambition, toute vanité, il avait, pour désarmer les" soupçons, renoncé à son commandement de général en chef, et réclamé, comme une faveur suprême, l'honneur de combattre en quahté de simple soldat; et, quand on lui refusa cette dernière satisfaction, au lieu de s'enfuir à l'étranger comme La Fayette, comme Dumouriez, comme Montesquiou, il revint tranquillement en

BEAUHARNATS, GENERAL EN CHEF 3 7

France, se fiant à la loyauté de ses concitoyens^ que tant d'abnégation et de patriotisme aurait dû émouvoir. Eh! bien, comment fut-il récompensé de tout cela ? Par le supplice.

Et pourtant^ avec quelle ardeur, avec quel enthousiasme n'était-il pas accouru, au premier signal du clairon, dès le commencement de la guerre ! Avec quelle énergie ne blâmait-il pas la conduite de son frère, qui avait émigré ! Avec quelle conviction n'écrivait-il pas à son père : « Une lettre de moi ne ferait aucune impression sur lui, mais j'espère que la vôtre produira Teffet que vous avez droit d'en attendre ; la sollicitude d'un père qui parle au nom d'un grand peuple, et fait valoir l'amour de la patrie, doit l'emporter sur un faux point d'honneur dont la philosophie détruit chaque jour une des illusions ! »

Attaché, dès le début de la guerre, à l'armée du Nord^ commandée par le maréchal de Ro^ chambeau, puis à l'armée du Rhin, en qualité dé chef d'état-major, sous les ordres du duc de Biron, il resta sous les drapeaux, même après le meurtre de son cousin, de son ancien colonel, de son second père, le duc de La Rochefoucauld, égorgé à Gisors, au lendemain du lo août ; même après la mort tragique de son ami intime, le comte Charles de Rohan-Chabot, massacré sur le seuil de l'Abbaye; même après le supplice de Louis XVI et le triomphe des Jacobins. Agé de trente-trois ans, il était en juin 1793, nommé gé-

38 LA JEUNESSE DE l'iMPÉRATRICE JOSEPHINE

néral en chef de l'armée du Rhin, avec mission d'empêcher la reprise de Mayence^ où vingt mille Français étaient assiégés par deux armées que commandaient Brunswick, Wurmseret le roi de Prusse en personne. Beauharnais avait alors à à un tel point la faveur populaire, que, peu de jours après sa nomination de général en chef, il fut désigné comme ministre de la guerre par le Comité de salut public. Il refusa, par une lettre du i6 juin, le poste qui lui était offert. « Ce n'est point, écrivait-il, une faiblesse coupable qui me fait prier avec respect la Convention nationale de faire un autre choix; c'est le sentiment que je dois à la République d'exposer que je me crois plus propre à servir ma patrie contre la coalition des tyrans, au milieu de mes frères d'armes, que je ne le suis à être ministre au milieu des orages d'une révolution. Trop chaud révolutionnaire pour composer avec les partis, trop éloigné de tout esprit d'intrigue pour posséder l'art peutêtre nécessaire de se concilier, par sa conduite, des suffrages opposés, je déclare que je ne me crois pas propre à être ministre en ce moment... Je sais que le même décret qui m'appelle au ministère donne à un autre général le commandement de l'armée du Rhin. Mais cette circonstance est nulle à mes yeux; je servirais sous un autre avec satisfaction ; car, avec mes principes, le commandement n'est rien, Thonneur de défendre ma patrie est tout. » Il ajoutait dans cette

BEAUHARNAIS, GENERAL EN CHEF

lettre, que n'aurait pas désavouée le républicain le plus convaincu, le jacobin le plus ardent : c( Trouvez donc bon qu'en quelque qualité que ce soit je reste à l'armée, et que je préfère à l'exercice éphémère de fonctions au-dessus de mes forces l'avantage plus certain d'exposer mes jours pour l'indépendance de mon pays, et de me compter avec orgueil au nombre de tant de braves républicains qui n'ont pas une goutte de sang qu'ils ne destinent à cimenter la liberté publique et le bonheur de leurs concitoyens. Heureux si, pour prix de mon dévouement, je peux, à la paix, retourner, par le suffrage du peuple^ dans le sein des assemblées nationales, et, en zélé montagnard, y continuer à défendre ses droits, qui seront plus longtemps exposés, dans l'intérieur, aux menées de l'intrigue et aux entreprises de l'ambition^ que menacés au dehors par les soldats des rois, que ne peuvent manquer de vaincre les soldats de la liberté. » Cette lettre ayant été lue à la Convention, dans la séance du 19 juin 1793, Beauharnais fut maintenu dans sa position de commandant en chef. Toujours plein d'illusions, il espérait, par sa conduite républicaine, écarter de lui tout soupçon, et abriter sa famille sous la gloire qu'il aurait conquise à Farmée. Son père continuait à résider à Fontainebleau, sur la foi d'un certificat de civisme, et Joséphine vivait le plus souvent à Paris, dans son hôtel de la rue de l'Université, pour attester par

sa présence, les sentiments républicains de son mari.

Beauharnais s'aperçut bientôt que ses espérances n'étaient que des chimères.. Si la Convention lui était encore favorable, la Commune le voyait déjà d'un mauvais œil. Un nommé Varlet demanda qu'on fît une adresse à la Convention pour l'invitera décréter qu'aucun noble ne pourrait désormais occuper des fonctions civiles ou militaires. A cette nouvelle, Beauharnais écrivit à la Commune, le 20 juin, une longue lettre où il s'élevait contre cette manie de créer des catégories entre les serviteurs de la même cause, et de vouloir exclure du service de TEtat toute une classe de « citoyens non responsables du malheur de leur naissance ».

Cependant la ville de Mayence était prise par les armées prussienne et autrichienne le 23 juillet, au moment même où Beauharnais victorieux marchait à son secours. Le même jour, Hébert disait au club des Jacobins : « Il faut destituer et bannir tous les nobles qui figurent dans nos armées, dans la magistrature, partout... Réunissons-nous tous, et crions : Plus de nobles ! les nobles nous assassinent. » Le ci-devant vicomte n'espéra plus alors pouvoir lutter contre le système de dénonciations et de soupçons qui prévalait. I! renonça donc à son commandement, et dit à ses troupes dans un ordre du jour, daté de Wissembourg, le 6 août lygS : « Il me suffit

BEAUHARNAIS, GENERAL EN CHEF 4I

qu'une inquiétude atteigne une classe éteinte, mais dont j'ai fait partie, pour oublier moi-même mes titres nombreux à la confiance publique, et pour demander ma propre exclusion. » L'ancien noble se faisait toutefois cette illusion qu'on lui permettrait au moins de rester à l'armée, non plus comme général en chef, mais comme soldat. Le 17 août, on lisait à la Convention une lettre de lui où il disait : « J'ai le malheur de faire partie d'une classe ci-devant privilégiée, et quand Topinion publique a élevé sur toute une caste une méfiance légitimée par un si grand nombre de ceux qui en faisaient partie, je dois provoquer moi-même l'ostracisme, et vous solliciter de me permettre de prendre rang comme soldat parmi les braves républicains de cette armée... La seule perspective d'une méfiance possible^ et dont je serais injustement l'objet, suffit pour affecter mon âme, et me faire perdre ce caractère entreprenant soavent si utile à un général, et toujours si naturel à qui commande des soldats français. Faites donc droit à ma demande, je vous en conjure, et comptez que rien ne pourra affaiblir ma détermination de servir la République par mon sang, par mon attachement à la Constitution. »

La Cohyention accepta la démission de Beauharnais ;' mais elle lui défendit de rester à l'armée, même comme simple soldat, et elle lui ordonna de revenir immédiatement. L'ancien général en chef obéit, et, vers la fin du mois d'août, il se

trouva réuni à sa femme et à ses enfants. Il ne voulait, à aucun prix, de l'émigration, ni pour lui, ni pour sa famille. Le 17 septembre, la Convention ordonna l'arrestation de tous les suspects. « Sont réputés suspects, disait-elle, ceux qui, soit par leur conduite, soit par leurs relations, soit par' leurs propos ou par leurs écrits, se sont montrés partisans de la tyrannie et du fédéralisme, et ennemis de la liberté; ceux des ci-devant nobles, ensemble les maris, femmes, pères, mères, fils ou filles, frères ou sœurs, ou agents d'émigrés qui n'ont pas constamment manifesté leur attachement à la Constitution. » Beauharnais, toujours optimiste, malgré les événements qui lui donnaient, chaque jour, des avertissements si cruels, s'obstinait à s'imaginer qu'il pourrait échapper à cette terrible loi des suspects. Il croyait naïvement qu'il trouverait un asile dans son domaine du Loir-et-Cher, à la Ferté, où il s'était réfugié avec sa femme et ses enfants. Il adressait une lettre patriotique à la Société populaire de Blois, et se sentait tout heureux de cette ^'Iponse : « Ta lettre a été accueillie par nous avec les transports de l'amitié; nous t'estimons, nous te chérissons; nous regrettons que les circonstances t'aient forcé de t' arrêter au milieu de ta carrière militaire ; nous te louons d'avoir fait à l'opinion de tes concitoyens le sacrifice de la gloire que tu étais en chemin d'acquérir. Un homme assez grand pour refuser le ministère, et se démettre du

BEAUHARNAIS, GENERAL EN CHEF 48

généralat est un sans-culotte. » Fier de ce brevet de sans-culotte, le ci-devant vicomte fut nommé maire de La Ferté. « Non, jamais je n'aurais cru, écrivait-il à son père, le i t octobre 1 793, cinq jours avant le supplice de Marie-Antoinette, qu'en quittant une vie aussi active que celle de l'armée, le temps écoulé dans le calme et la solitude eût été aussi rapide. La fin du jour arrive pour moi aussi promptement qu'avant ma retraite. Il est vrai que ma tête n'est point oisive ; elle se fatigue en combinaisons pour le salut de la République, comme mon cœur s'épuise en efforts et en voeux pour le bonheur de mes concitoyens. »

Cependant, on était en pleine Terreur. Les compagnons d'armes de Beauharnais, Luckner, Biron, Houchard, montaient sur l'échafaud. Luimême avait servi sous Luckner ; il avait été le chef d'état-major de Biron ; il avait essayé, avec Houchard, de dégager Mayence. De plus, il était le frère d'un émigré, dont la femme venait d'être arrêtée, et conduite à la prison de Sainte-Pélagie. Il finit par devenir suspect lui-même. Dénoncé au comité de Loir-et-Cher, il fut arrêté à la Ferté, dans les premiers jours de 1794, et conduite Paris où on Pécroua d'abord dans la prison du Luxembourg. Voilà où aboutissaient tant de beaux rêves ! Sa femme multiplia en vain les démarches les plus actives pour le tirer de prison. Le 20 avril 1794, jour où elle s'était présentée à la sectionpour retirer son passeport, et obéir à la loi, qui donnait

dix jours à tous les ci-devant nobles pour sortir de Paris, elle fut arrêtée elle-même et jetée dans la prison des Carmes.

LA PRfSON DES CARMES

Voilà Joséphine en prison, dans cet horrible cachot des Carmes, rempli des plus lugubres des plus sanglants souvenirs ! Quelle cruauté i Arracher à ses enfants, et enfermer dans ce lieu d'horreur une femme si douce, si tendre, si disposée aux larmes! Pour cette créole habituée, des 1 enfance, à la liberté, au grand air, au soleil des Antilles, quelle torture que d'être ensevelie vivante dans ce tombeau ! Elle y restera cent huit jours, du 2 floréal au 19 thermidor an II (21 avril. 6 août 1794). Que de pensées amères doivent assombrir une imagination si vive, et comme l'on se rend compte de ce que souffrent son corps et son âme ! L'ancien couvent des Carmes, situé rue de Vaugirard, est devenu, quand Joséphine y est incarcérée, l'une des prisons les plus sinistres de Paris. Les corridors sont noirs. Les détenus ne peuvent descendre au

46 LA JEUNESSE DE l'iMPÉRATRICE JOSEPHINE

jardin. Les femmes ne viennent pas au réfectoire en même temps que les hommes. On ne les aperçoit qu'à leurs fenêtres ; encore ces fenêtres sont-elles bouchées aux trois quarts, le jour ne venant que d'en haut et l'espace vide étant grillé par des barreaux solides. Les rapports entre les détenus ne sont plus ceux des prisonniers de la Conciergerie, tels que les décrit le comte Beugnot. Plus de vestiges de Tancienne élégance. Les hommes négligent leur toilette; ils ont la barbe longue, un méchant foulard sur la tête ; leurs habits sont malpropres; les femmes n'ont qu'une mauvaise petite robe de toile ^

La pièce où Joséphine restera enfermée pendant toute sa captivité est située au premier étage. C'est une cellule voûtée, d'une largeur de deux mètres trente centimètres, sur dix mètres environ de longueur, qui prend jour sur le jardin par une croisée garnie de barreaux de fer. C'est aux Carmes qu'a eu lieu le 2 septembre 1792, cet horrible massacre qui a duré deux heures de suite, et où ont été assassinés, entre autres victimes, l'archevêque d'Arles, Mgr Dulau, et les évêques de Beauvais et de Saintes, tous deux de la maison de La Rochefoucauld-Bayers. Joséphine s'est sentie prise de frisson, en franchissant ce seuil teint de sang. Sa cellule s'appelle la Chambre aux épées, parce qu'on voit sur le mur l'empreinte

Page 1