‹ Les femmes devant l'échafaudChapitre 14 sur 26 · C. CORDAY · texte numérisé non relu

C. CORDAY

Cetle lettre est comme un miroir; la jeune fille s’y reflète tout entière avec son charme, sa passion et ses travers, qui étaient encore plus les travers du temps que les siens;

Le mercredi 17, Charlotte, la tête fière, le front sévère, paraissait devant ses juges. Elle prit place sans affectation . et simplement sur le banc des accusés.

Un greffier lut l’acte d’accusation.

Après les premières questions d’usage, le président lui ayant demandé si elle avait un avocat, elle déclara quelle s’était adressée h un ami, mais que comme elle n’avait pas I eu de scs nouvelles, elle pensait « qu’il n’avait probablement I pas eu le courage d’accepter sa défense. »

Cet ami était le neveu de de Pontécoulant, abbesse de Caen ; c'était M. Gustave Doulcet de Poniécoulant, ancien sous-lieutenant des gardes du corps, qui s'était dévoué, dès le commencement de la révolution, au triomphe de la liberté. Malheureusement, la lettre que Charlotte lui adressait fut remise à un gendarme qui ne trouva pas le destinataire à son domicile. M. de Pontécoulant méritait d’autant moins l’accusation portée contre lui par Charlotte Corday, qu’il fut poursuivi par les sectateurs de Marat, et

obligé d’aller cacher sa tôle et son nom en Suisse, dans l'atelier d’un menuisier.

• Charlotte Corday n’ayant pas d’avocat, le tribunal résolut de lui en donner un d’office, et le président ayant aperçu ' dans la salle M. Chauveau-Lngarde, avocat illustre, que [ nons«ivons déjà vu, dans le cours de ce travail, bien sou- \ vent investi de ce ministère sacré, le chargea de la défense i de l’accusée. Nous ne croyons pouvoir mieux faire que / d’emprunter quelques détails pleins de charme et d’intdrôl ! aux notes du célèbre avocat.

« Lorsque Charlotte Corday fut amenée au tribunal et qu’on l’eut fait asseoir sur le banc des accusés, le président, après les premières questions d’usage, lui ayant demandé si elle avait un défenseur, elle répondit qu’elle avait choisi un ami ; mais que, n’en ayant point entendu parler ^lopuis, il n’avait pas apparemment eu le courage d’accepter sa défense.

» Alors le président m’ayant aperçu dans la salle, où je me trouvais par hasard pour d’autres affaires, dit à l’accusée ; « Le tribunal vous nomme d’office pour défenseur le » citoyen Chauveau-Lagarde. » Je moulai près d’elle à ma place.

» Ne me connaissant pas, elle jeta sur moi quelques regards d’inquiétude, comme si elle eût craint que je n’en- Ireprissc une justification qu’elle aurait infailliblement désavouée.

» Aussitôt les débats commencèrent et furent terminés en moins d’une demi-heure.

ï Aucun peintre, du moins à ma connaissance, ne nous a retracé fidèlement la ressemblance de cette femme extraordinaire. On a bien pu rendre sa stature, assez forte et pourtant légère, ses longs cheveux négligemment épars sur ses épaules, ses yeux ombragés par de grandes paupières, et la forme ovale de son visage; mais il n'eût pas été possible à l’art de peindre sa grande ftme, respirant tout entière dans sa physionomie.

» Il en est de même des débats de son procès; il eût été facile de copier, comme je vais le faire, ses paroles littérales, mais les journaux d'alors nè l’auraient pas osé. D’ailleurs, il est une chose qu’il eût fallu renoncer û peindre, et c’est précisément ce qui m’a fait l'impression la plus profonde : je veux dire l’accent de sa voix presque enfantine, qui se trouvait toujours en harmonie avec la simplicité de ses dehors et l’imperturbable sérénité de son visage, mais qui semblait néanmoins s’accorder si peu avec les pen- .sées et les sentiments qu’elle exprimait.

s II ne faut pas non plus essayer de donner une juste idée de l’effet qu’elle me parut produire sur les jurés, les juges et la foule immense du peuple qui remplissait l’enceinte du palais ; ils avaient l’air de la prendre elle-même pour un juge qui les aurait tous appelés à son tribunal suprême; en un mot, cette partie morale des débats est à son procès ce que sa physionomie était h sa figure. C’est une

chose qu’on peui sentir mais qu'il est impossible d'exprimer.

» Je me borne donc h répéter liUéralemenl, et sans aucune réflexion, les principales questions qui lui ont été faites ainsi que ses réponses ; l'iiistoire y trouvera peutêtre les premiers traits d'un tableau que je n’ai ni la force ni lo volonté d’entreprendre.

J Après qu’elle eut rendu compte du projet qu’elle avait conçu depuis deux mois.

» — J'aurais voulu, dit-elle, l'immoler sur la cime de la Montagne.

» Elle ajouta que, si elle eût cru pouvoir réussir de cette manière, elle l’aurait préférée à toute autre. — J’étais bien sûre alors, dit-elle, de devenir à l’instant victime de la fureur du peuple, et c’est ce que je désirais; on me croyait à Londres, mon nom eût été ignoré.

I Ensuite elle expliqua comment elle avait préféré s’introduire chez Marat, et par quels moyens elle y était parvenue, en lui écrivant deux lettres où clic lui disait avoir besoin de lui parler de la part de ses amis. Et sur l'observation qui lui fut faite que ce moyen tenait de la perfidie : — « Je conviens, répondit-elle, que ce moyen n’était pas digne de moi, mais ils sont tous bons pour sauver son pays. D’ailleurs j’ai dû paraître l’estimer pour arriver à lui , un tel homme est soupçonneux. » Alors s’ouvrit le débat suivant, entre elle, le tribunal et les jurés.

D. Qui vous avait donc inspiré tant de haine conlrc Marat?

. R. Je n’avais pas besoin de la haine des autres; j’avais <

assez de la mienne.

D. Mais la pensée de le tuer a drt vous être suggérée par quelqu’un?

,>R. On exécute mal ce qu’on n’a pas conçu soi-même.

' D. Que haïssiez-vous donc dans sa personne?

R. Ses crimes.

D. Qu’entendez -vous par ses crimes?

R. Les ravages de la France, que je regarde comme son ouvrage.

D. Ce que vous appelez les ravages de la France n’est pas l'ouvrage de lui seul.

R. Cela peut être, mais il a dû tout employer pour parvenir à la destruction totale, l). En lui donnant la mort, qu’espériez-vous?

R. Rendre la paix à mon pays.

. D. C^roj;^-vous donc avoir assassiné tous les Marat ?

' R. Celui-là mort... lés autres auront peur peut-être.

» Un huissier étant venu lui présenter le poignard dont elle s’était servie, lui demanda si elle le reconnaissait. A ce seul instant, l’émotion parut sur son visage, elle détourna la vue, et, repoussant le poignard avec la main, elle dit d’une voix entrecoupée :

D — Oui, je le reconnais, je le reconnais !

ï Elle avait trouvé Marat dans son bain, et, par conséquent, lui avait plongé le couteau dans la gorge perpendiculairement.

D L’accusateur public lui lit observer quelle ne l’avait sans doute frappé de la sorte que pour ne pas le manquer, dans la crainte de rencontrer une côte si elle l'avait frappé horizontalement, et il ajouta :

» *— 11 faut que vous soyez bien exercée à ce crime !

— Oli ! le monstre ! il me prend pour un assassin !

^ » Cette réponse, telle qu’un coup de foudre, termina la

séance.

» L’accusateur public prit ses conclusions. Après quoi, le l)résident dit, suivant l’usage :

» — Les débats sont terminés, le défenseur a la parole^

» A ces derniers mots et quand je me fus levé pour parler, on entendit d’abord dans l'assemblée un bruit sourd et confus, comme de stupeur ; et puis ensuite, si l’on peut s’exprimer de la sorte, comme un silence de mort qui me glaça jusqu’au fond des entrailles.

» Pendant que l’accusateur public parlait, les jurés me faisaient dire de garder le silence, et, le président, de me J borner à soutenir que l’accusée était folle. Ils désiraient ! tous que je l’humiliasse.

ï Quant à elle, son visage était toujours le même, seulement elle me regardait de manière à m’annoncer qu’elle ne voulait pas être justifiée. .Te ne pouvais d’ailleurs en douter, d’après les débats, et cela était impossible, puisqu’il y avait, indépendamment de ses aveux, la preuve légale d’un homicide avec préméditation.

» Cependant, bien décidé à remplir mon devoir, je ne

voulais rien dire que ma conscience et l’accusée pussent désavouer ; et, tout à coup, l’idée me vint de me borner à une seule observation qui, dans une assemblée du peuple ou de législateurs, aurait pu servir d'élément à une défense complète, et je dis : « L’accusée avoue. »

Nous rapportons plus loin le discours, très-bref d’ailleurs, du célèbre avocat' nous le laissons poursuivre son récit :

« A mesure que je parlais ainsi, un air de satisfaction brillait sur son visage.

» Les voix du jury ayant été recueillies, elles furent, comme on peut le croire, toutes unanimes pour la condamnation.

» Le président prononça son arrêt de mort et la confiscation de ses biens. Il lui demanda ensuite si elle avait à parler sur l'application de la loi. Pour toute réponse, elle

se fit conduire à moi par les gardiens, et, m’adressant la

parole avec beaucoup de douceur et de grêce :

» — Monsieur, me dit-elle, je vous remercie bien du cou rage avec lequel vous m’avez défendue d’une manière digne de vous et de moi. Ces messieurs (en parlant des juges, ' vers lesquels alors elle se retourna^ me confisquent mon

bien... Mais je veux vous donner un plus grand témoi-

gnage de ma reconnaissance : je vous prie de payer pour moi ce que je dois^ à la prison, et je compte sur votre générosité.

— UG —

» Elle fui, après cela, reconduite à la Conciergerie, d’où elle ne sortit que pour aller à réchafaud ; et, ne l’ayant pas revue depuis, je ne sais que par ouïdire quelle y était allée avec la môme tranquillité qu'elle avait montrée dans les débats. »

Un instant, Cliarlotlc Corday avait craint que son avocat

n’essayûtde la justifier; il lui eût répugné que l’on plaidût en son nom les circonstances atténuantes , qui n’auraient, au reste, été d’aucune utilité : sa sentence était évidemment écrite d’avance. En venant à la séance, tous les juges étaient décidés à voter pour la mort. La défense en efi'et avait été brève et digne :

< L’accusée, avait dit le célèbre avocat, avoue avec sangfroid l’horrible attentat qu’elle a commis; elle en avoue avec .sang-froid la longue préméditation ; elle en avoue les circonstances affreuses; en un mot, elle avoue tout, et ne cherche pas même à se justifier.

I) Voilà, citoyens, sa défense tout entière : ce calme imperturbable et cette abnégation de soi-même, qui n’annoncent aucun remords en présence de la mort môme ; ce calme et cette abnégation, sublimes sous un rapport, ne sont pas dans la nature, ils ne peuvent s’expliquer que par l’exaltation du fanatisme politique qui lui a mis le poignard à la main, et c’est à vous, citoyens jurés, de juger de quel

poids celle considération peut cire dans la balance delà justice. »

Le défenseur se lut; Charlotte le remercia d’un sourire ; elle n’eût pas voulu être défendue autrement.

Pendant la séance , elle s’était aperçue qu’un jeune homme cherchait à saisir ses traits pour dessiner sa figure; elle se retourna vers lui, afin de lui faciliter sa tfiche. Nous avons cité la lettre quelle écrivit à Barbaroux ; en voici une, plus belle encore, adressée par Charlotte à son père ;

A M.- D’ARMONT de CORDAY, RUE DU REI.GE, A ARGENTAN.

» Pardonnez-moi, mon cher papa, d'avoir disposé de ma vie sans votre consentement. J’ai vengé bien d’innocentes , victimes, j’ai prévenu bien des désastres Le peuple, un jour désabusé, se réjouira d’être délivré de son tyran. Si j’ai cherché à vous persuader que je passais en Angleterre, c’est que j’espérais garder l’incognito ; mais j’en ai vu l’impossibilité. J’espère que vous ne serez pas tourmenté; en tout cas, vous trouverez des défenseurs 5 Caen.

» Adieu, mon cher papn, je vous prie de m’oublier, ou plutôt de vous réjouir de mon sort. Vous connaissez votre fille, un motif blâmable n’auraii pu la conduire.

» J’embrasse ma sœur, que j’aime de tout mon cœur, ainsi que tous mes parents.

» N’oubliez pas ce vers de Corneille :

» Le crime fait la honte et non pas l’échataud, »

Cette lettre est datée du 13 juillet au soir.

A la Conciergerie, Charlotle Corday reçut la visité d’un prôtre, qui lui offrit son ministère religieux ; elle le refusa «t l’éconduisit en ces termes: a Remerciez de leur attention pour moi les personnes qui vous ont envoyé; maisje n’ai pas besoin de votre ministère. »

Revêtue de la chemise rouge des parricides, assise dans un ignoble tombereau, elle parcourut l’intervalle qui sépare la Conciergerie de la place delà Révolution, Son attitude était calme et simple, les hurlements que la foule poussait sur son passage ne parvinrent pas à î’ébranler. Seul , à ce moment, un journal de cette époque {le Républicain français) osa honorer publiquement le courage de Charlotte « L’approche du supplice ne l'a point ébranlée ; même sur l’échafaud, son visage était serein, et scs joues avaient le coloris ordinaire. »

Charlotte Corday monta sur l’échafaud à l’âge de vingtquatre ans onze mois et vingt jours.

Sa mort a soulevé un incident étrange. Aussitôt après l’exécution, dit-on, un valet de Samson, du nom de Legros, présenta la tête au peuple et lui appliqua un soufllet. On ' crut voir les joues de la victime se couvrir d'une rougeur profonde. On a raconte la môme anecdote à propos^ de la reine et de Madame Élisabeth.

Nous ne notons cet incident, qui a été nié par beaucoup de contemporains, qu’à cause de l’importance qui s’attache aux derniers moments de Charlotte Corday, et aussi à cause de la lettre suivante, qui fut adressée à la Chronique de Paris :

« Paris, 20 juillet, l’an II de la République française.

J) Citoyens,

» Après que le glaive de la loi eut frappé l’assassin de Marat, le nommé Legros, l’un des assistants pour l’exécution, ayant saisi la tôle pour la montrer au peuple, se permit d’appliquer plusieurs soufflets sur la face de cette tête inanimée qui n’était plus coupable, Ci^acte de barbarie fut improuvé par le peuple, et le citoyen* Michonis , administrateur de police, ne put s’empêcher de donner une correction à cet homme qui, s’il n’est pas barbare, a commis une lôcheté ! Le tribunal, instruit de cette indécence, a cru devoir donner une leçon au citoyen Legros en le mettant en prison, et se propose de lui faire une remontrance cora?n populo !

» J’aicru devoir faire connaître cet acte de justice au pu-

— lf)0 —

Mie qui, loiijoiii’s grand, loiijours juste, approuvera ce que l'anii (lu peuple approuverait lui-nu'me, s’il ertt survécu à sa blessure. 11 était trop grand pour, approuver une pa- * reille bassesse, il savait cl tout le monde doit savoir que, quand le crime est jiuni, la loi est satisfaite.

» Quelques personnes trompées ont cru que c’était rexécuteur lui-mi'me qui avait commis cette faute. C'est une erreur ! Samson est un très -bon eboyen, et trop instruit pour donner dans un pareil travers, il en fut au contraire trcs-afdigé.

» Salut et fraternité.

» Roussillon. »

Quant à la rougeur qu’on aurait remarquée sur les traits de Cbarlotte Corday après l’insulte, elle a donné lieu à toute une discussion scientifique. Le célèbre anatomiste Sœmmering, dans une dissertation sur le supplice de la guillotine, cite le fait et l'explique. Le docteur Sue appuya

le sentiment de Sœmmering : « Le fait seul prouve que,

après b décollation, il y a indubitablement encore, dans le cerveau, un reste déjugeaient, et dans les nerfs un reste de sensibilité. »

Cabanis répondit h ces savants : « Quant au trait de Charlotlc Corday, je déclare neltemeni que je n’en crois rien. Je n’ai pas assisté à l’exécwtion de Charlotte Corday ni Si aucune autre ; mes regards ne peuvent soutenir ce • spectacle, mais plusieurs personnes de ma connaissance

ont suivi, depuis la Conciergerie jusqu’à réchafaud, la charretlequi conduisait cette le aune si intéressante... Un medecin de mes amis ne l’a pas perdue de vue une^ seule minute... Pour cette rougeur nouvelle qu’on prétend avoir couvert ses joues après sa décapitation, il n’en a rien vu, quoiqu’il soit observateur très-attentif... »

Enfin le docteur Léveillé (alors chirurgien h l'IIÔtel- Dieu) réfuta Sœmmering : « La figure de Charlotte Corday a rougi ! Je n’en crois rien. Je veux bien admettre encore la possibilité de celte rougeur ; si j’en cherche la cause, elle se présente elle-même et me paraît purement mécanique. En effet, celte tète conservait, je ne dis pas sa force vitale, mais bien sa chaleur vitale... f.e sang encore fluide et contenu dans les plus petits vaisseaux capillaires, s’é coule librement, lorsque tout à coup son cours est interrompu par l’impression violente de la mam. Cet atroce procédé a rapproché les parois des vaisseaux; le sang venant de la partie supérieure n’a pu passer au-dessous de l’endroit comprimé : il s’en est amassé, en dessus, en assez grande quantité pour produire une petite rougeur que M. Sue attribue faussement, je crois, à un reste de jugement et de sensibilité. »

Le supplice de Charlotte Corday a inspiré une foule de vers et de poèmes. Qui ne se rappelle ceux de Chénier :

Belle, jeune, brillanle, aux bourreaux amenée, Tu seniblais l’avancer sur le char d’hyménêc :

Ton front resta paisible et ton regard serein,

, Calme sur l’éclnteud, lu méprisas la rage I D’un peuple abject, servile et fécond en outrage^

Et qui se croit encore et libre et souverain.

Lamartine a appelé Charlotte Corday :VA?ige de l'assassi- • 7iat. Étrange accouplement de mots ! L’assassinat est l’assassinat, et toute notre admiration pour Charlotte Corday ne saurait aller jusqu’à justifier le crime, si pure, si patriotique, si généreuse que puisse être l’intention de l’assassin, si avilie que puisse être la victime.

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