CHAPITRE VI
LTICILE DESMOULINS
A travers tant de scènes douloureuses, tant d’iiorrildes détails, voici que nous rencontrons une idylle suave et charmante, un doux poërne d'amour et de gritce exquise.
Lucile Desmoulins ! il semble qu’à ce nom tontes les colombes amoureuses doivent battre des ailes et roucouler leurs plus joyeuses chansons»
Et, en cITet, dans cette galerie que nous esquissons à grands traits, et où apparaissent tant de belles et nobles tètes de remmes, tant d'énergiques caractères, tant d'ùmcs fortement trempées, Lucile occupe une place à part ; sa physionomie a un caractère particulier, un cachet unique. Sans doute, elle est morte avec intrépidité ; pas plus que
les aiili’cs clic n'a failli en monlanlsur l’échafaiKl, en livrant au bourreau sa jeune tôle, mais elle est morte autrement ; elle est morte en rouriant an bien-aimé qui l'avait précédée ; elle marchait presque joyeuse à la moni^ en songeant qu'elle all'ait mourir pour tout ce qu’elle avait aimé.
Elle était née en 1771, à Paris; son père était attaché à l'administration des finances ; sa mère, une des plus belles femmes de son temps, était si noble, si imposante que sa rieuse enfant. lui avait donné le surnom de maman Mdpomènc. L’éducation de I.ucilc fut très-soignée; dès sa jeunesse elle était excellente musicienne. Elle avait douze ans, lorsqu’un jour se promenant au Luxembourg, un jeune homme, un étudiant du quartier latin, frappé de la beauté de la mère et de la grèce de la jeune fille, osa, malgré sa timidité, les aborder. Il était bien élevé, sa parole avait d’irrésistibles séductions. M'"' Dup'essis, — c’était le nom de la mère de Lucile, — présenta le jeune homme à son mari qui l’accueillit avec bonté. Une sorte d’intimité s’établit bientôt entre les deux familles ; les deux jeunes gens s’aimèrent et Lucile devint plus lard M">e Camille Desmôulins.
Voulez-vous savoir ce qu’était Lucile, écoutez -la :
a Un soir, c’était dans l’été, accablée de chaleur (c’est elle qui écrit) je me traînais du bosquet à la maison et ne pouvais pas me soutenir ; je me serais laissée aller si chaque arbre ne m’:ivait pas .servi d’ajipui. J’arrivai donc h mon piano;
il faisait nuit, tout à fait nuit, je cherchai en tùlonnaut mon clavier.
» Voyons, me dis-je, il faut que je louche un air bien gai ! J'avais beau faire aller mes doigts bien vile, mon piano ne poussait que des sons étouffés et plaintifs; je m'abandonnais à celle douce mélancolie; un coup sourd et éloigné de tonnerre augmenta encore les sons lugubres que je faisais sortir de mes touches. De temps en temps, le ciel était en feu. Enfin, accablée de sommeil, je m’endormis, et mes doigts étaient toujours sur le piano.
» Je dormis longtemps, je faisais des songes, ah î des songes délicieux I Je rêvais que je voyais une pluie de Heurs sous mes pieds ; je vis un nuage se former, je me sentis soulever ; enfin ce nuage m’éleva bien haut, mais bien plus haut que l’imagination ne peut se le figurer. Je me trouvais bien heureuse couchée dans un nuage. Oh ! quel plaisir ! je vis le séjour de l’Élernel.
» Il n’y avait point ce que l’on m’avait dit que l’on y voyait : de l’or, des rubis, des diamants; il n’y avait rien de tout ce que riioinme désire tant sur la terre et qu’il espère trouver un jour dans le ciel. Je vis un miroir (je nomme ainsi ce que j’ai vu, car on ne m’en a point appris le nom), je vis un miroir, il était bleu, d’un bleu céleste. Il me présentait des choses que je ne puis dire, puisqu’elles sont absolument étrangères à tout ce que nous voyons, mais j’étais heureuse en contemplant ce qui s’offrait à mes yeux J’approchai, je louchai ce miroir; j’éprouvai une sensation
qui m’était inconnue, mon âme semblait s’exhaler et je croyais que j’allais en être séparée. Oh ! moment plein de jouissance, que vous avez peu duré ! Je me suis éveillée quand j’étais si heureuse ! et au lieu du nuage, je me trouvai la tête sur le piano, et la pluie et le tonnerre allaient toujours leur train. »
Et l’imagination de Lucile allait son train aussi.
Le mariage des deux jeunes gens n’avait cependant point clé chose facile. M. et .M*"* Duplessis aimaient beaucoup le jeune homme, mais ils aimaient davantage leur fdlc, et comme Camille Desnioulins était sans fortune, les parents de Lucile ne voulaient, avec quelque raison, la lui donner que lorsqu’il serait parvenu à se faire une position.
Camille fut reçu avocat; mais à un avocat, il faut des causes, et alors comme aujourd’hui les causes ne venaient pas d’ellcs-mémes trouver les jeunes avocats. La révolution éclata et ouvrit de nouveaux horizons h la dévorante activité de Camille. On sait cl nous n’avons point, dans tous les cas, à raconter ici la part qu’il prit aux premiers événements.
Camille Desmoulins se fil journaliste et les parents de Lucile, vaincus par son persistant amour, lui accordèrent enfin la main de leur fille, qui avait alors dix-neuf ans.
Aussi quelles joyeuses fanfares ! Il écrit à son père .
a Aujourd’hui W décembre, je me vois enfin au comble de mes vœux I.e bonheur pour moi s’est fait longtemps
attendre, niais enfin il est arrivé, et je suis heureux autant qu’on peut l'ôtre sur la terre. Cette charmante Liieile dont Je vous ai tant parlé, et que m’aime depuis si longtemps, enfin ses parents me la donnent, et elle ne me refuse pas I Tout à l’heure, sa mère vient de m’apprendre cette nouvelle en pleurant de joie. I.'inégalilé de fortune, — M. Duplessis, ayant vingt mille francs de rente, — avait jusipi’ici retarde mon bonheur. Le père était ébloui par les offres qu'on lui faisait. 11 a congédié un prétendant qui venait avec cent mille francs. Lucile, qui avait déjà refusé vingt-cinq mille francs de rentes, n’a pas eu ,de peine à lui donner son congé. Vous tillez la connaître par ce seul trait ; quand sa mère me l'a donnée, il n’y a qu'un moment, elle m’a conduit dans sa chambre; je me jette aux genoux de Lucile; surpris de l’entendre rire, je lève les yeux, les siens n’étaient pas en meilleur état que les miens, elle était toute en larmes, elle pleurait même abondamment, et cependant elle riait encore. Jamais je n’ai vu de spectacle aussi ravissant, et je n’aurais pas imaginé que la nature et la sensibilité pussent réunir à ce point ces deux contrastes.... De grâce, n’allez pas faire sonner tout cela trop haut. Soyons modestes dans la prospérité... n’attirez pas la haine de nos envieux par ces nouvelles. Comme moi, renfermez votre joie dans votre cœur...’»
Camille nous donne encore les détails du mariage : a Enfin, j’ai été marié avec Lucile le mercredi, i29 décembre 1790. Moucher Bérardier (grand-maître du collège
Loui^ le Grand) a fait la célébration à Saint-Sulpice. Il a prononcé un discours touchant et qui nous a fait bien pleurer Lucile et moi... Mais tous (les journaux) s’accordent à admirer ma femme comme une beauté parfaite, et je vous assure que cette beauté est son moindre mérite. Il y a peu de femmes qui, après avoir été idolâtrées, soutiennent l’épreuve du mariage; mais plus je connais Lucile, et plus il faut me prosterner devant elle. »
Camille avait pour témoinô : Pélion, KobespieiTO, Sil- Icry, Brissot et Mercier.
Une fois mariés, Lucile et Camille redeviennent enfants, et leur amour a d’adorables en fan tillages. Camille est toujours pour sa femme le petit étudiant du Luxembourg, et Lucile, la jeune fille étourdie et charmante. Ils s’enivrent de leur propre bonheur. Tout h ur est sujet de joie ! Leur jeunesse et leur amour s’épanouissent si gaiement! Lorsque Camille travaille trop longtemps, Lucile se met au piano et chante. Camille continue à travailler; Lucile promène alors les pattes de son chat sur les touches d’ivoire, et Camille»
n’y lenanl plus, vient eu riant eiiibrasser le cher et gra • cieux lutin.
Ils avaient tous deux la manie des surnoms. M“‘* Duplessis était maman Melpomène; Lucile, Rouleau; Camille, Loulou. Ils avaient un ami, Fréron, qui les adorait, qui puisait la vie à leur loyer. Ils avaient surnommé Fréron,
Fréron- Lnpw,
Chargé d’une terrible niission dans les départements, Fréron n'oublie pas scs amis ; il écrit à Lucile :
« l.e pauvre Lapin a eu bien des aventures, il a parcouru furieusement de terriers, et il a recueilli d'amples récits pour sa vieillesse. Il a souvent regretté le thym et le scrjmlet dont vos jolies mains à petits trous se plaisaient
à le nourrir dans votre jardin du Bourg de l’Egalité
En recherchant la gloire d’une belle action, savez-vous ce qui le soutenait, ce qu’il avait toujours sous les yeux? La patrie d’abord , puis vous. Il voulait et il ne veut être digne que de vous deux. Au milieu des bombes et des boulets, il aurait dit volontiers comme cet ancien preux : (c Ahî si ma dame me voyait î »
■ » Vous trouverez ce lapin romanesque, et il ne l’était j)as
mal... il vous voit trottant dans votre chambre, courir sur
le parquet, vous asseoir une minute à votre piano, des
heures enlièrcs dans voire faulouil à réver, à faire voyager
votre imagination ; puis il vous voit faire le café à la Chaiine,
fo
r VOUS démener comme uii lutin à la manière d’un chat en montrant les dents. . Je vous embrasse, divin Rouleau, plus cher que tous les rouleaux d’or qu’on pourrait m’offrir, je vous embrasse en espérance, et je ne daterai mon bonheur que du jour où je vous reverrai. »
Cependant les événements politiques marchaient; la mort approchait et ils ne la voyaient pas. Camille avait fondé avec Danton le club des Cordeliers, et il continuait à s’occuper de la rédaction de son journal ; mais bientôt, il quitte la plume et prend le parti de rentrer au barreau.
La naissance d’un fils met le comble au bonheur du jeune ménage. L’enfant reçoit le prénom d’üoracc et Camille le consacre purement et simplement à. Dieu, « voulant, dit-il, s’épargner un jour, de la part de son tils, le reproche de l’avoir lié par serment à des opinions religieuses qui pourraient ne pas être les siennes, et l’avoir fait débuter dans
le monde par un choix inconséquent entre neuf cents et tant de religions qui partagent les hommes, dans un temps où il ne pouvait pas seulement distinguer sa mère. »
La nuit du 10 août 1792 venait de projeter de sinistres lueurs. Lucile écrivait à ce sujet les lignes suivantes :
ft Qu’allons-noiis devenir, u mon pauvre Camille ! je n’ai l>lus la force de respirer. Mon Dieu ! s’il est vrai que lu existes, sauve donc des hommes qui sont dignes de toi !... Nous voulons être libres! ô Dieu! qu’il en coûte. Le 8 août,
je suis revenue de la campagne, déjà les esprits fermcnlaienl bien fort. Le 9, j'eus des Marseillais à dîner ; nous nous amusâmes assez.
ï Après le dîner, nous fûmes tous chez M. Danton. La mère pleurait; elle était ou ne peut |)lus triste; sou petit avait l'air hébété; Danton avait l'air résolu, mais je riais comme une folle. Ils craignaient que l'alTaire n'tût pas lieu : quoique je n'en fusse pas du tout sûre, je leur disais comme si je le savais bien, je leur disais qu’elle aurait lieu.
ï — Mais peut-on rire ainsi! me disait M™' Danton.
» — Hélas ! lui dis-je, cela présage que je verserai bien des larmes ce soir.
ï II faisait beau ; nous fîmes quelques tours dans la rue, il y avait assez de monde. Plusieurs sans-culottcs passèrent en criant ; Vive la Nation ! Puis des troupes à cheval, enfin des foules immenses. La peur me prit; je dis à M"*® Danton :
» — Allons-nous-en.
ï Kilo rit de ma iicur, mais à force de lui en dire, elle eut peur aussi. Je dis à sa mère :
ï — Adieu ; vous ne tarderez pas à entendre sonner le tocsin.
I Arrivés chez M'"® Danton, nous la trouvâmes fort agitée. Je vis que chacun s’armait. Camille, mon cher Camille arriva avec un fusil. O Dieu ! je m'enfonç^ai dans l'alcôve, je me cachai avec mes deux mains et me mis à pleurer. Cependant ne voulant pas montrer tant de faililesse et dire
tout haut à Camille que je ne voulais pas qu’il se nielAt à tout. cela, je f^uellai le moment où je pouvais lui parler sans être entendue et lui dis toutes mes craintes.
“ » Il me rassura en me disant, qu il ne quitterait pas Danton. J’ai su depuis qu’il s’était exposé. Fréron avait l’air d’etre déterminé à périr.
■ » ~ Je suis las de la vie, disait-il, je ne cherche qu’à périr.
» Chaque patrouille qui venait, je croyais les voir pour la dernière fois. J’allai me fourrer dans le salon qui était sans lumières, pour ne point voir tous ces apprêts... Nos patriotes partirent. Je fus m’asseoir près d’un lit, accablée, anéantie, m’assoupissant parfois, et, lorsque je voulais parler, je déraisonnais. Danton vint sc coucher ; il n’avait pas l’air fort empressé ; il ne sortit presque point. Minuit approchait; on vint le chercher plusieurs fois; enfin, il partit pour la Commune ; le tocsin des Cordeliers sonna, il sonna longtemps. Seule, baignée de larmes, à genoux devant la fenêtre, cachée dans mon mouchoir, j’écoutais le son de cette fatale cloche. Danton revint. On vint plusieurs fois nous donner de bonnes et de mauvaises nouvelles; je crus m’apercevoir que leur projet était d’aller aux Tuileries ; je le leur dis en sanglotant. Je crus que j’allais m’évanouir. M“*® Robert demandait son mari h tout le monde.
» — S’il périt, me dit-elle, je ne lui survivrai pas. Mais ce Danton, lui, ce point de ralliement! si mon mari périt, je suis femme à le poignarder... »
» Camille revint à une heure et s'endormit sur mou épaule... M'“* Danton semblait se préparer^ la mort de son mari... C’est le matin, on tire le canon. Elle écoule, pûlil, se laisse aller et s’évanouit... Nous entendîmes crier et pleurer dans la rue ; nous crûmes que Paris allait être tout en sang... Cependant, on vint nous dire que nous étions vainqueurs. Mais les récits étaient cruels. Camille arriva etme dit que la première tète qu’il avait vu tomber était celle de Suleau. Robert avait eu sous les yeux l’afireux spectacle des Suisses qu’on massacrait... Le lendemain, nous vîmes le convoi des Marseillais... et, le 12, j’appris en rentrant que Danton était ministre...»
Le 10 août porta la fortune de Camille Desmoulins h son apogée. Son père voulait l’arrêter sur cette pente funeste, il présageait ce qui allait arriver et cherchait à faire partager ses craintes à son fils; mais Camille, sourd à ces conseils, jiroposa à la Convention le projet de décret suivant : ) « Louis Capet a mérité la mort. Il sera dressé un échafaud
sur la place du Carrousel, où Louis sera conduit ayant un
écriteau portant ces* mots devant: Parjure et traître à la
nation^ et derrière : Roi^ afin do montrer à tout le peuple que l’avilissement des nations ne saurait prescrire contre ; elles le crime de la royauté par un laps do temps même /
. de mille cinq cents ans. En outre, le caveau des rois, à j
Saint-Denis, sera désormais la sépulture des brigands^ des '
assassins et des traîtres. »
Cette exaltation ne pouvait être de longue durée. Aux jours de fièvre succédaient des abattements profonds, des velléités de retraite, des aspirations vers la vie calme et paisible des champs.
« Oh! que ne puis-je être aussi obscur que je suis connu 1... écrivait Camille. Où est l’asile, le souterrain qui me cacherait à tous les regards avec ma femme, mon enfant et mes livres?... La vie est si mêlée de maux et de biens, et, depuis quelques années, le mal déborde tellement autour de moi sans m’atteindre, qu’il- me semble toujours que mon tour va arriver d’en être submergé...
J Je ne saurais sans cesse m’empêcher de songer que ces hommes qu’on tue par milliers ont des enfants, ont aussi leur père. Au moins, je n’ai aucun de ces meurtres à me reprocher, ni aucune de ces guerres contre lesquelles j’ai toujours opiné, ni cette multitude de maux, fruits de Tignorance et de l’ambition aveugles, assises ensemble au gouvernail.
» Il y a des moments où je suis tenté... d’aller me faire
. tuer en Vendée ou aux frontières, pour nie délivrer du spectacle de tant de maux, et d’une révolution qui ne me paraît pas avoir ramené le sens commun dans le conseil de . ceux qui gouvernent la république, et dans lesquels je ne ^ vois guère que l’ambition à la place de l’ambition, et la t cupidité à la place de la cupidité. i
Aussi incapable d’une action persévérante et suivie que d'une inaction prolongée, Camille avait fondé un nouveau * journal : le Vieux Cordelier ; il demanda un Comité de cié^ mence:
/ € Voulez-vous que je reconnaisse la liberté, que je tombe
j à ses pieds, que je verse tout mon sang pour elle ? Ouvrez
i la prison à ces deux cent mille citoyens que vous appelez]^
suspectSé '
S’il le faut, je soufllerai sur Robespierre ; son orgueil intraitable m'est connu depuis longtemps, je renverserai son échafaudage de gloire et de postérité. » Lugile elle-môme encourageait Camille h suivre cette voie de clémence qui souriait à sa nature bonne et aimante. Plusieurs / amis engagèrent Camille à cesser ses attaques contre Ro- : bespierre. « Laissez-le remplir sa mission, dit-elle ; il doit
f sauver son pays, ceux qui s’y opposeront n’auront pas do
' 'mon chocolat. »
Camille fut enfin dénoncé aux Jacobins. Robespierre, son
camnradc de collège, Tatlaqua : « Camille, dit- il, n’a pas
abandonné le sentier que l’erreur lui a tracé; ses écrits sont dangereux... Je demande que ses numéros soient bn'ilés au sein de la société.
—-Brûler n’cst pas répondre, s’écria Camille.
— Eh bien... qu’on réponde... Puisqu’il le veut, qu’il soit
couvert d'ignominie Son courage n’cst qu’emprunté; il
décèle les hommes cachés sous la dictée desquels il écrit son journal. Desmoulins est l’organe d’une faction scélérate, qui a emprunté sa plume pour distiller le poison avec plus
d’audace et de sûreté.
— Tu me condamnes ici, répond Camille, mais n’ai-je pas été chez toi? Ne t’ai-je pas lu mes numéros, en te conjurant, au nom de l’amitié, de vouloir bien m’aider de tes conseils?
— Tu ne m’as pas montré tous tes numéros, reprit Ro-
bespierre impassible. Au surplus, que les Jacobins chassent ou non Camille, peu m’importe, ce n’est qu’un individu. Mais ce qui m’importe, c’est que la liberté triomphe, et que la vérité soit reconnue. » * '
Camille était perdu. Pour tâcher de conjurer le danger, Lucile écrit à Fréron : a Revenez, Fréron, revenez bien vite, vous n’avez point de temps à perdre. Ramenez avec vous tous les vieux cordeliers que vous pourrez rencontrer, nous en avons le plus grand besoin. Plût au ciel qu’ils ne se fussent jamais séparés. Vous ne pouvez avoir une idée
de tout ce qui se fuit ici, vous ignorez tout; vous n’nper- I ccvez qu’une faible lueur dans le lointain, qui ne vous donne qu’une idée bien légère de notre situation. Aussi je ne m’é-
. tonne pas que vous reprochiez à Camille son comité de clé-
/ mence. Ce n’est pas de Toulon qu’il faut le juger. Vous êtes
! bien heureux, là où vous êtes : tout a été au gré de vos dé •
• sirs ; mais nous, calomnié?, persécutés par des ignorants, des
I intrigants, et même des patriotes! Robespierre^ votre bous-
J sole, a dénoncé Camille, il a fait lire ses numéros 3 et 4, et «
I a demandé qu’ils fussent brûlés, lui qui les avait lus ma-
i nuscrits. Y concevez-vous quelque chose ? Pendant deux
I séances consécutives, il a tonné contre Camille.
■ » Marins (Danton) n’est plus écouté, il perd courage, jl
devient faible ; d’Eglantine est arrêté, mis au Luxembourg;
on l’accuse de faits graves... Ces monstres ont osé reprocher
à Camille d’avoir épousé une femme riche... Ah ! qu’ils ne
parlent jamais de moi, qu’ils ignorent que j'existe, qu’ils me
laissent aller vivre au fond d'un désert ! Je ne leur demande
rien, je leur abandonne tout ce que je possède, pourvu que
je ne respire pas le même air qu’eux. Puissc-je les oublier, ' ' ' ».
eux et tous les maux qu’ils nous causent l *
5 La vie me devient un pesant fardeau, je ne sais plus penser... bonheurs! doux et si pur, hélas! j’en suis privée... Mes yeux se remplissent de larmes, je renferme au fond de mon cœur cette douleur affreuse ; je montré à Camille un
front serein, j’affecte du courage pour qu’il continue d’en avoir. »
Fréron de son côté, écrivait : « Lucile, vous pensez donc à ce pauvre Lapin qui, exilé loin de vos bruyères, de vos clioux, de votre serpolet et du paternel logis, est consumé du chagrin de voir perdus les plus constants efforts pour la
gloire et l’affermissement de la République ? Chère Lucile,
dis à ton Loulou mille choses de ma part. Fais-lui mon compliment sur sa réponse fière à Barrère ; elle est digne de Brutus, notre éternel modèle. Je suis comme toi : une sombre inquiétude m’agite, je vois un vaste complot près d’pclater au sein de la République... Ne viens pas ici, aimable et chère Lucile, c’est un pays affreux, quoi qu’on en dise, un pays barbare, quand on a vécu à Paris... Dis à ton glouton de mari que les bécassines et les grives y sont mcil-
leures que les habitants... Adieu, chère Lucile, je pars à l'instant pour l’armée ; l’attaque générale va commencer, elle aura eu lieu quand tu recevras cette lettre... Adieu,
' encore une fois, folle, cent fois folle Rouleau chéri, bouliboulademon coeur... être indéfinissable, adieu. J’embrasse toute la garenne et toi avec tendresse et de toute mon Ame. Ne m’oublie pas auprès du Lapereau (le petit Horace) et de sa grand-maman Melpomène. Nous allons cueillir des lauriers ou des saules! Prépare, Lucile, celui que tu me destines. »
Ce|)endant Camille s’était fait deux ennemis mortels : Barrèrc et Sainl-Just. Barrère fit contre lui un rapport, Camille le persifla. En parlant de Saint -Just, Camille avait dit qu’il portait sa tête avec respect comme un Saint-Sacrement, la regardant comme la pierre angulaire de la République. Saint-Just avait répondu. «Je lui ferai porter la sienne, moi, comme un Saint-Denis.» Enfin, tort plus grand encore! Camille avait découvert un malheureux poëme de Saint- Just, intitulé : Organt^ il l’avait poursuivi de ses plus méchantes railleries.
< Aussi Saint-Just l’attaqua-t-il avec rage à la tribune ^ :
« La pitié qaon fait paraître pour les détenus est un signe ” J
■j éclatanl de trahison, dans une République qui ne peut être ‘ ^
Camille ne pouvait espérer de vivre bien longtemps en paix avec trois ennemis comme Robespierre, Saint-Just et Barrère. Dans la nuit du 30 au 31 mars 1794, il fut
Le lendemain de son arrestation, il écrivait à Lucile :
par rimagination, plus près de toi, de ta mère, de mon petit Horace. Ma Lucile, mon ange, je vais passer tout le lemps de ma prison à t’écrire, car je n’ai pas besoin de prendre ma plume pour autre chose, pas même pour ma défense. Ma justification est tout entière dans mes huit vo-
assise que sur l’insensibilité. »
lûmes républicûins. C’est un bon oreiller sur lequel ma conscience s’endort dans Tattente du tribunal et de la postérité. O ma bonne Lololte, parlons d’autre chose. Je me jette il genoux, j’étends les bras pour t’embrasser, je ne trouve plus pion pauvre Loulou. Envoie-moi le verre où se trouvent gravés nos deux noms, et le livre sur rimmortalité d^Vâme. J’ai besoin de me persuader qu’il y a un D’çu plus juste que les hommes, et qdfé je"'nc puis manquer de
Xx «
te revoir. Ne t’affecte pas trop de mes idées^ ma chère’ àiiiie, je ne désespère pas encore des liommes et de mon
élargissement. Oui, ma bien-aimée, nous pourrons nous
revoir encore dans le jardin du Luxembourg. Adieu, Lucile!... Adieu, Horace!... Je ne puis pas vous embrasser, mais aux larmes que je verse, il me semble’que je vous tiens encore contre mon sein. »
Indignée, furieuse à la lecture de celte lettre, Lucjle écrit à Robespierre ; « Est-ce bien loi qui oses nous accuser de projets contre-révolutionnaires, de trahisons envers la patrie, toi qui as tant profité des elTorts que nous avons faits uniquement pour elle? Camille a vu naître ton orgueil, il a pressenti la marche que tu voulais suivre , mais il s’est rappelé votre ancienne amitié ; et aussi loin de l’insensibilité de ton Saint-Justque de tes basses jalousies, il a reculé devant l’idée d’accuser un ami de collège, un compagnon de ses travaux, Cette main qui a pressé la tienne a quitté la plume avant le lcm))s, lorsqu’elle ne pouvait plus la tenir pour trac,er ion éloge. Et loi, lu l’envoies à la mort! Tu
r' Jl iT
as donc compris son silence! Il doil t’en'remercier, la pa-
trie le lui aurait reprocha .peut-être ; mais grûce à loi, elle tfignorera pas que Camille Desinoulin-fut coiilre tous le soutien^ le défenseur de la République^ Mais, Robespierre, * pourras-tu bien accomplir les funeslês proiets que t’ont ' inspirés, sans doute, les êmes viles qui t'eidourent? As-tu oublié ces liaisons que Camille ne se rappelle jamais sans attendrissement? Toi qui fis des vœux pour notre'^union, qui joignis nos mains dans les tiennes; toi qui as souri à mon fils, et que ses mains enfantines ont caressé tant de fois, pourras-tu donc rejeter ma prière, mépriser mes larmes, fouler aux pieds la justice?... Mais quel est donc le crime de mon Camille ?... Je n’ai pas sa plume pour le défendre, mais la voix des bons citoyens, et ton cœur s'il est sensible et juste, seront pour moi. Crois-tu que fon prendra confiance en toi en te voyant immoler tes amis? Crois-tu que l'on bénira celui qui ne se soucie ni des larmes de la veuve, ni de la mort de l'orphelin? Si j’étais la femme de Saint-Just , je lui dirais : « La cause de Camille est la tienne, c’est celle datons les amis de Robespierre »
Cette lettre ne fut pas terminée et ne fut pas envoyée.
Camille et Danton furent conduits devant le tribunal. Le président demanda à Camille quel était son âge.
« Trente-trois ans, l'àge du sans-culotte Jésus- Christ , répondit-il. s
Danton écrasa le président, qui lui demandait son nom et sa demeure, de celte réponse : « Ma demeure sera nieniôt
dans le néant et mon nom sera un jour inscrit dans le Pan^ théon de l’histoire. » La sonnette du président couvrit leurs voix, ils ne purent se défendre.
Camille écrivit alors h Lucile : « I.e sommeil bienfaisant a suspendu mes maux. On est libre quand on dort, on n’a pas le sentiment de sa captivité ; le ciel a pris pitié de moi. H n’y a qu’un moment je te voyais en songe, je vous embrassais tour à tour... A mon réveil, en ouvrant mes fenêtres, la pensée de ma solitude, les affreux barreaux, les verrous qui me séparent de toi, ont vaincu toute ma fermeté d’ame, j’ai fondu en larmes, ou plutôt j’ai sangloté en criant dans mon tombeau: ce Lucile! ma chère Lucilc, où es-tu? » Hier au soir j’ai eu un pareil moment, et mon cœur s’est également fondu quand j’ai aperçu ta mère dans le jardin. Un mouvement machinal m’a jeté à genoux contre les barreaux ; j’ai joint les mains comme implorant sa pitié, elle qui gémit, j’en suis bien sûr, et pleure sur ton sein. J’ai vu hier sa douleur, à son mouchoir^t à son voile qu’elle a baissé, ne pouvant assister à ce spectacle. Quand vous viendrez, qu’elle s’asseye un peu plus près avec toi, afin que je vous voie mieux. Je l’en conjure, LoloLte, par nos éternelles amours, envoiemoi ton portrait; dans l’horreur de ma prison ce sera une fête , un jour d’ivresse et de ravissement, que celui où je recevrai ton portrait. En attendant, envoie-moi de les cheveux, que je les moite contre mon cœur!
s Ma chère Lucile, me voilà revenu au temps do mes premières amours, où quelqu’un m’intéressait par cela seul qu’il
sortait de chez loi. Hier quand le citoyen qui t*a porté ma lettre fut revenu : « Hé bien! vous l’avez vue?». lui dis-je, comme je disais autrefois h cet abbé Landreville, et je me surprenais à le regarder comme s’il fôt resté sur ses habiis, sur toute sa personne quelque chose de toi... Je vois le sort . qui m’attend. Adieu, ma Lucile, ma chère Lolotte,.mon bon Loup, dis adieu à mon père. Tu vois en moi un exemple de la barbarie et ^ l’ingratitude des hommes... f"'" • * [ *
» O ma chère Lucile, j’étais né pour faire des vers, pour défendre les malheureux, pour te rendre heureuse et pour composer, avec ta mère, mon père et quelques personnes selon notre cœur, un Otaïti... Ma Lucile, mon bon Loulou, oh ! ne m’appelle point par tes cris; ils me déchireraient au fond du tombeau! Tu diras à Horace, ce qu’il ne peut pas entendre*, que je l’aurais bien aimé! Malgré mon supplice, je crois ^ qu’il y a un Dieu. Mon sang effacera mes fautes, et ce que j’ai eu de bon, mes vertus, mon amour de la liberté. Dieu le récompensera. Je le reverrai un jour, ô Lucile ensible ' comme je l’étais, la mort qui me délivre de la vue de tant de crimes est-elle donc un si grand malheur? Adieu, Loulou, adieu, ma vie, mon âme, ma divinité sur la terre. Adieu, Lucile... ma chère Lucile ! adieu, Horace; adieu, Annette; adieu, mon père; je sens fuir devant moi* le rivage de la vie. Je vois encore Lucile ! Je la vois ma bien-aimée ! Ma Lucile, mes mains liées t’embrassent et ma tête repose sur toi ses yeux mourants; »
Celle lettre ardente, tendre, passionnée fait, ce nous semble, connaître la femme à laquelle elle était adressée, bien mieux que ne sauraient le faire de longs récits.
' Ce fut le dernier cri de Camille Desmoulins ; il reçut le coup fatal en tenant dans ses mains la boucle de cheveux que Lucile avait trouvé le moyen de lui faire parvenir quelques heures avant le supplice.
A partir de ce moment, Lucile se transforma : Tenfant devint homme. Accusée d’avoir voulu délivrer les prisonniers, de concerfavec le général Dillon, elle fut condamnée à mort en me. ne temps que le général : elle ne sourcilla pas et son calme prodigieux étonna ses juges.
De retour à sa prison, elle fit ses adieux à sa mère et lui écrivit : « Bonsoir, ma chère maman ; une larme s’échappe de mes yeux, elle est pour toi ; je vais m’endormir dans le calme de l’innocence. » Le jour de l’execution, elle soigna sa toilette plus que d’habitude; le bourreau vint et la compléta en faisant tomber les cheveux, les beaux cheveux que Camille avait tant aimés. Elle demeura paisible et souriante jusque sous le couteau qui la frappa dans tout l’éclat, de sa jeunesse et de sa beauté.
Lucile avait vingt-deux ans.