OLYMPE DE GOUGES
Voici une physionomie h part, un type exceptionnel, une excentrique ou, comme on dit aujourd’hui, une déclassée. Olympe de Gouges, bien quil se soit fait un très-grand bruit autour de son nom, bien qu elle ait eu au théâtre, comme auteur dramatique, quelques succès retentissants, serait probablement fort inconnue aujourd’hui si sa mort ne l’eût en quelque sorte absoute et glorifiée.
Lorsqu’elle gravit les marches de l’échafaud, le bourreau, suivant l’usage, voulut la soutenir, n Je vous défends de m^ toucher, lui dit-elle, autrement que pour me couper la tête ! » Puis, quand elle fut parvenue sur la plate -forme, / elle s’écria ; « J’ai voulu être quelque chose! fatal désir de la renommée ! »
I.a critique d'Olynipc de Gouges est tout entière dans ces paroles.
On ne sait rien de sa naissance et de ses parents. On a dit qu'elle était fille naturelle de Louis XV, mais cette assertion est dcipentie dans son Testament politique.
Elle avait trente-sept ans quand elle mourut, dans toute la splendeur de sa beauté. Elle avait épousé, k quinze ans, un M. Aubry qui fut séduit par la beauté de la jeune fille. A seize ans, elle était veuve avec un fils, et une fortune assez ronde. Après avoir quitté' Montauban, elle vint h Paris, où elle se mêla, avec toute la fougue de son caractère, aux sociétés les plus folles. La célébrité, assez triste d’ailleurs, qu'elle s’acquit bien vite dans ce monde ami du plaisir ne lui suffisant j>as, elle s’adonna aux lettres avec cette ardeur, cet enthousiasme qu’elle apportait dans tous ses actes. Mille obstacles se dressaient devant elle, a On ne m'a rien appris, dit-elle quelque part dans ses Mémoires ; élevée dans un pays où l’on parle mal le français, je n’en connais pas les principes, je ne sais rien, je fais trophée de mon ignorance; je dicte avec mon âme, jamais avec mon esprit. » Elle lùcha d’acquérir ce qui lui manquivit, et tant bonnes que mauvaises, elle produisit une quantité considérable de pièces do théùtrc, djo,J)ro cluire s > pol i t iq u es , philosophiques, efllcurant toutes les questions, quelquefois avec un grand bonheur. Un jour, elle proposa h un critique qui avait# poussé un peu loin vis-à-vis d’elle l’oubli des règles do la galanterie, un duel au pistolet, à trois pieds dans la terre et
à qiinlre de distance, en lui donnant l'avantage de tirer le I)reniier, le menaçant s'il refusait de lui faire couper les oreilles. Cette aimable proposition ne fut point acceptée, et riiistoire ne dit pas si les oreilles furent coupées.
Quand la Révolution éclata, Olympe, pensaat que les femmes i>ourraient y jouer un wMe glorieux, créa des so- ^ ciétés populaires de femmes. Infatigable, éloquente, elle surprenait les assistants par la ricliesse, la vigueur de sa / parole, a Le danger de la patrie me transporte au-dessus r de moi-môme, disait-elle. Je me suis écriée, je me suis \ élancée, toute faible femme que je suis, et ma' voix a rclenti il travers le préjugé. »
Scs discours avaient un succès fou.
Quelques biographes ont prétendu qu’Olympe avait choisi le duc d’Orléans pour protecteur. Son fils était ingénieur au service du prince ; voici la lettre qu’elle lui adressa peu après les troubles d'octobre, à son retour d’Angleterre :
« .Souvenez-vous, monseigneur, de votre honorable exil ; dès ce moment vous filles l’idole de la France ; votre retour sans aucun rappel obscurcit un instant votre gloire. Votre voyage en Angleterre, dans une époque aussi critique pour la nation , faillit vous faire perdre la faveur publique. Souvenez-vous, monseigneur, que le public, qui ren- ' ferme toutes les classes, est un juge sévère. . La France se trouve eu ce moment dans une effervescence si alarmante, qu’elle semble vouloir terminer la carrière ouverte
fit
par elle avec tant d’éclat en recommençant celle qu’ont enfantée tous les troubles de l’Angleterre ; on dirait qu’un Cromwell, caché parmi les Français, n’excite les esprits et ne les porte à la révolte que pour se montrer un jour à nos yeux tout-puissant! La terreur peut avoir produit ce fantôme, et nous faire redouter de nouveaux fers rivés par la main d’un tyran et d’un usurpateur 1 Qui peut mieux que vous, monseigneur, rassurer les Français?... Votre palais est le rendez-vous d’une foule d’énergumènes, dont les discours et les violences épouvantent la capitale ; l'ouvrier reste sanâ travail, le pauvre sans pain, c’est à vous de calmer ce peuple agité : appuyez la motion que j’ai faite des dons patriotiques.
» Ouvrez vous-même vos trésors, ramenez l’abondance des blés et le pain au taux où le malheureux doit le manger...
» C’est par là, monseigneur, que vous confondrez l’envie et ses injustes soupçons, que vous jouirez d’une véritable gloire, et que vous mettrez dans le plus beau jour le titre de premier prince du sang. »
La mort de Favras la fit frémir d’une généreuse indignation : « Depuis huit mois, écrivait-elle, je n’entends parler que de complots, d’eTmomis de la patrie ; et, pour détruire cos vains fantômes, tous les citoyens, depuis quatre mois, sont jour et nuit en faction; et quels complots a-t-on déjoués? Quel traître a-t-on puni? comment tout cela-s’est-il
terminé ? par un supplice! et quel supplice? j’ose le déclarer
avec fermeté, honteux à la nation. M. de Favras est la victime d’un héroïsme louable, et qu’on devait respecter. H croyait son roi en danger, et son projet fut de l’y soustraire. Son attachement inviolable pour son prince et son zèle, peu commun, l’ont conduit au supplice. Je le loue, et je ne le blâme que de ne pas s’ôtre montré tout entier dans ses interrogatoires. A sa place, j’aurais répondu à mes juges : a Dressez vos potences, j’ai voulu sauver mon roi : voilà mon crime, et je m’en fais gloire. Mais ce projet que je méditais en silence, et qui malheureusement n’a point eu d’effet, vous paraît-il plus criminel que celui de ces infâmes brigands qui ont assailli et repoussé les gardes du corps, enfoncé les portes du palais de nos rois, égorgé sans pitié des sentinelles qui devaient mourir à leur poste, violé l’appartement du souverain et poursuivi la reine jusque dans son lit! Cependant de tels attentats demeurent impunis, et moi... on me mène à la mort. »
Il y a du cœur dans ces éloquentes paroles. Comme
beaucoup de femmes. Olympe de Gouges valait mieux que
sa réputation. Elle était animée de sentiments républicains,
/ mais une invincible sympathie l’attachait à la cause des
\ vaincus. Elle explique elle-même cette fluctuation étrange
en disant que ses opinions sont subordonnées au jugement
de sa conscience, a Dussé-je me perdre, écrivait-elle au roi,
la douleur m’emporte et me jette aux pieefs du trône. Sire,
on vous trompe ! Toutes les têtes des citoyens sont exaltées, la fermentation est à son comble, et les effets en seront affreux et cruels. » En môme temps, elle conseillait la prudence : « Si vous portez une main trop brusque à la ruche de TÉtat, c’est une perturbation dont vous ffêtesplus le maître ; les abeilles se dispersent et l’essaim ne produit plus : heureux si sa furie ne se tourne pas contre vous, et s’il ne vous fait pas bientôt sentir ses mortels aiguillons. » Son esprit impatient courait sans cesse d’une idée à une autre. Un jour, elle veut fonder un journal auquel elle donne le seul titre qui lui convient: 1 Impatient. he\endemain, elle conçoit le plan d’un impôt patriotique ; puis elle court à l’Assemblée nationale pour offrir à la nation le quart de ses revenus et le produit d’un drame.
Le succès qu’obtient cette motion, les dons patriotiques qui affluent de tous côtés, l’or, l’argent, la vaisselle déposés au sein do l’Assemblée comme sur l’autel de la patrie, enflamment son imagination ; elle reprend sa plume et soulève toutes les questions sociales que peu d’hommes à ce moment songeaient même- à effleurer.
Elle attaque les abus delà maison de Saint-Denis, et trace un tableau effravant de l’insalubrité de cette maison de rcfiigo.
^''^Elle attaque Mirabeau avec une vigueur toute virile ; elle lui reproche sa versatilité, ses défections. Laissons-lü nous raconter elle-même ses travaux :
« Lorsque M. Mercier, député à la Convention, dit-elle dans un de ses ouvrages, me vit lancée dans la dangereuse carrière où tant d’hommes ont trébuché, il trembla pour moi, et me donna le conseil de rétrograder et de me retirer quand il était temps encore. Mais fière et hardie comme Jean-Jacques, je n’en poursuivis pas moins mon entreprise.
D Je publiai mes réflexions humaines et patriotiques, où je peignis avec énergie les misères du peuple. Cet imprimé effraya les riches et la cour. La bienfaisance se répandit sur les pauvres ouvriers sans travail ; "je proposai les ateliers publics ; on les adopta, et je puis me glorifier d’avoir électrisé les cœurs que l’humanité n’avait pas cessé de faire battre encore. Qu’on lise les journaux du temps, et l’on reconnaîtra qu’une femme porta, la première, le charme de l’indépendance et le flambeau du patriotisme au sein de la République. La révolution s’opère, et je la suis avec la tendresse d’une mère pour un enfant idolâtré.
» Je vois des trahisons de toute nature, je les démasque; on ne veut pas m’en croire ; je donne cent projets utiles, on les reçoit, mais je suis femme, on ne m’en tient pas compte.
ï Louis XVI part pour Varennes: je ne vois plus en lui qu’un traître. On lui pardonne et, la Constitution signée, on me contraint à lui pardonner aussi. Je connaissais les vices de cette Constitution ; j’en avais déclaré la marche impossible dans tous mes écrits. Je ne me suis pas trom-
pée ; mais je devais respecter les lois qu’elle contenait, je craignais qu’une seconde révolution ne produisît une secousse dangereuse, et ne précipitât cette malheureuse patrie dans l’abîme où elle était près de s’engloutir. Relevée par la journée du 10, elle est aujourd'hui au plus haut degré de splendeur quelle puisse atteindre. Peu de jours après le fameux voyage de Varennes, je publiai mes adresses au roi, ü la reine, au ci-devant prince de Condé, etc. On n’en a pas oublié l’énergie ; elles renferment l’exacte relation du sort de Louis Capel. Quelles démarches ne fis-je pas pour que ces adresses fussent mises sous leurs yeux ! Je ne tardai pas à être assaillie d'une foule d'émissaires inconnus. Un vieux commandeur de Malte, entre autres, chercha à m’intéresser au sort déplorable, disait-il, de Louis XVI et de sa respectable famille. Ma réponse fut si brève et si démocratique, que je ne lui donnai pas le temps d’achever sa période. — Les rois, lui dis-je, sont des vers rongeurs qui dévorent jusqu’aux os la substance des peuples. Aussitôt le ci-devant commandeur prend sa canne et son chapeau, et me dit en sortant: — Je vous croyais royaliste, madame. — Oui, monsieur, je le suis, mais dans les principes de la Constitution ; hors d’elle je ne connais plus de roi.
ï Quelques mois après arriva la disgrâce du ministre Duport. Je la lui avais prédite, et je lui avais montré l’abîme sur lequel il échafaudait sa fortune et ses dignités. Je lui reprochais d’avoir reçu dans l’antichambre de son
maître la députation de rAssemblée nationale. 11 osa m’alléguer l’étiquette ; à ce mot, je ne me connus plus.— L’éti- * quette, lui dis-je en colère, à l'égard des représentants du peuple î voilà le véritable souverain, et c’est au roi d’aller au-devant de lui. Il voulut me persuader que je n’entendais rien à la politique. — Anti-philosophe, mauvais citoyen, lui répondis je, bientôt les effets feront foi qui de vous ou de moi s’y entend le mieux ! Dans une autre occasion, je lui dis, dans son cabinet, à l’égard de mon fils qu’il promenait depuis dix-huit mois de promesse en promesse : — Mon fils, par ses services, a mérité de l’emploi; et croyezvous que sa mère ne le lui a pas bien acheté par trente mille livres au moins qu’elle a sacrifiées pour sa patrie? — Ah! s’écriait-il avec le ton de la sensibilité ministérielle, c’est une grande sottise de se ruiner pour dos ingrats! Ah! si vous aviez voulu... si vous vouliez encore... si vous saviez... si l’on pouvait com|)ter sur vous! Je lui coupai la parole. — Me vendre comme vous aux crimes de la cour ! lui dis-je avec fierté. — Ce n’est pas ce que je prétendais, dit-il en se reprenant tout à coup. — Tant mieux , reprisje, n’en parlons plus et brisons là. »
Elle adresse au roi, avec une liberté et une tranquillité d’esprit singulières, les lignes suivantes, dont Louis XVI aurait pu tirer quelque profit, s’il n’eût été entraîné par un courant que sa faiblesse ne lui permettait pas de remonter:
a Vous n’ignorez pas, sire, dit-elle, que , depuis deux ans, les finances sortent de votre royaume ; le numéraire a complètement disparu, il augmente la circulation chez l’étranger et nos richesses font fleurir chez lui le commerce et les arts anéantis en France.
» f.e tableau n’est pas assez effrayant , on nous menace encore d’une guerre avec toutes les puissances.
» Et pour qui? Pour vous, sire ! Et par qui cette guerre suscitée? Par vos frères, vos parents! Vous frémissez, sire. 11 est temps de frémir pour vous, pour votre peuple ! Sur quel peuple voulez- vous donc régner? sur les pyramides des cadavres de vos propres sujets, sur des montagnes de cendres? Roi sans peuple, vous n’accepteriez le secours des puissances étrangères que pour voir dévaster vos États! Chacune déjà se réserve de prendre la province qui peut lui convenir.
» Voilà, sire, voilà les généreux secours qu’on vous promet!...
» Sire, il est encore temps de tout réparer : déclarez solennellement aux puissances étrangères que toutes les hostilités de leur part et de celle des émigrés vous seront personnelles, que vous êtes prêt à les repousser, et que vous ordonnez, comme roi des Français , à vos frères, à tous vos parents, de rentrer dans le sein do leur famille, et devenir jouir en paix des bienfaits do nos nouvelles institutions. »
'',^Elle ne se bornait pas à écrire au roi. Sa dévorante ac-
livité avait besoin d’une incessante expansion. Elle écrit à la reine : a Rappelez-vous, madame, ce temps, où entourée de vos vieilles duchesses, une étiquette tyrannique vous accompagnait partout : vous la fîtes bientôt disparaître ; vous avez, la première, produit la révolution des antiques usages. Que n’avez-vous pu de môme alors régénérer la cour ! Enfin nous vous devons, madame, ce premier penchant vers la liberté, et vos elforts, dit-on, ne tendent qu’à nous la faire perdre. »
Elle disait au prince de Condé : « Tiens-tu à ta noblesse? Vaine fumée qui passe avec nos jours ! Est-ce le bien du clergé que tu voudrais rendre? Il est déjà mangé- et digéré. Dieu, dit on, l’avait donné; l’enfer l’a repris... i
Vers le mois de mars 1792, le maire d’Étampes, -Henri Simonneau, voulant s’opposer à des massacres, fut assassiné par des forcenés. A cette nouvelle. Olympe de Gouges, I alors souffrante, ouvre une souscription en l’honneur du 1 courageux citoyen ; elle quôte partout, elle écrit à la reine, elle adresse une pétition à la municipalité, une autre à /■ l’Assemblée nationale.
Elle ne coniplo pas avec les préjugés, elle les brave. Elle a (les vigueurs toutes viriles, et c’est là ce qui, fatalement, l’amoindrit. Elle fait appel aux femmes. « Puisse mon yœu, dit elle, pénétrer le cœur et l’esprit de mes concitoyennes, et montrer aux rebelles coalisés avec l’étranger pour tourner les armes contre leur patrie, que les Françaises réunies sauront défendre les lois et la Constitution, dussent-elles périr, comme le vertueux magistrat dont nous déplorons la perte, victimes des factieux 1 Qu’il nous soit donc permis d’assister à la pompe funèbre que je prépare, couvertes de crêpes, à la tête du sarcophage, avec une bannière que nous irons déposer au Panthéon, et sur laquelle on lira cette inscription : Au maire d'Étampes, les Femmes reconnaissantes. Souvenez-vous que, chez les peuples les plus célèbres, c’étaient l ‘S femmes qui couronnaient les héros, et qui assistaient à la pompe funèbre de ceux qui mouraient le« armes à la main , pour la défense dp la patrie. La Grèce avait des sages, la France a des philosophes, des hommes libres. Ouvrez-nous la barrière de l’honneur, et nous vous montrerons le chemin de toutes les vertus. Les femmes, à la tète de ce cortège national, confondront les partis destructeurs, et les factieux frémiront. Ce tableau sublime apprendra à tous les peuples que les Françaises sont dignes de marcher à côté des Romaines. Lais.?ez-nous jeter dés fleurs et brûler des parfums à cette apothéose. Voilà, messieurs, le vœu des Françaises régénérées, et qui veulent mourir ou vivre libres. »
f Elle ne se lasse pas. Les obstacles redoublent son énergie. Elle veut que le club des Jacobins, la nation entière honorent le courageux citoyen d’Étampes. Son appel aux dames françaises contient plus d’une idée juste :
<t Mes concitoyennes, ne serait-il pas temps, leur ditclle, qu'il se fît aussi parmi nous une révolution? Les femmes seront-elles toujours isolées les unes des autres? Ne feront-elles jamais corps avec la société que pour médire de leur sexe et faire pitié à l'autre ?
» Françaises, le moment est venu d’imiter les Romaines et d’abjurer l’aristocratie de la beauté, qui semble encourager celle des ennemis de la patrie !
» Notre règne est comme celui de la rose, il passe rapidement, mais celui des vertus nous accompagne jusqu’au dernier moment, et nous vivons dans l’avenir ; mon langage, jadis, aurait paru étrange à mon sexe, aujourd’liui il doit lui être familier; les femmes timides doivent s’enhardir, tes mères éclairées doivent encourager leurs jeunes filles, et remplir le vœu que j’ai fait, au nom des femmes, à la mémoire du maire d’Étampes. C'est en vain qu’on aurait voulu me persuader que les Françaises sont incapables de cet héroïsme, et que le nombre des femmes qui assistera à ce cortège ne sera pas considérable. Voudraientelles, de nos jours, se couvrir d’ignominie, et à la place de l’inscription que j’ai proposée, voir imprimer celle-ci : Au maire d'Étampes une seule femme reconnaissante. »
/ Elle s’adresse ensuite au général Lafayetlc, au général
if
Rochambeau ; elle frappe h toutes les portes, trace l’ordre du cortège, soulève Topinion. Olympe (U tant et si bien, que l’Assemblée nationale décréta do solennelles funérailles qui eurent lieu le 3 juin 1702, et ordonna en outre qu'une statue du courageux Simonneau serait érigée sur la place du marché d’fitampes. Une pension fut accordée, à titre de récompense nationale, à sa veuve et à ses enfants. Mais, rare exemple! madame Simonneau refusa noblement ce secours.
C’est un triomphe pour Olympe. Vous croyez peut-être qu’elle va s’endormir sur ses lauriers, se reposer sur ce succès; ah! que vous la connaîtriez peu!
La voici maintenant qui entreprend une bien autre campagne, que les saint-simoniens reprendront quarante ans plus tard : l émancipation de la femme!
Olympe de Gouges écrit d’abord à la reine :
- a Peu faite au langage des cours, Madame, je vous parlerai avec franchise; ee n’est point parce que le règne do la liberté semble m’autoriser, je le fis dans un temps où l’aveuglement des despotes punissait une si noble audace. Lorsque la France entière vous accusait et vous rendait responsable do ses calamités, moi seule, dans un temps de trouble ou d’orage, j’ai eu la force de prendre votre défense.
» Oui, Madame, lorsque j’ai vu le glaive levé sur vous,
j’ai jeté mes observations entre le glaive et la victime... Mais aujourd’hui, Madame, je vous dirai ce que je ne vous aurais pas dit alors. Si l’étranger porte le fer en France, vous n'ôtcs plus à mes yeux cette reine faussement inculpée, cette reine intéressante, mais une implacable ennemie des Français. Ah! Madame, par votre titre d'épouse et de nfère, employez tout votre crédit pour empêcher cette collision qui vous serait funeste.
» Vous pouvez vous rattacher une moitié du royaume et le tiers au moins de l’autre, en vous déclarant la protectrice de votre sexe, et en accélérant de tout votre pouvoir l’essor de sa rentrée dans la possession de ses droits. Croyez-moi, notre vie est bien peu de chose, surtout pour une reine, quand cette vie n’est pas embellie par l’amour du peuple et par les charmes éternels de la bienfaisance, t
Puis elle entre en matière, avec le ton déclamatoire de l’époque, par une brochure qui eut un très-grand retentissement.
f a Homme 1 qui t’a donné le droit d'opprimer mon sexe ? ' Parcours avec moi 1a nature dans toute son étendue, et donne-moi, si tu l'oses, l’exemple du tyrannique empire que tu t’arroges. Jette un coup d'œil sur toutes tes moditlj cations de la matière organisée, consulte les éléments, < étudie les végétaux, examine, suis et recherche les rap- ; ports dessinés dans la grande administration de la nature !
r • îedby Googlt
partout Lu les trouveras confondus, partout ils coopèrent, avec un ensemble harmonieux, à ce chef-d’œuvre immortel . »
Puis, passant à l’objet essentiel, et considérant que l'ignorance, l’oubli ou le mépris des droits de la femme senties seules causes des malheurs publics et de la corruption du gouvernement, que ces droits naturels, inaliénables et sacrés doivent être reconnus et déclarés solennellement pour être constamment présents à tous les membres du corps social, et rester désormais fondés sur des principes incontestables, elle demande que toutes les femmes soient constituées en assemblée nationale.
« Ce sexe supérieur en bonté, comme il Test en courage dans les souffrances maternelles, reconnaît donc, dit-elle, et déclare en présence et sous les auspices de l’Être suprême, les droits suivants de la femme et de la citoyenne;
» La femme naît libre et demeure égale à l’homme en droits. Les distinctions sociales ne peuvent être fondées que sur l’utilité commune.
» Le but de toute association politique est la conservation des droits naturels et imprescriptibles de la femme et de l’homme : ces droits sont la liberté, la prospérité, la sûreté, et surtout la résistance à l’oppression.
» Le principe de toute souveraineté réside essentiellement dans 1a nation, qui n’est que la réunion de la femme et de
riioiiime ; nul corps, nul individu ne peut exercer d’aulorilc qui n’en émane expressément.
» La liberté et la justice consistent à rendre tout ce qui , appartient à autrui. Ainsi l’excroice des droits naturels de la femme n’a de bornes que la tyrannie perpétuelle que l’homme lui oppose.
» Ces bornes doivent être réformées par les lois de la nature et de la raison... la loi doit être l’expression de la volonté générale ; toutes les citoyennes comme tous les citoyens doivent concourir personnellement ou par leurs représentants à sa formation ; elle doit être la même pour tous; toutes les citoyennes et tous les citoyens étant égaux, à ses yeux, doivent être également admissibles à toutes les dignités, places et emplois publics, selon leurs capacités, et sans autres di^inctions que celles de leurs vertus et de leurs talents.
^ » La femme a le droit de monter à l’échafaud, elle doit
if
.'avoir celui de monter à la tribune. La garantie des droits de la femme est pour l’utilité de tous, et non pour l’avantage particulier de celles à qui elle est accordée.
» La femme concourt ainsi que l’homme à l’impôt public; elle a le droit, ainsi que lui, de demander compte à tout agent public de son administration. Toute société dans laquelle la garantie des droits n’est pas assurée, ni la garantie des pouvoirs déterminée, n’a point de constitution. La constiUition est nulle si la majorité des individus qui composent la nation n’a pas coopéré à sa rédaction.
» Les propriétés sont à tous les sexes, réunis ou séparés.
» Femmes, réveillex-vous ; le tocsin de la raison se fait
entendre dans tout Tunivers, le puissant empire de la nature n’est plus environné de préjugés, de fanatisme, de superstition et de mensonge. Le flambeau de la vérité a dissipé tous les nuages de la sottise et de l’usurpation.
» O femmes, femmes! quand cesserez-vous d’être aveugles? . Quels senties avantages que vous avez recueillis de la Révolution? Un mépris plus marqué, un dédain plus signalé que tlans les siècles de corruption. Vous n’avez régné que sur la faiblesse des hommes, votre empire est détruit, que vous ' reste-t-il donc ? la conviction des injustices de l’homme. Réunissez-vous sous les étendards de la philosophie, opposez la force de la raison à la force matérielle, et vous ^ verrez bientôt ces orgueilleux, non pas ramper à vos pieds comme de serviles adorateurs, mais fiers de partager avec vous les trésors de l'Étrc suprême. »
Certes, il y a là bien du galimatias, bien des déclamations ridicules, mais les esprits sérieux y peuvent démêler quelques idées justes. Faisons la part du temps et des circonstances, tenons compte du caractère de cette femme, du milieu dans lequel elle avait vécu, tenons-lui compte surtout de sa mort et ne soyons pas ingrats envers elle. A travers ta tempête qu’elle traversait et qui l’emporta, elle a ( semé de généreuses paroles qu'en bonne justice il faut rc- 1 cueillir.
Malgré sa mobililé , qui tient à ce que l injuslicc cl les
excès du parti qu’elle soutenait la rejetaient pour un instant \
dans le parti contraire, Olympe de Gouges était républicaine. Ses opinions se rapprochaient beaucoup de celles des Girondins ; aussi s’exprime-t-elle toujours en très-bons termes sur leur compte. Elle avait une préférence marquée pour Vergniaud, Condorcet, Brissot et Pétion surtout avec lequel elle avait des entrevues assez fréquentes.
Elle nous raconte comment elle fut gagnée aux idées républicaines ; « La lumière vint tout à coup frapper mes yeux, et quelque fût .son éclat, je suis re.stée longtemps dans une telle confusion d’idées, qu’il me fut impossible d’abord de prononcer mon opinion ; mais bientôt les ténèbres s’éclaircirent, le jour vint ; je sentis que j’étais et que je mourrais libre. Libre! mes concitoyens ! mais pour servir ma patrie et pour en faire mon idole jusqu'à mon dernier soupir. »
Cet amour de la' vérité et de la liberté lui inspire, du haut do la tribune qu’elle-même a élevée, de bizarres apostrophes contre les tyrans; voici les sévères paroles f quelle adresse à celui qu’elle surnomme le don Quichotte î
du Nord, au roi Frédéric :
« J’avais pensé que l’ainour de la philosophie étail héréditaire dans la maison et non celui de la puissance arbitraire des rois ; j’avais cru que l’héritier du Salomon du Nord, de l'homme lettré, de l'ami des arts, n’aurait jamais songé à s’opposer à ce qu’un peuple, maître de ses droits, voulût se régénérer et secouer le joug du despotisme, pour entrer sous le règne de la liberté !... Te voilà donc vaincu, déloyal potentat, triste pourfendeur de géants, petit roitelet de la terre usurpée; tu ignores peut-être qui je suis pour te parler ainsi ?
» Je suis un de ces êtres courbés depuis des siècles sous le joug des préjugés masculins, c’est te dire assez que je suis femme, mais de ces femmes qui égalent nos grands hommes en vertu et en courage, et si tu avais reçu ces avantages, je te dirais mon égal; tu es roi, par conséquent petit et médiocre; cependant je veux bien le parler comme à un homme.
D Dis -moi, si le ciel l’avait fait naître citoyen, de quel œil verrais-tu les crimes des rois ?
» Est-ce sur l’ignorance des hommes, qui les a, depuis tant de siècles, enchaînés aux chars des tyrans, que tu fondes ton pouvoir illusoire ? I^'soltîse' a disparu, la saine philosophie lui a succédé, tu n’es plus qu’un vain fantôme.
» Crois-moi, deviens philosophe. Est-ce pour aggraver les misères incalculables des peuples, et pour afTcrmir la dépravation des cœurs, que t’éloignant de ton royaume, tu
CS venu relever un Irône écroulé sous les ruines des forfaits?
» Ne dédaigne pas les conseils d'une femme ! Apprends qu'elle eut le courage de défendre son roi au milieu des périls qui le menaçaient tant qu’elle a dû le croire fidèle à ses serments...
» N’est-il pas absurde, conviens-en avec moi, qu’un seul homme ravage les trésors de la société, et la grève d’impôts pour satisfaire seulement ses passions déréglées? Et quels fruits espères-tu de tes efforts impuissants?
» Réfléchis un moment, je t’en conjure; descends de ton Ballon gonflé d’orgueil.
» A quelle déplorable ineptie les rois sont-ils donc condamnés! Ils apprennent l’histoire, mais une histoire parasite et mensongère, telle que peuvent la fabriquer des instituteurs corrompus, toujours trop soigneux d’écarter leurs élèves du chemin de la vérité, et qui les bercent incessamment dans l'erreur d’une prétendue autorité suprême, qu’ils tirent d’eux-mômes, et non du peuple.
» Frédéric, si tu es sage , tu évacueras promptement notre territoire; mais si, nouveau don Quichotte, tu t’obstines à combattre des géants réels, je crains pour toi qu’il ne te reste pas même un moulin à vent pour retraite. Un citoyen qui soutient le pouvoir suprême est pour moi aussi odieux que le tyran lui-même. De même que j’ai poursuivi les trames de la cour, tu me vérras acharnée contre les ennemis du repos public, ces perfides qui abusent de la
confiance tlu peupler, et qui visent à la dictature ; à la dictature! bon Dieu! la lie des hommes, l’efTroi de l’humanilé! »
Et elle continue sur ce ton avec une verve intarissable et un goût dout eux.
, Elle compare la royauté à une habile coquette « qui voit , l’univers à ses pieds et se flatte de ne jamais vieillir ; injuste, despote et pleine de ridicules, ses adorateurs ne lui en sont que plus soumis. Ce n’est pas sur l'amour des hommes quelle fonde son empire, mais sur leurs préjuges. »
Lors de la mise en jugement de Louis XVI, elle sentit se réveiller en elle une secrète pitié pour ce faible monarque,
/ qui allait être puni des crimes de scs prédécesseurs; elle f écrivit au président de ta Convention pour lui demander d’ôtre chargée de la défense de Louis XVI avec Malesherbes au défaut de Target : « Qu’importe le sexe, écrivait-elle, rame fait tout, n Pour elle, Louis XVI n’élail pas coupable :
« le trône était à lui, il devait se servir de tous les moyens possibles pour le conserver... C’est l’exil et non la mort f qu’il mérite. Rome s’est immortalisée par l’exil de son roi ; l’Angleterre s’est diffamée par le meurtre du sien. >
Au milieu de ce désordre d’idées, on voit toujours poindre un sentiment généreux. La femme se révèle.
Voyons Olympe de Gouges sous un autre aspect ; elle
publie une brochure sur YE$prit, et certes on ne peut pas dire qu’elle ne possédait pas son sujet .
€ Prenez la monarchie française dans son berceau, dit-elle, parcourez sa bizarre et superstitieuse histoire, partout vous trouverez les effets merveilleux de l’esprit français, et partout vous verrez que son inconstance et sa frivolité ont altéré le caractère du gouvernement.
ï L’esprit français, avec ses grûces et son amabilité, devient tout à coup législateur ; il a parcouru l’ancienne et moderne histoire de tous les peuples ; il a cherché dans nos plus grands auteurs les principes d’une douce égalité ; il a fait un résumé de tout en amalgamant les principes de tout. Il a fait une constitution : sera-t-elle stable ? Elle ne doit pas l’être plus que son auteur. A-t-elle fait le bien? Oui, et le mal, si le pouvoir exécutif avec le législatif ne marchent pas d’un pas égal ; l’esprit français a forgé une idole à sa manière, la liberté.
» Chez toute autre nation, elle serait nommée la licence ou l'envie, peut-être l’esclavage, avec le droit d’égorger les citoyens impunément, suivant que l’opinion du jour prend du crédit. On pourrait aussi appeler celte liberté le hochet du peuple, avec lequel l’esprit français s’amufe. L’esprit français, despote, veut tout ou rien, esclavage ou souveraineté... Cette Constitution est une des grandes merveilles du monde, enfantée par l’esprit français, qui, de jour
en jour, se trouve en contradiction avec son propre ouvrage.
» Que veut-il actuellement? La guerre : la Constitution la défend. Mais n'a-t-il pas le droit de changer son œuvre à son gré, à son caprice ? et ne trouverait-il pas moyen de dire qu elle est au fond la même, en la changeant, à chaque instant, de formes et de principes ?
» Qu’a fait l’esprit français depuis un an ? A-t-il prévu l’avenir ? Pas le moins du monde. 11 a suivi sa pente, il a fait des chansons de tout, des mots, des satires, des pamphlets,
des grandes phrases entortillées, dénuées de logique, des antithèses qui ne présentent aucune opposition frappante, des chutes de discours où l’auditoire ne comprenait rien mais applaudissait, et surtout des pétitions ampoulées où l’on ne voyait régner que la recherche d’un style brillant, et qui représentaient autant d’oi)inions et de partis opposés que de diversités dans les intérêts particuliers de chaque individu.
» Voilà l’esprit français : tantôt il établit l’inquisition de la parole, tantôt il l’atténue et la révoque. Le changement est son élément. S’il était maître, il finirait de lui-même par demander la contre-révolution ; il est fou de (oui, il se fatigue de tout.
» Le désordre qui se propage, les mauvais choix dans l’administration publique, les nouveaux abus, aussi effroyables que les anciens, et la variation perceptible des opinions, tout m’apprend que l’esprit français n’a eu que de l’effer-
vescence, et qu’il n’aura jamais la liberté, tant que celte liberté ne prendra pas une force capable de la maintenir.
» La révolution a-t-elle changé l’esprit français ? Non, il est parvenu seulement au dernier degré de sa nature. Son
I triomphe peut devenir contagieux et briser tous les sceptres
i dû mdnde^Il peut aussi ne frapper que sur lui.
3) Savez-vous le moment où nous avons perdu l’esprit
français ? C'est lorsque vous fîtes promener les têtes sur
des piques ; notre caractère, si riant, si léger, devint tout à
coup sombre et féroce ; mais nous reprîmes insensiblement
notre amabilité et notre gaieté accoutumées; chansons,
facéties, pamphlets, recommencèrent de plus belle e (nous
soutinrent dans nos misères...
3) Moi-même, que fais-je en ce moment? ne suis-je pas
I l’esprit français?. Perchée en l’air, voltigeant de droite et de
j gauche, tantôt en haut, tantôt en bas, sautant d’objet en
• objet, planant au gré des vents et me perdant à travers
i les espaces. Je ne vois plus ni devant ni derrière moi. Je
vante, je discrédite sans raison, sans motif ; je veux tout
entreprendre et je ne sais rien, et les savants n’en savent pas davantage. 3>
N'est- ce pas là une des plus fines critiques qu’un auteur puisse faire de lui-même? Existe- t-il beaucoup d’hommes qui, privés comme Olympe de Gouges, de toute éducation (il paraît probable qu’elle ne savait ni lire ni écrire), puissent écrire une page aussi étincelante ?
Cependant Olympe avait déplu à quelques membres de la Montagne ; l’un d’eux, Bourdon, l’avait accusée... d’incivisme. Au lieu de garder un silence prudent, Olympe répond avec toute sa malice féminine ;
« J’étais déjà presque un grand homme que Marat, Robespierre et Bourdon n’étaient que de vils esclaves, dos insectes croupissant dans le bourbier de la corniption. » Puis elle ajoute ;
I « Adieu, Bourdon, Marat, tous les maringouins possibles, I vous voilà débarrassés d’une sentinelle vigilante, dont [ l’àme, aussi fière que libre, censurait, par ses vertus, la 1 corruption de la vôtre : bouleversez la France à votre aise,
i dilapidez ses finances, excitez le meurtre et le pillage, distribuez-vous les places, substituez aux vertus et aux talents les vices, l’insolence et la nullité. Toi, Robespierre, désintéressé, toi, philosophe, loi, ami de tes concitoyens et . de l’ordre et de la paix l tu oses le dire ! Ah ! si cela est, malheur à nous ! car, quand un méchant fait le bien, il
prépare de grands maux, et j'ai bien peur que cette ritournelle de ton ambition ne nous donne bientôt une musique lugubre...
> Vois quelle différence entre nos âmes ! La mienne est véritablement républicaine, la tienne ne le fut jamais. Dismoi, Maximilien, pourquoi redoulais-lu si fort, à la Convention , les hommes de lettres ? Pourquoi f a-t-on vu tonner à l'assemblée électorale contre les philosophes, à qui nous devons la destruction des tyrans, la restauration des gouvernements et les soutiens du monde ?
» N'était-ce pas pour finir par dominer sur la Convention?
Tu te crois un Caton, tu n’en es que la carricature; tu le repais de l’espoir de te faire un nom parmi les plus célèbres usurpateurs. Cromwell caresse ta raison, et Mahomet la subjugue ; et le misérable Marat, qui vient de sortir triomphant de sa caverne couvert de l’ignominie générale et qui secoue de nouveau dans ses feuilles pestilentielles les brandonsdes furies, ce misérable Marat, dis-je, n’est que le polichinelle de ce projet insensé; mais ce moderne Nos- Iradamus va se voir forcé de nouveau à croupir dans son antre souterrain.
» Maximilien! Maximilien! tu proclames la paix â tout iCf le monde, et tu fais la guerre au genre humain ! tu te dis [ Tunique auteur de la révolution ; tu n’en fus, tu n’en es, tu n’en seras éternellement que l’opprobre et l’exécration, ton souffle méphitise Tair que nous respirons; ta paupière vacillante exprime, malgré toi, toute la turpitude de ton âme, et
chacun de tes cheveux porte un crime. Tu nous parles de les vertus, et, au moment où ta bouche impie a osé pro* férer ce mot sacré, l’auteur de toutes les vertus n’a pas r tonné ! Mais quel que soit l’affreux athéisme de ton cœur, tu le connaîtras quand sa main invisible lancera la foudre sur ta tête coupable! »
Elle écrivait ainsi à Robespierre le t> novembre 1792. En outre elle faisait placarder une affiche pour l’accabler d’imprécations; elle accusait \ incorruptible de vouloir assassiner Roland, Pétion, Vergniaud et les autres Girondins, ces flambeaux de la république et du patriotisme : «Grossier et vil conspirateur! Son sceptre sera la fleur de lis de la place de Grève, et son trône l’échafaud... Trace sur celte affiche le jour, l’heure, le lieu du combat, je m’y rendrai. » Elle avait déguisé son nom, en écrivant la brochure intitulée : Pronostic sur M, Robespierre^ par un animal am-' phibie^ non par crainte, car dans une autre brochure ayant pour titre : Réponse à la justification de Robespierre, elle écrit les lignes suivantes :
« Eh bien ! voyons, tu connais le trait de ce jeune Romain qui se précipita dans un gouffre, au milieu du forum, pour calmer les passions et rétablir la paix dans la répu- ‘ blique : nous n’avons ici ni gouffre en tr’ouvert ni bourreaux, hormis tes massacreurs, qui voulussent se charger de cette expédition. Robespierre, auras tu le courage de m’imiter?
Précipitons-nous dans la Seine? Tu as besoin d'un bain pour laver les taches dont tu t'es cou^^rt depuis le 10 août. Ta mort calmera les esprits, et le sacrifice d’une vie pure désarmera le ciel. Je suis utile à mon pays, tu le sais, mais ton
trépas le délivrera du plus grand des fléaux, et |)eut-être
ne l’aurai-je jamais mieux servi !... »
Il n’en fallait pas tant pour mourir. Et elle le sentait si bien qu’elle écrivait le 4 juin 1793, au plus fort de la Terreur :
(( O Providence ! je t’invoque ! les hommes ne sont plus en état de m’entendre ; accélère le terme de mes jours ! Mes yeux, fatigués du douloureux spectacle de leurs dissensions, de leurs trames criminelles, n’en peuvent plus ^oSenir l’horreur.
Si pour accomplir tes terribles vengeances, il te faut encore un sang. pur et sans tache, dans cette grande proscription, prends celui d’une femme, prends le mien...
» La fortune du monde entier, l’univers asservi k mes pieds, les poignards de tous les assassins levés sur ma tête, rien ne pourrait éteindre cet amour qui brûle dans mon ûme... Hommes égarés par des passions délirantes, qu’avez-vous fait? quels maux n’avez-vous pas amassés sur la France ! Vous avez pensé que, pour sauver la chose publique, il ne s’agissait que d’une grande proscription,
que les départements .frappés de terreur adopteraient ces horribles mesures... Et ^ous, nobles victimes du 31 mai, vous que la France réclame, sur lesquelles gémit la majorité des citoyens et qu’aucun d'eux n’ose défendre, tout m’annonce que c’est dans la même mort qui vous attend que je trouverai la récompense de mon courage et de mes vertus. ï
Ses vœux furent exaucés, heureusement pour elle ! heureusement, car son exaltation en do pareils moments était plus nuisible qu’utile. Elle fut arrêtée et « accusée d’avoir composé des ouvrages contraires au vœu manifesté par la nation entière et aux lois portées contre quiconque propo- , serait une autre forme de gouvernement que celle d’une
république une et indivisible. »
Elle fut condamnée à mort. Quand le président eut terminé la lecture de l’arrêt, Olympe souleva un incident fort inattendu ; elle se dit enceinte. Était-ce un prétexte? était-ce une vérité ? Elle avait fait preuve d'assez de courage pendant sa vio et de fermeté pendant les débats pour qu’on lui épargne l’injure de penser quelle voulut échapper au chùtiment qui frappait alors tant et de si nobles têtes. La vie orageuse d'Olympe permet de croire qu’elle énonçait un fait vrai.
Vrai ou non, on n’en tint aucun compte, et, lorsqu’on lui dit qu’il fallait mourrir, elle marcha résolûment vers l’é-
chafaud. Ce fui à te niouieul suprtnie qu elle ju'ouoiiga ces paroles que nous avons déjà rapportées : a Fatal désir de la renommée
Elle mourut sans faiblesse et c’est là, en face de la mort, que nous aimons à honorer la mémoire d'Olympe de Gouges.
LA
- Jr -s^i -v, 7.-^- 1
Voici l’ombre îiii inhleau, la laclie au soleil. Hélas ! il faut bien qu’il ait sa place ici, ce triste nom. Elle mourut aussi sur récliafaïul, celle malheureuse femme qu’une étrange destinée avait portée si haut. Seule, elle eut peur devant la mort; seule, elle demanda gr;'æeTTwo?isiet(r îè
"Jour reaV, comme si elle eut du personnilier en'clle tous les
abaissements, tonies l es lionles du rég ime que la révolution venait de renverser pour lumours, de même qu’elle en
avait personnifié loules les corruj»tions.
Oui ! une seule femme, pai ini ces milliers de femmes que le fer de la guillotine moissonna, une seule femii?e ne sut pas mourir dignement, bravement, et cette femme, ce futla
maîtresse de I.oiiis XV ! Et voyez la bizarrerie des rapprochements ! Jeanne Vaubernier^ qm devait s’appeler plus tard la comtesse du Barry, était née à Vaucouleurs, à deux pas de la pauvre maison où était née une autre Jeanne, la plus pure, la plus idéale de nos gloires national^, Jeanne d’Arc.. \\
La mère de Marie-Jeanne Vaubernier n’avait jias précisément mérité des prix de vertu ; sa conduite était loin d’être irréprochable. Il fallut pourtant faire baptiser la petite fille qui venait de lui naître. Un riche financier passait à Vaucouleurs en ce moment. On lui demanda comme une bonne œuvre de tenir reniant sur les fonts baptismaux. Il accepta.
Plus tardj sa mère, en proie à une misère profonde, se souvint que sa fille Marie avait un protecteur naturel dans la personne de son parrain. On s’adi'essa à lui, on l’intéressa h sa filleule d’occasion, et, par scs soins, Marie-Jeanne fut placée dans un couvent où elle reçût quelque éducation.
Devenue jeune fille, elle entra chez une marchande de modes, où elle fit la connaissance d’une entremetteuse célèbre dans riiistoiro de cette triste époque. Un reste de pudeur décjda la jeune fille ù prendre un nom d’emprunt ])our courir les 'aventures galantes.
Elle fut bientôt connue, dans le acmi-mondc de ce temps là, sous le nom de Jenny Lançon, et s’éprit de passion pour un apprenti cuisinier... Cette inclination d’ailleurs ne dura
que fort peu de temps ; le cuisinier retourna à scs fourneaux
et fut remplacé par un jo^ne commis d«^marine, nommé Duval. Ce jeune homme, malgré sa fortune, h'était que fort peu généreux ; il trouva même une occasion de remplacer* sa maîtresse par une vieille dame de la cour, l’argent servant sans doute à déguiser les rides. Jeanne ne s’attrista pas; n’avait-elle pas seize ans, n’était-elle pas jolie? Un coiffeur lui plut et compensa la ladrerie de son prédécesseur par sa prodigalité. Il se ruina et s’enfuit pour échapper à ses créanciers.
A cette époque, Jeanne reprend son nom de Vaubernier, et entre, comme dame de compagnie, chez la veuve d’un fermier général. Malheureusement, celle dame avait' deux fils, et, au bout de peu de leinps, Jeanne fut honteusement renvovée.
Dégoûtée du monde, qui savait si peu reconnaître scs vertus, Jeanne se retira chez sa mère. On la retrouve sous le nom de M"*" I.ange, trônant dans une de ces maisons suspectes fréquentées par de na’ives dupes qui se laissaient extorquer leur argent par d’adroits filous.
Parmi les hommes qu’attiraient ces réunions, se trouvait un certain comte du Darr.y, vulgairement nommé le comte Jean. C’était un adroit fripon qui savait user de tout pour en tirer profit. Jeanne lui plut; il. devina une exploitation facile, lucrative, et la connaissance fut bientôt faite. L’étiquette n’était pas rigoureuse dans ces aimables réunions.
A partir de ce moment, nous n’essayerons pas de dire
"fès noms, el nous n'oserons pas donner des chifllres. Jeanne était une marchandise d’un placement facile, grâce à sa beauté.
Ici se place une anecdote fort curieuse que nous empruntons à ses Mémoires :
« Je traversais un jour les Tuileries, dit-elle, lorsque je m’aperçus que j’étais suivie. Celui qui me suivait était un jeune homme, et avait un extérieur fort agréable. Il marcha auprès de moi sans me parler jusqu’à la maison où j’allais, rue du l>ac. Quand j’eus fais ma visite, je sortis et je retrouvai ce jeune homme qui avait fait sentinelle à la porte. 11 m’accompagna encore, toujours marchant à côté de moi, toujours gardant un silence jirofond, jusqu’à mon logis en face de la rue des Moulins.
» J’étais vraiment tourmentée Je me mis à la fenêtre el je le vis qui se promenait dans la rue en regardant de temps en temps la porte de ma maison. Cette ténacité me donna de l’inquiétude, et je ne fus pas rassurée, le lende-
main à ma sortie, de voir encore apparaître mon garde d\i corps de la veille.
» Cependant je l’examiilai. Je persistai à lui reconnaître une tournure agréable. Sa taille était charmante, ses yeux noirs pleins de feu, sa bouche jolie, tout son air distingué. Seulement, il avait dans la .physionomie quelque chose de mystérieux, de sombre qui ne me plaisait pas. Il était vêtu avec une noble simplicité; il portait un habit de soie bleu céleste, bordé d’un léger galon d’or, des culottes pareilles, et un gilet paille, bordé en argent. Le chapeau, l'épée, les boucles, la chaussure, tout était de bon goût, plus élégant que riche.
» Je regardais mon inconnu et je me demandais pourquoi il me suivait ainsi, et s’il était épris de moi, d’où provenait ce silence. Je me mourais d’envie d’entrer en conversation avec lui. Je m’enfonçai dans les allées les plus solitaires des Tuileries, espérant qu’il m’aborderait plus volontiers. Mais point. Il me suit, il m’accompagne jusque chez moi, comme une ombre, et toujours fidèle à son silence.
» Il m’était impossible de vaincre plus longtemps ma curiosité. J’avais une femme de chambre , jeune Normande, non moins étourdie que moi, et, peu l’cn fallait, aussi jolie. Sa vivacité, sa gentillesse, son dévouement îi mon service me l’avaient rendue chère. Elle était au fait de foutes mes affaires et ne reculait jamais lorsqu’il s'agissait de m'obliger. Quand je fus rentrée chez moi , j’appelai
Henriette, et lui montrant mon inconnu, je lui témoignai mon désir extrême de savoir qui il était et pourquoi il nie suivait, cc Mon Dieu, mademoisefle, me dit Henriette, c’est bien facile ; il n’y a qu’à le lui demander, et si vous me le permettez, je vais aller tout de suite auprès de lui. — Va, Henriette, pars. » . .
» El moi, je regarde à travers les rideaux d’une fenêtre. Elle aborde le jeune homme , cause avec lui assez vivement, lui fait une profonde révérence, et le quitte presque en courant. J’allai au-devant d’Henriette jusqu’à l’antichambre. Quand elle rentra : « Eh bien ? lui dis-je, — Eh bien, madame, c’est un fou ou un homme très-dangereux. — A quoi juges-tu cela? — A ses paroles; il m’a dit qu’il ne vous suivait pas et qu’il ne songeait pas à vous. A quoi bon CCS mensonges? Ma foi! je me défie de ce jeune homme. »
» Me voilà faisant mille conjectures, toutes plus ridicules les unes que les autres.' Deux jours après néanmoins, le temps était superbe, quoique la matinée fût un peu fraîclie, je résolus de sortir. Nous touchions à l’hiver de 17G7. Je dirigeai encore ma course du côté des Tuileries. Je n’ai pas besoin de dire que mon ombre me suivait toujours. Je me promenai sous les arbres qui sont près de la terrasse du bord de l’eau , décidée à brusquer une explication, mais l’inconnu se tiqt à une distance respectueuse. ,1e m’acheminais vers les Champs -Élysées, lorsqu’un brouillard gris et froid tombe tout à coup, et devient en un
moment si épais, qu’on ne peut plus distinguer un objet à quatre pas. Cependant je continuai ma route, non sans un pou d’inquiétude, lorsque j'entends quelqu'un marcher derrière moi. Effrayée, je me retourne; je me trouve face h face avec l’inconnu, k Monsieur, m’écriai-je, que voulezvous? .Te ne vous, ai fait aucun mal; pourquoi me suivre?» .Te parlais, l’inconnu essayait de sourire; et il me prenait la main, et après l'avoir baisée avec respect : « Mademoiselle, me dit- il d’un ton de voix doux mais ferme, promettez-moi de m’accorder la première grüce raisonnable que je vous demanderai, quand vous serez reine de France ?... » A ces paroles, je vis bien que j’étais avec un fou. — « Oui, monsieur, lui répliquai-je aussitôt, je vous accorderai ce que vous me demanderez quand je serai reine de France. » Je n’avais pu m’empôcher de répondre ainsi avec un sourire de dédain. 11 s’en aperçut. «: Vous croyez peut-être que je suis fou, me dit-il; ayez de moi, je vous prie, une meilleure opinion. Adieu, mademoiselle. Il ny aura rien de plus extraordinaire ^ après votre élévation, que votre fin. »
» L’inconnu prononça ces derniers mots d’un air inspiré; il me salua, s’enfonça dans le brouillard et disparut. Depuis lors, il cessa de me persécuter
» De retour à la maison, la tête toute pleine de mon aventure, je ne pus m’empêcher de la raconter au comte Jean.
» — Ueine de France ! me dit-il, voilà qui est singulier.
Ce drôle a des pensées bizarres; mais enfin on a vu des choses plus étonnantes.
» — Savez-vous, comte Jean, que je commence à ne pas moins désespérer de votre cerveau que du sien ? Moi ! reine de France, allons, y songez-vous ?
» — Reine, non pas précisément; mais h peu près... . comme M'»« de Pompâclour, par exemple. Cela vous paraît-il impossible?
» — 11 V a bien loin du roi à moi.
» — Oui, la dislance qui était entre lui et la favorite régnante. Qui saitl un caprice peut tout faire; mais comment le provoquer? voilà le diable 1 Au demeurant, votre prophète pourra se vanter de m’avoir fait passer des nuits blanches.
» — Et pourquoi ?
» — Pour aviser aux moyens d’accomplir sa prophétie...
» Ainsi, mon ami, c’est une prédiction qui a inspiré au comte Jean ce projet... »
Quelques jours après, le comte Jean rencontra le valet de chambre du roi, le fangeux Lebel, qui lui fit part de son embarras. La Pompadour était morte, Louis XV était seul, et lui, Lebel, l’homme le plus habile de France, le pourvoyeur de Sa Majesté, était aux abois ; il ne découvrait rien.
— N’est-cc que cela ? j’ai votre affaire ; un vrai morceau de roi !
Hcndez-vous est pris. Jeanne, plus séduisante que jamais, est présentée au personnage, et ces trois honnêtes coquins font mutuellement leurs conditions.
Le lendemain, Jeanne, conduite devant le roi, dîne avec le duc de Richelieu, le marquis de Chauvelin et le duo de la ‘ Vauguyon, gouverneur des enfants de France. De la table elle passa dans la couche royale. La première partie de la honteuse prophétie était accomplie ; nous allons voir tout à l’heure dans quelles conditions s’accomplit la seconde.
Pour présenter Jeanne au roi, on avait imaginé de lui supposer un mari, et on avait choisi le nom de du Rarry. Louis XV, lorsqu’il apprit ce qu’était sa maîtresse, exigea qu’elle se mariât. Jean eut bien vite trouvé; il avait un frère qui accepta avec empressement le rôle lucratif d’époux de la favorite. Le mariage fut célébré secrètement le septembre 1768 à la paroisse Saint-Laurent. du Rarry avait alors vingt-deux ans.
Le comte Jean, cependant, ne perdait pas de vue son intérêt ; il sut conserver toujours la même influence sur l’époux de sa belle-sœur.
On ne s'élève pas à la cour, si fAcheuse que soit celte élévation, on n’y obtient pas la faveur du maître, si déplorable que soit l’origine de cette faveur, sans y soulever contre soi de nombreuses inimitiés. La du Barry eut bientôt des ennemis puissants.
Poussée par le comte Jean, dont l’avidité était sans bornes, la favorite avait vendu des charges ; en outre, tous les gens intelligents, et qui respectaient la majesté du trône, voyaient, avec indignation, les infamies qui se commettaient à la cour. A la tôte de ce parti, se trouvait le duc de Clioiseul, excité d’ailleurs par sa sœur, la comtesse de (irammont, qui, au dire des méchantes langues de l’époque, n’agissait ainsi que par jalousie. Une fois la lutte engagée, les épigrammes, les quatrains, les couplets vinrent frapper les deux camps, au plus grand amusement du public.
Les traditions politiques étaient oubliées; la marine, l’armée, tout était désorganisé. Pourquoi puiser inutilement, pour cos choses, dans le trésor royal? Il n’était déjà pas si riche. Ne valait- il pas mieux consacrer l’or dont on pouvait disposer, à payer les pamphlétaires, les valets et les courtisans?
La faillite était au bout, mais qu’importe ! Ainsi que le disait cyniquement Louis XV: « Tout cela durera toujours autant que moi. » Des deux côtés, on recherchait les aventures les plus scandaleuses pour se les jeter à la face. « La du Barry, disaient les Clioiseul, est une fille qui a eu pour amants.. .. (Suivait la liste). — C’est possible, répondaient les courti-
sans habiles; niais cela n’empôchepas la comtesse de Grammont de se glisser dans l’alcôve royale, et de violenter le / roi lorsqu’il est ivre.» Telles étaient les gracieusetés que la 1 noblesse de France passait sa vie à imaginer. Si elle avait pu ^ voir l’avenir si prochain qui l’attendait !
Voltaire lui-même, le grand Voltaire, écrivit le Roi Pétaud, satire dirigée contre le roi et la du Barry. Le duc d’ Aiguillon qui, s’il faut s'en rapporter aux mémoires deTépoque, n’agissait ainsi que par souvenir et reconnaissance, prit la défense de la courtisane, et écrivit à Voltaire une * lettre dont il faut citer quelques passages :
« Monsieur,
» La supériorité de votre génie vous met au nombre des puissances de l’Europe... Des gens en qui vous avez beaucoup trop de confiance répandent sous votre nom une pièce de vers qui a pour titre : La Cour du roi Pétaud.
» .Dans cette pièce, où est insulté un personnage qu’aucune offense ne peut atteindre, est aussi outragée de la manière la plus violente une femme charmante que vous adoreriez comme nous, si vous aviez le bonheur de la connaître Vos correspondants vous servent mal en vous
laissant ignorer que cette personne jouit ici d’un crédit immense, que nous sommes tous à ses pieds, qu’elle peut tout ce qu’elle veut, et que sa colère est fort à craindre. »
Et l’on s’étonne, après cela, que la Révolution ait éclaté!
Jl> L *
qu’il ait fallu un torrent pour emporter tant (rimniondioes !
Le spirituel patriarche répondit :
(( Monsieur le duc,
» Je suis un homme perdu, un homme mort. Si j’avais assez de force pour fuir, je ne sais où j’aurais le courage de me réfugier. Moi î grand Dieu ! Je suis soupçonné d’avoir attaqué ce que je respecte avec toute la France 1 Lorsqu’il ne me reste qu’un pauvre filet de voix tout au plus bon pour ,, psalmodier un De profondis, je l’emploierais à hurler contre la plus belle et la plus aimable des femmes ! Croyez-moi, monsieur le duc, ce n’est pas au moment où il va rendre l’ame, qu’un homme bien élevé outrage la divinité qu’il adore.
» Non, je ne suis pas l’auteur de la Cour du roi Pétaud, Les vers de cette rapsodie ne valent pas grand’chose, il est vrai; cependant ils ne sont pas de moi. Ils sont trop méchants et d’un trop mauvais ton. Toutes ces turpitudes que Ton répand sous mon nom, ces pamphlets sans esprit, me font perdre le mien, et maintenant je ne m’en trouve pas assez pour me défendre. C’est au vôtre, monsieur le duc, que je me confie. Ne refusez pas d’ôtre l’avocat d’un malheureux que l’on accuse injustement. Veuillez bien dire à cette jeune dame que l’on m'a déjà brouillé de la môme manière avec madame de Pompadour, pour laquelle je professais la plus haute estime ; dites-lui qu’aujourd’hui surtout l’amie de César est sacrée pour moi, et que je n’aspire qu’à
vivre et h mourir sons sa Iiannièrc Assurez-la qu'nn
jour, le plus grand mérite de mes vers sera d’avoir été récités par sa bouche, et suppliez-la,en attendant qu’elle me donne l’immortalité, de me permettre de me prosterner mourant à ses jolis pieds »
La question importante, eelle qui faisait le sujet de toutes les conversations, de tous les commentaires, était celle de \a présentation ; des paris étaient engagés à ce sujet, et les ennemis de la favorite cherchaient à éloigner de l’esprit de Louis XV cette idée qu’ils présentaient, avec quelque raison, comme une monstruosité. Le roi lloltail indécis. De leur côté, les amis de la du Barry, le duc de Richelieu, le duc de la Vauguyon, le duc de la Vrillicre et le chancelier de Maupeou agissaient sur le monarque en lui disant que, si la présentation n’avait pas lieu, tout le monde l’attribuerait à sa faiblesse.
Mais ce qu’il fallait se procurer avant tout, c’était une marraine d’une noblesse à l’abri de tout soupçon ; on finit f par la trouver; une somme de cent mille francs leva toutes ^ ses objections.
La cérémonie fut annoncée, le 21 avril 1770, par le roi lui-même.
« Le lendemain, selon les Nouvelles à /a mai/i, l'alfluence fut si grande qu’on la jugea plus nombreuse que celle occasionnée précédemment par le mariage de Mgr le duc de
Cliartros; au point que le monarque étonné do ce déluge de spectateurs demanda si le feu était au cliùteau. M'"* la comtesse du lîarry a été fort bien re(;ue de Mesdames, et même avec des grîices particulières. Le lendemain dimanche, elle a assisté à leur dîner. Tous les spectateurs ont admiré la noblesse de son maintien et l’aisance de scs attitudes. Ce rôle de femme do cour est ordinairement étrange les premiers jours qu’on le fait, et Mmo du Barry l’a rempli comme si elle y eût été habituée depuis longtemps. Depuis lors, M'"e la comtesse du Barry donne des soupers où elle invite tous les grands seigneurs de la cour et les ministres. Au bas de l’invitation, on assure qu’on lit ces mots ; « Sa Majesté m'honorera de sa présence, d
Nos lecteurs se souviennent du mystérieux jeune homme, trop respectueux peut-être, qui avait fait à la du Barry cette étrange prédiction qui commentait à se réaliser.
La maîtresse de Louis XV ne l’avait point oublié :
a A mon retour du premier voyage de Compiègne, ditclle, je me trouvai un dimanche à Versailles, à la messe dans la chapelle. Tout à coup, de.« travées où j’étais placée, j’aperçus un jeune homme adossé à la muraille derrière rautel. Il m’examinait avec une attention particulière. Je le regardai un instant, et vous vous figurez quelle fut ma surprise lorsque je reconnus en lui le personnage ((ui m’avait annoncé mon heureuse destinée. Une vive rou-
geur me couvrit le visage et il l'ut témoin du trouble qui m’agitait. Un doux sourire brilla un instant sur sa jolie figure et il passa sa main en cercle autour de sa tête, comme pour me dire: « N’ôtes-vous pas reine de France? » Ce geste m’élonna, je fis un léger mouvement de tête qui signifiait : « Vous avez raison. » Aussitôt un nuage passager SC répandit sur mes yeux, et dès qu'il fut dissipé j'affectai de porter mes regards ailleurs. J’étais le point de mire de tantde monde que je craignais d’éveiller une curiosité indiscrète par mon attention, et lorsque, ajirès un certain intervalle, je voulus de nouveau jeter les yeux sur ce jeune homme, il avait disparu.
» Je fus étonnée de ce départ subit et je me laissai aller à un vif désir de revoir mon sorcier. J’en parlai dans la même journée à Clion qui, m’ayant écoutée avec une attention extrême : « Voilà, me dit-elle, une circonstance bizarre dans l’histoire de votre vie. Pourquoi ne contez-vous pas ce fait à M. de Sartines? — Parce qu’il me semble qu’il est inutile de tourmenter une personne dont je n’ai point à me plaindre, en la mettant aux prises avec la police ; je craindrais d’être punie de cette façon d’agir. D’un autre côté, je donnerais beaucoup pour me retrouver avec ce devin. »
» La conversation finit là; mais ma belle-sœur, poussée par un mouvement de curiosité qu’elle aurait dû réprimer, écrivit à mon insu au lieutenant de police, en le priant de faire à ce sujet les recherches Jes plus actives. M. de Sartines, charmé d’avoir une occasion de donner à moi et aux
miens une preuve de son Inrbileté, mit tous ses limiers en campagne. Sur ces entrefaites, je reçus une lettre fermée de cinq cachets noirs, chargés d’une tête de mort. Je crus que c'était une communication de décès, et je trouvai la forme aussi lugubre que bizarre. Voici ce qu’elle contenait :
« Madame la comtesse, vous ignorez qu’on me poursuit en votre nom, et que la justice n’épargne rien pour connaître ma demeure et savoir qui je suis. Ma demeure ! que personne ne souhaite de m’y rencontrer ! car le jour où on y descendra, ce ne peut-être que pour ne plus en sortir. Qui je suis? on ne le saura qu’en recevant la mort... Je vous engage à ordonner au lieutenant, M. de Sartines, de faire cesser des recherches dans ce but; elles seraient inutiles et ne pourraient que compromettre votre bonheur. Je vous ai prédit votre heureuse fortune, je ne me suis pas trompé ; je vous ai annoncé des revers, je ne me trompe pas encore. Vous me reverrez deux fois, et, si par hasard je vous apparaissais une troisième, dites alors adieu aux vivants. »
» Ma frayeur, poursuit M^e du Barry, fut extrême en lisant cette lettre : j’appellai ma belle-sœur et je me plaignis à elle de ce qu’on avait fait malgré ma volonté ! Chon resta frappée d’une égale terreur; elle m’avoua ce qu’elle avait demandé h M. de Sartines; mais, en même temps, elle fui
la première à déclarer qu il fallait cesser des perquisitions qui, d'une façon ou d’autre, pouvaient devenir funestes.
» J’écrivis moi-même à ce magistrat ; je le remerciai de ses démarches, et je lui dis que ma belle-sœur et moi, ayant appris, de la bouche de notre inconnu, tout ce que nous désirions en savoir, de nouvelles recherches, en lui étant désagréables, me déplairaient egalement. M. de Sartines ne
s’obstina point, et depuis lors jusqu’à la mort du roi, je u'entendis plus parler de ce singulier personnage. »
Cependant la lutte entre les Choiseiil et la du Barry continuait, l’issue n’en était pas douteuse ; l.ouis XV, plus amoureux que jamais, ne pouvait tarder à disgracier un ministre qui se plaisait à attaquer sa favorite, et à blâmer ainsi le choix qu’il avait fait. Choiseul reçut, le 24 décembre 1770, ses lettres de congé.
Ah 1 folie! folie! ces insensés ne se doutaient pas qu’ils creusaient un abîme profond où tout allait s’engloutir.
Tantôt c’était M"’*' du Barry qui, en présence du roi et de son ministre, sortait de son lit, se faisait donner une pan-
toufle par le nonce du pape, et la seconde par le grand-aumônier, les deux prélats s’estimant trop heureux de ce vil et ridicule emploi. D’autres fois, c’était M. de Boisnes accordant la croix de Saint-Louis à un commissaire de marine, en reconnaissance d’une perruche dont il avait fait présent à la comtesse. C’était la maîtresse qui donnaifaudiencc aux ambassadeurs! Et pourtant la favorite s’ennuyait. ‘
. Elle fit bâtir pour se distraire le pavillon do Luciennes, qu’elle fit orner avec une ruineuse prodigalité.
Puis vint le tour de Zamore, moitié singe, moitié nègre; et tel fut bientôt l’attachement de cette folle femme pour cet affreux animal, qu’elle obtint en sa faveur de Louis XV la charge de gouverneur du château de Luciennes et qu’elle fit signer son brevet par le grand chancelier. La chronique ajoute môme qu’il fut plus ou moins le rival du roi ; ceci pourrait bien être une calomnie, mais ce' qui n’en est pas une, c’est que la famille du Barry coûta h la France environ trente-cinq millions, outre les sommes considérables perdues par la mauvaise administration des ministres incapables que la du Barry soutenait au pouvoir.
La santé du roi baissait visiblement. « Je vois bien qu’il faut que j’enraye, » disait-il à son chirurgien T^amartinièro. « Sire, vous feriez mieux de dételer tout à fait, » lui réj)ondit celui-ci. Cependant, comme Louis XV ne pouvait se décider h suivre ce conseil, et que la favorite, malgré tous ses charmes, commençait à plaire beaucoup moins au mo-
narque, on chercha h lui procurer quelques petites distractions, Le comte Jean, bien entendu, se chargea de les I trouver ; et comme il aimait beaucoup sa famille, il proposa sa belle-fille, mais elle ne fut pas agréée,
Sentant elle-môme son crédit chanceler, la du Barry résolut de jouer auprès du roi le rôle qu’avait joué M“* de Pompadour. Un voyage à Trianon fut décidé, et là on jeta une belle jeune fille de quatorze ans en pâture à la débauche royale. Cette enfant recelait dans son sein les germes d’une maladie qu’elle communiqua au roi : le dénoûnient approchait, la favorite dut se résigner, elle se retira à Rueil .
Le jour où Louis XV fut porté de Trianon à Versailles, la du Barry voulut suivre ce funèbre cortège. Arrivée à Versailles, ses yeux se portèrent sur la grille du jardin, et elle aperçut le jeune homme qui lui avait prédit sa fortune, mais qui lui avait prédit aussi la chute horrible qui l’attendait. Troublée par cette vue, qui la fit se souvenir de la prophétie, elle poussa un cri d’effroi et fit chercher partout le sorcier; mais les recherches furent vaines, il avait disparu.
La mort du roi suivit de près cet étrange incident. Elle arriva le 12 mai 1774, et Louis XVI s’empressa d’expédier une lettre de cachet à la favorite :
’ a Madame la comtesse du Barry, pour des raisons à moi ; connues, qui tiennent à la tranquillité de mon royaume, et à la nécessité de ne point permettre la divulgation du se •
cret (le rÉlatqui vous a été confié, je vous fais cette lettre
pour que vous ayez à vous rendre h Pont-aux-Dames sans
retard, seule, avec une femme pour vous servir, et sous la conduite du sieur Hamont, Tun de nos exempts. Cette mesure ne. doit pas vous être désagréable; elle aura un terme prochain. »
La favorite supporta sa disgrûce avec plus de résignation qu’on ne l’aurait supposé. Le rapport de l’abbesse de Pontaux-l)ames constate qu’elle n’eut aucun (‘cart, aucune faute à lui reprocher. Elle demeura là un an, puis partit pour Londres et se retira ensuite dans sa propriété de Luciennes^ qui lui fut rendue au moment où la révolution éclata.
Sa maison alors devint le rendez-vous de tous les amis de Louis XVI et de la reine. Les gardes du corps échappés au massacre du 6 octobre se traînèrent de Versailles à Luciennes, et la comtësse les fit soigner dans son château comme auraient fait leurs propres parents.
Son amant, le duc de Cossé-Brissac, fut tué à Versailles, et sa tête fut jetée aux pieds de la comtesse. Quelque temps apr(.‘selle repartit pour l’Angleterre; mais lorsqu'elle revint pour satisfaire ù la loi sur les émigrés, elle fut dénoncée par qui? par Zamorc, ce nègre qu'elle avait comblé de bienfaits.
Arrêtée le 22 septembre 1703, elle parut le 7 décembre suivant devant le tribunal; on ne lira pas sans intérêt son acte d’accusation équivalant à un arrêt de mort. « Antoine- Quentin Fouquier, accusateur public du tribunal révolutionnaire établi au palais, à Paris, par décret de la Convention nationale du 10 mars 1793, l’an II de la République, sans aucun recours au tribunal de cassation, en vertu du pouvoir à lui donné par l’art. 2 d’un autre décret do la Convention du O avril suivant, portant que l’accusateur public dudit tribunal est autorisé à faire arrêter, poursuivre et juger, sur la dénonciation des autorités constituées ou des citoyens,
» Expose que, par délibération du comité de sûreté générale et de surveillance de la. Convention nationale du 29 brumaire dernier, il a été arrêté que Jeanne Vaubernicr,
femme du Barry, serait traduite au tribunal révolutionnaire;
qu’en conséquence, la nommée Vaubernicr, femme du Barry, a été constituée prisonnière dans la maison d’arrêt de Sainte-Pélagie;
» Qu’cxamen fait desdiles i)ièces par l’accusateur public, il en résulte que les plaies profondes et mortelles qui avaient mis la France à deux doigts de sa perte avaient été faites à son corps politique l)ien des années avant la glorieuse et impérissable révolution, qui doit nous faire réjouir des maux cuisants qui l’ont préc-édée, puisqu’elle nous a délivrés pour jamais des monstres barbares, fanatiques qui nous tenaient enchaînés sur l'héritage de nos pères.
» Que, pour prendre une idée juste de l'immoralité de l’accusée du llarry, il faut jeter un coup d’œil rapide sur les dernières années pendant le cours desquelles le tyran français, Louis XV du nom, a scandalisé l’univers en (Tonnant la surintendance de ses honteuses débauches à cette célèbre cour- ( tisane; qu’en 17G9 ce Saj^danapalejnoderne se trouvant blasé * sur toutes les jouissances qu’il avait poussées à l’excès dans le l’arc-aux-Corfs, sérail infâme où le déshonneur d'une in^ finité de familles honnêtes fut consommé, s’abandonna lAchoment aux vils complaisants qui l’entouraient pour réveiller ses feux presque éteints.
» Qu’un de ces odieux complaisants ayant fait la connaissance d’un ci-devant comte du Barry, noyé de dettes, et le plus crapuleux libertin, eut l’occasion de voir chez lui la nommée Vaubernier, sa maîtresse, (fui n’était passée dans ses bras qu’après avoir fait un cours de prostitution.
» Que le ci-devaiit comte du Barry, îi qui tous les moyens étaient bons pour apaiser ses créanciers, jiroposa à ce corn-
plaisant de lui céder la Vaiibernier s il parvenait à la faire admettre au nombre des sultanes du crime couronné ; que celte créature éhontée lui fut présentée, et qu’en peu de temps elle parvint, par de rares talents, à i)rendrc l’empire le plus absolu sur le faible et débile despote.
» bientôt des neuves d’or roulèrent à ses pieds, les pierreries les plus précieuses lui furent données avec profusion, les artistes les [»lus célèbres furent occupés aux chefsd’œuvre les plus dispendieux; elle devint la préoccupation universelle des ci-devant grands ; les ministres, les généraux et les ci-dcTaut princes de l'Église furent nommés ou culbutés par cette nouvelle Aspasie, et tous venaient bassement brûler leur encens à ses genoux ; le faste le plus insolent, les dépravations et les débordements de tout genre furent aflichés par elle. Le scandale était à son comble; elle puisait à pleines mains dans les coffres de la nation pour enrichir sa famille et combler l'abîme de dettes du cidevant comte du Barry qui avait poussé l’infamie et 1e déshonneur jusqu’à devenir son époux.
» Son imbécile amant ne rougit pas lui-même d’insulter au peuple, en se plaçant à côté d'elle dans les chars les .plus brillants, et la promenant ainsi dans dilVérents lieux.
» Que pour ne pas etbiroucher la pudeur, l'accusateur public ne soulèvera pas le voile qui doit couvrir à jamais les vices effroyables de la cour jusqu’en l'année 1774, époque à laquelle celui à qui des esclaves avaient demné le nom de Bka-aimc disparut de dessus la terre, emportant, dans ses
veines, le poison inl'ecl du liberlinage, et couvert du méi)i“is
lies Français
» Que la du Barry ayant vu se dissiper l’essaim de ses adorateurs, et réduite à régner seulement sur son nombreux domestique, ne retranelia non-seulement rien de son faste,
mais forma le dessein d’être utde, tant aux émigrés qu’au petit nombre de ses amis qui étaient restés en France, et qui trouvaient cliez elle un asile assuré, notamment Laroche, ci-devant grand vicaire d’Agen, condamné à la peine
de mort par jugement du tribunal
» D’après l’exposé ci-dessus, raccusuLciu' public a dressé le présent acte d’accusation contre la nommée Vaubernier, femme du Barry... pour avoir méchamment et à dessein, savoir : Jeanne Vaubernier, femme du Barry, conspiré contre la Bépublique française et favorisé le succès des armes de ses ennemis, sur son territoire, en leur procurant des sommes exorbitantes dans les différents voyages qu’elle a faits en Angleterre, où elle a émigré elle-même, et dont elle n’est de retour que depuis le mois de mars dernier ; avoir entretenu des correspondances et des liaisons intimes avec les émigrés et autres ennemis de la liberté et de l’égalité ; avoir porté à Londres le deuil du tyran et y avoir vécu familièrement avec le parti ministériel et particulièrement avec Pitt, dont elle a rapporté et conservé précieusement l’effigie cmjireintc sur une médaille / d’argent ; avoir complété une collection d’ouvrages et es- 1 lampes anti-révolutionnaires; avoir fait entrer des lettres
do noblesse d’un émigré ainsi que les bustes tle la ci-devant
cour; et, enfin, avoir dilapidé les trésors de l’État par ses dépenses eflrénées
- » En conséquence, l’accusateur public requiertqu’il lui soit donné acte, par le tribunal assemblé, de l’accusation qu’il porte contre Jeanne Vaiibcrnier, romme du Barry...; qu’il soit dit et ordonné qu’à la diligence et par un huissier du tribunal, porteur de l’ordonnance à intervenir, ladite Vaiibernier, femme du Barry... sera retirée sous bonne eCsûre garde de la maison d’arrêt de Sainte-Pélagie, pour être
transférée dans la maison d’arrêt de la Conciergerie
» Fait au cabinet de l’accusateur public, le treizième jour de Frimaire, l’an II de la République française.
» Signé : A. Foüuimer-T. ))
Le président Dumas fit le résumé des débats :
« voyez, dit-il, cet^J^, célèbre par l’éclat de
ses débauches, associée au despote qui lui sacrifia les trésors et le sang de ses peuples... La conspiratrice qui est devant vous pouvait, au sein de l’opulence acquise par ses charmes, vivre heureuse dans une patrie où était enseveli.
avec son amant, le souvenir de sa protection ; mais la liberté du peuple fut un crime à ses yeux ; il fallut qu’elle fut esclave, qu’elle rampât encore sous des maîtres »
La comtesse du Barry fut condamnée à la peine de mort.
îi
En entendant i)rononcci‘ son arrêt elle jeta im cri de douleur et s’évanouit. Elle fut rappelée à la vio, et le lendemain 18 frimaire, à quatre heures ai)rès-midi, elle fut traînée à l’échafaud. Pendant toute la durée du trajet, sa pAleur futextrême... A moil à moi! criait-elle sans cesse, dans l’espérance qu’on la délivrerait. Arrivée sur l’échafaud, elle se renversa et se débattit avec une violence telle qu’il fallut employer la force pour l’attacher... Encore un moment, grâce’ monsieur le bourreau! encore... Elle n’eut pas le temps d’achever.
Nous transcrivons textuellement le procès-verbal d’execution de Mmo du Barry :
« l/an deuxième do la République française, le dix-huit frimaire, h la requête du citoyen accusateur public lu’ès le tribunal criminel extraordinaire et révolutionnaire, établi à Paris par la loi du 10 mars 1793, sans aucun recours au tribunal de cassation, lequel fait élection de domicile au greffe dudit tribunal, séant au palais;
• » Nous, huissier audiencier audit tribunal, demeurant à Paris, soussigné, nous sommes transporte en la maison dudit tribunal pour l’exécution du jugement rendu par le tribunal en datte du jour d'hier contre la nommée Jeanne Vaubernier, femme du Barry, qui a été condamné à la peine de mort pour les causes énoncées audit jugement, et de suite l’avons remise à l’exécuteur des jugements criminels et à la gendarmerie, qui l’ont co>idui( siir la place de la Révolution de
cette ville, où, sur un échafaud dressé sur la dite place, la date Vaiibernier, femme du Barry, a, en notre présence, subi la peine de mort à quatre heures trente minuttes de relevé^ et de tout ce que dessus avons fait et rédigé le présent procès-verbal, pour servir et valoir ce que de raison. Dont acte.
ï Signé, Deguaigné. »
Parmi tant de femmes qui portèrent leur tète sur l'échafaud, celle-là seule mourut lâchement, misérablement. La mort était digne de la vie !
C’est avec une douleur sincère que nous avons transcrit ces détails. Mais pouvions-nous les passer sous silence? La vérité ii’a-t-elle pas des droits?
Et maintenant quel était ce mystérieux personnage qui par trois fois était apparu à Jeanne Vaubernier et lui avait prédit les hontes de sa vie aussi bien que celles de sa mort? On ne l’a jamais su. Beaucoup d’hypothèses, mais de certitude, point. Suivant les uns c’était Cagliostro; suivant d’autres, du Barry, lorsqu’elle fut saisie par le bourreau, aurait reconnu en lui l’homme qui lui avait prophétisé sa doslimk).