‹ Les femmes devant l'échafaudChapitre 21 sur 26 · CÉCILE RENAUD · texte numérisé non relu

CÉCILE RENAUD

Le 23 mai 1704, en pleine terreur, une grande jeune fille, d’une beauté saisissante, tenant sous son bras un paquet de hardes, traversait les rues de Paris. Sa démarche était fière et assurée. Klle s’arrête devant la porte d’une maison fort humble d’apparence ; c’était la maison qu’habitait Robespierre, arrivé alors à l’apogée de son terrible pouvoir.

Elle demande à parler au dictateur populaire. Robespierre était absent. Elle insiste pour le voir.

— Comment te nommes-tu, citoyenne ? je lui dirai ton nom quand il rentrera.

C’était la servante de Robespierre qui parlait ainsi.

— Je me nomme Cécile Renaud, répondit la jeune fille,* et je veux [)arler à Robespierre.

— Je te répète, citoyenne, qu’il est absent.

Je ne le crois pas, reprend Cécile avec animation ; il est Ibnctionnairc public, n’est-ce pas ? il doit donc accueillir tous ceux qui se présentent pour lui parler. Ah l quand ; nous avions un roi, il n’en était pas ainsi. Chacun pouvait ; parler au roi et, pour en avoir un, je donnerais tout mon '.^sang!

La belle imprudente qui parlait ainsi était la fille d’un

industriel de Paris ; elle avait puisé dans sa famille des

sentiments royalistes que les événements avaient exaltés.

L’action héroïqiiement<îa»^ble de Charlotte Cordayl’avait

enthousiasmée, et elle rêvait la mort de Robespierre comme un but glorîefux.

Quelques personnes avaient entendu le dangereux propos tenu par Cécile et, comme un vœu pour le retour de la royauté était un crime capital, la malheureuse enfant fut immédiatement arrêtée et conduite en prison.

Elle subit un premier interrogatoire, où elle ne songea guère à se disculper, si ce n’est en ce qui concernait le projet de tuer Robespierre.

— Que voulais-tu réclamer à l’incorruptible Maximilien? lui demanda- t-on.

J’ai voulu voir comment était faite la figure du tyran.

— Pourquoi as-tu déclaré que tu désirais un roi?

— Parce que vous êtes cinq ccaîs tyrans, et que je préfère un roi tout seul. -

— Pourquoi portais-tu un paquet ?

— Parce que, m’attendant à aller en prison, j’étais bien aise d’avoir du linge pour changer.

Dans ce paquet on trouva deux couteaux.

— Avais-tu l’intention d’assassiner Robespierre ?

— J’ai l'habitude d’avoir toujours un couteau sur moi, dit-elle, et je n’avais le second que parce que je croyais avoir oublié je premier.

f Elle ajouta qu’elle avait agi sans consulter personne, / qu’elle désirait voir le rétablissement de la royauté à laide î des puissanees coalisées ; que, pour arriver à ce résultat, elle i .donnerait avec joie tout son sang.

Répondre ainsi, c’était se perdre, et Cécile le savait bien* On rattacha son affaire, par nous ne savons quels liens, à la conspiration du baron de' Balz, qui avait pour but le ré* tablissement de la royauté.

Parmi les femmes compromises dans celte conspiration, se trouvaient Bespremenil, Suzanne Chevalier ^ Lamarlinièrey Lucile Parmentiery Suzanne GrioiSy Bourgeoi^y FlosQiPartehœufy toutes aceusées d’avoir conspiré ou correspondu avec les émigrés.

Lamarlinière était, de plus, accusée d’avoir secondé Admirai dans son attentat. Admirai, on le sait, avait tiré deux coups de pistolet sur Collot d’Herbois.

Mme» Lucile Parmentier et Portebœuf s’étaient écriées en

apprenant rinsuccùs de la lenlaLive d'Adiniral, que c éUiit un grand malheur qu’il eût échoué.

M“»e Griois était accusée d’avoir entretenu une correspondance avec Pitt et Cobourg.

Quant aux autres accusées, le rapport d’Élie ïiacoste les désignait comme complices du baron de Batz.

Elles furent toutes condamnées à mort. Cécile Renaud entraîna dans sa chute son père, ses frères et une vieill e tante. L’échafaud, ce jour-là, avait plus de soixante vie Urnes à saisir. Les femmes que nous venons de nommei* firent preuve d’un courage et d’une fermeté admirables : aucune ne faillit devant la mort!

Quant à Cécile Renaud, le calme qu’elle avait montré au tribunal ne l’abandonna point devant l’échafaud. Ce fut le sourire sur les lèvres qu’elle monta les degrés de l’échelle : elle avait vingt ans !*

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Cette figure de Cécile’ Renaud est étrange. Quelques écrivains ont cru voir en elle une Charlotte Corday ; d’autres, s’appuyant sur le calme imperturbable qui ne l’abandonna pas un instant, ne voient en elle qu’une malheureuse fille à

l’intelligence grossière, que les discours de ses parents avaient fanatisée.

Quoi qu’il en soit, elle mourut admirablement. Mourir ainsi à vingt ans, ce n’est ni d’une ame commune, ni d’un cœur dépravé.

MADEMOISELLE DE COIONY

L’iieurc apprüclic ! Ce que voulait faire Cécile Renaud, les événements qui se déroulent le feront plus sûrement qu’elle. ]^ous voici au 9 thermidor, Robespierre tombe et meurt avec une fermeté qui force ses plus violents ennemis e.ix-mêmes à l’admirer dans ce moment suprôme.

Au milieu de cette crise violente, un chant divin retentit; André Chénier est enfermé dans la prison de Saint-Lazare. Quelques instants encore, et il sera sauvé ; mais

... Le bourreau, noir recruteur des ombres,

Escorlé d’infâmes soldats,

A rempli de son nom ces longs corridors sombres 1

Et André Chénier monte sur l’échafaud. Quelques instants

'Vivant que ses mains lussent liées, il avait frappé son front; a 11 y avait pourtant là quelque chose! » s’était-il écrié.

O ! privilège des poètes I Parmi les prisonniers détenus à Saint-Lazare, André Chénier avait remarqué une noble jeune fille, M"" de Coigny. 11 laissa tomber sur elle un regard, et M"” de Coigny, environnée d'une poétique auréole, devient immortelle.

Est-ce que la mémoire humaine oubliera jamais ces beaux vers que la jeune captive a inspirés :

« L'épi naiss.int mûrit de la faux rcspucic;

Sans crainte du pressoir, le pampre tout l’été Boit les doux présents de l’aurore;

Kt moi, comme lui belle, et jeune "comme lui. Quoique l’heure présente ait de trouble et d’ennui, Je ne veux pas mourir encore !

Qu’un stoïque, aux yeux secs, vole embrasser la mort, Moi, je pleure et j’espère ; au noir souffle du nord

/ Je plie et relève ma tète.

S’il est des jours amers il en est de si doux I é Hélas! quel miel jamais n’a laissé de dégoûts?

^ Quelle mer n’a point de tempête?

1,’illusioti fécondé habite dans mon sein.

D’une prison, sur moi, les murs pèsent en vain;

J’ai les ailes de l’espérance :

Échappée aux réseaux de l’oiseleur cruel ,

Plus vive, plus heurense, aux campagnes du ciel Philomèle chante et s’élance.

Est-ce à moi de mourir? Tranquille je m’endors, Et tranquille je veille, et ma veille aux remords Ni mon sommeil ne sont en proie.

Ma bienvenue au jour me rit dans tous les yeux, Sur des fronts abattus, mon aspect dans ces lieux Ranime presque de la joie.

Mon beau voyage encore est si loin de sa fin ! Je pars, et des ormeaux qui bordent le chemin j’ai passé les premiers à peine.

Au banquet de la vie à peine commencé.

Un instant seulement mes lèvres ont pressé La coupe en mes mains, encor pleine.

Je ne suis qu’au printemps, je veux voir la moisson ; Et comme te soleil, de saison en saison,

Je veux achever mon année.

Urillante sur ma tige et l’honneur du jardin,

Je n’ai vu luiie encor que les feux du matin.

Je veux achever ma journée^

O mort, tu peux attendre ; éloigne, éloigne-toi}

Va consoler les cœurff que la honte, Tcirroi,

Le pâle désespoir dévore.

Pour moi, Palès encore a des asiles verts,

Les amours des baisers, les muses des concerts;

Je ne veux pas mourir encore. »

Ainsi, triste et captif, ma lyre toutefois S’éveillait, écoutant ces plaintes, cette voix.

Ces vœux d’une jeune captive;

Et secouant le joug de mes jours languissants,

Aux douces lois des vers je pliais les accents De sa bouche aimable et naïve.

Ces chants, de ma prison témoins harmonieux, Feront à quelque amant des loisirs studieux, Chercher quelle fut celte belle.

La grâce décorait son front et ses discours,

Et comme elle, craindront de voir finir leurs jours, Ceux qui les passeront près d’elle.

M"* de Coigny devait être exécutée le 10 thermidor. La révolution du 9, qui ouvrit les prisons, la rendit à sa famille. Elle écrivit plus tard des romans qui ne sont point sans mérite. Elle lit un très-beau mariage et porta un grand nom ; mais ce nom, ces mémoires, tout ce qui fut elle sera oublié depuis longtemps, quand les Ames tendres répéteront encore les beaux vers que le poêle lui a consacrés.

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