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CI le bon bourgeois, s’il était laissé livré à lui-même; mais tout cet enthousiasme n’est qu’une lueur, qu’un cri de la conscience', que la faiblesse vient bien vile éloufier ; on aurait pu espérer d'abord que le temps ramènerait les esprits, ^je ne rencontre que de bonnes intentions, mais pas un
/ courage pour aller plus ioin que l’intention et les projets. ^ Je ne me fais donc aucune illusion, ma chère Lamballe, et j’attends tout de Dieu.
» Croyez à ma tendre amitié, et, si vous voulez me donner une preuve de la vôtre, mon cher cœur, soignez votre santé et ne revenez pas que vous ne soyez parfaitement rétablie.
» Adieu, je vous embrasse.
» Marie-Antolnettk. »
« Jamais, madame, vous ne trouverez une amie plus vraie et plus tendre que
» Élisabeth-Marie. »
L'horizon s’assombrissait de plus en plus. La reine, effrayée de l’agitation des esprits, rappelle auprès d’elle cette amie qui lui manque et dont elle a besoin :
a Ma chère Lamballe, vous ne sauriez vous faire une idée de l’état d’esprit où je me trouve depuis votre départ.
La première base de la vie est la tranquillité; il m'est bien pénible de la chercher en vain.
» Depuis quelques jours que la Constitution remue le peuple, on ne sait à qui entendre autour de nous ; il se passe des choses pénibles. Nous avons cependant fait quelque bien. Ah ! si le bon peuple le savait ! Revenez, mon cher cœur, j'ai besoin de votre amitié. Elisabeth entre et demande à ajouter un mot. Adieu, adieu, je vous embrasse de toute mon ûme. ‘ .
» MAR1E‘ANT0INETTE. »
cc P.-S. La reine veut bien me permettre de vous dire combien je vous aime; elle ne vous attend pas avec plus d'affection que moi.
» Élisabeth-Marie. »
Puis elle écrivait à deLamballe, en septembre 1791 :
cc Ne revenez pas dans l’état- où sont les affaires, vous auriez trop à pleurer sur nous. Que vous êtes bonne et une . vraie amie, je le sens bien, je vous assure, et je vous défends de toute mon amitié de retourner ici.
» Attendez l'effet de l'acceptation de la Constitution. Adieu, ma chère Lamballe, croyez que ma tendre amitié pour vous ne cessera qu'avec ma vie. »
Madame de Lamballe insiste pour rentrer en France, et rejoindre sa souveraine.
« Non, je vous le répète, ma chère Lamballe, ne revenez pas en ce moment, mon amitié pour vous est trop alarmée; les affaires ne paraissent pas prendre une meilleure tournure, malgré l'acceptation de la Constitution sur laquelle Je comptais. Restez auprès de M. de Penthièvre qui a tant besoin de vos soins ; si ce n’était pour lui, il me serait impossible de faire un pareil sacrifice, car je sens chaque jour augmenter mon amitié pour vous avec mes malheurs. Dieu veuille que le lemjjs ramène les esprits, mais les méchants répandent tant de calomnies atroces, que je compte plus sur mon courage que sur les événements. Adieu donc, ma chère Lamballe, sachez bien que de près comme de loin je vous aime et que je suis sûre de votre amitié.
» Marie-Antoinette. »
Nous avons transcrit textuellement, en corrigeant seulement leur orthographe très-imparfaite, ces lettres écrites à la malheureuse princesse qui, quelques jours plus tard, jiaicra de sa vie l’affection qu'elle porte à la reine et à son amie,
Au milieu de ces luttes incessantes, de ces escarmouches entre le roi et la nation, la reine tient la première place ;
— so —
c'esl elle qui conseille son faible epoux, le pousse en avant, et qui, après lui avoir fait reprendre son serment, le porte, pour ainsi dire, dans les bras de l'étranger.
Ne trouvant nulle part en France un appui, abandonnée de tous, la reine devait songer à s’appuyer sur les princes et les rois, ses parents.
Il n’entre point dans notre plan de raconter ce duel gigantesque entre la royauté et la révolution. C'est Marie- Antoinette que nous suivons pas à pas. Elle est enfermée au Temple, Louis .\VI va porter sa tète sur l’échafaud.
Plus encore que le roi, la reine était détestée ; elle était Y Autrichienne. On trouva contre elle des pièces accablantes.
Il est bien évident qu’elle ne pouvait nier d’avoir correspondu avec l’étranger, c’est-à-dire d’avoir cherché son salut là où elle espérait le trouver, d’avoir obéi en un mot au plus puissant, au plus irrésistible de nos instincts, celui de la conservation. Marie- Antoinette, arebiduebesse d’Auriche et reine de France, ne pouvait certainement avoir les idées de M"‘® Rolland ni les enthousiasmes de Charlotte Corday. Marie-Antoinette fut ce qu’elle devait être.
« l’ouvons-nous risquer de refuser la Constitution ? disait-elle le 10 août 1791, en écrivant à Mercy-Argenteaux; je ne parle pas des dangers personnels. »
Et plus loin : « Il est impossible, vu la position ici, que le
roi refuse sou acceptation ; croyez que la chose doit être vraie, puisque je le dis.Vous connaissez assez mon caractère pour croire qu'il me porterait plutôt à une chose noble et pleine de courage... Le roi ne peut donc pas risquer de refuser la Constitution ; pour cela, je crois qu’il est nécessaire, quand on aura présenté l'acte au roi, qu’il le garde d’abord quelques jours, car il n’est censé le co^aître que q uand on ^ le lui aura présenté légalement, et qu’alors il fasse appeler les commissaires pour leur faire, non pas des observations ni des demandes de changement qu’il n’obtiendrait peut-être pas et qui prouveraient qu'il approuve le fond de la chose, mais qu’il déclare que ses opinions ne sont point changées; qu’il montrait, dans sa déclaration du 20 juin, l’impossibilité où il était de gouverner avec le nouvel ordre de choses, qii’il pense encore de même, mais que, pour la tranquillité de son pays, il se sacrifie, et que pourvu que son peuple et la nation trouvent le bonheur dans son acceptation, il n’hésite pas k la donner, et la vue de ce bonheur lui fera bientôt oublier toutes les peines cruelles et amères qu’on a fait éprouver à lui et aux siens.
« Mais, si l’on prend ce parti, il faut y tenir, éviter surtout tout ce qui pourrait donner de la méfiance, e t ma rcher en quelque sorte toujours la loi à la main ; je vous promets que c’est la meilleure manière de les en dégoûter tout de suite.
Le malheur c’est qu’il faudrait, pour cela, un ministre adroiC"*^ et sûr et qui, en même temps, eût le courage de se laisser abîmer par la cour et les aristocrates pour les mieux servir
après, car il esl certain qu’ils ne redeviendront jamais ce qu'ils ont été surtout par eux-mêmes.
» En tout état de cause, les puissances étrangères peuvent seules nous sauver; l’armée est perdue, l’argent n’existe plus ; aucun lien, aucun frein ne peut retenir la populace armée de toute part; les chefs mêmes de la révolution, quand ils veulent parler d’ordre, ne sont plus écoutés. Voilà l’état déplorable où nous nous trouvons ; ajoutez à cela que nous n’avons pas un ami, que tout le monde nous trahit, les uns par haine, les autres par faiblesse ou ambition, enfin je suis réduite à craindre le jour où on aura l’air de nous donner une sorte de liberté ; au moins dans l’état de nullité où nous sommes, nous n’avons rien à nous reprocher.
» Vous voyez mon âme tout entière dans cette lettre ; je peux me tromper, mais c’est le seul moyen que je vois ^ encore pour aller. J’ai écouté, autant que je l’ai pu, des gens des deux côtés, et c’est de tous leurs avis que je me suis formé le mien ; je ne sais pas s’il sera suivi. Vous connaissez la personne (le roi) à laquelle j’ai aflhire ; au moment où on la croit persuadée, un mot, un raisonnement la faitehanger sans qu’elle s’en doute; c’est aussi pour cela que mille choses ne sont point à entreprendre.
» Enfin, quoi qu'il arrive, conservez-moi votre amitié et votre attachement, j’en ai bien besoin, et croyez que, quel que soit le malheur qui me poursuit, je peux céder aux circonstances, mais que jamais je ne consentirai à rien d’indigne de moi ; c’est dans le malheur qu’on sent davantage
ce qu’on est. Mon san^^ coule dans les veines de mon lils, et j’espère qu’un jour il se montrera digne petit-fils de Marie-Thérèse. Adieu. y>
Dans son Mémoire du 3 septembre l79i , la reine écrit :
« Il dépend de Vempereur de mettre un Urme aux trou»
blés de la révolution française; la force armée a tout détruit^' il n’y a que la force qui puisse tout réparer. Le roi a tout fait pour éviter la guerre civile, et il est encore bien persuadé que la guerre civile ne peut rien réparer et doit achever de tout détruire...
» Comment peut-on connaître ce qui peut convenir à l’état d’une nation dont la plus faible partie comaiande dans le délire et que la peur a subjuguée tout entière? On n*a pas conservé le sentiment des choses accoutumées et ournalières qui semblaient former, non pas seulement a constitution de l’État, mais celle de chaque profession, de chaque famille.
» On a tout arraché, tout détruit, sans exciter dans le grand nombre la surprise et l’indignation. 11 n’y a point d’opinion publique réelle dans une nation qui n’a pas un sentiment. Que sont devenues toutes les habitudes?... Quel est le droit habituel qui n’ait pas été proscrit ou l’obligation habituelle qui n’ait été rompue ?
» On s’est servi des insurrections et des émeutes popu-
laires i)Our détruire toutes les formes établies, on ne pouvait pas s’en servir pour donner à la France des habitudes.
Il faut la laisser respirer un moment de tant de troubles et d’agitations, il faut lui laisser reprendre ses habitudes et ses mœurs avant de juger ce que les circonstances peuvent exiger ou souffrir. »
Le 4 octobre 1791, la reine écrivait à son frère:
« Je n'ai de consolation qu'à vous écrire, mon cher frère ; je suis entourée de tant d’atrocités que j’ai besoin de toute votre amitié pour reposer mon esprit. J’ai pu, par un bonheur inoiü, voir la personne de confiance du comte de M... Maisje n’y suis parvenue qu’une fois sûrement; elle m’a exposé des pensées du comte qui se rencontrent avec beaucoup de ce que je vous ai déjà dit ces jours derniers.
» Depuis l’acceptation de la Constitution, le peuple semble nous avoir rendu sa conüance, mais cct événement n a pas étouffé les mauvais desseins dans le cœur des mâchants; il serait impossible qu’on ne revînt pas à nous si 1 on connaissait notre véritable manière de penser, mais malgré cette sécurité du moment, je suis loin de me livrer à une confiance aveugle: je pense qu’au fond le bon bourgeois et le bon peuple ont toujours été bien pour nous, mais il n’y a entre eux nul accord, et il n’en faut pas attendre.
» Le peuple, la multitude sent par instinct et par intérêt • le besoin de s’attacher à un chef unique, mais ils n ont pas j.
la force de se débarrasser de tous les tyrans de populace qui les oppriment; n’ayant point d’unité et ayant à lutter contre des scélérats bien d’accord qui se donnent d’heure en heure le mot d’ordre dans les clubs. Et puis on les travaille sans cesse, on leur glisse avec perfidie des soupçons contre la bonne foi du roi, et l’on viendra ainsi à bout de soulever de nouveaux orages. Si cela arrive, comme je le crains, car, encore une fois, je ne me laisse pas prendre à cette ivresse du moment, les malheurs seront encore plus grands, car il sera alors plus difficile de reconquérir la confiance perdue, et le peuple qui se croirait trompé tournerait contre nous.
» C’est un motif de plus de redoubler de soins pour profiter du moment s’il est possible ; il le faut, puisque l’autorité royale échappe et que la confiance publique est le seul frein à opposer aux envahissements du corps législatif. Mais comment profiter de la confiance du moment? Là est la difficulté; je pense qu’un premier point essentiel est de régler la conduite des émigrants; je puis répondre des frères du roi, mais non de M. de Condé.
» Les émigrants rentrant en armes en France, tout est perdu, et il serait impossible de persuader que nous ne sommes pas de eonnivence avec eux. L’existence d’une armée d’émigrants sur la frontière suffit même pour entretenir le feu et fournir aliment aux accusations contre nous. Il me semble qu’un congrès faciliterait le moyen de les contenir.
» Adieu, mou cher frère, nous vous aimons, et ma fille m’a chargée particulièrement d’embrassèr son bon oncle.
» Marie-Antoinette. »
La mort de Louis XVI devint le signal des persécutions personnelles contre la reine. Des visites incessantes la torturaient dans sa prison. Son fils fut séparé d’elle. Quelles souffrances dut éprouver cette mère, eette femme élégante habituée h être servie avec empressement, à voir ses ordres exécutés dès qu’ils étaient donnés, lorsqu’elle se trouva seule, enfermée dans une prison, sans un ami, entourée de gardiens grossiers !
Cette horrible existence dura six mois. Ce supplice fut plus cruel que celui de la guillotine. Fouquier-Tinville sembla prendre enfin la malheureuse femme en pitié, il adressa la requête suivante à la Convention :
« Paris, le 23 août I70a.
» Citoyen Président,
» Malgré les longueurs qu’entraîne l’affaire de Custine, le tribunal se trouve inculpé dans les journaux et dans les lieux publics, sur ce qu’il ne s’est pas encore occupé de la ci-devant reine, de Brissot, de Vergniaudj etc. Il ne m’est
parvenu aucune pièce de cette affaire, et je réitère qu'il n’est pas en mon pouvoir de donner suite à celte afl^ire tant que je n’aurai pas reçu les pièces.
» Signé : Fouquier-Tinville. »
Amar déclara que l’affaire ne traînerait plus en longueur. Le comité de sûreté générale envoya à la Conciergerie plusieurs de ses membres pour faire subir à Marie*Antoinette un premier interrogatoire, qui ne produisit aucun résultat.
Cependant les clubs se plaignaient de la lenteur des débats. Fouquier-Tinville écrivit pour la seconde fois à l’assemblée et reçut cette réponse :
a Au désir de votre lettre du jour d’hier, nous vous prévenons, Citoyen, que le Comité de salut public vient d’autoriser notre collègue, garde des archives nationales, à vous communiquer toutes les pièces relatives au procès de ' Capet, et celles devant servir à l’instruction de celui de sa veuve qui peuvent être dans le dépôt.
» S’il s’élevait quelque nouvel obstacle pour la suite de cette affaire, vous voudriez bien nous en rendre compte, afin que nous puissions prendre toutes les mesures capables de seconder votre zèle.
» Salut et fraternité.
» Billaud de Varennes, Collot-d’Herbois, Hérault, Robespierre. »
Le procès commença.
Dans une brochure publiée enl816,M.Chauveau-Lagardc, défenseur de la reine, racontait ainsi les incidents de ce procès ;
' « Je me trouvais à la campagne le 14 octobre 1703,
; lorsqu’on vint m’avertir que j’étais nommé, avec M. Tronj çon-Ducoudrai, pour défendre la reine au tribunal révolutionnaire, et que les débats devaient commencer dès le lendemain, à huit heures du matin.
» Quelques personnes ont vanté le prétendu courage qu’il nous fallut alors pour accepter cette tAche, à la fois honorable et pénible; elles se sont trompées, il n’y a point de vrai courage sans réflexion ; nous ne songeAmes pas même aux dangers que nous allions courir.
> Je partis à l’instant pour la prison, plein du sentiment d’un devoir si sacré, mêlé de la plus profonde amertume.
» La prison de la Conciergerie est, comme on le sait, la prison des accusés qui sont sur le point de passer en Jugement, ou qui doivent, après leur condamnation, aller à la mort.
» Après avoir passé deux guichets, on trouve un corridor obscur, à l’entrée duquel on ne peut se conduire qu’à la lueur d’une lampe qui y reste constamment allumée. A droite sont des cachots, à gauche est une chambre où la lumière pénètre par deux petites croisées garnies de bar-
^ * reaux de fer ef donnant au niveau de la petite cour des
femmes,
» Celle chambre, où fut enfermée la reine, était alors
divisée en deux parties par un paravent. A gauche, en entrant, était un gendar e vec ses armes ; à droite étaient,
dans la partie occupée par la reine, un lit, une table, deux
chaises. Sa Majesté était vêtue de blanc avec la plus extrême simplicité.
» H n’est personne qui, se transportant en idée dans un tel lieu et se mettant à ma place , ne sente ce que je dus éprouver en y voyant l’épouse d’un des plus dignes héritiers de saint Louis, l’auguste fille des empereurs de l’Al- Jemagne, une reine qui, par ses grâces et sa beauté, avait fait les délices delà plus brillante cour de l’Europe, et qui fut l’idole delà nation française.
» En abordant la reine avec un saint respect, mes genoux tremblaient sous moi, j’avais les yeux humides de pleurs ; je ne pus cacher le trouble dont mon âme était agitée, et mon embarras fut tel que je ne l'eusse éprouvé jamais â ce point, si j’avais eu l’honneur d’être présenté à la reine, et de la voir, au milieu de sa cour , assise sur un trône, en- ^ vironnée de tout l’éclat de la royauté.
» Elle me reçut avec une majesté si pleine de douceur, qu’elle ne tarda pas à me rassurer, par la confiance dont je m’aperçus bientôt qu’elle m’honorait, à mesure que je lui parlais et quelle m’observait.
» Je lus avec elle son acte d’accusation, qui fut connu
dans le temps de toute l’Europe, et dont je ne rappellerai
■pas ici les horribles détails.
‘ » K la lecture de cette œuvre de l’enfer, moi seul fus anéanti. La reine, sans s’émouvoir, me fit ses observations.. Elle s’aperçut, et je le remarquai aussi, que le gendarme pouvait entendre une partie de ce qu’elle disait. Mais en témoignant n’en avoir aucune inquiétude, elle continua de s’ex)>liquer avec la même sécurité. Je pris mes
premières notes pour sa défense. Je montai au grelfe pour y examiner ce qu’on appelait les pièces du procès. J’en trouvai un amas si confus et si volumineux, qu’il nous eût fallu des semaines entières pour les examiner.
» Je redescendis à la prison pour en faire part à la reine, et je crois encore être présenté l’entretien que j’eus, à cette occasion, l’honneur d’avoir avec Sa Majesté.
» Sur l’observation que je lui fis, qu’il nous serait impossible de connaître ces pièces en si peu de temps, et qu’il était indispensable d’avoir un délai pour les examiner :
« A qui, me dit la reine, faut-il s’adresser pour cela? »
» Je craignais de m’expliquer, et comme je prononçai à voix basse le nom de la Convention nationale : « Non, répondit la reine, en détournant la tête, non, jamais! »
» J’insistai, en représentant à la reine qu’étant chargés de la défendre, notre devoir était de ne rien négliger pour, confondre la calomnie ; que nous étions déterminés éle remplir du mieux qu’il nous serait possible ; que sans l’examen des prétendus papiers du procès, notre volonté serait, ^u
moins en partie^ impuissante ; que, d'ailleurs, je ne proposais pas à Sa Majesté de former en son nom une demande à cette Assemblée, mæs de lui adresser, au nom de ses défenseur^une plainte contre une précipitation qui était, aux termes de la loi, un véritable déni de justice.
» En parlant ainsi, je vis la reine ébranlée, mais elle ne pouvait se résoudre à une démarche qui lui répugnait. Je continuai, en la suppliant de m’excuser si je revenais sur un sujet que je sentais bien lui être pénible. J’ajoutai que nous avions à défendre, dans la personne de Sa Majesté, non pas seulement la reine de France, mais encore la veuve de Louis XVI, la mère des enfants de ce roi et la belle-sœur de nos princes, qui se trouvaient, comme on le sait, nommément désignés avec elle dans l’accusation.
» Cette dernière idée réussit, et à ces mots de sœufj d’épouse et de mère, la nature l’emporta sur la souveraineté : la reine, sans proférer une seule parole, mais laissant échapper un soupir, elle prit la plume, et écrivit à l’Assemblée, en notre nom, deux mots pleins de noblesse et de dignité, par lesquels, en effet elle se plaignait de ce qu’on ne nous avait pas laissé le temps d'examiner les pièces du procès, et réclamait pour nous le délai nécessaire.
» La réclamation de la reine fut remise h Fouquier-Tinville. 11 promit de la communiquer h l’Assemblée, mais il n’en fit aucun usage, ou du moins, il en fit un usage fnu-
>ile, car le iendeniain (lr> octobre) les débats commencérent à huit heures du matin. »
Voici les termes du billet que la i*eine écrivit k l’Assemblée, sur les instances de son défenseur :
« Citoyen président,
» Les citoyens Tronçon et Chauveau, que le tribunal m’a donnés pour défenseurs, m’observentqu’ils n’ont été instruits qu aujourd’hui de leur mission ; je dois être jugée ^lain, et il leur est impossible de s’instruire dans un aussi court délai des pièces du procès et môme d’en prendre lecture.
Je dois à mes enfants de n’omettre aucun moven nécessaire
pour l’entière justification de leur mère. Mes défenseurs demandent trois jours de délai, j’espère que la Convention les leur accordera.
» Marie-Antoinette. »
' Ce délai, comme nous l’avons vu, ne fut pas accordé, j
Traduite devant le tribunal, la reine répondit sans trouble / et sans colère aux questions qui lui furent posées.
Le savetier Simon fut introduit comme témoin ; il déclara que la reine était en relations de bienveillance avec plusieurs municipaux du Temple, il ajouta à leurs noms ceux de Péthion et de La Fayette ! Pour donner plus de poids k sa déposition, ce misérable déclara *que ces renseignements lui venaient du jeu7ie prisonnier son élève.
Une seule fois la reine se iléparlii de son calme, ce fut
lorsque Ilcberl, substitut du procureur de la commune, prononça ces paroles : « Vous avez corrompu votre propre fils. Vous et votre sœur Élisabeth l'avez forme au vice et à la débauche ; il en a signé la déclaration. — A/», s'écria-t-elle, j'en appelle à toutes les mères ici présentes, un pareil crime est-il dans la nature ! »
L’interrogatoire terminé, les avocats rurent invités ii prendre la parole.
« Je ne suis, dans celle affaire, embarrassé que d'une seule chose, dit Chauveau-Lagarde, ce n’est pas de trouver des réponses, c’est de trouver des objections. »
Les questions soumises au jury étaient celles-ci :
1» Est-il constant qu’il ait existé des manœuvres et intelligences avec les puissances étrangères et autres ennemis extérieurs de la République ; lesdites manœuvres et intelligences tendant à leur fournir des secours en argent et à leur donner l’entrée du territoire français et à y faciliter le progrès de leurs armes?
’ 2 ° Marie-Antoinette esUelle convaincue d'avoir coopéré aux manœuvres et d’avoir entretenu des intelligences avec l’étranger ?
Les débats avaient commencé par la lecture de l’acte d’a ccusation de Fouquier-TinvillCs II n’est point inutile de transcrire ici ce -document peu connu :
« Antoine-Quentin Fouquier, accusateur public près le tribunal criminel révolutionnaire, établi à Paris par le décret delà Convention nationale du 10 mars 1793,. l’an deuxième de la République, sans aucun recours au tribunal de cassation, en vertu du pouvoir à lui donné par l’article 11 d’un autre décret de la Convention, du S avril suivant, portant que l’accusateur public dudit tribunal est autorisé à faire arrêter, poursuivre et juger, sur la dénonciation des autorités constituées ou des citoyens, expose que :
» Suivant un décret de la Convention du l*"^ août dernier, Marie-Antoinette, veuve de Louis Capet, a été traduite au tribunal révolutionnaire comme prévenue d’avoir conspiré contre la France;
» Que, par autre décret de la Convention, du 3 octobre, il a été décrété que le tribunal révolutionnaire s’occuperait sans délai et sans interruption du jugement;
» Que l’accusateur public a reçu, les pièces concernant la veuve Gapet les 19 et 20 du premier mois de la seconde année, vulgairement dits 11 et 12 octobre courant mois;
» Qu’il A été aussitôt procédé, par l’un des juges du tribunal, à l’interrogatoire de la veuve Capet;
> Qu’examen fait de toutes les pièces transmises par l’accusateur public, il en résulte qu’à l’instar des Messaline, Brunehauld, Frédégonde et Médicis, que l’on qualifiait autrefois de reines de France, et dont les noms à jamais odieux ne s'effaceront pas des fastes de l’histoire, Marie-Antoinette, veuve de Louis Capet, a été, depuis son séjour en France, le fléau et la sangsue des Français ;
» Qu’avant même l’heureuse révolution qui a rendu au peuple français sa souveraineté, elle avait des rapports po- j litiques avec l’homme qualifié de roi de Bohême et de Hongrie;
» Que ces rapports étaient contraires aux intérêts de la France ;
» Que, pour satisfaire à des plaisirs désordonnés, et payer les agents de ses intrigues criminelles, il est notoire quelle a fait passer, à différentes époques , à l’empereur, des millions (fruits des sueurs du peuple) qui lui ont servi et lui servent encore à soutenir la guerre contre la République, et que c’est par ces dilapidations excessives qu’elle est parvenue à épuiser le trésor national ;
» Que, depuis la révolution, la veuvo Capet n’a cessé un seul instant, d’entretenir des intelligences et des correspond
(Innces criminelles et nuisibles à la France, avec les puissances étrangères et dans rintérieur de la République, par des agents à elle affidés, qu’elle soudoyait et faisait sou-
doyer parie ci-devant trésorier de la liste civile ;
» Qu’à differentes époques', elle a usé de toutes les manœuvres qu’elle croyait propres à scs vues perfides, pour • opérer une contre-révolution ;
» D’abord, ayant, sous prétexte d’une réunion nécessaire entre les ci-devant gardes du corps et les officiers et soldats du régiment de Flandre, ménagé un repas entre ces deux corps, le l®*" octobre 1789, lequel est dégénéré en une véritable orgie ainsi qu’elle le désirait, et pendant le cours de laquelle les agents de la veuve Capet, secondant parfaitement ses projets contre-révolutionnaires, ont amené la plupart des convives à chanter, dans l’épanchement de l’ivresse, des chansons exprimant le plus entier dévouement pour le trône, et l’aversion la plus caractérisée pour le peuple, et de les avoir insensiblement amenés à arborer la cocarde blanche, et à fouler aux pieds la cocarde nationale, et d’avoir, par sa présence, autorisé tous ces excès contre-révolutionnaires, surtout en encourageant les femmes qui l’accompagnaient à distribuer les cocardes blanches aux convives ;
» D’avoir, le 4 du mois d’octobre, témoigné la joie la plus immodérée de ce qui s’était passé à cette orgie.
» En second lieu, d'avoir, conjointement avec I.oiiis Ca • pet, fait imprimer et distribuer avec profusion • dans toute
l'étendue de la République, des ouvrages contre-révolutionnaires, de ceux môme adressés aux conspirateurs d’oulre-Rhin, ou publiés en leur nom, tels que ; Les Pétitions aux émigranSj Les Émigrans au peuple^ Les plus courtes /blies sont les meilleures^ Le Journal à deux liards, Uordre^ la marche et l'entrée des émigrans^ etc., etc.
» D'avoir même poussé la perfidie et la dissimulation au point d'avoir fait imprimer et distribuer, avec la môme profusion, des ouvrages dans lesquels elle était dépeinte sous des couleurs peu avantageuses, qu’elle ne méritait déjà que trop en ce temps, et ce, pour donner le change et persuader aux puissances étrangères qu’elle était maltraitée des Français et les animer contre la France ;
» Que, pour réussir plus promptement dans ses projets »
contre-révolutionnaires, elle avait, par ses agents, occasionné dans Paris et les environs, les premiers jours d’octobre 1780, une disette qui a donné lieu à une nouvelle insurrection à la suite de laquelle une foule innombrable de citoyens s'est portée à Versailles, le b du môme mois ; que ce fait est jjrouvé d’une manière sans réplique par l'abondance qui a régné le lendemain môme de l’arrivée de la veuve Capet à Paris et de sa famille ;
» Qu'à peine arrivée à Paris, la veuve Capet, féconde en intrigues de tout genre, a formé des conciliabules dans son habitation; que ces conciliabules, composés de tous les contre-révolutionnaires et intrigants des assemblées constituante et légistative, se tenaient dans les ténèbres de la
' / nuit, que l'on y avisait aux moyens d’anéantir les droits de / l’homme et les décrets déjà rendus qui devaient faire la ' hase de la Constitution ;
» Que c’est dans ces conciliabules qu’il a été délibéré sur les mesures à prendre pour faire décréter la révision des décrets qui étaient favorables au peuple ;
» Qu’on a arrêté la fuite de Louis Capet, de la veuve Capet et de toute sa famille, sous des noms supposés, au mois de juin 1791, tentée tant de fois et sans succès à dif* férentes époques ;
» Que la veuve Capet convient, dans son interrogatoire, que c'est elle qui a tout ménagé et tout préparé pour tuer cette évasion et que c’est elle qui a ouvert et fermé les portes de l’appartement par où les fugitifs ont passé. Qu’indépendamment de l’aveu de la veme Capet à cet égard, il est constant, d’après les déclarations de Louis* Charles Capet et de fille Capet y que Lafayettey favori sous
tous les rapports de la veuve Capet y et de Bailly y alors maire de Paris, étaient présents au moment de cette évasion, et qu’ils l'ont favorisée de tout leur pouvoir ;
» Que la veuve Capet, après son retour de Varennes, a recommencé les conciliabules, qu'elle les présidait elle-même et que, d’intelligence avec son favori Lafayettc, l’on a fermé les Tuileries, et privé par ce moyen les citoyens d’aller et venir librement dans les cours et le ci-devant château des Tuileries ;
» Qu’il n’y avait que les personnes munies de cartes qui
eussent leur entrée ; que cette clôture présentée avec emphase par le traître Lafayette comme ayant pour objet de punir les fugitifs de Varennes, était une ruse imaginée et concertée dans ces conciliabules ténébreux, pour priver les citoyens des moyens de découvrir ce qui se tramait contre la liberté dans ce lieu infâme ;
» Que c’est dans ces mêmes conciliabules qu’a été déterminé l’horrible massacre qui a eu lieu, le 17 juillet 1791, des plus zélés patriotes qui se sont trouvés au Champ-de- Mars; que le massacre qui avait eu lieu précédemment à Nancy et ceux qui ont eu lieu depuis, sur les divers autres points de la République, ont été arrêtés et déterminés dans 'ces mêmes conciliabules ;
» Que ces mouvements qui ont fait couler le sang d’une foule immense de patriotes ont été imaginés pour arriver plus tôt et plus sûrement à la révision des décrets rendus et fondés sur les droits de l’homme, et qui par là étaient nuisibles aux^yues ambitieuses et contre-révolutionnaires de Louis Capet et de Marie-Antoinette ;
» Que la Constitution de 1791 une fois acceptée, la veuve Capet s’est occupée de la détruire insensiblement, par toutes les manœuvres qu’elle et ses agents ont employées sur les divers points de la République ;
» Que toutes ses démarches ont toujours eu pour but d’anéantir la liberté et de faire rentrer les Français sous le joug tyrannique, sous lequel ils n'ont langui que trop de ' siècles ; qu’à cet effet, la veuve Capet a imaginé de faire
disculer dans ces conciliabules ténébreux, et qualifiés depuis longtemps avec raison de cabinet autrichien, toutes les lois qui étaient portées par l’Assemblée législative.
ï Que c’est la veuve Capet qui faisait nommer les ministres pervers, et, aux places dans les bureaux, des hommes connus de la nation entière pour des conspirateurs contre la liberté ; . " •
» Que c’est par ces manœuvres et celles de ses agents, aussi adroits que perfides, qu’elle est parvenue à composer la nouvelle garde de Louû Capet d’anciens officiers qui avaient quitté leurs corps, lors du serment exigé, de prêtres réfractaires et d’étrangers, et enfin de tous hommes réprouvés pour la plupart de la nation, et dignes de servir dans l’armée de Coblentz, où un très-grand nombre est en effet passé depuis le licenciement...
» Que c’est la veuve Capet qui a fait parvenir aux puissances étrangères tes plans de campagne et d’attaque qui étaient convenus dans le conseil, de manière que, par cette double trahison, les ennemis étaient toujours instruits ;i l’avance des mouvements que devaient faire les armées de la République; d’où suit la conséquence, que la veuve Capet est l’auteur des revers qu’ont éprouvés, en différents temps, les armées françaises ;
» Que la veuve Capet a médité et combiné avec ses perfides agents l’horrible conspiration qui a éclaté dans la journée du 10 août, laquelle n’a échoué que par les efforts
courageux et incroyables des patriotes; qu'à cette fin, elle
a réuni dans son habitation, aux Tuileries, jusque dans les •
souterrains, les Suisses qui, aux termes des déerels, ne
devaient plus eomposer la garde de Louis Capet ; qu’elle
les a entretenus dans un état d’ivresse depuis le 0 jusqu’au 10 au matin, jour convenu pour l’exécution de celte horrible conspiration ; qu’elle a réuni également, et dans le même dessein, dès le 9, une foule de ces êtres qualifiés de chevaliers du poignard, qui avaient tiguré déjà dans ce même lieu le !23 lévrier 1791, et depuis, à l’époque du
20 juin 1792
» Que c’est aux intrigues, et manœuvres perlides de la veuve Capet, d’intelligence avec cette faciion liberticide dont il a déjà été parlé, et avec tous les ennemis de la République, que la France est redevable de cette guerre intes • Une qui la dévore depuis si longtemps, et dont heureusement la fm n’est pas plus éloignée que celle de ses auteurs ;
» Que, dans tous les cas, c’est la veuve Capet qui, par cette influence qu’elle avait acquise sur l’espAt de Louis Capet, lui avait insinué cet art profond de dissimuler et d’agir et promettre par des actes publics le contraire de ce qu’il pensait, et tramait conjointement avec elle dans les / ténèbres pour détruire cette liberté si chère aux Français,
^ et qu’ils sauront recouvrer et conserver ;
» Qu’enfin la veuve Capet, immorale sous tous les rapports, et nouvelle Agrippine, est si perverse et si familière
avec tous les ennemis, qu’oubliant sa qualité de mère et la démarcation- prescrite par les lois de la nature, elle n’a pas craint de se livrer, avec Louis-Charles Capet son fils, et de l’aveu de ce dernier, à dès indécences dont l’idée et
le nom seuls font frémir d’horreur.
» D’après l’exposé ci-dessus, l’accusateur public a dressé la présente accusation • contre Marie- Antoinette , se qualifiant, dans son interrogatoire, de Lorraine d'Autriche^ veuve de Louis Capety pour avoir méchamment et à dessein :
1® De concert avec les frères de Louis Capet et Finfâme ex-ministre Galonné^ dilapidé d’une manière effroyable les finances de la France, et d’avoir fait passer des sommes incalculables à Tempereur, et d’avoir ainsi épuisé le trésor national;
» D’avoir, tant par elle que par ses agents contre-révolutionnaires, entretenu des intelligences et des correspon-^ dances avec les ennemis de la république, et d’avoir informé et fait informer ces mêmes ennemis des plans de
campagne et d’attaque convenus et arrêtés dans le Conseil ,
» D’avoir par ses intrigues et manœuvres et celles de ses agents, tramé des conspirations et des complots contre la sûreté intérieure et extérieure de la France, et d’avoir, à cet eff’et, allumé la guerre civile sur divers points de la République, et armé les citoyens les uns contre les autres, et d’avoir, par ce moyen, fait. couler le sang d’un nombre incalculable de citoyens; ce qui est contraire à l’article 4 de
la 2« partie du Code pénal, et à l’article 2 de la 2* section du litre !«'■ du môme Code.
» En conséquence, l'accusateur public requiert qu'il lui soit donné acte, par le tribunal assemblé, de la présente accusation, qu’il soit ordonné qu’à sa diligence, et par un huissier du tribunal, porteur de l’ordonnance à intervenir, Marie-Antoinette, se qualifiant de Lorraine d’Autriche, veuve de Louis Capet, actuellement détenue dans la maison d’arrêt dite la Conciergerie du Palais, sera écrouée sur les registres de ladite maison, pour y rester comme en maison de justice, comme aussi que l’ordonnance à intervenir sera notifiée à la municipalité de Paris et à l’accusée.
» Fait au cabinet de l’accusateur public, le jour de la 30 décade du l«rmois de l’an II de la République française une et indivisible.
» Signé Fouquier. »
Le résultat du procès ne pouvait être douteux. Ni le talent des défenseurs, ni la ferme altitude de la reine, ne pouvaient ébranler la conviction des jurés. La mort de Marie-Antoinette était résolue. La déclaration du jury fut oflirmative sur toutes les questions.
Avant de prononcer la peine, le piésident s’adressa au peuple qui remplissait la salle d’audience :
« Si ce u’élaienl pas, dit-il, des hommes libres, sentant toute la dignité de leur être, qui remplissent l'auditoire.
devrais peut-être leur rappeler qu’au moment où la justice nationale va prononcer, la loi, la raison, la moralité, leur commandent le plus grand calme, que la loi leur défend tout signe d'approbation, et qu’une personne, de quelque, crime qu’elle soif couverte, une fois atteinte par la loi, n’appartient plus qu’au malheur et à l’humanité. »
Après avoir recueilli les opinions de ses collègues, le président prononça le jugement suivant :
«Le tribunal, d’après la déclaration unanime du Juj’y, faisant droit sur le réquisitoire de l’accusateur public, d’après les lois par lui citées, condamne ladite Marie-Anioinette, dite Lorraine d'Autriche, veuve de Louis Capet, à la peine de mort. »
Quoique résolue à mourir, sachant bien qu’elle ne pouvait échapper au sort qui Tattendait, Marie-Anloinetle avait pourtant conservé quelques illusions que ses avocats avaient entretenues. Elle avait espéré, pendant quelques instants, qu’elle serait condamnée à la déportation. Aussi, lorsqu’elle entendit l’arrêt qui la condamnait à la peine de mort, elle éprouva une rapide commotion. Bientôt pourtant son énei*gie triompha.
« Condamnée, dit le président, avez-vous quelque objection à faire sur l’application de la loi ? » La reine rc-
garda alors ses avocats. M. Chauveau -Lagarde se tjil; . M. Tionyon-Ducoudray se leva, et dit ; « Je fais observer au tribunal que mon ministère à l'égard de la veuve Capet a pris fin ; en conséquence je n’ai rien à ajouter ni à répondre. » La reine resta muette et fixa fièrement son regard sur ses juges. De retour dans sa prison, elle écrivit la lettre suivante à Madame Élisabeth :
« 10 octobre, 4 heures i/i du matin.
» C’est à vous, ma sœur, que j’écris pour la dernière fois; je 'viens d’être condamnée, non pas à une mort honteuse, elle ne l’est que pour les criminels, mais à aller rejoindre votre frère ; comme lui innocente, j’espère montrer la même fermeté que lui dans ses derniers moments. Je suis calme comme on l’est quand la conscience ne reproche rien; j’ai un profond regret d’abandonner mes pauvres enfants; vous savez que je n’existais que pour eux et pour vous, ma bonne et tendre sœur, vous qui avez, par votre amitié, tout sacrifié pour être avec nous ; dans quelle position je vous laisse I J’ai appris par le plaidoyer môme du procès que ma fille était séparée de vous. Hélas! la pauvre enfant, je n’ose pas lui écrire; elle ne recevrait pas ma lettre.
» Je ne sais môme pas si celle-ci vous parviendra; recevez pour eux deux ici ma bénédiction.
» J’espère qu’un jour, lorsqu’ils seront plus grands, il
pourront se réunir avec vous, et jouir eu entier de vos tendres soins. Qu’ils pensent tous deux à ce que je n’ai cessé de ‘leur inspirer : que les principes et l’exécution exacte de nos devoirs sont la première base de la vie ; que leur amitié et leur conliance mutuelle en feront le bonheur ; (|ue ma fille sente qu’à l’âge qu’elle a, elle doit toujours ; aider son frère par les conseils que l’expérience qu’elle aura 1 de plus que lui et son amitié fjourront lui inspirer.
T> Que mon fils à sou tour rende à sa sœur tous les soins,
I les services que l’amitié peut inspirer, qu’ils sentent enfin
i tous deux que, dans quelque position où ils pourront se
I trouver, ils ne seront vraiment heureux que par leur union.
I Qu'ils prennent exemple de nous. Combien, dans nos mal- ' heurs, notre amitié nous a donné de consolations I et dans ! le bonheur on jouit doublement quand on peut le partager avec un ami, et où en trouver de plus tendre, de plus cher que dans sa propre famille ?
» Que mon fils n’oublie jamais les derniers mots de son ' père, que je lui répète expressément. Qu'il ne cherche ja-
• mais à venger notre mort.
y> J’ai à vous parler d’une chose bien pénible à mon cœur. Je sais combien cet enfant doit vous avoir fait de la peine ; pardonnez-lui, ma chère sœur, pensez à l’âge qu’il a, et combien il est facile de faire dire à un enfant ce qu’on veut, et même ce qu’il ne comprend pas. Un jour viendra, j’espère, où il ne sentira que mieux tout le prix de votre bonté et de votre tendresse pour tous deux.
» Il me reste à vous confier encore mes dernières pensées. J’aurais voulu les écrire dès le commencement du procès ; mais, outre qu’on ne me laissait pas 'écrire, la marche en a été si rapide, que je n’en aurais réellement pas eu le temps.
» Je meurs dans la religion catholique, apostolique et romaine, dans celle de mes pères, dans celle où j’ai été élevée et que j’ai toujours professée ; n’ayant aucune consolation spirituelle à attendre, ne sachant pas s’il existe encore ici des prêtres de cette religion, et même le lieu où je suis les exposerait trop s’ils y entraient une fois, je demande sincèrement pardon à Dieu de toutes les fautes que j’ai pu commettre depuis que j’existe. J’espère que, dans sa bonté, il voudra bien recevoir mes derniers vœux, ainsi que ceux que je fais depuis longtemps pour qu’il veuille bien-recevoir mon ùme dans sa miséricorde et dans sa bonté.
J Je demande pardon à tous ceux que je connais, et vous, ma sœur, en particulier, de toutes les peines que, sans le vouloir, j’aurais pu vous causer. Je pardonne à tous mes ennemis le mal qu’ils m’ont fait. Je dis ici adieu à mes tantes et à tous mes frères et mes sœurs. J’avais des amis : l’idée d’en être séparée pour jamais, et leurs peines sont un des plus grands regrets que j’emporte on mourant; / qu’ils sachent du moins que, jusqu’h mon dernier moment, j j’ai pensé à eux.
' » Adieu, ma bonne et tendre sœur; puisse cette lettre
vous arriver! Pensez toujours à moi; je vous embrasse de tout mçn cœur, ainsi que <îes pauvres et chers enfants. Mon Dieu! qu’il est déchirant de les quitter pour toujours! Adieu, adieu, je ne vais plus m’occuper que de mes devoirs spirituels. Comme je ne suis pas libre dans mes actions, on m’amènera peut-être un prêtre, mais je proteste ici que je ne lui dirai pas un seul mot, et que Je le traiterai comme un être absolument étranger. »
f Cette lettre, quelle avait couverte de ses larmes, fut
l remise à Fouquier -Tinville, et chose horrible ! ne parvint I pas à Elisabeth.
Un prêtre assermenté se présenta pour offrir à la reine les consolations dernières; elle refusa et le remercia, en disant : ^fa conscience est en paix, monsieur; je 'paraîtrai devant mon Dieu avec confiance, ^ ,
Après avoir déjeuné d’une tasse de chocolat apportée d’un café voisin, la reine fut conduite au greffe, les mains
liées derrière le dos.
La charrette sort de la cour. L'aide de Sanison et lui-
même marchent derrière, le tricorne à la main. La reine
était vêtue de blanc. Un bonnet de linon, sans barbes,
cachait ses cheveux déjà blancs, bien qu’elle eût trente-
huit ans à peine. Rue Saint-Honoré, un enfant soulevé par
sa mère envoya un baiser à la reine.
Dans ses mémoires sur Marie- Antoinette, M. Lafont
d’Aussonne prétend qu’à la vue de l’échafaud, la reine
tomba morte, frappée d’une apoplexie foudroyante, et que ce fut son cadavre et non elle-même que le bourreau décapita. Cette assertion est démentie par de nombreux témoignages. Le même auteur, au reste, affirme que Samson
« donna deux soufflets à cette tête auguste. » Ce fait n’est
pas plus vrai que le premier. Au moment où le sang cou- I lait, un gendarme, nommé Mingault, placé au-dessous de \ la guillotine, trempait son mouchoir dans ce sang. Quelques instants auparavant, la reine, ayant marché sur le pied de Samson, s’était tournée vers lui et l’avait polimenl prié de l’excuser.
Le Moniteur du temps raconte l’effet produit dans les départements et à l’étranger par la nouvelle de la mort de la reine :
« Vienne, le 5 novembre. — Le châtiment infligé à la fiHo de Marie-Thérèse a surpris comme si l’on eût ignore le sort de Louis Capet. La cour n’en a point d’ailleurs témoigne
do chagrin ; mais la cour est triste par un retour sur ellemême.. L’empereur s’étudie à propager dans le public le sentiment qui le maîtrise. Il était à la chasse lorsque la nouvelle de la mort d’Antoinette arriva et lui fut portée. Il rcvint sur-le-champ, vit quelques ministres, et passa près d’une heure enfermé avec le prince de Kaunilz. Ce vieil- • lard sortit très-affecté, disant : « Devais-je m’attendre à de pareilles choses! » Les ordres ont été donnés à l’instant même pour suspendre tout divertissement public. Les spec-
lacles furent fermés, et la cour prit le deuil pour trois mois. »
Le numéro du 28 octobre 1703 contient les lignes suivantes :
« Barrère Ut une lettre de Brest du dernier jour du mois. Elle porte qu’on a reçu dans cette ville avec la joie la plus vive la nouvelle du supplice de la veuve Capet. Cette joie s’est manifestée par des chants et des illuminations. Les Bretons ont juré d’exterminer les factieux qui tenteraient de s’élever contre cct acte de la justice nationale. »
Quelles qu'aient été les fautes, tes erreurs, les légèretés de cettQ noble femme, quelque opinion que l’on se fasse sur les devoirs réciproques des peuples et des rois, il est impossible de refuser une loyale admiration, do respectueuses sympathies à cette reine courageuse, qui supporta si énergiquement les longues tortures de sa captivité et les horreurs du dernier supplice.
La révolution avait un devoir impérieux et sacré : se sauver elle-même, sauver la France deTinvasion étrangère.
Qu'elle ait, pour atteindre ce but, déployé plus de rigueurs qu’il n’était absolument nécessaire d’en déployer, cela n’est pas douteux. Mais si grande que soit notre horreur pour ces excès déplorables, plus grande encore est notre admiration, plus ardent notre amour pour les grands principes qui ont créé la France moderne, qui impriment au monde un mouvement de régénération d’où commence à émerger déjh un ^rdre social nouveau qui aura pour bases Injustice et la liberté.
Pour que cet ordre social se fonde, il est indispensable que les femmes lui viennent en aide; pour cela, il faut qu’elles échappent à l’état d’infériorité dans lequel elles sont tenues. Et c’est afin de hâter ce moment, c’est afin de leur faciliter cette tâche immense que nous leur offrons ici, loin de tout esprit de parti, le spectacle fortifiant des femmes bravant la mort et montant, sans faiblir, sur l’échafaud.