MADEMOISELLE CAMILLE
M. de Florian, capitaine de dragons, avait établi son camp — je me trompe, sa bergerie — dans les coulisses du Théâtre-Italien. Son Estelle c’était mademoiselle Colombe, sa Galathée mademoiselle Camille.
Votis demandez ce que c’est que Camille,
C'est un lutin sous les traits de l’Amour.
Et plus loin a elle fait tourner toutes les têtes en gardant la sienne. *
Quand mademoiselle Colombe lui demande un quatrain, il ne l’écrit qu’avec une plume arrachée à ses ailes.
Et autres florianeries d’un soldat qui se poudrait pour aller se battre.
[.es siècles héroïques et galants prodiguent les épithètes. Jacona-Antonia Véronèse fut surnommée la Célèbre Camille.
Camille était une Vénitienne qui portait trèsartistiquement le beau nom de Véronèse. Cependant son père, Carlo Véronèse, n’était qu’un Pantalon. Il lui apprit le commencement de l’art, comme s’il eût été un Mario ou un Lélio.
Camille débuta dans Coralinc esprit follet. Le véritable feu dramatique la tenait suspendue. Aussi elle commença par danser. Quand elle fut assez applaudie dans les ballets, son père vint lui dire : « Eh bien, chantez maintenant. #
Alors Camille, qui savait déjà danser comme une Camargo, chanta comme une llaletli et joua les comédies de Goldoni comme ma-
demoiselle Dangeville jouait les comédies de Voltaire.
Comédienne et danseuse dans les Tableaux de Panard, le chansonnier lui lit des madrigaux qui étaient eux-mêmes des tableaux.
On a compté qu’un volume suffirait à peine pour recueillir les vers qu’elle reçut de lous les poètes du temps. Si les vers n’étaient pas de premier choix, l’actrice au moins était de premier ordre. Elle méritait toutes les guirlandes de Julie.
Goldoni la vit pleurer véritablement dans ses . pièces, et elle fit pleurer véritablement Goldoni en pleine loge delà Comédie-Italienne. Son geste ne parlait pas de l’étude du miroir; c’était une âme qui s’avançait et parlait. Elle était belle, elle était sensible, elle avait le don de la nature, et c’est le cœur seul qui donne ce don-là.
Voici l’oraison funèbre de la célèbre Camille Véronèse : « Le Théâtre-Italien vient de perdre Colombine : elle était fille de Pantalon et sœur de
Coraline. Camille, enfant du théâtre, y dansa dès sa première enfance; elle succéda ensuite à sa sœur dans l’emploi de soubrette. Le public croyait avoir fait une grande perte par la retraite de Coraline; mais Coraline avait de beaux yeux, une belle peau, une belle gorge; mais en qualité d’actrice, un babil insipide. Vous savez que dans les pièces italiennes il s’agit d’improviser, et qu’un rôle vaut à proportion de l’esprit de l’acteur qui le joue. Camille n’était pas fort éloquente; elle savait assez mal la langue italienne : née à Paris, elle s’était accoutumée à parler français avec des mots italiens, c’est-à-dire à conserver les tournures françaises et à les transporter mot pour mot dans l’italien; quelquefois elle italianisait môme les mots purement français qu’elle était en usage d’employer dans la vie amoureuse; mais elle avait une grande chaleur, et elle entraînait en dépit de ses mauvais discours; elle était d’ailleurs un des plus grands pantomimes qu’il y eût eu sur aucun théâtre.
Tout se peignait sur son visage et dans ses gestes, et cette sorte d’expression, elle l’avait souvent sublime. »
Pourquoi le Bossuet des coulisses n’ajouta-t-il pas :
« Elle est morte pour avoir trop vécu, elle qui n’avait que vingt-huit anst »
Ci-gît une fille qui fut belle, qui dansa et qui chanta!