MARIE DESCHAMPS
Le talent de la Deschamps n’étonnait peut-être pas tout l’Opéra, mais son luxe éblouissait tout Paris. En même temps que les bravos du parterre, on épuisait pour elle les mines de Golconde. L’or germait sous ses pas, et elle s’en faisait des diadèmes comme si ce n’eût été que des lauriers. L’Opéra était un palais enchanté, mais l’habitation de Marie Deschamps en était un aussi. Artiste, elle y faisait régner les arts comme sur la première scène du monde. Si elle avait assez de
talent pour payer ses succès, elle manquait parfois d’argent pour payer ses architectes et ses fournisseurs. On ne parlait que des procès de la demoiselle Deschamps. Mais elle gagnait tous ses procès.
Elle avait voulu se séparer de corps et de biens d’avec son mari ; elle disait que tous les goûts sont à l’Opéra et toutes les séparations dans le mariage. Elle n’assignait pas son mari pour l’amour, mais elle le laissait assigner pour d’autres dettes dont la procédure va au Palais au lieu d’aller .à Cythère, et dont Thémis fait les honneurs en l’absence de Vénus.
Marie-Anne Pagès , femme de Jean-Baptiste Burze-Dtschamps, avait commencé sa carrière dans le monde par être danseuse à l’Opéra-Comique. On trouva qu’elle méritait de briller sur un plus grand théâtre. Elle entra à l’Académie royale de musique, comme si elle n’avait jamais habité le réduit obscur d’une petite maison de la rue du Four-Saint-Honoré,
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Bientôt chargée de trophées, et folle sous les auspices de sa bonne fortune, elle ne consentit qu’à s’arrêter dans une splendide hôtellerie de la rue Saint-Nicaise. Cette reine voulait se faire naturellement la voisine d’un Palais-Royal. Mais il vint un jour où elle faillit mettre sa couronne au cfou. Elle ne voulait pas solder le compta de son libéral architecte. En cela la magnifique artiste avait tort : elle insultait au génie et à la prodigalité d’un autre artiste, fils de Vitruve, de Michel- «
Ange, de Perrault. Il y eut un malin avocat qui plaida pour l’architecte, et qui ne se montra peut-être pas assez galant envers la danseuse.
a Par les ouvrages des grands maîtres, — dit-il avec une sorte d’indignation qui ne perdait rien de sa force en souriant, — on doit juger de l’excellence de sa profession. Il ne serait pas étonnant que la demoiselle Deschamps, dans un état presque mécanique, dont le principal mérite ne consiste que dans la souplesse et l’agilité, ne sût
pas apprécier celui d’un art qui n'est que l’enfant du génie. »
Ici l’avocat commettait un gros sacrilège contre Terpsichore. Tout docte qu’il était, il oubliait le mot de Simonide, qui dit que la danse est une poésie qui marche. Mais Marie Deschamps dansait peut-être et ne marchait pas.
L’acerbe avocat continua par faire un tableau de l’Opéra qui -serait certainement aujourd’hui un anachronisme : « Les membres de l’Académie royale de musique sont des espèces d’êtres privilégiés et presque indéfinissables. Inutiles, et malheureusement regardées comme nécessaires, moins autorisées que protégées, le gouvernement politique, et non la législation, les tolère. (S’il eût été prêtre, cet homme de loi eût refusé d'enterrer Molière.) Isolées au milieu de la société civile, elles régnent dans une sphère qui est séparée de toute autre : la nature, la puissance paternelle et maritale ont comme perdu leurs droits sur elles. (Vous voyez quelle Eerait la violence de l’a-
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nachronisme en 1866!) Elles n’appartiennent ni à parents, ni à époux; elles ne dépendent en quelque sorte que d’elles-mêmes. Leurs engage, ments (au xvm® siècle, engagement signifiait liaison d’amour), plutôt formés par l’intérêt ou la fantaisie, que par le goût et par un rapport légilime de sentiments, ne sont jamais de longue durée. (Vous oubliez que la vie est courte, monsieur l’avocat !) Hercule filait auprès d’Omphale ; il ne lui en coûta qu’un peu de sa gloire : chez les demoiselles de l'Opéra, c’est Plutus qui tourne le fuseau. (Est-ce que ce n’est point Plutus qui vous fait si habilement tourner la langue?) Mais le fil se rompt dès que l’or manque au creuset. »
La jactance de l'avocat ne se rompait pas. I* alla jusqu’à faire cette belle description qui mérite de rester dans les albums du voluptueux xvm® siècle : « La demoiselle Deschamps voulait du moderne, du recherché, du fini : son architecte se prend à travailler en conséquence. Il fait
jusqu’à vingt-cinq plans. J’espère qu'on les a gravés pour le cabinet des estampes. Un philosophe disait dernièrement que toute l’histoire de France des trois derniers siècles est dans ce cabinet-là.
b Le détail de tout ce qui s’est exécuté sous les ordres et par les soins de Blanchard est immense. L’antichambre n’est peut-être que d’une simplicité élégante; mais rien n’est comparable à la salle à manger. La boiserie, vernissée et rechampie, est extrêmement recherchée. Ce qui est le plus agréable, ce sont des groupes de figures et d’oiseaux-, et des sites de roseaux et d’arbrisseaux en relief, analogues au sujet. Deux grands salons de compagnie, l’un pour l’hiver, l’autre pour l’été, où la magnificence est alliée avec le goût ; une chambre à coucher, qui dans la mythologie eût passé pour le temple de la Volupté. Les pêintures et l’ameublement répondaient à la beauté de chaque appartement. Je ne parle point des accessoires, des accompagnements de ces grandes pièces, des
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cabinets intérieurs, des boudoirs, de la bibliothèque ! La demoiselle Deschamps a tous les goûts. On ne doit pas désespérer de voir au premier jour de ses productions! Le jardin est d’une exécution correcte; il y règne la plus agréable variété. Le parterre est dessiné dans la grande manière. A la suite on voit, d’un côté, des tapis de verdure qui conduisent à des retraites charmantes; de l’autre côté, sont des bosquets odoriférants où tout inspire le sentiment! Que la nature est belle quand elle est caressée par l’art! On ne s’attend qu’à voir une maison particulière, et l’on trouve un palais! »
Marie Deschamps ne voulait donner au trop galant architecte Blanchard que douze louis d’or pour tant de dessins, de travaux et de féeries. Quoi! Marie, vous êtes avare ! Serait-ce là l’effet du luxe? Hélas! un autre événement surprit bientôt tout Paris : Marie Deschamps se mit à la réforme et prit un cilice. On loua sa maison ou
plutôt son palais de la rue Saint-Nicaise; on vendit son superbe mobilier, si digne d’un temple. C’est à peine si l’on épargna le lit de la déesse — un autre temple.
Que les choses humaines ont d’instabilité, surtout à l'Opéra 1
CAROLINE DESGARSINS
Je sais son nom. Je ne sais de son histoire qu’un roman trop long que je vais dire en trois mots : elle aima, fut trahie et se vengea.
Je reproduis cette page rimée sur elle quand elle n’avait que treize ans. C’était le jour de la nuit de Noël, dit Bachaumont, dont voici le style j «Mademoiselle Caroline Desgarsius qui, âgée de treize ans seulement, continue à briller surîa harpe au concert spirituel et à éclipser les plus grands maîtres, a, le jour de la nuit de Noël, inspiré l’impromptu suivant à M« Joly de Ssint-Juts >
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Toi, qui des fleurs à peine écloses, As les attraits et la fraîcheur,
Qui sous tes jolis doigts de roses, Epands un talent séducteur,
Aimable et belle Caroline,
De qui l’esprit lin nous lutine.
Pour charmer l'esprit et le cœur, Cypris te donna son langage, Apollon son luth enchanteur.
Et l’Amour te laissa son âge.
Ce n’est qu’à tes accords brillants Que ce petit dieu doit se rendre;
Où trouver des sons plus touchants?
Ta lyre, où pourrait-il l’entendre?
De Psyché tendre adorateur, L’Amour la rendit immortelle.
Pour mériter cette faveur.
Psyché — Psyché n’était que belle. •
C’élait encore le temps du « petit dieu malin ». Les ritneurs se croyaient des poètes, mais si la poésie était quelque part ce n’était pas dans leurs vers.