‹ Les femmes du diableChapitre 30 sur 59 · MADEMOISELLE DOZON · texte numérisé non relu

MADEMOISELLE DOZON

Elle joua Armide à ses débuts. Écoutez Diderot, l’homme sensible : «' Elle a déployé, le premier jour, la réunion de talents la plus rare et la plus étonnante : à la voix laplus pure, la plus étendue, à la prononciation la plus distincte et la plus facile, elle joint une sensibilité exquise, une vérité dans l’expression si simple et si touchante qu’elle a ravi tous les spectateurs. Jamais la salle n’a retenti de tant d’applaudissements. Sa voix, qui monte jusqu’au ré, a, surtout dans les tons hauts,

celte justesse que l’on n’obtient que des instruments à clavier. Son jeu, toujours animé, toujours vrai, toujours varié, occupe toute la scène pendant que le volume et l’éclat de sa voix remplissent toute lasalle. Le célèbre Sachini, qui entendait pour la première fois cette jeune débutante, a couru dans sa loge, ivre d’admiration, pour lui dire qu’il voulait dans six mois, en réduisant de moitié ses études continuelles, en faire la première cantatrice de notre théâtre et dans deux ans la première de tous les théâtres de l’Europe. C’est presque au hasard que nous devons la découverte d’un talent si prodigieux. Sa sœur aînée servait depuis plusieurs années M. Mittié, médecin ; il eut besoin, il y a deux ans, d’une seconde domestique et fit venir du fond de la Picardie notre jeune Armide pour servir àla cuisine. Julien, ancien acteur du Théâtre-Italien, l’entendit chanter £n montant l’escalier de M. Mittié chez lequel il dînait ; cette voix l’étonna. Le sieur Laïs, acteur de l’Opéra et excellent musicien, donna des le-

SUITE DE L’ALPHABET

çons à mademoiselle Dozon. Le sieur Molé, qui depuis six mois enseigne la déclamation dans nos nouvelles écoles de chant, lui a fait répéter sept ou huit fois le rôle d’Armide, et c’est à quinze mois d’étude, aux soins de ces deux maîtres,' et surtout aux plus riches dons de la nature, que nous devons ce nouveau prodige.

» La jolie mademoiselle Dozon continue de vivre chez madame Mittié qui la traite comme son enfant, et sa conduite prouve autant de sagesse que de modestie. Le moment où cette jeune personne a revu ses bienfaiteurs après son succès, et où, n’osant pas les embrasser, elle baisait leurs mains et s’enveloppait de leurs bras, a fait couler les larmes de ceux qui en étaient témoins. Elle ne pouvait pas parler, on n’entendait que ses sanglots et les baisers dont elle couvrait les mains de monsieur et de madame Mittié. »

A ce dernier alinéa on reconnaît la sensibilité philosophique de l’auteur du Fils naturel.

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