A FILLE DU GENTILHOMME
En avril 1770, le brûit se répandit que mademoiselle Marie-Anne de Camargo venait de mourir en bonne catholique. Ce fut, dit un journal du temps, une grande surprise dans la république des lettres; car depuis vingt ans on la croyait
morte. Son dernier admirateur et son dernier ami, à qui elle avait légué ses chiens et ses chats, la fit enterrer avec une magnificence sans exemple à l’Opéra. « Tout le monde, dit Grimm, admirait cette tenture blanche, symbole de la candeur, dont les personnes non mariées sont en droit de se servir dans leur cérémonie funèbre. » Mademoiselle de Camargo vint au monde presque en dansant. Elle était dans les bras de sa nourrice, quand les airs mariés d’un violon et d’un hautbois vinrent frapper son oreille. Elle bondit vivement, et, durant tout le temps de la musique, elle dansa, il n’y a pas d’autre mot, en mesure avec beaucoup de gaieté. 11 faut dire qu’elle était d’origine espagnole. Elle est née à Bruxelles, le 15 avril 1711), d’une famille noble qui a donné plusieurs cardinaux au sacré-collége. Elle s'appelait Marie-Anne. Sa mère avait dansé, mais avec les dames de la cour, pour son plaisir et non pour celui des autres. Son père, Ferdinand de Cupis de Camargo, était un gentilhomme es-
pagnol, qui vivait à Bruxelles des miettes de la table du prince de Ligne, sans compter les dettes qu’il faisait. Sa famille, assez nombreuse, s’éleva par la grâce de Dieu. Le père courait les cabarets, se reposant sur cette vérité, qu’il y a un Dieu pour les enfants et pour les ivrognes.
Marianne était si jolie que la princesse de Ligne l’appelait la fille des fées. Légère comme un oiseau, on la voyait s’envoler dans les charmilles. Jamais biche en matinale gaieté n’eut des mouvements plus vifs et plus capricieux ; jamais daim blessé par le chasseur' ne bondit avec plus de force et de grâce. La princesse de Ligne jugea que cette jolie merveille revenait de droit à Paris, la ville des merveilles. Il fut décidé que mademoiselle de Camargo serait danseuse à l’Opéra. Sou père se récria beaucoup.
— Danseuse ! la fille d’un gentilhomme, d’un grand d’Espagne 1
— Déesse de la danse, si vous voulez, dit pour l’apaiser la princesse de Ligne.
Il se résigna à faire le voyage de Paris dans un carrosse du prince; il arriva en grand seigneur chez mademoiselle Prévost, que les poètes du temps chantaient sous le nom de Terpsichore. Elle consentit à donner des leçons à Marianne de Camargo. Trois mois après, M. de Camargo ren- • trait à Bruxelles avec l’air d’un conquérant ; mademoiselle Prévost lui avait prédit que sa fille serait sa gloire et sa fortune.
Après avoir dansé à une fête du prince de Ligne, Marianne de Camargo débuta au théâtre de Bruxelles, où, durant plus de trois années, elle régna comme première danseuse. Son vrai théâtre n’était pas là; malgré son triomphe à Bruxelles, son imagination l’entraînait toujours à Paris : cependant elle ne quitta Bruxelles que pour Rouen. Enfin, il lui fut permis de débuter à l’Opéra, le 5 mai 1726, dans toute la magie de ses seize ans. Mademoiselle Prévost, jalouse déjà, peut-être par pressentiment, lui avait conseillé de débuter dans les Caractères de la danse , ce pas presque impos-
sible, que les virtuoses renommées osaient à peine aborder dans leurs plus beaux jours. Mademoiselle de Camargo, qui dansait comme une fée, surpassa toutes ses devancières; son triomphe fut si éclatant que dès le lendemain toutes les modes prirent son nom : coiffures à la Camargo, robes à la Camargo, souliers à la Camargo.
Combien de duchesses et de bourgeoises qui imitèrent ses grâces, ses poses de déesse et son air voltigeant !
Elle était faite par l'amour et pour l’amour. Rien de passionné comme ses yeux noirs, rien d’enchanteur comme son sourire. Lancret, Pater, Van Loo, tous les peintres alors célèbres, ont voulu reproduire cette tête charmante.
Le second jour où mademoiselle de Camargo parut sur la scène, il y eut deux duels et des luttes sans nombre aux portes de l’Opéra : tout le monde voulait entrer. Mademoiselle Prévost, effrayée d’un pareil triomphe, joua si bien sa . omédie des coulisses, que mademoiselle de Ca-
margo fut bientôt contrainte au rôle de figurante. Elle eut beau s’indigner avec ses admirateurs, il fallut qu'elle se résignât. Mais elle ne tarda pas à se venger avec éclat : un jour qu’elle figurait dans une entrée de démons, Dumoulin, surnommé le Diable, ne parut pas pour danser son solo quand les musiciens attaquèrent son entrée. Une inspiration saisit mademoiselle de Camargo : elle quitte les figurantes, s’élance au milieu du théâtre et improvise le pas de Dumoulin, mais avec plus de verve et de caprice. Les applaudissements retentirent dans toute la salle. Mademoiselle Prévost jura de perdre sa jeune rivale; mais c’en était fait : Terpsichore était détrônée. Mademoiselle de Camargo fut ce jour-là couronnée pour longtemps reine de l’Opéra. Reine absolue, dont le pouvoir était sans bornes, elle osa la première trouver ses jupes trop longues. Ici je laisse parler Grimm : a Cette invention utile, qui met les amateurs en état déjuger avec connaissance de cause les jambes des danseuses, pensa alors
occasionner un schisme très-dangereux. Les jansénistes du parterre criaient à l’hérésie et au scandale, et ne voulaient pas souffrir les jupes raccourcies; les molinistes, au contraire, soutenaient que cette innovation nous rapprochait de l’esprit de la primitive Église, qui répugnait à voir des gargouillades et des pirouettes embarrassées par la longueur des cotillons. La Sorbonne de l’Opéra fut longtemps en peine d’établir la saine doctrine sur ce point de discipline qui partageait les fidèles. »
M. Ferdinand de Camargo veillait avec une austère sollicitude sur la vertu et sur les appointements de sa fille : il ne sauvait que les appointements.
Enivrée par son triomphe, mademoiselle de Camargo écoutait trop volontiers tous les seigneurs de la cour qui envahissaient alors la scène de l’Opéra ; il aurait fallu que le roi nommât un historiographe pour raconter toutes les passions de la danseuse. Il fut un temps où tout le monde
était amoureux d’elle. On ne jurait que par la Camargo, on ne chantait que la Camargo, on ne rêvait qu’à la Camargo. On n’a pas oublié les madrigaux de Voltaire * et des poètes galants de cette époque galante.
Cependant la gloire de mademoiselle de Camargo s’éteignit peu à peu ; comme la mode qui l’avait protégée, elle passa pour ne plus revenir. Quand elle demanda sa retraite, quoiqu’elle n’eût pas quarante ans, nul ne songeait à la retenir; à peine fut-elle regrettée. On ne se demanda même
pas où elle s’était retirée, on ne parla plus d’elle
que de loin en loin; et encore n'en parlait-on que comme d’un souvenir. Elle était devenue un peu dévote et très-charitable, connaissant par
* Voltaire lui consacra trois vers dans un sixain :
Ahl Camargo, que vous êtes brillante!
Mais que Salle, grands dieux, est ravissante I Que vos pas sont légers et que les siens sont doux!
Elle est inimitable, et vous êtes nouvelle :
Les Nymphes sautent comme vous,
Mais les Grâces dansent comme elle.
leurs noms tous les pauvres de son quartier.
Elle ne voyait plus guère que trois ou quatre célébrités d’un autre temps, oubliées comme elle.
Dans les Amusements du cœur et de l'esprit, mademoiselle de Camargo est accusée d’avoir eu mille et un amants. Sans m’inscrire en faux contre cette grave accusation, ne puis-je la combattre un peu en veproduisant dans sa simplicité cette histoire, qui dévoile une passion profonde ? On a beau dansera [l’Opéra, sourire à ses adorateurs sans nombre, vivre follement au jour le jour dans toutes les bruyantes agitations du monde, il est des heures bénies où le cœur, souvent dé- * vasté, refleurit tout d’un coup. L’amour est comme le ciel, dont on voit l’azur jusque dans le ruisseau formé par l’orage. Oà et là l’amour se retrouve pur dans un cœur troublé. Mais, d’ailleurs, cette passion sérieuse de mademoiselle de Camargo lui est venue dans toute la fraîcheur de la jeunesse.