LES PHILOSOPHES DE L’AMOUR
Un malin, Pont-de-Veyle, Grirnm, Duclos, Helvétius, se présentèrent gaiement à l'humble logis de la célèbre danseuse. Elle demeurait alors dans une vieille maison de la rue Saint-Thomas du Louvre.
Une servante centenaire vint ouvrir.
— Nous désirons parler à mademoiselle de
LE ROMAN IjE CAMARGO 11
Camargo, dit Helvétius, qui avait beaucoup de peine à tenir son sérieux.
La gouvernante les fit tous entrer dans un salon d’un ameublement original et grotesque. Les boiseries étaient couvertes de pastels représentant mademoiselle de Camargo dans toutes ses grâces et dans tous ses rôles. Cependant elle n’ornait point à elle seule le salon : on y voyait un Christ au mont des Oliviers, une Madeleine au tombeau, une Vierge au Voile, une Vénus à Cythère , les Trois Grâces , des amours à demi cachés sous les chapelets et les buis bénits, des madones couvertes de trophées d’opéra.
La déesse du lieu ne se fit pas longtemps attendre : une porte s’ouvrit, une demi-douzaine de chiens se précipitèrent dans le salon ; il faut dire, à la louange de mademoiselle de Camargo, que ce n’étaient pas de petits chiens. Elle apparut à leur suite, portant dans ses bras , en guise de manchon, un chat angora de la plus belle venue. Comme elle ne suivait plus la mode depuis
dix ans , elle avait l’air de revenir de l’autre monde.
— Vous le voyez, messieurs, dit-elle en montrant ses chiens, voilà toute ma cour aujourd’hui ; mais, en vérité, ces courtisans-là en valent bien
d’autres. Tout beau, Marquis! A bas, Duc! Cou-
chez là, Chevalier! Ne trouvez pas mauvais, messieurs, que je vous reçoive en cette compagnie? Mais puis-je savoir...?
Grimm prit la parole :
— Vous nous pardonnerez, mademoiselle, cette visite inattendue, quand vous saurez la raison sérieuse qui nous amène.
— Me voilà curieuse comme si j’avais vingt
ans. Mais, hélas! quand j’avais vingt ans, c’était mon cœur qui était curieux. Aujourd’hui que l'hiver est venu pour moi, je n'ai plus rien à apprendre de ce côlé-là. • «
— Le cœur ne vieillit pas, dit Helvétius en s’inclinant.
— C’est une hérésie, monsieur; il n’y a que
ceux qui n’ont point aimé qui osent avancer de pareilles maximes. C’est l’amour qui ne vieillit pas, il meurt enfant. Mais le ^œur !
— Vous voyez bien, madame, reprit Helvétius, que votre cœur est encore jeune ; ce que vous venez de. dire nous prouve assez que vous êtes encore toute pleine de feu et d’inspiration.
— Oui, oui, murmura mademoiselle de f-onargo en soupirant, vous avez peut-être raison ; mais, quand on a des cheveux blancs et des rides profondes, le cœur est un trésor perdu, c’est une
monnaie qui n’a plus cours.
Tout en disant ces mots, elle souleva Marquis par ses deux pattes et le baisa sur la tête. Marquis était un beau chien couchant, porteur d’une belle robe tigrée.
— Au moins ceux-là m’aimeront jusqu’à la fin. Mais, à ce qu’il me semble , nous commen-
çons par déraisonner ; est-ce là tout ce que nous avons à dire? Voyons, messieurs, je vous écoute. Les visiteurs se regardèrent avec un peu d’em-
barras; ils semblèrent tous se demander qui d’entre eux prendrait la parole en cette grave circonstance. Pont-de-Veyle se recueillit et débuta par ces mots :
— Mademoiselle, tout à l’heure nous déjeunions; nous déjeunions gaiement, comme font des gens d’esprit; au lieu de faire passer devant nous, comme autrefois les Égyptiens, des momies, pour nous montrer que la chose du monde la plus précieuse est le temps, nous évoquions toutes les folles images qui ont enchanté notre jeunesse ; ai-je besoin de vous dire que vous ne fûtes pas la moins charmante de ces apparitions? Qui ne vous a aimée? qui n’eût voulu vivre une heure avec vous, au prix d’un coup d’épée ? Le bonheur ne se paye jamais trop cher.
Mademoiselle de Camargo interrompit l’ora-*leur.
— Ah ! de grâce, messieurs , ne m’aveuglez pas par le souvenir de mon temps, ne réveillez pas des passions ensevelies ; laissez-moi mourir
)Ogtc
en paix. Voyez, j'ai des larmes dans les yeux.
Les visiteurs, touchés, regardèrent tous avec une certaine émotion ce lendemain de l’amour.
— C’est étrange, dit Helvétius à son voisin, nous sommes venus ici pour rire, mais nous n’en prenons pas le chemin ; et pourtant rien ne serait plaisant comme cette caricature, s’il n’y avait pas une femme là-dessous.
— Continuez, monsieur, dit mademoiselle de Camargo à Pont-de-Veyle.
— 11 faut bien vous le dire, mademoiselle, l’un de nous, la plus mauvaise tête de la compagnie, ou plutôt celui qui avait bu davantage, déclara que, de tous vos amants, il était celui que vous aviez le plus aimé.
— Propos d’homme « qui a trop bu! » lui dit Grimm.
—Mais noire fat vida son verre et soutint son paradoxe. La discussion fut très-animée. On parlait, on buvait, on parlait encore. Ouand on eut vidé la dernière bouteille, ne sachant plus ce qu’on
disait, sans doute, comme la dispute menaçait de finir par un duel, les plus raisonnables de la compagnie proposèrent de venir vous demander à vous-même lequel de vos amants vous aviez le plus aimé.
— Est-ce le comte de Melun ou le comte de Clermont?
— Est-ce le duc de Richelieu?
— Est-ce le marquis de Croismare, le baron de Viomesnil, le vicomte de Jumilhac?
— Est-ce M. de Beaumont ou M. d’Aubignv?
— Est-ce un poète? Est-ce un soldat? Est-ce un
abbé ? ■
— Chut! chut! dit en souriant mademoiselle de Camargo, ou plutôt prenez le calendrier de la cour.
— Ce qu’il nous importe de savoir n’est pas le nom de ceux qui vous ont aimée ; mais, je vous le dis encore, le nom de celui que vous avez ‘le plus aimé?...
— Vous êtes des fous, dit mademoiselle de Ca-
margo d’un air triste et d’une voix émue; je ne veux pas vous répondre. Laissons en paix dans leur tombeau nos passions éteintes. Pourquoi exhumer toutes ces charmantes folies qui ont eu leur jour de fête?
— Voyons, dit Grimm à Duclos, ne nous lais-
sons pas attendrir, cela deviendrait un peu trop ridicule.
— Mademoiselle de Camargo, continua-t-il en caressant deux chiens à la fois, quelle est donc l’époque des jupes raccourcies? car c’est encore là un des points de notre dispute philosophique?
La vieille danseuse ne répondit pas. Tout à coup, prenant la main de Pont-de-Veyle :
— Monsieur, lui dit-elle en se levant, suivezmoi.
Il obéit avec quelque surprise. Elle le conduisit dans sa chambre à coucher; c’était une vraie chiffonnière qui ressemblait fort à la boutique d’une marchande à la toilette : tout y était en désordre; on voyait que les chiens y tenaient
lâ
beaucoup de place. Mademoiselle de Camargo s’arrêta devant une petite commode en bois de rose, couverte de porcelaines de Saxe plus ou moins ébréchées. Elle ouvrit un petit coffre d’ébène, tout en le présentant sous les yeux de Pontde-Veyle.
— Voyez-vous, dit-elle avec un soupir. Pontde-Veyle vit une lettre en lambeaux et un bouquet desséché depuis plus d’un demi-siècle; à peine si l’on pouvait reconnaître l’espèce de fleurs qui le composaient.
— Eh bien? demanda Pont-de-Veyle.
— Eh bien, vous ne comprenez pas?
— Pas du tout.
— Voyez ce portrait.
Elle indiqua du doigt un mauvais portrait à l’huile, couvert de poussière et de toiles d’araignée.
— Je commence à comprendre.
— Oui, dit-elle, c’est son portrait. Pour moi, je ne le regarde jamais. Il est là bien plus ressem-
blant, poursuivit- elle en se frappant le cœur. Un portrait! c’est bon pour ceux qui ne prennent pas le temps de se souvenir.
Pont-de-Veyle regardait tour à tour avec beaucoup d’intérêt la lettre, le bouquet fané et le mauvais portrait.
— Avez-vous jamais rencontré cette figurelà?
— Jamais.
— Mais retournons de l’autre côté.
— Non, de grâce, je vous écoute.
— N’est-ce pas assez de vous avoir montré le portrait? Nous pouvez maintenant d’un seul mot terminer la dispute, puisque vous avez vu si celui que j’ai le plus aimé ressemble à votre ami... qui avait bu.
— 11 ne lui ressemble pas le moins du monde.
— Eh bien, tout est dit ; je vous pardonne votre visite. Adieu; quand vous déjeunerez avec vos amis, vous prendrez un peu ma défense; vous leur direz, à tous ces libertins sans pitié, que je me suis
£iuvée par le cœur, si l’on peut se sauver par là... Oui, oui, c’est la planche de salut dans le naufrage.
Disant ces mots, mademoiselle de Camargo s’avança vers la porte du salon. Pont-de-Vevle la suivit, emportant le coffre d’ébène.
— Messieurs, dit-il à ses joyeux amis, notre buveur n’était qu’un fat ; j’ai vu le portrait du plus aimé de la déesse de céans ; maintenant vous allez joindre vos prières aux miennes pour décider mademoiselle de Camargo à nous raconter le roman de son cœur ; je n’en connais que la préface, qui est triste et charmante : j’ai vu une lettre, un bouquet et un portrait.
— Je ne dirai pas un mot, murmura-t-elle ; les femmes sont accusées de ne pouvoir garder un secret ; il en est pourtant plus d’un qu’elles ne contient jamais. Un secret amoureux c’est une rose qui vous embaume le cœur ; si on le confie, la rose perd son parfum. Moi qui vous parle, poursuivit mademoiselle de Camargo en s’ani-
mant, je n’ai gardé cet amour dans toute sa fraîcheur que parce que je n’en ai jamais rien dit. Il n'y a guère que la Carton et ce vieux malin de Fontenelle qui aient surpris mon secret. Fontenelle dînait souvent chez moi. Un jour, me voyant pleurer, il fut si étonné de mes larmes, lui qui ne . pleurait jamais, par philosophie sans doute, qu’il me tourmenta durant plus d’une heure pour avoir le mot de l’énigme. C’était presque une femme; il m’arracha par ses chatteries l’histoire de cette passion. Le croiriez-vous? j’espérais le toucher au cœur, mais c’était parler à un sourd. Après m’avoir écoutée sans mot dire jusqu’à la fin, il murmura de sa petite voix éteinte: Ç’estjoli.
Au moins la Carton pleurait avec moi! C’est Lien la peine d’être un poète et un philosophe, pour ne rien comprendre à ces histoires-là !
Mademoiselle de Camargo se tut. Un profond silence suivit ses paroles. Tous les regards s’arrêtaient sur elle.
— Parlez, parlez, nous écoutons, dit Helvétius;
nous sommes plus dignes de vous entendre que le vieux philosophe qui n’aima que lui-même.
— Après tout, reprit-elle, emportée par le charme de ses souvenirs , c’est une bonne heure à passer, je parle pour moi, et les heures bonnes ou mauvaises, il n’en sonnera plus beaucoup dans ma vie ; car je sens bien que je m’en vais. Mais je ne sais plus mon commencement; il me passe du feu sous les yeux, je n’y vois plus, tant je suis éblouie. Voyons, j’avais vingt ans... Mais je n’oserai jamais lire à livre ouvert devant tant'de monde.
— Figurez-vous, mademoiselle de Camargo, dit Helvétius, que vous lisez un roman.
— Eh bien, dit-elle, je commence sans plus de façons.