‹ Les femmes du Nouveau-mondeChapitre 10 sur 23 · CATHERINE GEERTS · texte numérisé non relu

CATHERINE GEERTS

Par une soirée d'hiver, William Benton, un des jeunes gens les plus riches de New-York, sortait d'un des cafés qui flamboient le lonj^ du Broad-way. Bien que le froid fût très-vif et que la neige commençât de tomber, William s'était décidé, heureusement cette fois, à gagner son domicile à pied. 11 éprouvait le besoin de dissiper au grand air les famées du vin d'un bruyant souper, mêlées aux agitations d'une grosse perte de jeu. Il en avait, ce soirlà, comme un remords, pur pressentiment on eiU pu le croire.

J'ai dit tout à Theure que William avait eu une excellente idée de s'en aller ainsi à pied. En effet, Tbabitude des gens riches de sortir toujours en voiture est cause qu'ils ignorent bien des misères dont le spectacle échappe à i^nr regard, qui n'a pas le temps d'effleurer le pavé des r« ; comme le bruit des roues étouffe à leurs oreilles bi ' des cris de désespoir et bien des sanglots*

iO

L'homme qui va à pied, au contraire, qui traverse lentement les rues est plus exposé à surprendre, à chaque pas, le flagrant délit des douleurs, des souffrances erahusquées aux coins des carrefours. Les riches ne savent pas assez ce qu'ils perdent de bonnes occasions de faire le hien, sans quoi nous en savons beaucoup qui laisseraient volontiers, et plus souvent, reposer leurs chevaux. William Benton n'avait jamais songé à cela. Fils d'un des plus opulents négociants de New-York, il avait été élevé dans les habitudes de* luxe et de plaisirs ; et, trouvant toujours sa voiture l'attendant à toute porte où il s'arrêtait, il s'en accommodait sans plus de souci et de préoccupation. Mais William, si indifierent qu'il fût ou qu'il parût être aux misères nombreuses qui encombrent les rues de New-York, pouvait être compté parmi ces riches dont je parlais tout à l'heure (et le nombre en est heureusement grand dans tous les pays du monde), qui estiment que le premier privilège de la fortune est de soulager les pauvres. Il tenait ces sentiments de sa famille, où la bienfaisance était comme à Tordre du jour. C'était, dans toute Tacceptign du mot, un excellât jeune homme, au milieu même de sa vie dissipée; généreux, sensible, plein de nobles inspirations et d'élans sympathiques. Qui le connaissait l'aimait ; et à dix-neuf ans, l'âge qu'il a au moment où nous l'introduisons sur la scène de ce récit, il comptait plus d'amis que bien d'autres n'en savent conquérir dans toute une longue vie.

Les rues de New- York étaient désertes à l'heure où William les traversait, le collet de son manteau relevé et ses bras chaudement enveloppés dans les plis de son large vêtement. Parvenu dans le voisinage de la banque de New-York, dans ce quartier de Wall-street où monte et descend chaque jour, du matin au soir, une formidable

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marée d'écus, et où se trament pour des milliards d'affaires de toutes sortes; parvenu, dis-je, dans le voisinage de la banque, William entendit venir jusqu'à lui ce cri : a Du maïs chaud l » que poussait une voix d'enfant. Mais ce cri avait quelque chose de lugubre et de déchirant ; les lèvres qui l'articulaient semblaient pouvoir à peine le murmurer. On eût dit que le froid les avait gelées, que la faim leur avait ôté toute force.

Quoique habitué à l'entendre retentir tous les soirs et souvent très-avant dans la nuit , dans toutes les rues de New- York où il y a affluence de promeneurs, William fut tellement frappé de l'angoisse, du désespoir, de l'épuisement de la voix qui venait d'adresser cet appel à la charité, qu'il s'approcha vivement du point .où le cri était parti. Il vit assise, ou plutôt blottie sur la dernière marche de la Banque, au ras du trottoir, une pauvre petite fille de douze ans environ. Un mauvais châle de laine grise, en lambeaux, ne pouvait parvenir à l'envelopper * entièrement, malgré la posture qu'avait prise la pauvre enfant. Tantôt elle en couvrait sa tète» et alors ses pieds et ses jambes nues restaient exposés jusqu'aux genoux au vent glacial de la nuit, ou bien elle ramassait cette guenille sur ses membres inférieurs, et alors sa tète restait à découvert. Ses cheveux, qui pleuvaient en larges tresses noires, sales et emmêlées sur ses épaules décharnées et bleuies par le froid, blanchissaient sous la neige.

N'était-ce pas une ironie du sort qui avait poussé cette pauvresse déguenillée à se réfugier et à s'endormir sur les marches du temple de la Richesse? La malheureuse petite fille s'était éveillée machinalement au bruit des pas de William, et elle avait poussé instinctivement et par habitude ce cri : « Du maïs chaud ! » Quand William fut tout près d'elle, sans avoir même la force de déranger

ses pauvres petits membres engourdis, elle reprit sur un ton lamentable et en ramenant le châle sur sa tète:

— Monsieur, achetez-moi du maïs : il est tout chaud. La vente du maïs bouilli est une industrie nocturne

que les enfants pauvres et les bohémiens de la ville impériale exercent à New-York. Ce n'est là qu'une manière déguisée de demander Taumône. Il en est des crieurs de maïs chaud , comme de ces petits marchands de bouquets ou d'allumettes qui courent nos boulevards parisiens, le soir, se contentant d'accepter l'aumône qu'on leur fait, en cosnervant pour le lendemain leur marchandise que personne ne prend jamais.

William examina attentivement la pauvre petite marchande de maïs, qui fixa alors sur lui deux grands yeux bleus, cerclés de noir, aux regards hébétés et attendris en même temps.

— Achetez-m'en, Monsieur, dit-elle de nouveau à William, je vous en supplie.

Diogène, de cynique mémoire, a calomnié le cœur humain, le jour où, surpris mendiant devant une statue, il répondit : a Qu'il s'habituait à être refusé. » William Benton fouilla dans son gousset, en tira un dollar en or qu'il tendit à la pauvre enfant. Celle-ci se dressa comme mue par un ressort, et, examinant la pièce :

— Je n'aurai pas de monnaie à vous rendre. Monsieur, dit-elle. Je n'ai pas vendu pour un cent ce soir.

— Pour combien avez-vous de maïs dans votre chaudron?

— Pour quinze cents, répondit l'enfant.

Alors je ne suis pas en reste avec vous. Le prix en est bien payé.

Et saisissant la petit chaudron, William répandit dans

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le ruisseau le prétendu maïs chaud^ qui était complètement froid alors.

— Que faites-vous, Monsieur î s'écria Tenfant tout en

larmes.

— Je voudrais vous empêcher de continuer ce mauvais métier.

— Mais de quoi vivrai-je, alors? Car je n'ai à manger un morceau de paia le matin qu'à la condition de rapporter le soir au moins douze cents... sinon...

— Sinon?

— Je suis battue d'abord, et je n'ai point à déjeuner le lendemain ; ce qui m'est précisément arrivé ce matin. Et je n'aurais pas mangé de la journée sans un brave ouvrier qui, me voyant ramasser un morceau de pomme qu'il avait jeté dans Washington-square, m'en donna une tout entière et un cent avec quoi j'ai acheté du pain.

— Mon Dieu ! s'écria William , je viens de perdre mille dollars au jeu tout à l'heure, et j'en ai vu perdre plus de vingt mille ce soir par plusieurs de mes camarades! Et qui exploite de la sorte votre jeunesse et votre temps?

— Ma cousine Hartman.

— De quel droit est-ce votre cousine Hartman qui dispose ainsi de votre vie? Mais je vous laisse exposée au froid; tenez, ma pauvre petite, venez vous abriter sous mon manteau et chemin faisant, jusque chez vous, vous me conterez votre histoire. Demeurez-vous loin d'ici?

— Aux Cinq-Points, Monsieur.

Les Cinq-Points forment, à l'une des extrémités de New- York, un quartier tout spécial, une sorte de bohème où grouillent la misère et les vices de la grande cité. La petite marchande de maïs s'abrita sous le manteau de William, serrant dans le creux de sa main droite la pièce d'or qui

avait fA généreusement payé son chaudron de ma!d. Ses pauvres membres engourdis se détendirent un peu sous la chaleur du vêtement , quoique ses pieds trempassent dans la neige jusqu'à la cheville.

— .Comment vous nomrae-t-on ? lui demanda William.

— Catherine Geerts. Mon père et ma mère étaient venus ici d'AUemape, tout jeunes, mais n'avaient pu réussir à faire la fortune qu'ils cherchaient. Je suis née dans ce pays, et ma naissance, qui aurait dû causer delà joie à mes parents, leur fut un surcroit de charge et de misère. Ils moururent de chagrin et de désespoir, ma mère presque aussitôt après mon père ; et je tombai entre Içs mains de ma cousine Hartman, qui, ayant été Tamie de ma mère, lui avait promis, à son lit de mort, de m' élever et de me mettre à môme de gagner honorablement ma vie par le travail. Mais ma pauvre cousine avait compté sans son mari, un méchant homme, paresseux, qui la ruina. Ma cousine Hartman en est réduite, aujourd'hui, à ramasser les chiffons dans les nies, et demeure, comme je vous Tai dit, dans le quartier des Cinq-Points. De bonne et affectueuse qu'elle était, elle est devenue méchante et aigrie par le malheur. Je lui ai vainement demandé, bien des fois, de me faire apprendre à travailler; elle s'y est toujours refusée, disant que je gagnerais bien plus d'argent à vendre du maïs dans les rues, le soir : c'est ainsi qu'elle exige que je lui rapporte chaque jour douze cents, sinon elle me bat et ne me donne pas à manger Ah! si ma pauvre maman vivait! s'écria la

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petite Catherine en sanglotant, je ne serais pas si malheureuse et je saurais peut-être travailler aujourd'hui!

— Avez-vous donc bonne envie et bon désir d'apprendre à travailler?

— Oui, Monsieur, oh ! certes, oui ! Je crois que les gens qui travaillent sont bienheureux, et qu'ils gagnent quelquefois bien de l'argent, tandis que moi,.. Oh ! oui, Monsieur, je serais bien heureuse d'apprendre À travailler, mais...

— Si vous y êtes bien résolue, Catherine, je vous procurerai ce bonheur.

— Vous! s'écria la pauvre enfant en s'arrêtanttoutà coup et en levait vers William ses grands yeux où brillèrent des regards de reconnaissance et de joie. Mais, reprit-elle avec cette tristesse qui accompagne toujours les rêves qui s'éteignent, ma cousine n'y consentira pas.

— Elle y consentira, affirma William; je m'en charge, soyez tranquille. Mais vous ferez tout ce que je vous dirai, n'est-ce pas ? Vous écouterez tous mes conseils, tous?..

— Tous vos ordres, interrompit naïvement Catherine.

— C'est bien, mon enfant.

— Nous voici devant la porte de la maison, dit la petite fille en s'arrêtant devant une espèce de taudis.

— Je monte avec vous, Catherine, j'ai besoin de voir votre cousine.

— Vous vous casseriez le cou dans les escaliers, on plutôt le long de l'échelle; il faut une grande habitude pour y monter; moi, je puis m'y reconnaître. Et puis probablement vous trouveriez ma cousine endormie et peut-être ivre.

— Ivre? fit William.

— Ne faut-il pas. Monsieur, qu'elle soit en cet état

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pour m^iofliger les tortures qu'elle me fait subir? Car je ne saurais croire que si elle eût toujours sa raison elle me ferait souffrir un tel martyre.

— Je viendrai vous visiter demain matin, Catherine.

— Merci, Monsieur. Oh ! grand merci pour le bien que vous m'avez fait.

La pauvre petite mendiante se dégagea du manteau de William, salua son protecteur et disparut dans une allée salle et noire, au bout de laquelle elle trouva une sorte d'échelle qu'elle grimpa jusqu'à une mansarde hideuse ou plutôt une halle planchéiée^ sous un toit effondré en bien des places.

Dans ce cloaque vivaient pêle-mêle une vingtaine d'individus, un échantillon de tout ce que New-York renferme de plus misérable et de plus vil ; gens de toutes professions : musiciens ambulants, montreurs d'animaux, hauteurs de cabavets, coupe-bourses, etc. Outre la place qu'y occupait son mauvais grabat, la cousine Hartman avait droit à un coin de cette halle où elJe déposait les chiffons ramassés dans la rue. C'était ce tas d'ordures et d'immondices qui servait de lit à la petite Catherine, lit usurpé souvent par deux ou trois singes, hôtes de cette arche, et avec lesquels la pauvre enfant était familiarisée.

CaUierine gagna son lit en tâtonnant, et s'y jeta préci-' pitamment, tenant bien serré dans la poche de sa jupe le dollar que lui avait donné William. La malheureuse enfaint n'eût pas mieux demandé que de s'endormir en faisant des rêves charmants sur cette fortune acquise si facilement, et sur la perspective qui l'attendait le lendemain. Mais au milieu des premiers troubles du sommeil^ au moment où elle allait tomber dans cette ivresse de l'oubli où les plus malheureux et les plus affligés trouvent parfois le bonheur, une idée la frappa. Chassant

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bien vite le sommeil^ Catherine se dressa^ les yenx grands ouverts. Elle venait de penser que si elle donnait à sa cousine le dollar que lui avait remis son généreux protecteur^ sa cousine le garderait tout entier» sans lui tenir compte, pour les jours suivants^ des déficits possibles dans ses recettes du soir. De cette manière, le bienfait de William serait perdu pour elle; et certes son intention n'avait pas été que ce dollar passât entre les mains de la cousine Hartman, surtout sachant l'usage déplorable qu'elle en devait faire. L'étranger lui avait bien promis un avenir plein de sécurité, lequel devait commencer le lendemain ; mais qui répondait à Catherine que ce ne fût pas là une promesse légèrement faite, sans suite probable, dont la nuit effacerait jusqu'à la moindre trace dans le souvenir du jeune homme? Cette réflexion, delà part de Catherine, impliquait chez elle des instincts de prévision que nous signalons à sa louange.

Dans Talternative où elle se trouvait placée, la petite marchande de maïs s'arrêta à une résolution suprême et désespérée qui, tout en marquant de sa part des sentiments de courage, révélait également une sorte de résignation avilie et d'abrutissement moral.

— Je ne donnerai point le dollar à ma cousine, murmura-t-elle, et je lui dirai que je n'ai point vendu mon maïs; que je l'ai perdu, qu'une voiture a renversé mon chaudron dans le ruisseau. J'en serai quitte pour être battue un peu plus fort que de coutume peut-être; mais j'aurai de quoi m'acheter à déjfeuner demain, et je serai assurée, pendant plusieurs jours, de pouvoir rapnorter mon contingent obligé.

Ce mensonge de Catherine était, comme on le voit,

se sur une prévision qui, dans sa pensée, devait lui pargner bien des larmes et bien des souffrances à venir.

166 irs fTTfUT^ ©r îromir-ifoîr©B.

Miih on eAt dit que le del ^oalait pnnir h petite tberine de !Ioq Tnen^^onge et de son manque de confiance daiM la générosité de William. A son Téreil^ qni ent lien an milieu d'âne sorte de bataille entre quatre on cinq mtigen, de cm, de hurlements, de jurons de tontes sortes^ Catherine porta la main i sa poche pour chercher son dollar; il n'j était plus. Elle regarda autour d'elle aTec une inquiétude qni se conçoit... Rien! Et pendant ce temps^ les singes, courant à traTers il vaste mansarde^ continuaient de se battre, de se poursuivre, de crier ; les hôtes de ce triste cloaque juraient, frappaient les singes que leurs maîtres cherchaient i rattraper. Catherine^ les yeux pleins de larmes^ le cœur gonflé, remuait autour d'elle le tas de chiffons sur lesquels elle avait posé la tète»

-*- C'est donc un rêve que j'ai fait I dit la pauvre enfant en se laissant tomber avec désespoir, la tète cachée dans ses deux mains; mais non, repritrelle tout à coup, je n'ai point rêvé, je suis sûre d'avoir été conduite ici par cet étranger, je suis sûre qu'il m'a donné un dollar, je suis sûre qu'il a renversé mon chaudron dans la rue ! Oh ! mon Dieu ! mon Dieu !

Les pleurs silencieux de la pauvre petite se changèrent bientôt en cris déchirants, lorsque la cousine Hartman fut appelée à constater, non-*seulement le déficit de la recette, mais la perte du chaudron et l'absence du maïs, dont il lui fallait absolument faire une provision nouvelle pour le soir, Catherine tomba épuisée de coups, les cheveux arrachés par poignées, les épaules et les joues enflées par les tapes et les soufflets. En vain, au milieu de ses cris et de ses larmes, elle essayait de confesser la vérité à sa cousine. Celle-ci, dans sa fièvre de colère, n'entendait rien; et d'ailleurs elle n'eût pas ajouté foi au récit de Catherine.

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Mais an mooient même où la paayre enfant ranglotait sa confession que la cousine Hartman n'écoutait points un des habitants de ce cloaque^ maître enfin de son singe^ à qai il venait d'administrer une correction semblable i celle que Catherine avait snbie, sortait précipitamment et descendait Téchelle.

Voici ce qui était arrivé ; je puis le raconter en peu de mots. Pendant le sommeil de Catherine^ le petit dollar en or avait glissé par un trou de la poche délabrée de sa robe et avait roulé jusque sur le plancher noir de la chambre où^ sous les rayons du jour qui pénétrèrent dans ce cloaque^ il reluit comme une étoile. Le premier singe éveillé, ébloui par Téclat de l'or, s'était précipité sur la pièce avec la curiosité étonnée des èlres de son espèce, et s'en était fait un amusement. Un autre stnge^ alléché par les scintillements de For, voulut arracher 1| pièce à son camarade : de là cette bataille, ces cris, ces courses furibondes dont j'ai parlé plus haut, et qui ne cessèrent qu'au moment où le propriétaire d'un des animaux ramassa, dans sa patte froide et serrée convulsivement, le dolia^i qui lui parut de trop bonne trouvaille pour n'être pas empoché immédiatement.

ni

William avait dans sa famille un parent, homme de

bien, de paix et de patience , dont la vie s'était vouée à

de bonnes œuvres. M. Bill avait fondé à Brooklin (qui est

B annexe ou plutôt un faubourg de New- York, séparé

la grande ville par un bras de la rivière de TEst)

ï établissement indui$triel moitié éoole^ moitié hos«

168 LB8 FSMMn HV KOITVEAC-MOMMU

jke; an reÊnge hoqMtalier en toos cas^ où il recneiUait les enduits et les adultes qni Yeoaîent à lui, on qu'il coqirertissait an tnnrail et i la morale. Aux États-Unis, la eharités'exeice ainsi, par la propagande et par institutions, sur une grande échdle. M. Bfll, depuis cinq ans qu'il s'était consacré i cette œuyre pieuse, en avait recueilli quelques bons résultats; les déceptions même qu'il avait éprouvées ne Tavaient point répugné i sa tâche.

William confia à Bill sa rencontre de la veille au soir, les espérances qu'il fondait sur le caractère et les sentiments de Catherine. Bill s'c^Trit tout naturellement à continuer ce que William avait commencé. Us se rendirent donc ensemble à la maison du quartier des Cinq- Points, et montèrent jusqu'à la pièce où venaient de se passer les scènes que j'ai racontées plus haut.

lis entrèrent au moment où Catherine se roulait sur le tas de chiffons, écrasée sous la grêle de coups que lui distribuait si généreusement la furieuse cousine Hartman.

En apercevant William, Catherine se leva et se précipita vers lui en lui criant :

— Oh ! Monsieur, dites-lui que c'est vrai i On m'a volé mon dollar, et voyez comme ma cousiue m'a battue !

William et Bill oublièrent l'infect et horrible spectacle du cloaque où ils se trouvaient pour s'apitoyer sur le sort de la malheureuse Catherine. Ils imposèrent silence à la cousine Hartman, qui allait commencer une kyrielle d'in* jures contre la petite et contre ses protecteurs.

— Nous emmenons cette enfant avec nous, dit William.

•— Et où cela donc? grogna la cousine.

— - Que vous importe ! qu'il vous suffise de savoir que vous ne la reverrez jamais plus.

-— Ne plus revoir ma Catherine ! s'écria la furie, mon onfant 1 ma consolation !... Et madame Hartman pressa

avec un attendrissement réel contre son cœur la petite Catherine^ qui^ les larmes aux yeux^ passa ses bras autour du cou de sa cousine. Je Tai reçue des mains de sa mère mourante^ je Tai élevée, je la soigne, je Taime : n'estpce pas que je t'aime^ ma petite Catherine ?

Bill connaissait trop le cœur humain pour partager rétonnement de William devant ce retour attendri de la cousine Hartman. Il y a dans la vie de ces moments suprêmes où le cœur se réveille subitement, à Vheure où se rompent les liens qui avaient tenu rivées deux existences. Les êtres les plus vils, les plus rabaissés, les plus méchants, ont de ces retours subits, de ces bouffées de sentiments, si j'osais le dire, qui élèvent tout à coup le cœur et remplissent de parfum. Les tyrans comme les victimes de la vie intime éprouvent, à Theure dite, les mêmes commotions. Bill ne s'étonna pas plus de Tattendrissement de la cousine Hartman que de Témotion de Catherine elle-même à l'idée de cette éternelle séparation. L'une avait oublié les mauvais traitements qu'elle infligeait avec tant de férocité^ l'autre ceux qu'elle avait subis avec tant de douleur.

— Oh ! Messieurs, s'écria la cousine Hartman, je ne la battrai plus jamais; je l'aimerai, je la caresserai comme je la caresse et comme je l'aime en ce moment I N'est-ce pas, Catherine, que tu ne veux point me quitter ? Où vont-ils te conduire, pauvre chère enfant ? En prison^ peut-être? Ils vont te traiter comme une vagabonde... Non, tu ne me quitteras pas...

Catherine^ la tête cachée dans le sein de sa cousine,

avait pardonné, à ce moment-là^ non-seulement les vio-

es dont elle était victime chaque jour^ mais celles

( t ses bras, ses épaules et ses joues portaient les ré-

4 »es et cruelles empreintes. Elle pleurait^ la pauvre

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enfant ; et, à Tappel que sa cousine venait d'adresser à son attachement, elle protesta qu'elle ne rabandonuerait point.

—Vous m'avez pourtant promis, interrompit William, de suivre tous mes conseils, d'obéir à tous mes ordres,

Catherine porta d'une main à ses yeux un des pans de sa jupe, et tendit l'autre à William, qui attira l'eafaat à lui* Mais madame Hartmau s'accrocha a Catherine eu lui criant :

^^ Voilà que tu me fuis, Catherine I voilà que tu m'abandonnes 1 Je veux que tu restes avec moi...

— Voyons, lui dit M. Bill en détachant avec peine les doigts de madame Hartman cramponnés dans les vêtements de sa cousine, soyez raisonnable. Qu'avez-vous fait et que pouvez- vous faire encore de cette enfant? Une mendiante, une pauvre créature destinée à traîner dans les rues la plus triste et la plus horrible des existences. Confiez-nous-la. Si vous l'aimez réellement, vous devez vous réjouir de la voir entrer dans un chemin oii elle de* viendra une honnête et laborieuse fille. Vous promettez de ne plus la battre, demain vous aurez oublié votre promesse et vous la battrez encore. Présentez-vous chez moi, décemment, convenablement, avec de bons sentiments, et alors je vous permettrai de voir Catherine aussi souvent qu'il vous plaira.

— Je suppose, ajouta William avec vivacité, que Tinduslrie honteuse à laquelle vous condamnez cette enfant vous soit profitable. Eh bien ! tenez, voici cinquante dollars pour vous indemniser de ce que vous vous imaginez devoir perdre à vous priver de la vente de son maïs chaud.

La cousine Hartman, qui avait paru peu goûter la logique de Bill, se montra plus sensible à l'argument

LES FEMMES DO NOtJVEAU-MONDÉ. 171

suj[)rème dô William. Elle regarda le jeune homme avec une sorte d'étoimement mêlé d'un doute qui se dissipa à la vue des deux billets de banque de vingt-cinq dollars chacun; elle les arracha plutôt qu'elle ne les accepta des mains de William. De même qu'elle avait passé avec une rapidité foudroyante de sa furieuse colère contre Catherine à un épaûchement de très-vive tendresse; ainsi elle oublia son frénétique désir de conserver Tenfant auprès d'elle, pour se livrer aux rêves de toutes sortes que lui suggérèrent la vue et la palpation des cinquante dollars. Ces variations et ces mobilités de sentiments sont trop fréquents chez les natures incultes et abruties pour qu'on doive s'en étonner.

Catherine était donc abandonnée à William.

— Vous avez eu tort, dit Bill à son jeune parent, de donner d'un coup les cinquante dollars à cette malbeu-* reuse : quel usage en fera-t-elle, mon Dieu !

Madame Hartman, qui avait entendu ces paroles prononcées à mi-voix cependant, recula de deux pas et cacha derrière son dos les deux billets qu'elle était occupée, à ce moment-là, à examiner sur toutes les faces. Ce mouvement avait été exécuté avec une promptitude et une énergie qui indiquaient, de sa part, comme une résolution de défendre héroïquement son bien.

— Qu'importe! répondit William; je ne m'inquiète pas de ce que fera ou ne fera pas cette femme dans l'avenir; je ne me suis préoccupé que du bonheur de sauver Catherine.

— Oh! vous pouvez l'emmener, riposta madame Hartman; du moment que vous m'assurez qu'elle sera bien tr tée et deviendra une laborieuse fille entre vos mains, je e me plains plus, je ne pleure plus. Je suis heureuse ii 'voir que ma Catherine sera heureuse*

11 n'y avait pas de cynisme dans l'accent avec lequel madame Hartman avait prononcé ces paroles que lui inspirait la satisfaction donnée à son odieuse avidité. Elle les avait dites sur un ton plein d'abandon qui eût laissé croire qu'à ce moment-là elle parlait sincèrement, ou du moins que le cœur dictait cette réponse à ses lèvres.

— Quant aux cinquante dollars, reprit-elle, n'ayez pas peur que j'en fasse un si mauvais usage. Il y a peut-être là de quoi refaire une honnête femme !

— Que Dieu vous entende ! murmura Bill, et William aura accompli aujourd'hui deux belles et bonnes actions!

Les adieux de Catherine et de sa cousine furent moins déchirants que les scènes qui avaient signalé l'entrée des deux étrangers ne le faisaient présager.

Deux heures après Catherine Geerts prenait place dans la maison de M. Bill.

Quant à la cousine Hartman, disons toute suite, pour n'avoir plus à revenir sur son compte, que les cinquante dollars de William ne refirent pas honnête une femme chez qui tous les sentiments étaient éteints, et qu'ils aidèrent, au contraire, à hâter la fin de cette misérable créature. Elle mourut dans l'ivresse sur son misérable grabat, à côté de son tas de chiffons qu'elle ne s'occupait même plus de renouveler et de grossir, au grand déplaisir des singes ses co-locataires.

Des scènes plus riantes, et tristes en même temps^ vont se dérouler devant nous.

William avait subi la commune loi de presque tous le

jeunes gens appartenant même aux plus riches familles ' des États-Unis. La fortune, dans ce pays, provenant toujours du travail, il est extrêmement rare que les pères, tout eu tolérant que leurs enfants mènent grande vie, n'exigent pas qu'ils augmentent le patrimoine par le travail. William avait été entraîné, par la nature de ses affaires, à partir pour 1^ Angleterre, et de là pour la Chine. Depuis six ans, il n'était pas revenu à New-York.

Pendant ces six années-là, Catherine avait réalisé tout ce que l'élévation de son cœur et de son intelligence avait permis d'espérer d'elle. Dans la maison industrielle de M. Bill, elle avait appris tout ce qui peut agrandir l'âme d'une créature humaine, tout ce qui peut, en même temps, aider une femme à traverser sans périls les durs sentiers de la vie.

Catherine était devenue une très-habile ouvrière. Après quatre ans de séjour dans la maison de M. Bill, et à la mort de celui-ci, elle s'était retirée dans une petite et modeste chambre d'un beau quartier de New- York. Si charmante elle était, si laborieuse, si esacte, si naïve et si simple dans sa gaieté, que les plus riches dames de la ville impériale se faisaient une joie, ou de l'appeler à travailler chez elles en journées (et les moindres étaient grossement rétribuées), ou de monter les nombreux escaliers qui conduisaient à sa petite chambre pour lui commander leurs robes. Catherine était la couturière la plus en vogue de New-York, bien que les coquettes et les prétentieuses n'avouassent pas que leurs robes fussent faites par une si modeste, quoique si habile ouvrière, les mettant sur le compte de deux ou trois couturières fort en renom, qui bénéficiaient de cette comédie, dont le secret était cependant connu de tout le monde.

Madame Benton et les sœurs de William étaient les

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* seules qui eussent le bon goût et l'esprit d'avoir le courage de leur préférence pour Catherine, Peut-être bien y devait-on voir un souvenir de la bonne action de William. Toujours est-il que Catherine était fêtée dans la maison Benton, où on lui avait réservé Thospitalité pleine et entière, comme un droit au travail pour les cas de chômage qui, heureusement pour Catherine, ne s'étaient jamais présentés.

Dans beaucoup de familles américaines, les ouvrières appelées à travailler en journées sont traitées sur ua pied d'égalité à peu près complète, en tant que par leur conduite, par leur éducation et par leur tenue, elles s'en montrent dignes. Ainsi elles prennent leurs repas et le thé à la table des maîtres; cela s'explique, moins peutêtre par la pratique abolue du principe de l'égalité politique, que par le grand honneur où, dans ce pays, on tient le travail, rehaussé parla bonne conduite. Qe fait se constate notamment surtout dans les États de l'est et du nord j et dans ces derniers les domestiques euxmêmes, qui reçoivent et prennent le titre d'aides^ mangent quelquefois à la table des maîtres.

Catherine était bien faite, au surplus, pour ne déparer aucune des tables où l'accueil le plus empressé lui était toujours réservé. Par sa beauté, par le charme de son esprit et de son intelligence, par la réserve distinguée de ses manières, Catherine rivalisait avec les jeunes filles des meilleures et des plus riches familles. Nulle d'entre elles, en tout cas, n'eût été capable de porter avec autant de grâce que Catherine les simples robes auxquelles l'élégance de sa personne donnait un prix et un éclat extra*ordinaires. L'espèce de sauvagerie et de dureté que la misère et les souffrances physiques avaient imprimée à ses traits, avaient fait place à une douceur angélique; ses re-

gards avaie»t une placidité sympathique ; ses beaux cheveux noirs y relevés en bandeaux fournis^ encadraient merveilleusement son visage d'une pâleur éblouissante.

Depuis six ans, ai-je dit, William n'avait point reparu à New-York ; et depuis un mois environ que Ton comptait heure par heure le jour de son retour, Catherine n'avait pas voulu quitter la maison des dames Benton, afin d'être présente à ce moment bienheureux. Elle avait si peu abusé du privilège qui lui avait été assuré de trou* ver toujours de l'ouvrage dans la famille, qu'elle se crut autorisée à imaginer ce mois entier de chômage, pour ne 1

point quitter ce foyer où se préparait une si grande fête dont la pauvre enfant voulait sa part. /

Faut-il bien le dire, au sentiment de gratitude qui inspirait Catherine, se mêlait au autre sentiment qui avait fleuri dans son cœur, Catherine avait appris à aimer William, au milieu d'une famille qui, idolâtrant ce fils, exaltait aux oreilles de la jeune fille ses qualités et ses mérites. Ce n'était pas à son insu que cette aifection avait grandi; elle l'avait senti naître, elle i 'avait cultivée, elle lui avait ouvert franchement toutes les issues de son âme. Seulement Catherine avait caché à madame et aux demoiselles Benton la nature de son attachement pour William; elle n'en avait laissé voir qu'un des côtés, celui que lui commandait la gratitude. Aussi, tout en se faisant une grande joie du retour de William, s*attristait-elle par moments, en songeant que peut-être son affection ne serait point partagée, et que la rentrée de son ami, de son bienfaiteur dans cette maison, où elle n'avait rencontré que des sourires jusqu'à présent, deviendrait le I ' .al et la cause de bien des larmes et de bien des dé''

it-êlre pensera-t-on que Catherine était bien am-

176 lES FBMSES i»ir ïomrsAir-xosBS.

iiûense dans ses léres^ el qo'die se Teisût eDe-mime ramertome de ses joies? Oui, il en senh ainsi an point de ne de nos moeois emopéames, on le dflBoÉment demandé par Catherine n'est qn'nne excgition anx règles de notre société; mais nnllenuait an point de^ne des mœars américaines, on l'inllnenee des grandes lois de régadilé des eonditions autorise ces allîanœs, sans distinction de classe, ponrYu que l'homme on la femme qne le mariage élève de la panrreté on de Toliscoiité i la fortune et à Féclat d'une condition nouvelley en soit digne par sa conduite et par ses qualités. Les mêmes motifs qni ne s'opposent point à ce qu'une ouTrière honnête, bien élevée, distinguée de cœur et d'intelligence, soit admise à la table et dans l'intérieur des ricbes familles, légitiment parfaitement l'amUtion qu'eUe pent nourrir d'entrer dans le sein de ces familles par la grande porte du mariage.

Soit dit sans une trop longue digression sur ce sujet, là est l'obstacle que rencontrent les écrivains américains i créer des romans de mœurs intéressants, où les luttes entre l'amour et les conditions sociales fournissent matière, dans notre vieux monde, à tant de fictions saisissantes, à tant de péripéties dramatiques. Ce qui est la règle commune ici, devient l'exception là-bas; comme l'exception ici est exposée, au contraire, à devenir la commune loi dans cette société nouvelle.

Catherine pouvait craindre d'abord de ne point trouver dans William ce qu'elle espérait; puis elle redoutait, si bonne que fût pour elle la famille Benton, de se heurter contre un refus qui eût blessé moins sa dignité peut-être que sa tendresse pour William.

M. Benton avait l'orgueil d'une grande fortune, honnêtement acquise d'ailleurs ; mais il oubliait volon-

tiers de combien était loin du point où il était parvenu le degré de Téobelle sur lequel il avait mis le pied au départ. M. Benton^ en définitive^ n'était que le fils d'un simple matelot déserteur^ et il avait commencé par être portefaix sur les warf s de New-York. Mais si les gens qui s^élèvent dans la société ont quelque raison de tendre à s'élever toujours et à prendre pour point de départ de leur famille leur point d'arrivée à eux^ aux États-Unis^ où la seule distinction qui sépare les classes est la richesse y il est moins permis que partout ailleurs à un homme d'oublier^ devant la pauvreté honnête, ce qu'il a été avant d'atteindre le but envié. Ainsi ne raisonnait pas toujours M. Benton ; et Catherine avait entendu parfois sortir de ses lèvres^ à ce sujets des doctrines qui lui avaient donné le frisson au cœur.

Si grande cependant que fût la fortune de M. Benton^ elle était^ comme tant d'autres grandes fortunes des États-Unis, exposée à sombrer d'un jour à l'autre. Outre qu'une crise commerciale très-sérieuse pesait en ce moment-là sur l'Amérique^ les relations de M. Benton avec tous les pays du monde l'exposaient à subir, c'était arrivé plusieurs fois, des tempêtes inattendues d'affaires, et même depuis plusieurs mois il avait reçu, de divers points, des nouvelles inquiétantes. Mais il j avait encore loin de là aune catastrophe que peut-être bien Catherine rêvait, elle, par instants au fond de son cœur; et de sa modeste petite chambre, elle faisait une sorte de port de refuge où les naufragés de la fortune se réjouiraient d'aborder comme à un rivage de salut.

— C'est bien mal à moi^ se disait-elle tout à coup, de songer à ce redoutable dénoûment. Je me reproche d'être si égoïste de souhaiter de tels malheurs à de braves gens qui m'aiment tant ! Non, dussé-je souffrir, dussé-je subir

toutes les humiliations imaginables, je ne puis admettre que mon cœur désire la ruine et les larmes pour cettp excellente famille ; et d'ailleurs William ne seraitril pas frappé le premier ? Qui sait s'il serait aussi heureux, pauvre avec moi, que riche sans me posséder?

11 est vrai que ces mauvaises pensées-làne venaient jamais à Catherine que les jours où M. Benton étalait un peu trop d'orgueil devant elle; puis le retour se faisait dès qu'une honne parole, un sourire, une caresse lui arrivaient de la part de madame Benton ou de ses filles.

Une après-midi, la famille Benton prenait le goûter^ lorsque la porte de la salle à manger s'ouvrit brusquement, et un jeune homme entra. C'était William. Les cris de joyeuse surprise qui s'échappèrent de toutes les lèvres furent étouffés sous une pluie de baisers et de caresses. Après avoir passé des bras de sa mère dans ceux de ses sœurs, William aperçut, pour la première fois depuis son entrée dans la salle, une belle jeune fille retirée dans un coin, l'œil ardemment fixé sur lui, les bras pendants, les regards humides, et qui semblait s'isoler de ce bonheur comme une étrangère. William la salua avec une extrême courtoisie d'abord, en cherchant à deviner, dans un muet examen, qui était cette jeune fille.

— Eh bien! lui dit madame Benton, vous ne voyez pas, William, que c'est Catherine?...

— Catherine ! s'écria le jeune Benton en pressant l'ouvrière dans ses bras; Catherine, ma chère enfant, car j'ai bien le droit de la nommer ainsi ! Que vous êtes donc jo-

IBS FBMtfES DU NOUVEAU'-HONi)!. 179

lie^ et grande, et charmante^ Catherine I Bonne^ honnête^ labprieuse à n'en pas douter, puisque je vous vois dans la maison de ma mère, et que votre place est marquée à sa table entre mes sœurs ! C'est bien, Catherine, et je vous remercie, du fond de mon cœur, de la joie que vous me donnez en ce moment.

Catherine, toute émue, avait rougi jusqu'aux yeux; et ses mains, que William tenait dans les siennes, tremblaient; ses yeux, chargés de larmes, n'osaient plus se lever sur lui.

Elle comprit qu'il fallait laisser s'épancher dans l'intimité cette joie de la famille au retour du fils. Elle sortit furtivement de la salle, puis de la maison, sans qu'on s'aperçût de son départ. Catherine alla savourer dans la solitude de sa modeste chambre son bonheur et ses espé^ tances*

Est-ce par scrupule ou par crainte que Catherine ne revint pas le lendemain chez madame Benton, non plus que le surlendemain, ni pendant trois jours ? C'est ce que nous ne saurions pas dire bien exactement.

Le troisième jour on s'aperçut de l'absence de Catherine, et ce fut une occasion pour William d'entendre Téloge de la jeune ouvrière.

— Si j'allais Ja chercher? dit-il. ïndiquez^moi sa demeure.

— Votre sœur Kettly va vous y accompagner, répondit madame Benton.

' William fut charmé de voir l'honnête simplicité qui poétisait l'asile aérien de Catherine. Tous deux, se retrouvant face à face, après six ans de séparation, encore is une mansarde, ne se défendirent pas du souvenir de r rencontre dans le hideux taudis du quartier des Cinqits. Us se comprirent par un simple regard. Cathe-

rine tendit à William une main dont la muette pression fut plus éloquente que toutes les paroles que son cœur même eût pu lui dicter.

— Étes-TOus bien heureuse^ Catherine ?

— Autant que vous devez Têtre, monsieur William, à contempler votre ouvrage. J'étais moins heureuse cependant il y a trois jours que je ne le suis aujourd'hui, puisqu'il m'est permis enfin de vous remercier.

En disant cela^ Catherine porta vivement à ses lèvres la main de William.

— Allons^ Catherine^ fit Kettly Benton en cai'essant la jeune ouvrière, il ne faut plus pleurer ainsi, puisque voilà notre William revenu. Figurez-vous, en eflfët, frère, que jamais Catherine n'entendait prononcer ou ne prononçait voU*e nom sans que des larmes lui vinssent aux paupières. Vous absent, c'était naturel, puisqu'il m'en arrivait tout autant; mais maintenant que vous êtes ici, il me semble qu'il faut rire et se réjouir.

Catherine sentit bien que Kettly, dans sa naïveté, venait de dévoiler son cœur aux yeux de William, qui surprit sa protégée rougissant et essayant de balbutier quelques mauvaises paroles de reproche à mademoiselle Benton.

— Pourquoi vous défendre de cela, mon enfant? lui dit William; laissez-moi vous remercier bien vivement, au contraire. C'est à mon tour de me montrer reconnaissant. Vous viendrez ce soir prendre le thé à la maison, n'est-ce pas?

— Mais... commença à balbutier Catherine, joyeuse, mais cherchant, pour refuser, une excuse qu'elle ne voulait pas trouver.

William comprit, et, l'interrompant :

— C'est ma mère qui vous invite, Catherine ; vous ne pouvez pas refuser. «

— J'irai, répondit-elle.

William avait beaucoup étudié la jeune ouvrière pendant les quelques instants qu'il avait passés auprès d'elle, heureux de la retrouver plus belle encore, et cent fois plus charmante qu'elle ne lui avait paru le premier jour et qu'on ne le lui avait dit; heureux surtout de se savoir aimé.

Le soir, après le thé, William, invoquant les titres quasi-paternels que lui donnaient sur Catherine ses anciens bienfaits, la reconduisit jusqu'à sa porte, et, en la quittant :

— Catherine, lui dit-il, demain matin j'irai vous voir et je causerai longuement avec vous.

— Je vous attendrai, monsieur William, répondit Catherine en frissonnant.

Au moment où son fils et la jeune ouvrière sortirent, M. Benton, qui avait montré un peu de mauvaise humeur pendant le thé, s'était plongé dans des calculs considérables, faisant manœuvrer au crayon, sur son carnet, un régiment de chiifres. Son crayon se cassa, ce qui interrompit naturellement ses calculs et doubla sa mauvaise humeur. Il jeta le crayon sur la table, et d'im ton assez brusque :

— A présent, dit-il à sa femme, que voilà William de retour, il faudra éviter que la petite Catherine vienne si souvent ici.

— Et pourquoi-donc? demanda madame Benton.

— Pourquoi?... pourquoi?... Parbleu ! comme si vous ne me compreniez pas? Il me semble que leur sortie de ce soir, que leur embarras mutuel, que les regards échangés entre eux pendant tout le souper, en disent assez, sans que j'aie besoin d'entrer dans de plus amples explications. Mon Dieu! continua Benton, en voyant que ses filles

182 LES PEtfSIES BU NOU VEAU-MONBE.

avaient quitté la salle à manger, si Catherine était comme les autres, surtout si elle n^avait pas été accueillie au milieu de nous comme une enfant de la maison, je m'inquiéterais peu, vous sentez bien, que William se passionnât potir elle; mais Catherine est trop honnête fille pour consentir à devenir la maîtresse de William. Si donc ils se prennent à s'aimer, vous prévoyez aussi bien que moi, chère amie, quel sera le dénoûment de cet amour : une demande en mariage, et... par ma foi, je ne suis pas disposé à donner mon consentement. Prenez donc vos précautions en bonne mère de familfe, dans Tintérêt de Catherine comme dans celui de votre fils... sur qui j'ai en ce moment des projets qu'il est important pour moi de voir se réaliser le plus tôt possible.

M. Benton sortit brusquement, et madame Benton tomba dans une profonde rêverie.

Les vives observations de M. Benton avaient un peu blessé sa femme, et peut-être même, pourquoi m le pas dire^ brisé des espérances qu'elle avait nourries au fond de son cœur. L'afiection qu'elle portait à Catherine était en effet très-profonde, tant à cause des qualités charmantes de la jeune fiUe^ qu'en souvenir de la conduite de William, conduite dont Catherine s'était montrée si digne de son côté, en réalisant et au delà tous les rêves fondés sur elle. Madame Benton ne répliqua pas trop aux observations de son mari; elle avait en soa caractère^ en sa raison, en son jugement, une très-grande et très-ff<vbufite confiance* Elle ne doutait pas que M. Benton ei^i

^*^****-fM|.ntUiÉ^^ j-T — - ■ ■■ -"'-T-* *

LIS FEMHSS DU NOUTBACT-MONDI}. 483

S68 motifs, secrets peut^^tre, pour agir delà sortes et elle ne Youlait pas tout mettre sur le compte de Torgueil qa'elie lui savait. Elle ne combattit que faiblement ses objections, et abandonna la partie facilement en le trouvant implacable dans sa résolution < Elle en prit texte ponr adressejr des conseils pleins de modération et de tendresse à William. Peut-être que si madame Benton se fût montrée aussi sévèrement inflexible que le vieux négociant, leur fils se f&t-il soumis sans murmurer aux ordres que lui infligeait la volonté de sa famille. Mais William prit acte de la faiblesse de sa mère pour se fortifier dans son amour^ convaincu qu'il rencontrerait en elle un appui contre le refus et Tobstination de son père.

11 ne fit rien connsdtre à Catherine de tout cela, s'exalta et l'exalta» au contraire, dans leur affection mutuelle ; puis, quelques jours après, conduisant la jeune fille par la main, il entra dans le salon, où toute la famille était réunie.

Il y avait quelque chose de solennel et de grave dans cette entrée comme dans l'attitude de ceux qu'elle surprit, ou plutôt qu'elle ne surprit guère. Madame Benton fit un mouvement pour aller au-devant de son fils : un regard de son mari la cloua à sa place ainsi que ses filles. Catherine, épouvantée de ce silence et de cet accueil, sentit ses forces lui manquer : elle tomba sur un siège, en pleurant à grands sanglots. En dépit de l'ordre de son père, Keltly, la plus jeune des demoiselles Benton, s'était levée et s'était approchée de Catherine, tandis que William marcha droit à son père, et lui prenant respectueusement la main, qu'il pressa avec effusion :

Mon père, lui dit-il, je viens vous demander votre ( .entement à mon mariage avec Catherine Geerts. Qui c est, vous le savez; ce qu'elle vaut par le cœur, par

484 LES F£M\r£S DU NOU VKAU-tfONDB.

Pesprit, par riatelligenee, par Fâme, vous Pavez pu apprécier aussi bien que moi ; ma' mère vous ^attesterait au besoin^ et mes sœurs en seraient la caution.

Un long silence suivit. Madame Benton avait son mouchoir à ses yeux ; Benton^ la tête baissée» les mains croisées^ regardait le tapis du saloii; William était debout, immobile. Catherine s'était laissée glisser sur se3 genoux et pleurait, la tête appuyée sur les bras de la petite Kettly.

— Mon père, dit William, j'attends votre réponse. Benton secoua la tète doucement, et faisant un effort

sur lui-même :

— Je vous aime bien, William, dit-il; mais je dois refuser le consentement que vous me demandez.

— Je sais, mon père, qu'aucune prière ne vous ferait changer de résolution ; aussi je crois devoir vous demander si c^est là votre dernier mot.

— C'est mon dernier mot, William.

— Alors, mon père, je me passerai de votre consentement.

— Jamais-! s'écria Catherine en se levant et s'avançaut vers William. Jamais, répéta-t-elle avec énergie, je ne ferai pareille chose.

Puis^ se jettant aux genoux de M. Benton :

— Monsieur, dit-elle, c'est moi qui vous supplie maintenant ; permettez que je devienne la femme de William, bénie par vous...

M. Benton releva Catherine, déposa un baiser sur son front, et sortit en lui disant :

— C'est impossible, c'est impossible !

A peine M. Benton fut-il dehors, que William et Catherine tombaient dans les bras de madame Benton, qui ne pouvait que murmurer à travers ses sanglots :

— Pauvres enfants ! pauvres enfants!

LES FEMMES DD NOUYEAU-MONBE. l8o

— * Madame, dit Catherine en s'adressant à madame Benton, reconduisez-moi tout de suite che% moi, je vous prie.

VU

Hait ou dix jours après cette scène, des bruits sinistres circulaient à New- York sur le compte de la maison Benton. On pariait de faillites nombreuses et considérables au Mexique, au Brésil, àLiverpool, qui pouvaient frapper M. Benton. Son crédit était déjà ébranlé.

— Ce soir, ditM. Benton à William, le steamer de Li verpool arrivera; il nous apportera notre raine ou notre salut.

Le steamer arriva en eifet, et jek sur la place de New- York la nouvelle de la faillite d'une des principales maisons de Liverpool. Ce sinistre était le dénoûment du drame que redoutait M. Benton. Le rêve cruel de Catherine se réalisait! Mais il restait encore Tespérance de ramasser quelques débris de ce naufrage. Un voyage de William à Liverpool était nécessaire et fut résolu.

Depuis le jour de la scène que nous avons décrite plus haut, Catherine ne s'était plus présentée dans la famille Benton, et elle n'avait plus même voulu recevoir William en compagnie de ses sœurs ou de sa mère. Mais, à l'heure où le glas funèbre de la fortune de M. Benton sonna dans New-York, la première personne qui entra dans cette maison désolée fut Catherine. Sa venue fut comme un baume à ces douleurs et à ces larmes.

- Je pars, chère Catherine, lui dit William. Je ne sais qu'il adviendra des tentatives que je vais faire; mais

>ormais les motifs qui s'opposèrent à notre mariage ne

doiveat plus exister aux yeux dû mon père. Catberine^ vous me promettez de m'attendre?..,

— Vous me demandez làim serment inutile, William. Partez; que votre retour ici ramène ou non la fortune dans votre famille, que les motifs qui se sont opposés à notre mariage existent ou n'existent plus, queje devienne ou non voire femme, je vous aimerai toujours, William. William partit. Le coup qui avait frappé. M. Benton était trop rude pour un vieillard. Son organisation affaiblie n'y résista pas. Il y a des riches qui ne savent paR devenir pauvres. M. Benton succomba à une attaque cérébrale, deux jours après le départ de William. La misère, à qui la présence d'un homme barre toujours un peu le passage, entra alors dans la maisoft par les portes et par les fenêtres. Quelle résistance pouvaient lui opposer une femme âgée et deux jeimes filles élevées dans le loxe? Mais Catherine était là.

Son travail suffit à peu près à l'existence de quatre personnes. Et cette petite chambre qu'elle avait rêvé devoir être le port de salut de cette famille de naufragés, deviat un sanctuaire pieux où l'huile de la lampe éclaira le dévouement le plus filial et le travail le plus noble qu'on puisse imaginer.

William revint au bout de six mois. Les affaires de son père réglées et terminées, William voyait devant lui un abîme à combler. Le rocher de Sisyphe pesait sur ses brae et sur ses épaules; la montagne se dressait devant lui rude, escarpée^ formidable.

— Chère femme, dit*il à Catherine, le ciel m'a large«ment récompensé de t'avoir recueillie sur ma route le soir où je t'ai rencontrée. Merci, chère enfant^ de tout ce que tu as fait pour ma mère et pour mes sœurs. Je ne sais si mon cœur trouvera jamais asses de tendresse et

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d'affections pour te payer d'un tel dévouement I Allons, ajouta-t-ii en se tournant vers sa mère et vers ses sœurs, je suis jeune, Catherine est courageuse et forte : partons pour rouest; l'avenir est à nous. Le travail est le gardien de rhonnèteté et l'inspirateur des grandes et nobles pensées; Catherine nous l'a prouvé. Que son exemple nous aide et nous guide! i

Catherine fut la bénédiction de cette famille. Son cœur, autant que son intelligence, illuminèrent cette lutte avec le travail, et William Benton est devenu, m'écrit-on d'Amérique, un des plus riches propriétaires de Tlowa.-

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