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TYPES DE FEMMES

LOHA CAMERON

Un soir d^été de Tannée 1766, devant la porte d'une petite ferme située au fond de la vallée de Barrington, dans TËtat de Massachusetts, se trouvait un groupe composé de quatre personnages, sans compter uà respectable cheval^ sellé, bridé, immobile, lé cou tendu et rœil demiclos, attendant que mistress Lambson, une femme d'âge moyen et presque belle encore, eût monté sur son dos. Elle 7 était aidée par son fils Harr^, un jeune gaTÇ4>n de seize ans, dont le teint hâié, les mains larges et fortes, Fencolure hardie, attestaient la vie active et libre qu'il menait à la ferme. Sur le seuil de la porte se tenait une jeune fille de douze à treize ans, nommée Lora.

C'était la nièce de mistress Lambson, une orpheline, mais qui,gr&ce aux soins et aux tendresses maternelles dont sa tante l'entourait, n'avait pu s'apercevoir de son isole* ment dans le monde. Lora était une enfant merveilleusementbelle ; sessourcilsbrunstrancbaieatd'unefaçon char

LES FEMMES DIT N0nVKAU-M0|7I)E. 141

mante sur sa peau d'une admirable blancbeur ; son teint, chose rare chez les femmes de ce pays, était légèrement coloré; ajoutez à cela des yeux du bleu le plus poétique et une chevelure noire qui ruisselait en boucles fines sur un cou un "peu ombré par les caresses du soleil. A côté de Lora, se trouvait un jeune homme du village voisin, Francis Graham, grand et beau garçon du même âge qu'Harry et son meilleur ami, bien que, sous le rapport de la fortune, il y eût un abime entre eux.

Francis était occupé en ce moment-là à expliquer à la jeune fille le mécanisme d'un fusil à deux coups qu'il tenait à la main : Lora passa sans crainte ses doigts sur le canon, et lâcha la détente de Tarme.

— Lora ! Lora ! s'écria mistress Lambson, qui venait de prendre place sur son vénérable palefroi, ne joue pas ainsi.

— Il n'est pas chargé, tante, répliqua l'enfant sans se déconcerter.

— Cela n'y fait, petite, les fusils sont toujours dangereux. Défunt votre oncle, mon pauvre mari ! est mort à la guerre, et depuis ce temps-là j'ai toujours eu peur des armes à feu.

— 0 tante 1 vous répétez sans cesse Ijt même chose. Jugez, Francis, ajouta-t-elle en se retournant vers Graham : l'autre jour je m'amusais à poursuivre un chien avec le fusil d'Harry, dQut. il ne reste plus que le bois : le canon et la batterie ont été démontés, vous savez ; eh bien ! ma tante voulait me retirer ce bâton des mains, sous prétexte qu'on ne sait pas ce qui peut arriver avec les fusils f ...

Les trois enfants éclatèrent de rire, et la bonne dame i bien obligée de se mettre de la partie, tout en répétant :

^ Vous êtes trop hardie avec les armes à feu, petite ; ] rry , continua-t-elle, mets Lora à cheval à côté de moi.

143 LES Ï-EMMES DU NOnYEAU-MÛNPS.

Les. trois jeunes geas qui avaieul, de leur côté, projeté une petite excursion, intercédèrent auprès de mistre^ Lambson pour que Lora fût dispensée de Taccompaguei:; et après mille résistances vivement combattues, la bonne dame finit par se rendre, selon son habitude, aux déairs de ses trois tyrans, comme elle les appelait.

Après le départ de mistress Lambson, les trois jeunes gens se mirent donc en route, remontèrent le long d'une petite rivière et gagnèrent un bois où ils espéraient bien trouver du gibier. Après une excursion d'une heure environ, ils s'en retournaient fort désappointés, lorsque Lora, qui courait en avant, fit signe à ses deux compagnons de marcher bien doucement, et leur montra du doigt une alouette cachée dans le feuillage d'un arbre, Harry leva son fusil, le coup partit, et Toiseau tomba aux pieds de Lora, qui en le ramassant se prit à sangloter, et le pressant sur son cœur :

— C'est bien mal ! c'est cruel cela ! s'écria-t-elle.

— Que te prend-il donc aujourd'hui? demanda Harry. Tu nous as vu tuer déjà des centaines d'oiseaut sans t'émouvoir, et...

— C'est vrai, répliqua l'enfant, mais je ne les avais jamais tenus chauda et respirant encore entre mes mains ; celui-là chantait quand tu l'as tué, et puis, c'est moi qui en suis la cause...

Francis et Harry ne purent se défendre de plàisantet Lora sur ce mouvement de sensibilités

— Vous n'auriez pas éprouvé plus de chagrin de la mort de l'un de nous, dit Francis.

— Si l'un de vous était tué, murmura Lora en sanglotant toujotu^, je mourrais aussi, mol !

. ~ Non pas, lui dit gravement Harry, si l'un de nous mourait, Lora, tu devrais vivre pour consoler l'autre.

LDS VEHMÈS DtT NOUVEAC-'HONBE. 143

Cette parole simple, et à coup sûr bien insignifiante en ce moment-là, parut faire une profonde impression sur Lora, car ses larmes s'arrêtèrent tout à coup; elle regarda ses deux compagnons de jeu avec une sorte d'étonnement et leur tendit la main sans prononcer une parole. Il y avait dans ce mouvement comme un serment instinctif et secret.

Us reprirent leur promenade, et arrivèrent devant un petit bras de rivière presque desséché. Au lieu de faire un long détour pour gagner le pont^ ils résolurent de le traverser à gué.

— Lora, dit Francis en s'agenouillant, montez sur mes épaules, je vous ferai passer la rivière à pieds secs.

Lora rougit, baissa les yeux et répondit qu'elle préférait que son cousin la portât.

—C'est juste, répondit Harry,tu es sous ma protection.

Mais la jeune fille ayant remarqué que le visage de Francis s'était comme assombri devant le refus qu'elle venait de lui faire :

— Au fait ! s^écria-t-elle, j^aime mieux traverser la rivière sans l'aide de personne; et après s^être retournée pour envoyer un [gracieux sourire et un geste d'adieu à ses deux amis, elle s'élança comme un jeune faon, sautillant de pierre en pierre, et évitant avec un art infini celles qui étaient humides. Lora était presque arrivée déjà à l'autre rive, lorsque son pied heurta contre une saillie; elle chancela et allait tomber de côté, mais elle eut l'adresse de s'accrocher à un pan de rocher, et s'y cramponna avec force jusqu^au moment où ses deux amis vinrent à son secours.

Cet événement révéla à Harry et à Francis le sang froid, Ténergie, et en même temps la hardiesse résolue de cette enfant.

iH LES FSKKBS BU NOUVEAU-MONBE.

Ces petits incidents de la jeunesse des trois héros de notre histoire étaient importants à faire connaître. Ils nous ont aidé à dessiner leurs caractères et i faire pressentir le rôle à venir de chacun d'eux.

Six ans se sont écoulés entre le moment où a commencé notre récit et celui où Francis et Harry étaient entrés réellement dans la vie pour y accomplir leurs devoirs d'hommes.

Francis^ possesseur, comme nous Tavons dit en commençant^ d'une grande fortune^ se trouvait en relations avec la plus riche société du pays; il avait été en outre destiné à suivre la carrière du barreau. La nature même de ses occupations aurait pu lui faire rompre tout rapport avec les habitants de la vallée de Barrington; mais il n'en avait rien été. Francis ne rencontrait dans le monde aucun plaisir qui pût être comparé à la joie que sa venue amenait sous le toit de la ferme^ au cordial accueil de ' Harry^ aux bienveillante sourires de dame Lambson, et surtout au bonheur qu'il éprouvait près de Lora. Il faut dire cependant que Francis n'avait pas été longtemps à s'apercevoir qu'il existait un germe de discorde entre lui et Harry. Il savait que Lora aimait son cousin et était aimé d'elle.

Mais il était doué d'uu si noble caractère et il montrait dans ses relations avec la jeune fille des dehors si francs et si gais, que personne ne soupçonna qu'il éprouvait pour Lora un tendre et profond amour. Pendant qu'il luttait contre cette passion, Harry s'abandonnait à la sienne

avec toate la ûonfiance d^une âme heureuse^ et Lora, ignorant que ses effections eussent trouvé tin double écho, attendait sa dix-huitième année^ qui était Tepoque fixée pour son mariage avec son cousin.

Le père deHarry, M. Lambson, à la fin de la. guerre de rindépendance, au moment où les honneurs et le repos l'attendaient, avait rencontré sur le champ de bataille la mort du soldat; laissant à son fils pour tout héritage un nom honorable, le souvenir de son dévouement à la patrie et beaucoup de dettes, que Harry, placé à la tète de la ferme, luttait énergiquement à éteindre.

Pendant la guerre, les dettes s'étaient contractées facilement; il existait alors entre le débiteur et le créancier une sorte de trêve : Tun et l'autre ne pouvaient-ils tomber côte à côte sur le même champ de bataille et pour la même cause ? Mais, quand vint la paix, les choses changèrent de face. Plus de trêve, plus d'enthousiasme, l'intérêt seul prit le dessus. L'avidité des créanciers était exc^essive, et la loi, rigoureuse jusqu'à la démence, si on peut le dire, favorisait même des actes de barbarie.

Vers Tannée 1786, si cruelles devinrent les poursuites, tant d'atrocités et d'injustices furent commises, que les débiteurs se liguèrent contre les créanciers. Une immense insurrection éclata dans le Massachusetts, théâtre principal de ces énormités. On appela cette insurrection la guerre de Shay. En raison de son origine, elle prit un caractère politique et divisa pendant un moment la so-: ciété aqiéricaine en deux camps bien tranchés : d'un côté, les riches ; de l'adtre, les pauvres et les ruinés.

Le mauvais état des afiaires de Harry Lambson le

poussait naturellement à, se ranger dans cette dernière

catégorie qu'on qualifiait ouvertement de parti des insur-

gés^ tandis que Graham devenait au contraire ce qu'on

appelait un des défenseurs des cours, c'est *à-dire de la loi.

Par malheur, les nombreuses occupations de Fraiiois

le retinrent pendant quelques semaines éloigné d^ la

\ ferme j et Harry, privé de ses bons couseite, se trouvait

vivement sollicité par les chefs les plus influents de Tin-

surrection. 11 faut bien dire aussi qu'il était en proie à

d'immenses embarras pécuniaires. Aussi longtemps qu'il

le put, Harry dissimula ses. inquiétudes à sa mère; mais

\ bientôt la triste vérité de sa situation devait apparaître.

Un jugement venait d'être rendu contre lui, sa f^rma

allait être saisie et lui traîné eu prison, à moins qu'il ne

s'acquittât envers un certain Seth-Warner, son cvémr

cier,

Un soir, il revint à la maison désolé, après avoir passé 'out un jour absent. En rentrant, il s'assit dans un coin du foyer sans prononcer une seule parole. Sa mère était seule. Elle lui dit, après avoir hésité :

— Ek bien! mon pauvre enfant, tu n'as donc pas réussi î

— Non, ma mère.

— T'es-tu adressé à Francis?

— Non !..,

Et cette fois il prononça ce monosyllabe avec une sorte d'impatience irritée.

— Tu as eu tort, Harry, reprit mistress Lambsou; Francis est un ami sur... et c'est pendant les mauvais

jours...

— Francis était mon ami, mète» il ne Vest plus, répliqua le jeune homme en se levant.

,— r Comment?

— Aujourd'hui, Francis n^ s'occupe plus que de poor- * suivre les pauvre <Uables qui, comme moi, défiiâdMl

leurs biens; ils les poursuit la loi d'itme main, comme avocat, et le fusil de Tautce, comme capitaine de la milice. C'est lui qui a arrêté Tautre jour le fils de Willy, et Ton dit que le malheureux va être pendu pour les dettes de son père.;. Oh ! il n'y a plus ni merci ni justice à attendre de ces gens4à !

Harry avait prononcé ces paroles avec une telle exaltation que sa mère ne put s'empêcher de s'éctier:

— Harry, tu as été écouter les prédications des rebelles de Shay; mais tu ne songes point à te joindre à eux, n'est-ce pas? D^ailleurs, ce serait une folie, maintenaijt > ils sont battus de tous côtés, et ils fuient comme des volées d'oiseaux devant le général Lincoln.

— Pardon, ma bonne mère, fit Harry en interrompant mistress Lambsofl, ne parloiis pas de cela, s'il vous plait. . . et d'ailleurs j'entends des pas à la porte.

En ce moment entra Francis, tenant à son bras Lora. Le visage de Harry se contracta sous un effort de colère.

— Qnoi de nouveau, Harry? dit Francis en lui tendant affectueusement la main. Tu étais donc sorti aujourd'hui, car je t'avais fait dire de venir me joindre à mon offlce (cabinet) et tu n'es pas venu t.. . tu as eu tort.

Harry ne répondit que vaguement et avec un accent fébrile. H était si préoccupé qu'il Ue vit même pas le signe d'intelligence que Francis et Lora échangèrent en ce moment. Deux ou trois fois Graham essaya d'attiser la conversation, la froideur de Harry Téteignait, aussitôt. Ce que voyant, Francis prit le parti de se retirer en disant :

lions ! allons ! Harry, tu es sourd, fou, et muet tout à 1 ûs... A plus tard, alors.

l sortit.

148 LES PÉMMES BU NOUVEAn-MONDE.

Lorra s'approcha de son cousin, et appuyant son gracieux bras sur son épaule :

— Harry, lui dit-elle, qu'as-tu donc ce soir ?

— Rien, répondit-il froidement et en tressaillant au contact de Loca et au timbre de sa douce voix.

— Tu ne sais pas, reprit la jeune fille, que madame, Graham nous a promis un bal pour le 27, c'est à-dire dans dix jours, si le général Lincoln se trouve ici, comme tout le fait espérer.

Les poings de Harry se crispèrent, et il se mordit les lèvres jusqu'au sang.

— Cela te fait-il plaisir? continua Lora.

Harry se dégagea de la pression de la jeune fille, et un sourd grognement de colère monta à ses lèvres, en même temps qu'une pâleur mortelle couvrit son visage.

— Oh! je trouverai peut-être le moyen de me faire comprendre, murmura l'infatigable Lora en* revenant se placer à côté de son cousin. Tu oublies donc, repritelle, que c'est le 27 le jour anniversaire de ma naissance?

— Je songeais en efiet à cette date, où tu auras dixhuit ans I Et ma bonne mère, en la fixant pour la célébration de notre mariage, ne pensait pas que ce jour-là pourrait être au contraire un jour de larmes et de deuil.

— Mais, cousin, s'écria Lora en palissant à son tour, cousin, tu as les bleus ce soir... Tante Lambson, qu'estil donc arrivé à Hàrry ?

— Mon enfant, répliqua la bonne dame en s'efforcant de dissimuler les sanglols qui étouffaient sa voix, Harry a des chagrins que je ne sais pas; mais qu'importe, vous vous marierez le 27; c'est de mauvais augure de remettre les mariages.

— Dieu sait où je serai le 27, murmura Harry en passant la main sur ses yeux gonflés de larmes.

LBS PEMMES BU NOU VEAU-MONBB. 449

Et après avoir serré les maiûs de Lora et de sa nièro, il sortit^ laissant les deux femmes en proie aux plus sombres pensées.

Pendant les jours qui suivirent, la tristesse et les préoccupations du Jeune fermier ne firent qu'augmenter, n passait pri^sque toutes les journées et une partie des nuits même hors de la maison. Mistress Lambson^ à qui n'échappait point cette conduite de son fils^ éprouvait de secrètes anxiétés dont elle ne faisait point part à Lora. Enfin, le 25, IJarry ne rentra que fort avant dans la soirée, et il alla s'enfermer dans sa chambre sans que personne, excepté sa mère, ne Teùt vu ni entendu revenir. Mistress Lambson ne tarda pas à le rejoindre.

— Ah ! mon cher fils, lui dit-elle en Vemhrassant, que je suis aise de te revoir l Francis f attend ici depuis midi, et il t'attend encore.

— Oh ! il peut m'attendre sans que mon absence lui paraisse trop longue, Lora est avec lui ! ...

Harry prononça ces paroles sur un ton de moqueuse colère que mistress Lambson ne parut pas comprendre, car elle ajouta bien vite :

— Lora paraît joyeuse de quelque bonne nouvelle que Francis lui a rapportée; mais elle n'a pas voulu mêla dire. Tu vas venir les retrouver?...

— Certes non !

A ce moment, les voix de Graham et de Lora se firent entendre en joyeuses fanfares de rires. Harry fronça le sourcil, et se levant brusquement il répondit aux nouvelles instances de sa mère en la priant de le laisser seul. 11 ferma à clef la porte de sa chambre, espérant en inter*

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-^ Oh ! je lae Teemai! mmnia BoTT.

De ee moaneiit sa résoliitioa fiit défimtîTe. Il se Im Meo a^aot le jour et sortit fartîTeniHit de UmeiioQ. Kn peMUit deTaol laftomhm de Loia, il ^artètt no

1 LES ^ISMMÊS BU NOtrVEAU-MOîf DE. iSi

i 46tant, d'abord attendri ; puis lé souvenir de la trahis |& dont il était victime lui arracha un cri de rage, et il 5 Aûf uii eii courant.

A son réveil, miatreàs LâtnbèOn trouva ce billet ct^youné -k la main de son fils :

: i« Chère bonne mère, là lettre de M. Graham a été là illrnière goutte versée dans le Calice de mes douleurs. ^ n^ai pu supporter une pareille insulte de- la patt d'un srlomnie qui fut mon ami. Il était, dans ma pensée, ^Jk dernier qui dût invoquer les lois contre mol. Je crois, i.»ka mèîê, que le parti que je prends est juste devant tiieu et devant les hommes ! Si je meurs, priez pour moi Jja pardonner moi ! b

J^ — Lota \ LoM 1 appela la bonne dame. Et tendant le teUet à la jeune flUe, elle tomba slifibquée sur un siège, irt — Oh ! cruelle méprise ! s'écria Lora. La lettre de j.?frranoi8 n'était qu'une plaisanterie. Francis a, au contraire, pris des arrangements avec Seth-Warner * il a payé -; la dette de Harry, et, hier au soir, il a jeté au feu toutes > les créances devant moi...

— Mais il est parti, Lôra ; il est parti pour aller se i joindre aux insurgés ! Que Dieu ait pitié de nous !

Pendant que là bonne mi stress Lambson, à genoux, . V la face collée contre la muraille, priait et sanglotait, Lora, .; dont nos lecteurs n'ont pas oublié l'admirable sang-froid ;i sur les rochers du fleuve, se montra digtie de ce trait de ^ son enfance, c'est-à-dire une femme de résolution et de • tête.

— 11 n'y a encore que Prancis qui jf^uiâse îious sauver, SA <<î*-elle.

1 siissant sa tante dans les larmes, elle Se rendit chez

I Tie Graham.

expliqua rapidement au jeune avocat la terrible

152 LKS FEMMES DU NOUYEAU-MONDE.

méprise qu'avait causé sa lettre. Pendant que Francis réfléchissait aux moyens de sauver Harry^ un bruit de pas de chevaux et des hurlements furieux se firent entendre au dehors. Lora aperçut alors une troupe de cavaliers qui traversaient le village. A la branche verte qui se balançait au-dessus de la tète des chevaux^ elle reconnut que c'était une bande de shaysistes. £lle poussa un cri de joie, auquel répondirent, comme un fatal écho^ ces paroles de Graham :

— Je suis perdu !

— Perdu? reprit Lora, et pourquoi, si Harry est parmi eux ?

T- Il n'y est point, répondit Francis. Depuis ce matin, je suis poursuivi par cette meute de scélérats qui ont juré de me prendre. Mais je leur vendrai chèrement ma vie.

Et malgré les prières de Lora et de madame Graham, Francis s'élança dans les rangs des insurgés, et après un combat acharné, mais impossible, il resta prisonnier entre les mains des shaysistes.

Lora, à la vue de Francis captif, sentit naître en elle une nouvelle et indicible énergie. Elle prit les deux mains de madame Graham dans les siennes et lui dit :

— Ne pleurez pas, pauvre mère, priez pour lui et pour moi, je veux le sauver !

— Que comptez-vous faire, Lora?

— Aller là où se trouvent mon cousin et mon ami.

— - Oserez-vous vous mêler à ces brigands? Lora, vous ne sortirez pas, je vous le défends.

— Je ne crains rien, répliqua la courageuse jeune fille ; je me ferai respecter, parce que je suis.la fiancée de Harry, et quand j'aurai retrouvé Harry, je sauverai Francis.

LES FEMMES DU N0UVEAU-M0:nI1E. 153

Lora sortit de la maison^ et alla s'infoi^er d'abord du lieu où les insurgés s'étaient donné rendez-vous. Elle apprit qu'ils se dirigeaient à douze milles de là, sur Sheffield, où ils attendaient des renforts pour résister à un corps considérable de milice qui s'avançait sous les ordres du général Lincoln. Elle fit seller uu des chevaux do Francis, se jeta un maùteau sur les épaules, et partit au galop dans la direction deSheffield. Le gros des insurgés, ' à l'exception de quelques traînards, avaient déjà bien de l'avance sur Lora. Enflh, au détour d'un sentier, elle entendit des voix qui chantaient et parlaient haut. La jeune fille trembla un moment ; mais, elle se remit bientôt en reconnaissant parmi ces voix celles de quelques voisins de la ferme de Barrington. Elle lança son cheval au milieu de la troupe, et abordant le commandant du détachement:

— Monsieur Adams, lui dit-elle avec un air plein de douceur, c'est la fille d'un de vos vieux voisins qui réclame votre protection jusqu'à Sheffteld.

— Lora Caméron ! s'écria M. Adams, vous ici, allant à Sheffield, au milieu de la nuit, seule ! que signifie cela?

— Parbleu ! dit un des hommes qui accompagnaient Adams, elle court après le bien-aimé de son cœur.

— Votre cousin Harry ?

— Que non! reprit l'autre, M. Francis Graham.

— C'est vrai, continua un second, j'ai entendu le capitaine Hamlin dire à Hariy Lambson que tout le monde savait que le riche et élégant avocat vous avait enlevée à lui.

— îls en ont tous menti ! répliqua Lora d'une voix

tremblante de colère, mais non de crainte. Mon cœur et ma main appartiennent à mon cousin Harry, et puisque vous êtes assez lâches pour m'injurier, je poursuivrai seule ma route.

Elle s^apprêtait à lancer son cheval, -qu'Adams arrêta par la bride.

— Doucement, miss Lora, dit celui-ci, nous ne sommes pas aussi méchants que vous croyez, et si réellement vous aimez votre cousin Harry, nous vous ferons bonne garde,

— Je le jure^ répondit la jeune filîe.

Le courage, Péûergie efe le sang-froid de cette enfant imposèrent à ses grossiers compagnons de route. Adams lui assura sa protection; le reste de la troupe changea tout aussitôt de ton et d^attitude à son égard ; et jusqu'à Sheffield, ils traitèrent Lora avec autant de respect que si elle leur avait été confiée par Harry lui-même.

Ils s'arrêtèrent dans une ferme, à un demi-mille à peine en deçà de Sheffield. En entrant dans la maison^ Lora promena un regard rapide au milieu de la foule; elle n'aperçut ni Harry ni Francis. On la conduisit dans une chambre attenant à la pièce principale. Elle colla son oreille contre la cloison, et regarda à travers les fissures de la porte ; mais elle n'entendit rien que les chants des tebelles et le bruit de leurs armes. Lora passa une triste nuit. Le l^pdemaiû éioTt le 27, Tanniversaire de sa naissance et le jour fixé pour son mariage. Elle se rappela alors les sombres paroles de Harry : « Dieu sait où je serai le 27 ! » Était-ce une prophétie? A ce souvenir, la pauvre enfant éclata en sanglots.

Le jour vint, mais, hélas ! pour accroître les inquiétudes de Lora. Les insurgés avaient reçu Tavis de la marche et de la prochaine arrivée du général Lincoln; ou se prépara donc au combat. Les shaysistes se rangèrent

L£S FEMMES DU ^OUVEAU-MONBE. i&t

en bataille, dès qu'ils aateadirent çl:ias ]e loiataia les sourds roulements du tambour.

Hapry n'était point là, et Lora faisait du fond de Tâme des vœux pour que Tattaijue commençât avant qu'il arri- T^t; mais la pauvre enfant poussa tout à coup un cri d'horreur et devint blanche comme un marbre envoyant les rebelles, par un cruel stratagème, placer les prisonnieij devant eux pour s'en faire un rempart ou pour intimider les assaillants ; et elle faillit s'évanouir eu apercevant Francis debout, ferme, immobile, les bras croisas, senant de bouclier à ses lâches ennemis.

Enfin les troupes de Lincoln apparurent, Tavaut-garde les reçut par un feu bien nourri. Au bruit de la fusillade répondirent des hurlements partis de l'autre côté de la route : c'étaient des reaforts marchant sous les ordres de Harry et qui attaquaient les troupes par les flancs. Eu apercevant son cousin, Lora courut au-devant de lui, à travers la pluie des balles :

— Harry, Harry ! s'écria-t-elle, ils ont placé les prisonniers devant eux ; Francis est là, Francis, notre ami à tous deux, sauve-le...

Harry sentit son cœur glacé. La haine, la jalousie, l'amour, la pitié, tops les sentiments l'ébranlèrent à la fois.

Il détourna la tête pour cacher une larmç qui brillait dans ses yeux.

— Oh ! elle l'aime donc bien ! se dit-il ; mai;? qu'importe, pas de lâcheté !

n confia le commandement de sa troupe à son lieutenant et se dirigea sur le lieu du combat : voyant qu'il était trop tard pour changer les dispositions, puisque l'attaque était déjà commencée, il se jeta au-devant de Francis.

Ce ne fut qu'au moment où la général Lincoln com-

156 ^ LES fëmmjss du nouveau-monde.

mença Vaction qu'il s'aperçut du barbare stratagème des insurgés. Mais le sévère devoir du soldat Vemporta sur les sentiments de Thomme ; et^ les larmes aux yeux^ il cria à ses troupes : . •

— Feu ! mes enfants, et que Dieu ait pitié de leurs âmes!

> C'était précisément alors que Harry se jetait généreusement au-devant de son ami. Harry reçut la balle destinée à Francis, et tomba à ses côtés. I^a mêlée devint horrible, et les insurgés prirent la fuite, pour ne se plus rencontrer

jamais.

Harry, blessé mortellement , fut transporté dans la ferme. Il n'eut que le temps d'entendre le récit du malentendu qui avait amené ce fatal dénoûment. Plaçant ensuite la main de Francis dans celle de Lora, il les pressa tendrement sur son cœur, et d'une voix éteinte déjà ;

— Lora, murmura-t-il, te souvient-il du jour où tu pleuras si fort en ramassant un oiseau que je venais de tuer? Te souvient-il qu'à ce propos je l'avais dit, en parlant de Francis et de moi : si l'un de nous venait à mourir^ tu vivrais pour consoler l'autre... C'est moi qui meurs, c'est Francis qui survit... Adieu, mes chers amis... Ohl ma mère! ma mère I ajouta-t-il, aimez-les tous les deux... et demandez-lui qu'elle me pardonne!...

Harry posa un regard éteint sur Lora, puis sur Francis, fit un dernier efibrt pour ouvrir ses lèvres pâles, et expira sans avoir pu articuler une parole de plus !...

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