‹ Les femmes du Nouveau-mondeChapitre 11 sur 23 · LES VOYAGES ET LES HOTELS · texte numérisé non relu

LES VOYAGES ET LES HOTELS

Aux États-Unis, voyager est une chose sérieuse. C'est une affaire de tous les jours et, pour ainsi dire, un des actes essentiels de la vie de chacun. Hommes, femmes, enfants, jeunes filles, personne ne recule devant les trajets les plus longs, quelquefois les plus pénibles.

Tout le monde donc, voyageant par nécessité et par plaisir, on a dû aviser aux moyens de rendre les communications faciles, et de ménager aux voyageui's un bien-être et un confort à peu près égaux à ceux du foyer domestique. Le bon marché des transports et l'absence complète de toutes ces petites tracasseries dont, en Europe, on accable le voyageur sont un attrait réel, et que les étrangers surtout apprécient à un haut point.

C'est surtout en fait de navigation que l'audace des Américains du nord se déploie dans toute son excentricité. Vous distinguez très-aisément un de leurs navires, au milieu d'un port, à la hardiesse de la nlâture, à l'eu»

vergure des voiles. Oa sent, en quelque sorte, dans le navire américain, le cheval de course. Il dément rarement cette bonne opinion qu'il inspire; et puis, quand vous avez navigué deux jours seulement à bord, vous vous apercevez tout de suite qu'il doit un peu de cet air martial à celui qui le dirige, comme un coursier gagne en finesse, en fierté, en ardeur sous la main d'un cavalier intrépide. Cette audace, cet esprit d'aventure finit par vous subjuguer, et vous oubliez la prudence devant cette confiante sécurité que le marin américain conserve^ même au milieu des plus grands dangers.

Si les navires à voiles n'ofi'rent, dans leurs formes et leur construction, rien de bien frappant pour un œil vulgaire, il n'en est pas de même pour les bâtiments à vapeur, qui sont des types qu'on ne rencontre qu'aux États-Unis; à commencer parles tow-boats ou remorqueurs, énormes bateaux qui n'ont de remarquable que leur puissance.

Ils sont pour ainsi dire informes, larges, trapus, si j'ose m'exprimer ainsi. Leur avant cependant est assez finement taillé, de manière à lutter avantageusement contre le courant des fleuves. Les roues, d'une circonférence énorme, sont masquées par deux murailles en bois, du niveau de l'eau au sommet du pont, établi en manière de galerie et placé à une très-grande élévation. Ce sont pour ainsi dire des radeaux à quille, sur lesquels on dresse une charpente à jour supportant tout l'échafaudage de la galerie.

Le tow'boat s'annonce toujours de loin par le bruit formidable de sa machine; on dirait un coup de canon se

létant de seconde en seconde.

^e n'est certes poiiit par leur élégance que ces bateaux

js séduisent; mais leur étrangeté même, le bruit des

190 LES FEMMES BTJ NOUVfAU^ITONlDB.

machines dont je parlais^ la puissance qu'on leur devine^ et les preuves qu'on les voit en donner, letir colossal aspect enfin appellent nécessairement Tattention. On les examine^ comme on tourne autour d'un élépliant.

Quelqu'un a défini les tow-^boaU les Hercules-Farnèse de la navigation.

Il n'en est pas de même à l'égard des steam-boats qui parcourent les principaux fleuves de l'Amérique, construits à peu près sur le même type ; ils sont en vérité admirables. Ce sont des maisons à plusieurs étages, dont l'intérieur est quelquefois d'une magnificence rare sur les bateaux de premier ordre. La soie, le velours, les incrustations de nacre et de boi& précieux, les décorations en or, les peintures, les moulures artistiques, les tentures d'étofies, les caprices d'architecture, jusqu'au marbre, tout le luxe possible d'ameublement et de confort y est déployé sur une échelle extraordinaire.

Habituellement, sur le pont inférieur, entre la muraille du bord et la base de Y édifice^ règne une galerie circulaire, large de cinq à six pieds, qui parcourt tout le navire; au premier étage, se trouve une immense pièce qui va d'un bout à l'autre du bateau; on l'appelle le «a- Ion, C'est dans cette pièce que se déploie plus particulièrement le luxe dont j'ai parlé. Vous y foulez d'épais et riches tapis qui couvrent le parquet dans toute sa longueur ; de bons fauteuils^ des causeuses de toutes formes sont prêts à vous recevoir. Rien n'y manque : cheminées chargées de garnitures splehdides, glaces richement eor cadrées, etc.

Le second étage est autrement distribué. Une moitié de la galerie de l'arrière forme le sulon supérieur, où les voyageurs trouvent des livres, des tables à jouer; c'est Jà que les musiciens, qui s'embarquent par bande de six ou

LÏS FBMMBS DU NOUYBAU-MONBB. 491

huit sur quelques steam-boats, donnent leurs concerts ; chose dont les Américains sont très-friands, soit dit en passant. Ils aiment passionnément la musique; quand elle est mauvaise, il semble qu'elle leur fasse encore plaisir, car pour eux c'est toujours de la musique. J'ai entendu sur certains steam-boats prodiguer à de malheureuses joueuses de harpe de frénétiques applaudissements, dont eussent été fiers nos artistes les plus blasés sur les bravos.

C'est tout un monde à décrire qu'un steara-boat. Une portion de la grande pièce du premier étage est séparée du reste par une haute cloison à double porte au-dessus de laquelle ont lit ces mots, formidables en Amérique : Sulùn des dames. Nul pied profane ne peut fouler les moelleux tapis qui décorent cette pièce.

Ce sanctuaire, interdit aux hommes, renferme de délicates coquetteries d'ameublement et d'arrangement, spécialement réservées aux divinités qui doivent l'habiter. Les fauteuils sont plus moelleux, les canapés plus riches, les draperies et les tentures de couleurs plus tendres; de beaux vases de Chine y reçoivent de monstrueux bouquets de fleurs.

Le rez-de-chaussée de cette maison flottante est destiné, à l'arrière, à la classe peu aisée, pour laquelle on a construit une grande chambre commune.

Quant aux esclaves et même aux gens de couleur, riches et pauvres, hommes et femmes, ils n'ont accès que sur l'avant du navire.

Le portrait que je viens de tracer est celui d'un sleam^

boat de premier rang, spécialement affecté aux passagers.

eur dé la concurrence, terrible dans ce pays quand

{ s'acharne sur des industries rivales» le besoin qu'é-

1 uve l'Américain de se trouver toujours largement et

i92 . LES FEMMES BU NOUVEAU-MONDE.

magnifiquement installé^ font que ce iùxe^ ce déploiement d'agrément et de confort sont une nécessité. Et quand on songe que des traversées entreprises sur de pareils bâtiments ne durent pas quelquefois plus de cinq ou six heures, et pour des prix minimes, on s'étonne qu'en Europe on fasse pour ainsi dire tant d'efforts pour se trouver gêné, mal à l'aise pendant des voyages qui se prolongent jusqu'à trois et quatre jours. Ajoutes; à cela que la marche de ces bâtiments est supérieure en vitesse à tout ce qu'on peut imaginer.

Une chose remarquable à bord des steam-boats américains, c'est l'absence complète de tout commandement^ de tous cris, de tout bruit. C'est l'image la plus frappante du gouvernement de l'Union, où l'on ne retrouve nulle part le pouvoir, et où Ton sent partout son action. Il semble que l'âme entière de cette immense machine de bois soit dans ses chaudières, dans sa vapeur, dans ses roues. Où est le capitaine ? Vous le cherchez vainement ; vous ne le rencontrez même pas, excepté à l'heure des repas, où vous l'apercevez au haut bout de la table et y présidant majestueusement.

Les seuls ordres qu'on entende à bord se transmettent de la cabane du timonier, au moyen d'une sonnette communiquant dans la chambre aux machines, et à l'aide de de laquelle on commande au niécanicien de stoper, d'accélérer la vitesse des roues ou de retenir leur élan.

Ou comprend que de tels bâtiments, avec leurs hauts étages, ne peuvent naviguer que sur les fleuves, où ils sont abrités par les rives. A la mer, ils ne résisteraient pas, et chavireraient au moindre vent.

On a beaucoup parié des accidents et des nombreuses victimes qu'occasionnent les bateaux à vapeur en Amérique. Il y a un peu d'exagération dans les récils qu'on en

LES F2MMES BU NOUVEAU- MO NBK* Ifô

a faits. Si rares que soient ces catastrophes^ relatiTement au nombre des bâtiments, elles n'en sont pas moins déplorables , j'en conviens. Mais d'abord rétablissons l'exacte vérité :

Ces accidents sont presque inconnus ailleurs que sur le Hississipi, et^ même alors, il n'y a pas toujours de la faute ni des capitaines, dont je n'excuse pas l'imprudente hardiesse, ni des machines qui sont généralement bonnes , ni des bâtiments qui sont à l'ordinaire bien construits. Mais il ne faut pas oublier que, dans ses parties les plus navigables, le Mississipi est semé de ces énormes troncs d'arbres dont les cimes atteignent au sommet de l'eau, et contre lesquels il arrive souvent qu'on se heurte. Ces chocs violents sont presque toujours suivis de catastrophes. Dans le pays, on appelle ces récifs des chichots. Ensuite, il ne faut pas oublier non plus que, sur le Mississipi, on compte plus de deux mille steam-boats faisant^ l'un dans l'autre, de trois à quatre voyages par mois; ce qui établit une moyenne de 95,000 traversées, sur lesquelles il arrive à peine une catastrophe chaque année. Ce sont là les conséquences inévitables de l'existence et de l'emploi de la vapeur.

Toute médaille a son revers , tout progrès à son côté fatal.

Les Américains du Nord semblent avoir été si complètement prédestinés à ne se servir que de steam-boats et de chemins de fer, qu'ils ont été peu doués de l'instinct de la voiture à quatre roues, pas plus qu'ils n'ont l'intelligence des grandes routes affectées à ces sortes de voitures.

191 LIS FfiXMBg B0 lfO0V;EAU*M:ONl>K.

il faot donc que je tohs dise ce que c'est qu'une diligence (mitage aux États-Unis. Dans une voiture, composée d'un seul compartiment, on entasse neuf personnes sur trois banquettes transversales , les trois du milieu n'ayant pour s'adosser qu*une ceinture de cuir accrochée aux deux côtés intérieurs de la voiture. A la grande inr gueur, six personnes y seraient déjà peu à l'aise.

Mais là n'est pas encore tout le mal. On attelle, il est vrai, à ce étage quatre magnifiques chevaux parés, reluigants, harnachés comme pour un tour au bois, avec de longs rubans bleus et roses aux cocardes ; un driver (conducteur), ganté de gros gants de daim qui lui montent jusqu'à mi-bras, tient en main les guides et conduit ses chevaux avec une admirable habileté. Durant les premiers moments que je fus installé dans mon coin, cela alla assez bien ; mais nous n'étions pas à deux milles du relais, que nous entrâmes dans de grandes forêts. Alors ce n'était plus une route tracée pour des hommes que nous suivions, c'étaient des fossés et des rivières que nous franchissions, des troncs d'arbres que nous escaladions, le tout accompagné de cahots à me briser les reins ; car, même devant ces obstacles, les chevaux ne ralentissaient pas le galop qu'ils avaient pris depuis leur départ, et chaque fois que l'obstacle devenait plus grand, le cocher les fouettait et ranimait leur ardeur. Était-il gris? demanderez-vous; non pas! Avisez-vous donc de crier à un driver américain de prendre garde...

— Prendre garde à quoi ? vous demandera-t-il.

-^ Mais à mes côtes, s'il vous plaît! lui répondrez-vous.

— A vos côtes. Monsieur ! mais je m'en soucie bien ; je ne sais pas pourquoi je perdrais nK)n temps à les ménager !

— Mais au moins songez à vos chevaux. ••

LES l^IMMEg BU NOlTVBAU-MONnE. i9B

-^ Mes chôvaui ! mais il me semble qu'ils ne se plaignent pas... Voyez, ils sont vigoureux, obéissants, ils ne demandent pas mieux que de galoper, et vous voudriez que je les fisse aller au pas!.. Ils me le reprocheraient.

— Mais vous allez briser la voiture î...

— La voiture se briser ! oh l que non ! elle est bien construite^ elle est solide, soyez tranquille.Une voiture, cela est fait pour suivre les chevaux ! Du moment que ceuxci franchissent le fossé, il faut bien que la voiture y j)ftsse; s'ils s'enfoncent dans la boue jusqu'au poitrail, la voiture peut bien y entrer aussi ; elle n'est pas plus délicate qu'eux I Ils ont leurs jambes pour s'en tirer» elle a ses roues qui l'y aideront»

Et il a raison^ le driver I Ses chevaux sont tout aussi américaina que lui sous ce rapport. Ils vont toujours, toujours. Fossés, haies, rivières, troncs d'arbres à franchir^ à escalader, rien ne les arrête. C'est un nouveau genre de stêeple^hase.

Le sol sur lequel roule ou plutôt bondit le stage est, pour ainsi dire, dans son état primitif; il n'a été ni nivelé, ni battu, ni pavé.

Lorsqu^à la suite de grandes pluies il s'y est formé quelque crevasse réellement dangereuse, alors on jette en travers de la route des arbres rapprochés les uns des autres ; mais, si près qu'on les puisse placer, il existe toujours entre eux une solution de continuité produite par la forme même des troncs, et qui amène une suite de cahots non interrompus. Chaque tour de roue en fait naître trois ou quatre qui se succèdent avec une rapidité effrayante. Cela dure ainsi quelquefois un quart d'heure, une demi-heure. C'est un véritable supplice! Tout à coup, au moment où l'on s'y attend le moins, on se trouve pris, arrêté^ comme emprisonné au milieu d'un

196 LBS FEMMES DU HOUTBAV-MOHDE.

bois à travers leqael il faut absolanieat se frayer un passage.

On évolatioime littéralement autour des arbres dont les branches indiscrètes pénètrent jusqu'au milieu de la voiture^ menaçant de tous briser la tëte^ de yôus abîmer le visage^ tout au moins de vous endommager un œil. Et puis ce sont des chocs terribles quand les roues s'engagent entre les racines^ a croire que la voiture va sauter en morceaux.

Quelquefois encore on franchit des gouffres de cent pieds de profondeur, au fond desquels roule quelque torrent; on les passe sur des ponts en bois dont les planches mal jointes^ mal assurées^ mal clouées^ crient^ tremblent, s'ébranlent et basculent sous le poids des roues. 11 y a dans le danger réel qu'on y court une certaine grandeur qui le fait presque oublier... Puis, un instant après, on se sent rouler sur la mousse ou sur un lit de feuilles; plus de cahots, plus de secousses, on est moelleusement balancé. C'est qu'on traverse, alors, quelque belle partie de forêts où il semble qu'on fasse une promenade poétique.

Mais, hélas ! l'illusion n'est pas d'une assez longue durée. Vous suivez encore du regard les charmants caprices que la nature s'est plu à semer dans ces immenses déserts comme des trésors de surprise, quand un bond qui colle votre front aux parois de la voiture vous avertit qu'il n'y faut plus songer, et vous ramène à la triste réalité !

La seule compensation qu'on trouve à ce véritable martyre est le beau spectacle qu'offrent les magnifiques forêts qu'on traverse et qu'on ne quitte pas du moment du départ au moment de l'arrivée. Il en est ainsi dans toute l'Amérique.

Gomment se fait-il qu'aux Ëtats-Unis on rencontrât»

LSS FRMMES BU NOnVEAU-KONSE. 197

toat récemment, des roules pareilles à celles dont je viens d'essayer de vous donner une idée?

Ge mal a deux causes. La première vient de ce qu'il y a indécision dans Tesprit dn gouvernement de FUnion sur la question de savoir si les grandes routes, même celles que suit la malle postale^ doivent être créées et entretenues par le gouvernement général, ou bien si chaque État doit en avoir la charge isolément.

En second lieu, dans la pensée des Américains, il est arrêté en principe que la vapeur appliquée à tous les modes de transport doit seule desservir les voies de communication. Tous les efforts se concentrent donc sur les chemins de fer, et on ne se préoccupe nullement des routes ordinaires 9 qui ne sont considérées que comme un provisoire, un accident qui, d'un jour à Tautre , doit disparaître. Ceci .est tellement vrai que, dès qu'il est possible de rouler dix minutes seulement sur un chemin de fer en cours d'exécution , on en profite immédiatement.

Parvenus, après trente heures de souffrances et de fatigues^ au terme du seul voyage en stage que j'aie fait en Amérique, nous prîmes le chemin de fer à firiffin. Il était trois heures de l'après-midi; nous étions en retard d'une grande heure et demie, et nous devions être rendus au plus tard à quatre heures moins un quart à Atlanta, afin d'y rejoindre un convoi de nuit qui devait nous conduire à Augusta. •

Le train partit, si je puis m'exprimer ainsi, au galop de sa vapeur, et dévora en cinquante-cinq minutes les cinquante-cinq milles qui séparent les deux stations; mais en atteignant cette grande vitesse, nous avions enfreint les lois qui, dans la Géorgie, interdisent au railroad une vitesse de plus de douze lieues par heure. Dans chaque Ëtat de l'Union, selon la plus ou moins bonne con-

âOO LES PEHliSS BU NOirVEAtT-MONDB.

Cbacane de ces chambres comporte six lits ou platôt six couchettes plac/ées latéralement sur deux ou trois étages. Ayant que la nuit soit venue^ les deux couchettes inférieures forment un excellent canapé ; quand l'heure du sommeil arrive^ on prend la peine de soulever le dossier du canapé; quand il est parvenu à la position horizontale qui convient à son nouvel usage, de forts crampons en fer^ mis en mouvement par un mécanisme intérieur^ le saisissent et le maintiennent; trois sangles ou courroies perpendiculaires garantissent le dormeur de toute chute. Vous dire que ces lits soient parfaitement bons^ ce serait mentir;, mais on est encore très-aise de les trouver tels qu'ils sont^ et de pouvoir, grâce à cette précaution^ passer une nuit assez tolérable.

Les chars de jour, s'ils ne sont pas aussi riches ui aussi moelleusement arrangés que les nôtres, offrent, en compensation, certains avantages qui sont à envier quand on a une longue route à parcourir. Ces voitures ont la même construction à peu près que les wagons de seconde classe de nos chemins de fer; la toiture en est beaucoup plus élevée cependant, et a environ septpieds de hauteur. Chaque char contient, sur les grandes lignes, de quarantehuit à soixante-douze personnes. Dans le milieu du char règne une allée assez large qui le coupe en deux parties; à droite et à gauche sont disposées des stalles exactement semblables aux stalles de nos théâtres, avec un dossier un peu plus élevé. Ces stalles sont rangées par trois de front sur chaque côté, et chaque rang jouit du bénéfice d'une croisée. Aucune porte latérale; on entre et on sort par les deux extrémités de la voiture. Devant chacune de ces portes règne une sorte de petit balcon circulaire avec balustrade en fer, et qui sert comme de pont pour passer de plain-pied d^un char dans l'autre. De

cette façon on peut se promener d'un bout à l'autre du convoi.

Il n'y a de distinction entre les places que celles-ci : les femmes jouissent du privilège d'un char spécial où ne sont admis^ comme sur les bateaux à vapeur^ que leurs chevaliei^s servants ; les gens de couleur ont également un char spécial ; quant aux esclaves (dans les Ëtats à esclaves)^ on les relègue avec les bagages, dans une sorte de magasin placé sur Tavant^ et qui sert en même temps de salle à fumer.

Tout ce qui a la peau blanche, ou mieux, pour m'exprimer selon la loi américaine, tout ce qui est citoyen américain, a des droits égaux aux mêmes places, le prix en est le même pour tous.

Dans le char des femmes se trouve un petit salon, mystérieux arcane, qui renferme des toilettes complètes et tous les objets dont la coquetterie féminine se sent le besoin, même en voyage. Ce petit salon est parfaitement arrangé et décoré. Pendant Thiver, on place dans les chars un poêle; vous voyez que rien n'y manque.

Aux États-Unis, on ne paye pas sa place avant de monter en voiture, ou du moins il en est ainsi pour ceux qui prennent le train en route; car, aux États-Unis, on fait signe et on arrête certains convois de chemin de fer en pleine voie, comme nous arrêtons >un omnibus sur le boulevard. Seulement, de demi-heure en demi-heure, le chef du train fait sa tournée, nuit et jour, dans tous les chars en criant :

— Your tieketêy if youplease, gentlemen. (Vos billets, s'il vous plaît. Messieurs.)

Celui qui ne peut produire son billet paye le prix de sa place, et, en échange de son^argent, on lui remet une carte. Afin de prévenir cette exhibition continuelle de

309 LB8 FEMXS3 9U ITOUTBAC-SOVDl.

billets^ pour la productioii desquels le chef du train est obligé, au milieu de la nuit, de réveiller les dormeurs, les Américains ont adopté Tusage de planter le tieket entre le chapeau et le ruban qui Pentoure^ de manière à le mettre bien en évidence.

A considérer le nombre prodigieux d'individus toujours en marche (le dimanche excepté), du commencement à la an de Pannée, d'un bout à l'autre des États* Unis, on se demande si la population de ce pays est une population sédentaire ou flottante, et comment on peal arriver à établir un recensement exact des villes.

Si grande est la facilité de locomotion, favorisée par des avantages considérables partout où Ton s'aiTète , que les hommes d'affaires (et il n'y a guère que cela dans ce pays) ne répugnent pas à se mettre en route avec toute leur famille pour régler des opérations d'une minime importance; profitant ainsi de ce qu'ils ont deux Gent« dollars à toucher à deux cents lieues de leur résidence, pour entreprendre, sans souti et sans précaution préalables, nn voyage d'agrément en même temps qu'un voyage d'affaires : utile dulci.

Sur quelque point de l'Union qu'il veuille mettre le cap, l'Américain est assuré d'abord de trouver, ou un bon steam-boat, abord duquel rien ne lui manquera de toutes les choses qu'il est habitué à posséder dans son intérieur, ou un chemin de fer qui, par les dispositions des chars ^ lui garantira sinon tous les besoins usuels de la vie, au moins une grande partie ^'entre eux.

Depuis la promi&ade qu'il peut effectuer d'un beat i

htB FSittffiS BU N0UVEAtJ-!H01IDl5. 903

Taiitre du tmn, jusqu'à la feculté de fiimer tranquillement son cigare, d'avoir un à peu près de lit pour passer la nuit, et un cabinet de toilette à son réveil du lendemain, il trouve tout. Ajoutez à cela que chaque train de chemin de fer, à toutes les villes où il s'arrête, embarque, selon son importance, deux, trois ou quatre marchands de journaux ou colporteurs de livres, tenant à la disposition des voyageurs les feuilles locales (toujours intéres*santes pour rAméricain au point de vue des renseignements innombrables qu'elles contiennent) et des ouvrages de toutes sortes, ce qui est une ressource pour abréger la longueur de la route.

n est incontestable, comme je le disais, que ces attentions, peu importantes et peu apréciées chez nous, ont une grande influence aux État3-Unis sur le mouvement de la circulation. Notez encore que les bagages, qui jouent un rôle si ennuyeux en raison de Télévation du prix de leur transport dans nos systèmes de locomotion, ne sont pas, comme chez nous, un objet de préoccupation en Amérique. On y prend, sans trop marchander, tout ce qui va avec vous.

L'Américain aime, par nature, ses aises. Si on s'avisait de le lésiner ou de le tracasser à propos d'un ou deux kilogrammes de poids de bagages, ou sur la dimension de ses malles, il renoncerait bientôt à voyager.

Mais ce n'est pas assez pour lui d'avoir l'assurance d'être transporté à peu près confortablement et à bon marché d'une ville à une autre.

U quitte un intérieur convenable ou luxueux par l'ameublement, par l'exactitude du service, par l'abondance de tous les capricieux besoins de la vie, par l'aspect même des maisons riches ou élégantes : il faut qu'il retrouve tout cela partout où il s'arrêtera. Il faut qu'en posant le

206 LIS TBVMKS D0 ROUYEAO-VdNOlS.

seraient obligés^ en tout état de cause^ de prendre à loyer une maison entière, dont le prix est généralement élevé. Cette dépense très^forte en entraine d'autres non moins considérables, celle de plusieurs domestiques, par exemple ; car on ne trouve pas aux États-Unis de maîtres Jacques, le cuisinier n'est jamais cocher en même temps, le cocher ne cumule jamais les fonctions de valet de chambre» etc.

Lors même qu'il est riche, le baehelor a toujours une occupation qui ne lui laisse aucun loisir pour surveiller la direction de sa maison. S'il ne jouit pas d'une aisance convenable, il lui est encore impossible de songer à vivre chez lui, car on ne connaît point non plus, en Amérique, ces mille ressources d'économies de la vie parisienne. La femme de ménage n'existe pas; le portier-valet de chambré est ignoré.

Et puis, enfin, les Américains aiment beaucoup cette existence en commun. 11 en résulte que tous les backelors, que les femmes mômes, garçom par nécessité ou par position, s'installent dans les hôtels, y logent, y mangent, y vivent.

Les mêmes causes se reproduisent dans )es localités secoudaires, dans les lieux de plaisance et de passage. Combien de familles, allant passer une saison entière à la campagne, ou aux eaux, ou dans une ville même où les plaisirs et les afiTaires les appellent, préfèrent de beaucoup se loger à l'hôtel plutôt que de louer une maison, lors même qu'elles seraient en position de le faire, dût-il leur en coûter plus cher !

Aussi les hôtels des petites localités un peu en vogue reçoivent-ils un développement colossal. Allez à Newport, à Saratoga, partout ailleurs, vous serez émerveillé*

Lise f ÏMMES l>tJ HOUVEAtT-HdNDB. W1

^ En toute chose, le caractère distinctîf des Américains •? du Nord est d'avoir su emprunter son ampleur à la na- " ture au milieu de laquelle ils vivent.

Ils ont une aversion profonde pour tout ce qui est mesquin, étroit, étoufiknt.

A New-York, à la Nouvelle-Orléans, à Washington, à Cincinnati, à Philadelphie, dans toutes les principales villes enfin, les rues sont larges comme les fleuves qui sillonnent le pays; les maisons vastes comme les lacs ; et les monuments, slls manquent d'originalité, ont du moins le mérite de paraître imposants. Voyez leurs villes; quand ils en font le tracé, ils ne ménagent jamais l'espace. Les limites ne sont pas même indiquées.

Ce goût des choses imposantes, vastes, larges, les a également guidés, quand il s'est agi de construire ces immenses hôtels, qui comptent aux États-Unis parmi les monuments publics.

En même temps que leur prévoyance s'attachait à ne rien omettre de ce qui pouvait et devait assurer aux voyageurs les commodités de la vie (et je vous dirai tout à l'heure quelle organisation a présidé à la fondation de ces établissements), les Américains ont songé, non pas au point de vue seulement de la spéculation, comme on pourrait le croire, mais aussi et surtout au point de vue de l'orgueil national, à élever les hôtels, habités et visités par les étrangers, à la hauteur des splendeurs froides mais grandioses de leurs vastes cités.

Il est certain que c'est là une tactique qui ne manque pas d'habileté; mais il faut le dire aussi, pour arriver aux

résultats moj^aux (si je puis m'exprimer ainsi) que toulaient atteindre les hôteliers^ il était indispensable qulls construisissent les maisons sur le modèle qu'ils ont adopté.

Je le répète, Textérieur de ces édifices a quelque chose de véritablement imposant.

Comme architecture^ ils rentrent dans le déplorable système que les Américains ont adopté, par parti pris^ d'imiter Fart grec dans tout ce qu'il y a de plus froidement correct. Temples^ bourses de commerce^ hôtels^ tous les édifices quels qu'ils soient^ * enfin , se ressemblent comme deux morceaux de pierre.

Ce n'est donc pas au point de vue de l'art proprement dit que je cite l'extérieur des hôtels en Amérique^ mais comme répondant^ par leurs dimensions, par leur colossal aspect, à un ordre d'idées évidemment très-grandiose. J'ajouterai que, dans beaucoup de villes du Nord particulièrement, où le marbre est employé jusqu'à la profusion, comme à Philadelphie, les façades, les colonnes, les frontons de ces hôtels en sont décorés, ce qui ne laisse pas que de leur donner une certaine pompe m^yestueuse.

Il est évident que l'étranger qui débarque d'un chemin de fer ou d'un navire, que l'on conduit dans ces véritables phalanstères où tout est immense, l'intérieur aussi bien que l'extérieur, conçoit immédiatement une haute opinion de la ville où il arrive, du pays qu'il va parcourir.

Depuis quelques années surtout, ces établissements ont pris un développement considérable. Chaque jour c'est un progrès nouveau en agrandissement de local, en luxe d'intérieur ; on ne, sam^ait prévoir où cela s'arrêtera. L'industrie des hôtelliers est extrêmement lucrative pour les gens d'expérience^ et il y a des hommes qui y ont

LES PEMMBS DU NOUVBAU-MONDB. 209

acquis, avec de très-grandes fortunes, une immense réputation.

Dans une spirituelle comédie, intitulée : le Cousin d'Amérique y que Fon ,a jouée avec beaucoup de succès, dans ces derniers temps, aux États-Unis, un des personnages dit en parlant d'un autre : « Il a beaucoup d'esprit, mais il ne pourrait pas tenir un hôtel. »

Tenir un hôtel, ce n'est rien , s'écriait à ce propos un journal de New-York ; mais en avoir deux, trois, quatre et même un cinquième, et tous aux dimensions gigantesques, voilà le talent ! Tel est le cas d'un des directeurs de ces établissements, qui, non content de posséder cinq hôtels à Boston et dans divers États du Sud, vient d'en faire construire un nouveau sur des proportions gigantesques, à New-York. Il y a plusieurs exemples aux États- Unis de ces entreprises considérables sur plusieurs points de l'Union à la fois. On dit, en Amérique, a que les hommes capables de diriger plusieurs grandes maisons en môme temps, sont autant au-dessus des simples hôtelliers qu'un général d'armée est supérieur à un simple capitaine. »

Quand on compare ce qui est aujourd'hui avec ce qui était il y a huit ou dix ans, on est émerveillé des progrès immenses qui ont été faits dans cette voie.

Je ne prétends pas dire qu'à New-York, pas plus que dans aucune des autres grandes villes des États-Unis, tous les hôtels soient édifiés sur un type grandiose irréprochable. Là, comme partout, il y a des maisons de second ordre, dont l'aspect n'a rien de monumental, et qui se trouvent au niveau de toutes les bourses. Mais je me hâte de dire que ces maisons-là sont établies sur un pied d'administration à peu près égal à celui qui régit les plus grands établissements; répondant comme eux, dans la

210 LK8 PEHIIIS BIT irOïïTEÂÏÏ-MONDB.

limite de leurs moyens, à toutes les exigences des mœurs et des habitudes américaines, réunissant sur une échelle moindre, dans un espace plus rétréci, les mêmes conditions, les mêmes avantages, la même exactitude dans tous les services intérieurs et extérieurs.

Mais le grand point à faire ressortir, c'est qu'il n*est pas une ville un peu importante aux États-Unis, dans le Nord et dans le Sud, et jusqu'aux limites de Textrême Ouest, qui ne compte an moins deux ou trois de ces établissements hors ligne; ce qui démontre péremptoirement qu'ils sont indispensables aux États-Unis, et que c'est bien à eux qu'est dû en partie cet immense mouvement de voyageurs qui sillonnent l'Union en tous sens.

L'hôtel qui a servi de type est le Trémont-House, à Boston.

Aujourd'hui, il est à coup sûr dépassé de beaucoup ; mais son influence a été telle, sous ce rapport, qu'il y aurait au moins ingratitude à ne pas lui consacrer un souvenir.

Je sais bien que l'apparence n'est pas tout ; et certes, si les grands hôtels américains n'avaient pour eux que le granit, le marbre ou la brique entassés sur un espace plus ou moins vaste, je ne crois pas que cela eût suffi.

C'est donc aussi et surtout par tous les détails intérieurs qu'ils méritent d'être signalés à l'attention, et qu'ils ont conquis la faveur universelle.

Quoi qu'il en soit, on reconnaîtra que ce majestueux aspect de l'extérieur implique tout de suite l'idée d'un confort et d^une administration montée sur un grand pied.

Et d'abord, à toutes les stations de chemin de fer, à l'heure d'arrivée de tous les steamers et steam- beats, chaque hôtel a son omnibus. C'est, ou une maison roulante traînée à six chevaux^ ou une simple voiture à huit.

LSa FSVM£3 BU NOCJYEAU^MONDS* 211

dix OU donze places, et qui a mission de vous recueillir et de vous transporter à Thôtel que vous avez choisi. Quand je dis que cl^^que hôtel a son omnibus, j'aurais dû dire qu'il en a deux, un pour les hommes, Tautre spécialement destiné à recevoir les femmes. La séparation entre les deux sexes, qui existe dans les chars des che«mins de fer et sur les steam-boats, se continue dans les voitures et se retrouve dans les logements des hôtels eux-mêmes.

A Tarrivée des trains et des navires, et dans une enceinte réservée , se trouvent toujours deux ou trois domestiques appartenant à chacun des hôtels de la ville ; ils en portent le nom écrit en grosses lettres sur leur chapeau et sur une plaque accrochée à la poitrine. Il y a bien un peu de confusion, de cris, de luttes entre ces représentants officiels des hôtels, pour attirer l'attention des voyageurs. Il est difficile qu'il en soit autrement. Sous ce rapport, les choses se passent tant bien que mal, mais à peu près assez convenablement.

Quand vous avez fixé votre choix ou que la plus forte poigne et la voix la plus éloquemment persuasive vous a décidé, vous remettez aux mains d'un des domestiques le numéro de vos bagages, dont vous ne vous inquiétez plus.

Ainsi donc, dès le début de votre voyage, la prévoyance des hôtel liers vous a épargné le souci et la préoccupation de trouver un moyen de transport du débarcadère i l'hôtel ; ensuite la présence des domestiques de l'hôtel vous épargne l'ennui d'attendre le débarquement de vos bagages, et de vous charger de leur transport.

Deux points tràs^essentiels; j'en appelle à tous les V igeurs.

e même qu'il y a deux omnibus affectés aux deux S4 es, de même aussi deux fourgons distincts reçoivent

212 LES FEMMES BU NOaVEAU-MONDE.

les bagages, non point d'après leur sexe, mais d'après celui de leurs propriétaires. Cette division est la conséquence de la séparation qui existe dans les hôtels^ où les femmes ont leur entrée toute spéciale et les hommes la leur. Les appartements y sont également complètement séparés, aussi bien que les salons de conversation et les salles à manger. Ni dans les corridors intérieurs, ni à l'office (bureau) de Phôtel, les hommes et les femmes ne sont exposés à se rencontrer. Vous pouvez vivre quinze jours dans un hôtel aux États-Unis sans apercevoir un visage féminin. Vous ne soupçonneriez pas qu'il existe quelquefois cent femmes sous le même toit qui vous abrite.

Il y a donc en réalité deux hôtels dans chaque hôtel aux États-Unis. C'est un détail de mœurs auquel les Américains attachent un très-grand prix.

Cette distinction et cette séparation n'existent pas dans les boarding-houêes (pensions bourgeoises), dont le nombre est assez considérable dans les grandes villes de l'Union. Là, au contraire, il y a confusion de sexes; la vie y est commune, non-seulement pour les pensionnaires, mais pour les visiteurs du dehors, car tout boarding-home un peu fashionable a son salon de réception, ses fêtes particulières, ses concerts intimes, ses petites intrigues privées. La vie y est, en général, plus agréable que dans les hôtels; il y a, comme ou pense bien, des boarding-housês de toutes catégories. En parcourant du haut en bas l'échelle de ces établissements, on touche à tous les côtés de la vie; on passe de la réserve la plus honorable à la licence la plus entière; de l'élégance la plus exquise au débraillé le plus suspect; de la splendeur la plus dorée à la modestie la plus honnête.

C'est, sous beaucoup de rapports, quelque chose qui

LES FSMIf£S DU NOUY EAU-MONDE. âi3

tient de nos tables d'hôte de bas étage et de nos maisons de jeu clandestines, mais l'équivalent du côté honnête et honorable de ces établissements n'existe pas chez nous.

La première pièce que l'on trouve en entrant dans un hôtel esiVoffiee.

C'est un grand vestibule sonore, plus ou moins décoré, et ouvrant directement sur la rue. Tout autour sont rangés des banquettes, des chaises, des fauteuils. Sur un des côtés, le plus souvent sur celui faisant face à la porte d'entrée, se tient, derrière une barricade grillée, l'administrateur de l'hôtel, et souvent le propriétaire lui-même, occupés à dresser les bills ou comptes des voyageurs.

De portier, il n'y ep a point : c'est le chef de Vo/lke qui en remplit les fonctions. Le plus souvent, c'est un ^entleman parfaitement élevé, de bonnes façons, et qui ne se tient point pour déshonoré ou pour humilié de recevoir et de vous remettre votre clef, de répondre aux visiteurs si vous êtes chez vous ou sorti.

Toute l'administration, toute l'organisation de l'établissement roule sur cet homme et sur ses commis. Je me hâte de dire que les rapports entre lui et les voyageurs sont des plus affables. Il n'est pas de complaisance, d'attention, de prévenance dont il ne soit prodigue, non-seulement envers les habitants de l'hôtel, mais encore envers le public du dehors, qui, du matin au soir, et à certaines heures particulièrement, assiège l'office.

L'attrait principal de cette pièce, toujours gorgée de inonde, est un registre déposé sur le bureau du keeper. Ce registre contient les noms et prénoms des voyageurs, ^^"T destination, le lieu d'où ils viennent, leur position

•iale, et pousse même l'indiscrétion jusqu'à faire savoir ous êtes marié ou garçon. Ce registre révélateur est

^14 LES FIHHES I>Û KaUVEAtJ<*M01fDE.

compulsé du matin an soir par les passants. Il est accessible à tons.

iiPour les uns, c^est une étude assez curieuse à faire; pour les autres, c'est un renseignement en permanence. 11 y a des gens dont c^est Toccupatiôn de parcourir tous les hôtels et d'en aller feuilleter les registres, pour savoir si des personnes de telle ou telle profession ne sont pas arrivées. C'est une façon d^engager quelquefois des affaires.

On pourrait croire qu'il y a quelque danger pour certains individus à se dénoncer ainsi eux-mêmes sur ces registres des hôtels; mais il faut remarquer d'abord qu'en passant d'un État sur le territoire d^un autre, un malfaiteur se met à l'abri de toute atteinte , l'extradition n^existant pas dans le code de la confédération. Et puis, c'est une monomanie chez les Américains de laisser partout des traces de leur passage. Les dénonciations des registres d'hôtels ont donné lieu, cependant, à des aventures tragiques comme celle-ci :

Un jeune homme de la Nouvelle-Orléans s'était enfui avec la femme de son voisin. Dix mois se passèrent. Il prit un jour fantaisie au mari de faire un voyage dans le Nord. Le hasard le conduisit à prendre la voie du fleuve. Il remonta le Mississipi et l'Ohio. Arrivé à Pittsburg, il fit comme tout le monde ; il jeta les yeux sur le registre de l'hôtel où il était logé. Au troisième feuillet, il poussa tout à coup un cri de rage et de joie en même temps : il venait de lire le nom du ravisseur, se dirigeant, disait le registre, sur New-York, lise rend dans cette ville avec la rapidité des steam-boats et des chemins de fer, y passe quinze jours à parcourir les hôtels et leurs registres, et y trouve les traces du voyageur. Il se remet en route, poursuivant sa recherche de ville en ville, de registre en re-

LES 7SMMSI BU KOVYSAU-MÔNBB» 915

gistre> et arrive eniia à Nashville* Il entre dans le bar'^ room d^un hôtel et y aperçoit le fagitif oecapé à humer un jackson-^punch. Il tire de sa poche un pistolet^ s'avance tranquillement vers lui et lui brûle la cervelle. Trente personnes assistaient à cette scène : le mari outragé leur débita nettement son histoire ; pas une ne songea à lui adresser le moindre reproche.

UÉtat du Tennessee, où s^est passée l'aventure que je viens de raconter, a été, pendant bien longtemps, le théâtre des plus atroces boucheries. Là, comme dans tout rOuest, il arrivait qu'à table, sur un simple mot un peu vif ou mal interprété, les coups de pistolet se croisaient, au détriment des voisins, qui payaient quelquefois pour les coupables.

On a conservé le souvenir d'un duel dont le général Jackson a été le héros. A cet homme étrange, trempé de fer, il fallait toujours des batailles, le bruit des armes, Fodeur de la poudre. Il avait les allures et les goûts d'un aventurier à côté de la raison d'un politique consommé. Apportant dans les relations de la vie privée les habitudes des 'wigvramg, il semblait qu'il vît dans chaque homme qui lui déplaisait un Indien à brûler à bout por* tant.

Donc, des propos offensants avaient été échangés entre un colonel Benton et le général, et rendez^vous avait été pris pour une rencontre armée*

Jackson ) obéissant à l'impétuosité de sa nature, avait commencé par déclarer que s'il rencontrait le colonel il lui casserait la tète.

Benton ayant eu connaissance de ces menaces et voulant éviter toute occasion qui pût amener une provocation pareille, évita de. descendre dans le même hôtel où le général logeait à Nashville. Benton était accompagné de son

216 LES FEMMES BU NaïïYEiLU-MONDE.

frère. A peine averti de ^arrivée du colonel, Jaekson se rend à son hôtel, accompagné de deux ou trois de ses amis, et en entrant dans la chambre où se trouvait son adversaire, il rajuste avec un pistolet, avant queBenton ait eu le temps de saisir son arme. Le frère du colonel riposte en envoyant une balle à Jackson ; les coups de pistolet se succèdent alors des deux côtés avec acharnement. Les munitions étant à peu près épuisées et le temps de recharger les armes manquant, on en vint au poignard. Deux des amis du général se ruent sur le colonel et lui font cinq blessures. Ce fut, pendant près d'un quart d'heure, une atroce lutte dans laquelle Jackson fut assez grièvement blessé. Quant au frère de Benton, renversé par deux adversaires et criblé de coups, il allait succomber, lorsqu'un citoyen de NashviUe, qui s'était mis de la partie, parvint ^ Tarracher à la mort au moment où il faisait un suprême effort pour décharger son pistolet en pleine poitrine sur l'un de ses adversaires. Et, chose étrange ! la justice ne s'émut pas de cet incroyable attentat!

Cela ne ressemble-t-il pas un peu aux rudes épopées antiques, à un épisode de V Iliade ou de YOdyss^? Toute chose se ressent, en Amérique, de cette verdeur du premier âge des États. Pendant qu'ils se hâtent de marcher vers la civilisation, ces hommes au cœur de fer et au corps d'acier ne sont capables que d'entreprises gigantesques, exceptionnelles, hardies. La forêt est vaste, ce n'est pas la peine d'en abattre quelques arbres pour y construire un village : il faut la remplacer par une grande cité. Dans l'abîme qu'a produit l'extraction des racines d'un arbre centenaire, il faut jeter les fondations d'une maison étemelle^ et non point les bases d'une cabane. Ce ne sont pas des barques légères qu'il faut pour

LES PEMHES BU NOUVEÂU-MONBE. 217

naviguer sur ces fleuves immenses ; mais de ces colosses flottants qu'on appelle des steam-boats.

Eh bien ! je Je dis en toute conviction : pour avoir le sentijoûent exact de ces rêves de géants, il faut passer nécessairement par des mœurs aussi rudes, aussi étranges que celles que je vous ai décrites. J'en prends à témoin le progrès rapide qui s'est accompli en Californie, au milieu de cette société où tous les bandits du monde s'étaient donné rendez-vous.

Au milieu de ce chaos d'où il s'agissait de tirer un monde &n moins de dix années, placez une civilisation à l'eau de rose, des hommes aux habitudes paisibles et polies, vous assisterez incontestablement à une décadence. Il est entré dans les desseins de Dieu^ qui a voulu faire des États-Unis une œuvre à part, de leur imposer ces orageuses jeunesses traversées de* tempêtes et d'éclairs. Le calme est toujours revenu peu à peu et en son temps.

Cet appât du registre jeté au public, qui y mord trèsbien^ comme l'atteste le perpétuel défilé qui s'accomplit devant le grillage de l'office^ tourne en même temps au profit du "propriétaire de l'établissement et devient une spéculation très-lucrative. Voici comme :

Et d'abord, ainsi que je vous le montrerai au fur et à mesure, rien ne manque dans un hôtel aux États-Unis, à plus forte raison le bar-room ou café. Je dis à plus forte raison, parce que le bar-room joue un rôle considérable dans les habitudes et les. relations sociales des Américains. Il n'est pas de pays au monde où il se fasse une aussi grande consommation de liqueurs qu'aux États-Unis.

248 LBS FEMMES D0 NOttVEAtJ-MONDE.

Detiî Américains ne peuvent pas se rencontrer, n*importe en quel lieu public, au théâtre, sur une promenade, dans Vofflce d^un hôtel, sans que Tun des deux offre à Pautre de venir hoire quelque chose au bar-^oom, invitation qui, dans certaines localités, se formule sérieusement en ces termes :

— Voulez-vous me permettre de vous faire faire connaissance avec mou oncle?

Donc le bar-room se ressent naturellemept de Paffluence de visiteurs que le registre attire dans l'hôtel; et après le vaste vestibule de Vofflce, la p.lace où se tient le bar-room est celle où il y a le plus de monde toujours.

Il faut dire aussi que ces sortes de cafés ne présentent aucun inconvénient dans Tintérieur d\m hôtel, parce qu^il n'est pas d'usage qu'on s'y attable, ni pour boire, ni pour jouer, ni pour flâner. D'autres pièces de l'hôtel sont affectées à ces diverses occupations ou distractions.

A quoi servirait, d'ailleurs, de prolonger sa station dans le bav'-room, peu garni de chaises généralement ?

Veut-on causer?

On tourne le bouton d'une porte, et l'on trouve un, deux, trois, jusqu'à quatre salons de conversation, selon l'importance de l'hôtel, plus ou moins richement meublés.

Veut-on jouer?

Les tables sont dressées dans certaines pièces, les cartes sont prêtes.

Veut-on fumer?

La salle à fumer est là, et, aubesoin, le vestibule est affecté à cet usage.

Veut-on lire lés journaux? Il y a un vaste cabinet de lecture où se trouvent étalés, sur des pupitres dressés circulai rement, tous les journaux des États-Unis, et Dieu

LES FEKMES BIT KOUYEAÙ-MONBE. ii9

suit quel en est le nombre ! ceux du monde entier^ toutes les revues possibles^ littéraires^ scientifiques^ etc. Je crois qu'il ne sort pas d'une presse du globe un chiffon de papier imprimé, fùi-il large et long comme la main^ qu'on De le rencontre sur les pupitres des grands hôtels aux États-Unis. Dans quelques-uns môme ces cabinets de lecture sont enrichis d'une belle et bonne bibliothèque, composée d'ouvrages en toutes les langues.

Il \a sans dire que les locataires de l'hôtel ont la jouissance gratuite de ces cabinets de.lecture.

En un mot, les hôtels réuuissent tous les avantages que l'on trouve^ sur une échelle moindre le plus souvent, à Paris, dans les cercles et clubs.

Ainsi donc, les voyageurs, aux États-Unis, sont assu* rés de trouver concentrés dans les hôtels toutes ces dis» tractions^ toutes ces satisfactions, tous ces agréments que, chez nous, les étrangers sont obligés d'aller chercher dans quatre, cinq ou six établissements divers, et encore ne sont-ils pas toujours assurés de les rencontrer s'ils ne connaissent personne pour les présenter ou les patronner.

Rien ne manque, ainsi que je lai dit, dans les grands hôtels américains. Par suite d'une prévoyance minutieuse, mais logique, tous les magasins dépendant du basement ou rez-de-chaussée de l'hôtel, ou situés même dans ses caves ouvrant sur la rue, sont occupés par des marchands, ouvriers ou boutiquiers exerçant les professions et les métiers les plus nécessaires aux besoins ^quotidiens : tailleur, bottier » blanchisseuse, etc., etc., sont là groupés sous la main du voyageur, et surtout l'indispensable barbier !

Le barbier joue, aux États-Unis, un rôle important. De tous les états, celui de barbier est, à coup sûr, un des plus lucratifs ; en tout cas cet industriel ne chôme ja-

320 LES FEMMES BU NOUYEAU-MONBE.

mais. 11 est le seul qui^ dans les localités oii Pon pousse langoureuse observation du dimanche jusqu'à interdire de faire même la cuisine^ soit autorisé à enfreindre cette loi^ et à ne pas laisser reposer ses rasoirs. Sur les steamboats il y a toujours un barbier de service.

Je n^ai connu^ aux États-Unis, que deux personnes qui se fissent la barbe elles-mêmes.

Dans certains pays espagnols de T Amérique, le perruquier français jouit des mêmes immunités que le barbier aux États-Unis, et dans ces pays-là il est en si grand honneur, que la première question que Ton adresse à un Français est pour lui demander s'il est perruquier.

Est-ce un compliment qu'on veut lui faire? est-ce une satire qu'on risque sur son compte? Je n'ai pas pu le définir au milieu des vagues réponses qui m'ont été adressées à ce sujet, moitié excuses, moitié regrets.

Les bar-rooms et les vestibules d'hôtels varient beaucoup d'aspect, seJon les heures de la journée et selon les circonstances ; ils remplacent généralement le forum des anciens. C^est là que se traitent beaucoup les affaires publiques.

Les bar-rooms sont de vastes salles, généralement longues, où, derrière un comptoir en marbre ou en bois, selon la richesse de l'établissement, se débitent des rafraîchissements, des boissons fortes, et, à certaines heures, des viandes froides et salées à prix fixe.

Dans le courant de la journée, les bar-rooms, sans être déserts, ne sont jamais entièrement remplis; c'est une incessante entrée et une perpétuelle sortie de groupes composés de deux ou trois personnes qui se font servir au comptoir, trinquent, avalent lenrjulep de menthe^ leur punch à la Jackson^ leur verre de bière, de wiskey ou de soda-water, et sortent immédiatement.

De ci de là on aperçoit bien quelque passant entrant seul dans un bar-room, mais il en sort au plus vite. Ce» lui-là s^est borné, étant véritablement altéré, à boire un verre d^eau à la glace à une des fontaines placées à chaque extrémité du comptoir, et dont le robinet coule gratuitement.

Les bar-rooms ont un tout autre aspect aux heures du déjeuner et du lunch, où, pour 25 ou 50 cents, on consomme, debout ou sur de petits dressoirs, une tranche de viande froide accompagnée d'un verre de bière, A ces heures-là, il y a une aifluence considérable.

Quant aux vestibules des hôtels garnis, que j'ai indiqués également comme un lieu de rendez-vous, la foule n'y est pas moins compacte aux mêmes heures de la journée et de la soirée que dans les bar-rooms.

Dans les temps ordinaires, voici quelle est la physionomie des bar-rooms et des vestibules d'hôtels.

Les premiers sont bruyants; on y cause haut et de tout, les groupes compactes sont debout et se renouvellent généralement de dix minutes en dix minutes; on s'y heurte à des gens de toute sorte, bien élevés ou grossiers, c'est un pêle-mêle complet ; on vous bouscule volontiers sans que vous ayez trop le droit de réclamer. En tous cas, vos réclamations seraient mal accueillies, et il est bien rare qu'un maladroit s'excuse de vous marcher sur le pied, de renverser du coude votre verre et son contenu.

La physionomie des vestibules d'hôtels est tout autre. L'orage des voix qu'on y entend est plutôt le résultat du grand nombre des causeurs assemblés que du ton élevé d-^" conversations. Les visiteurs d'hôtels montrent, parla, r iuue de leur langage, qu'ils comprennent n'être pas là c ". eux. Les uns causent par groupes, assis sur des

39â LSS FElfMES DU NOUVEÂU-ICONDE.

chaises fournies sans rétribution par l^établissement; d'autres se placent aux croisées dans cette attitude si chère aux Américains et pourtant si incou)mode : les jambes allongées et le talon posé soit sur les barres de la croisée ou contre la muraille, le dos renversé sur une chaise, le cou ployé.

Cet encombrement dans les vestibules des hôtels a lieu pareillement aux heures intermédiaires des repas, qui sont une récréation dans la vie laborieuse des Auiérh cainsy et le soir, de sept à onze heures.

Ces lieux sont les théâtres que choisissent naturello« ment les meneurs pour organiser, préparer, travailler les élections et les démonstrations pendant les jours de mou* vements politiques. Les orateurs de clubs s'y transportent, et^ entre deux punchs, lancent leur speech en fa^ veur de tel canclidat ou de telle mesure, et, comme dans la vie politique des Américains les élections sont presque une affaire quotidienne, il s'ensuit que bar-rooms et vestibules d'hôtels sont presque toujours à l'état d'agitation.

Il est rare de n'y pas voir, aux heures très-brèves de la flânerie américaine, deux ou trois courtiers de candida* tures, promoteurs de propositions allant, venant, se dé* menant au milieu de la foule.

Tant qu'on en est encore à la préparation de ces ean*' didatures, les bar-rooms offrent un aspect assez paisible ; mais quand approche le moment décisif, deux ou trois jours avant l'élection, par exemple, on y constate sou» vent des scènes tumultueuses, des rixes, des combats sérieux, et parfois Ton y entend jusqu'à des détonations d'armes à feu.

Page 1