‹ Les femmes du Nouveau-mondeChapitre 12 sur 23 · LES SUPERSTITIONS · texte numérisé non relu

LES SUPERSTITIONS

' Une cbofte frappe particulièrement en Amérique (aux États-Unis comme dans les colonies)^ lorsqu'on y étudie les détails de la vie : ce sont les rapprochements continuels qui s'opèrent entre les différentes races humaines peuplant ce sol immense. Il en résulte dans le carac-» tère^ dans les habitudes des plus avancées et des plus intelligentes de ces races, des allures que Ton est tout étonné de rencontrer chez elles.

Cela est remarquable surtout en ce que mille causes puissantes, relevant des mœurs et de la nature elle-même, semblent établir entre ces races des lignes infranchissables de démarcation. Mais ces rapprochements s'établis*sent, si j^ puis m'exprimer ainsi, par infiltration, à Tinsu d3 ceux qui la subissent ; car, ouvertement, rien ne laisse voir que soit cela, — Tout prouverait môme le contraire» Il y a là une loi mystérieuse d'attraction tout aussi inexplicable que celle en vertu de laquelle telle partie du globe, submergée aujourd'hui, devient tout à coup terr^ ferme, tandis que tdle autre en pleine végétation diapar

rait subitement sous renvahissement des flots et devient liquide.

Je vais en donner des preuves dans ce que j'ai pu observer en Amérique.

Aux colonies^ par exemple^ on rencontre souvent chez les femmes que Ton devrait croire le mieux faites pour les éviter, certains accidents d'intelligence, certaines faiblesses, certaines aspérités d'esprit qui résistent même au rabot de Téducation, et que Texpérience de la vie ne parvient pas à niveler.

Je prends une chose entre mille, celle qui frappe le plus vivement.

Je veux parler de Fétrange simplicité de cœur avec laquelle les femmes affichent les plus ridicules superstitions, au point de s'en faire comme une dévotion et de fausser même, par là, les véritables principes de la reli-^ gion qu'elles professent avec une ardente ferveur. De même que le voyageur qui, pour la première fois, entrerait dans Paris par la rue Mouffetard et ne la dépasserait pas, se formerait une triste idée de cette capitale, ne soupçonnant point les trésors qu'elle renferme dans son sein; de même l'étranger qui aurait assez peu de chance pour entrer en première relation avec la plupart des femmes créoles par le côté des superstitions, si j'ose m'exprimer ainsi, ne prendrait de leur caractère et de leur intelligence qu'une médiocre opinion.

Il faut le dire, elles ont encore le privilège, tant elles ont été favorisées du ciel, de tirer de cette ombre même une lumière, et de trouver à cet abaissement une splendide compensation. Ouest, en effet, presque tenté de leur pardonner, à cause de l'inépuisable imagination qu'elles déploient dans l'accomplissement même de leur faute; à ce point qu'on serait porté à croire que c'est plutôt un

trop -plein d'imagioatioa qui s'écoule par cette voie.

J'admets que ce soit là^ en effet, la raison ; mais il y a une cause qui fait^ en tout cas^ que l'imagination s'égare ainsi, et prend cette direction quej'appelleraifiitale. Cette cause est dans le contact continuel de la portion éclairée des femmes avec la classe privée de lumières, et de l'influence réelle et positive que celle-ci prend sur l'autre, dès le berceau, influence qui se fait sentir encore sur la jeune fille, et qui s'exerce même sur la mère de famille.

Si grandes que soient les distances qu'établissent aux colonies, entre les femmes blanches et celles des autres classes, l'éducation, la moralité et tous les principes qui constituent la famille; si marquées que soient les répugnances que les premières éprouvent pour les secondes dans les relations officielles de la vie, il n'en est pas moins vrai qu'il existe entre elles une intimité de caractère réelle et presque étrange. Dites aune femme blanche de prendre place au théâtre, dans une loge où se trouvera une femme de couleur,'celle-ci fût-elle digne d'estime et de considération, elle vous arrachera au moins les yeux; de s'asseoir dans une loge voisine, elle vous toisera du haut en bas et vous demandera pour qui vous la prenez; et il y a quelques années, elle ne fût pas même entrée dans une salle de spectacle où se serait trouvée une mulâtresse.

Mais cette femme, si dédaigneuse et si altière en public, faisant taire ses mépris, traitant avec sa dignité d'épouse et de mère, étouffant les scrupules de sa vertu, passera, dans son intérieur, des journées pleines, non pas dans son salon, mais dans sa chambre â coucher, avec une fiïle de couleur qui sera ou aura été la madtresse de son fils ou de son frère, quelquefois même de son mari.

Gela est presque général.

Or ces moments-là ne sont pas perdus pour l'esprit de

conquête opiniâtre que la race déchue exerce, à son insu même, sur la race dominatrice. Une autre preuve de cette condescendance, c'est qu'un jour de bal ou dé fête populaire, il n'est pas rare de voir une fille de couleur, souvent même une domestique de la maison, venir emprunter à une femme blanche ou à sa maîtresse quelques bijoux pour se parer, et alors tout l'écrin de la dame est à son service, depuis les plus simples boucles d'oreilles jusqu'au collier de diamants ou de perles. C'est donc souvent ce que nous appellerions tout crûment, en France, une fllle publique qui se couvre, en public, des parures d'une femme honnête.

Les femmes de nos Antilles n'étalent point, comme celles de la Havane, le luxe et la splendeur. Ce n'est point le goiit qifl leur en manque; mais l'état de leur fortune y est l'obstacle le plus sérieux. En aucun temps, cependant, et je remonte aux époques de la plus grande prospérité des colonies, elles n'ont eu la possibilité de jeter des sommes folles dans les ornements d'une voiture.

Leurs véhicules, si l'on peut appeler ainsi des chaises à porteurs et des hamacs organisés de la façon dont je vais parler, ont toujours été d'une simplicité extrême. De là même, il est résulté une véritable originalité que je ne puis passer sous silence. D'abord disons que, en ville, les femmes, comme le hommes, vont à pied presque toujours, ou à cheval.

A la Martinique, il n'a jamais existé, je crois, trois voitures à la fois, pour deux raisons :

LSS FSMMSS BO NOUYBAU-MONDB. 227

Laprôinière^ c'est que les villes sont trop restreintes pour nécessiter Tusage du carrosse, ou bâties sur des terrains tellement accidentés que les rues y sont impraticables. La seconde raison, c'est que les routes, en dehors des villes et dans tout le parcours de Fîle, ne sont pas abordables pour les voitures, d'autant plus que les ri* vières sont très-nombreuses, et que sur ces rivières il n'existe pas de ponts. C'est le contraire dans certaiaes parties de la Guadeloupe et dans la plupart des colonies anglaises. Mais presque partout les femmes montent à cbeval, et avec une certaine intrépidité : elles naissent pour ainsi dire écuyères dans ces pays.

Cependant, pour les longues routes, les femmes ne se servent pas du cheval à la Martinique, tant à cause de la fatigue que par précaution contre les trop grandes ardeurs du soleil. Elles se font porter en hamac par des nègres.

Ce hamat est une sorte de palanquin moins luxueux que le palanquin d'Asie, mais qui a son cachet d'originalité.

Il est suspendu à deux pieds environ de terre, et lié par ses extrémités à deux longs et forts bambous ou bois du pays, placés horizontalement et parallèlement.

De l'un à l'autre de ces bambous ou bâtons, écartés d'environ deux ou trois pieds, s'élève une sorte de dôme formé par des cerceaux placés de distance en distance dans toute la longueur, et sur lesquels on étend un grand drap blanc tombant de chaque côté, et enveloppant le hamac tout entier pour garantir la voyageuse des atteintes du soleil. Quand vient la pluie, on jette par-dessus le drap une toile cirée. L'intérieur du hamac est toujours garni d'un petit matelas et de deux ou trois oreillers. La créole qui voyage ainsi s'assied habituellement au milieu de cette espèce de palanquin, le dos appuyé sur les oreillers et les jambes pendantes en dehors; on relàve

â28 LES FEMMES DU NOUVEAU-MONDE.

alors un pan du drap du côté opposé au soleiL Quelquefois, nonchalamment accoudée, ramassée sur elle-même comme une boule de grâces, la femme s'endort au balancement régulier de son hamac.

Quatre nègres vigoureux, nus jusqu'à la ceinture, et la main armée d'un bâton noueux et solide, portent ce hamac et font ainsi sept, huit et même dix lieues. Deux rechanges^ comme on appelle ceux de leurs camarades qui sont destinés à les relayer de temps en temps, les suivent, chargés toujours de quelque fardeau plus léger, comme, par exemple , de paniers caraïbes qui, dans ces pays, servent de malles. Tous les nègres ne sont pas également bons porteurs : on les choisit, on les forme à ce service; c'est une spécialité. Il faut qu'ils puissent joindre a vitesse à la rectitude et à la mesure dans la course. Autant la cadence du pas imprime un mouvement doux et voluptueux au hamac ^ autant l'irrégularité de la marche rend ce mouvement désagréable et importun.

L'on rencontre souvent sur les routes deux ou trois de ces véhicules à la suite les. uns des autres : l'un renferme la mère ; dans le second sent entassés deux ou trois enfants ; dans le troisième, il n'est pas rare de trouver quelque jeune esclave, favori de la maison, et à qui l'on ne refuse aucune des douceurs de la famille. Esclave luimême, il est servi par des esclaves.

En avant, ou fermant la marche, la partie masculine de la famille caracole sur de beaux chevaux fringants; • c'est une véritable caravane.

Je viens de parler de la protection dont jouissent dans l'intérieur des familles certains jeunes esclaves. On ne peut se figurer jusqu'à quel point ces favoris sont soignés et gâtés par les femmes d'abord^ puis peu à peu par chaque membre de la famille*

LES FEMMES DU NOt^EAU-MONDE. 229

Nos sœurs et nos mères semblent ne faire aucune distinction entre eux et nous.

Le hasard, le caprice, et quelquefois Torigine de ces enfants leur vaut ce déluge de faveurs; et j'ai remarqué que dans les colonies anglaises, espagnoles, françaises, à la Louisiane, dans tous les pays à esclaves enfin, cette tendresse se trouve au même degré. Il en a été ainsi de tout temps.

La raison en est très^simple.

Il est rare que le^ mères créoles nourrissent ellesmêmes leurs enfants. Ce soin revient généralement à Tune des nombreuses servantes qui encombrent la maison; ou, si la nature leur permet d'accomplir ce devoir, elles n^abandonnent pas moins la garde presque exclusive des enfants à l'une de ces femmes. Ceci soit dit sans porter atteinte à la tendresse excessive et aveugle des mères créoles pour leurs enfants, car c'est là une de leurs vertus les plus belles; cela provient simplement de leurs habitudes de nonchalance. Il faut dire aussi, à la louange de celle des femmes de la maison sur qui tombe le choix, comme nourrice ou gardienne^ qu'elle s'en montre toujours digne. Cette mission toute maternelle qui lui est confiée fait naître, en même temps, en elle des sentiments d'attachement et de dévouement que l'on rencontre plus tard à chaque pas dans la vie.

De cette intimité entre l'enfant et le nombreux domestique des maisons, naissent des relations qui ont parfois leur danger; mais, en tout cas, il en surgit toujours un I attachement particulier pour un esclave, compagnon dé jeux, de caresses ou de larmes.

L'annonce suivante, que j'ai trouvée dans un journal de la Nouvelle-Orléans, donnera, mieux que je ne pourrais lé faire, la portée^ la nature et la conséquence de ces

S30 LES 9SMMB8 DU JfODYfiAU -MORDS.

sortes d'attachemeûts et des faTeurs dont jouissent ces petits esclayes élevés dans la maison.

aA TERBBE

c Un jeane nègre de dix-nenf ans^ d'une jolie figure (on ne disait pas s'il aimait les con&tures), faisant un pea de cuisine, ayant eu des principes de tailleur^ excellent domestique pour l'intérieur d'une maison et ponr les commissions^ sans défaut quelconque. Sa msutresse ne le vend que parce que l'ayant acheté tout enfant» elle en avait fait une sorte de femme de chambre, et qu'il est aujourd'hui trop âgé pour servir une femme. &

Ces gâteries donnent lieu souvent à des anomalies incroyables. J'ai connu une jeune fille de couleur esclave,que sa maîtresse éleva comme son propre enfant, qu'elle emmena avec elle en France, mit en pension, puis ramena en Amérique. Quand cette fille fut en âge de servir, elle la sevra brusquement de cette vie de douceur et de câlinerie dans laquelle elle l'avait élevée, la loua au dehors à tant par mois et ne recula pas, un jour, devant la nécessité de lui faire infliger la punition de vingt-cinq coups de fouets à la geôle, et de la main du fouétteur public. La maîtresse en pleura plus que l'esclave et demanda son pardon à celle-ci.

Il est advenu dernièrement qu'une jeune quarteronnei élevée, comme la précédente, dans l'intérieur de ses maîtres, et si jolie, et si blanche, et si parfaitement distin-guée qu'on la prenait le plus souvent pour une des filles de la maison, il est advenu, dis-je, que cette esclave inspira un violent amour au fils de ses maîtres. Celui-ci, ha^ bitué à respecter cette esclave qu'il considérait comme digne d'un sérieux attachement, ne voulut pas faire d'elle sa maîtresse, et préféra s'enfuir du toit paternel

i£8 FEMMES BU NOUVEAU-MONBE. 231

avec la jeune quarteronne qu'il alla épouser dans uu État voisin^ ce qui fut facile^ grâce àTextrème blancheur de peau de cette fille.

Il y a donc à la fois, comme je le disais^ dans ces contacts : excès de faiblesse^ exagération de tendresse et danger souvent.

Comme toutes les races primitives, la race noire (i) et ses variétés ont pour caractère distinctif une inclination marquée vers la rêverie; et, chez les plus incultes en apparence, l'imagination lancée dans cette voie, atteint aux proportions du mysticisme et de l'extase. Mais comme elle n'a ni frein, ni direction, ni guide, elle s'élève jusqu'à l'absurde avec une surprenante facilité, et, ce qui n'étonnera point, c'est que du milieu de ce chaos jaillit presque toujours une lueur poétique qui frappe naturellement et enflamme des esprits déjà amollis et préparés à cette perfide nourriture.

La sorcellerie, la divination, les superstitions les plus bizarres, la jonglerie, sont les produits habituels de ce dérèglement de la folle du logis. Et ce qui est en vérité étrange, c'est que toutes ces croyances dominent positivement les plus simples idées de religion ; ainsi on les traite de choses saintes et sacrées. C'est une profanation de s'en moquer.

On a la foi la plus complète en des amulettes, ou qtmimboix,

(4) J'ai étudié d'une manière plus complète, dans un autre ouvrage spécial (les peaux noires. Scènes d« la vie des esclaves), le caractère et les moeurs de la race noire. J'y renvoie le lecteur au besoin.

232 LES FEMlCES BU NOUVEAU-MONDE.

Oa ae manque pas de se quaitnbaiser pour se mettre en voyage, pour se faire bien venir d'une maîtresse.

Cela me rappelle uu jeuae homme (car ces faiblesses atteignent quelquefois les hommes) qui, désespérant de vaincre les scrupules d'une femme trop vertueuse dont il était fort amoureux, brûlait des cierges à la Vierge pour qu'elle rendît Finhumaine plus humaine î Un pareil sacrilège se commettait avec une naïveté qui lui enlevait toute sa monstruosité. Et ce qu'il y avait de plus singulier dans le fait, c'est que la jeune dame, ayant appris que Tamoureux avait recours à des malé&ces, fut prise d'une terreur panique. Pour conjurer de pareilles menées, elle se quaimboisa, se fiant moins à sa vertu et à ses antipathies, dont elle était pourtant sûre, qu'à un innocent sortilège !

Les crimes les plus atroces se commettent sous l'empire de ces bizarres croyances. Ainsi, une négresse avait empoisonné sa maîtresse; cette action était inexplicable, et de la part de son auteur, et à l'égard de la victime qui était idolâtrée de tous ses esclaves, interrogée sur la cause qui l'avait poussée à ce meurtre, la négresse répondit simplement et avec la confiance d'une conviction profonde :

a Madame était la meilleure femme du monde. J'avais appris qu'on devait lui faire du mal. Je l'en ai avertie, en lui coDseillant de se quaimboiser. Elle ne l'a pas voulu. Gomme je savais que, si on réalisait contre elle les projets en question, elle serait très-malheureuse sur terre, j'ai mieux aimé l'empoisonner pour qu'elle allât au ciel, où elle doit être heureuse! Et puis, ajouta-t-elle.. j^avais la conviction que ma maîtresse s'était quaimboisée, quoiqu'elle ne voulût pas le dire ; eh bien ! si mon poison n'avait pas mordu, les autres n'auraient pas réussi non plus. De toutes façons, j'ai donc bien fait d'agir ainsi» »

LBS FEMMES SU NOUYEÂ U'MONDE. 233

V Au surplus, les superstitions les plus populaires, aux colonies, forment un sujet d'études trop curieux et trop varié pour que je ne me réserve pas d'y consacrer quelques lignes. Je ne puis, néanmoins, m'erapécher de vous rapporter Je récit qui me fut fait un jour par une des plus spirituelles créoles que j'aie connues. Je n'ajoute pas un mot aux faits tels qu'ils me furent racontés. Si absurdes qu'ils soient, ils me semblent mériter place ici, comme trait caractéristique.

J'avais assisté, une nuit, à un formidable incendie qui avait dévoré sept ou huit maisons au Fort de France, qui s'appelait à cette époque le Fort-Royal, à la Martinique. Il y avait précisément dans la maison qui la première prit feu, une paire de tourterelles. Tant que dura l'incendie, l'une d'elles voltigea en tournoyant au sommet de la flamme. Le pauvre oisq^u regardait consumer son nid et ses petits éclos le matin; le lendemain, on le retrouva sur les cendres, mourant, les ailes brûlées. Pendant que je contemplais cette tache blanche qui tournoyait autour de l'incendie comme une âme en peine, à mes côtés sanglotait la propriétaire de cette maison^ et de temps à autre elle faisait une halte dans sa douleur pour s'écrier, en regardant comme moi la tourlerelle désolée :

— Maudit oiseau! oiseau de malheur! tu tournes autour de ton ouvrage comme le génie de la destruction ! Vilaine bête !

Et les sanglots de recommencer. J'avoue que je n'aurais jamais pensé qu'on pût fulminer à ce point contre une tourterelle, l'image de la candeur et de l'innocence, un pauvre oiseau si blanc qu'on eût dit qu'il venait de s'échapper du sein de Vénus !

— Oui, Monsieur, me dit cette brave femme, cette

234 LES PSMME8 D0 N0UTEAT7-M0NDE.

tourterelle est Téritablement la cause de tout le mal qui nous arrive! Vingt fois j'ai prédit à mon mari qu'il nous arriverait quelque calamité s'il gardait à la cote (à la maison) ces bétes abominables ; mais mon mari n'est point créole, Monsieur, et il ne comprend pas que si les tourterelles ne portent pas malheur en France, il n'en est pas de même ici. Toute la journée, ces misérables oiseaux n'ont fait que roucouler; ils appelaient l'incendie, il est venu !

J'eus le tort ou plutôt la bonne chance de raconter un jour cette anecdote devant la dame dont je parlais plus haut. Je le répète à dessein, c'était une femme de beaucoup d'esprit et d'une intelligence très-cultivée.

— Et vous osez rire d'une pareille chose! me dit-elle d'un ton convaincu.

—.Ma foi, oui, Madame.

— Vous ne croyez donc en rien ?

— Si, Madame, en Dieu, d'abord, en votre beauté, en votre esprit; en un mot, en toutes les choses sérieuses, mais...

— Vous jouez avec le feu, Monsieur ! Et si vous aves en moi cette confiance que vous dites, ne vous avisez jamais d'introduire sous votre toit de pareilles bètes maudites; autant vaudrait que vous ouvrissiez la porte de votre maison à la mort, à la peste, à toutes les plaies d'Egypte. Écoutez ce que je vais vous raconter.

— Quelque conte de vieille femme?

— Galanterie de sceptique !

— Vous n'avez que trente ans, je puis bien voua dire cela.

— > Ce n'est pas un conte. Monsieur; mais une histoire sérieuse, véritable et véridique, et à coup sûr, vraisemblable. Votre père a dû connaître, comme le mien, un

riche habitant des hauteurs du Maeotéac (i), qui, tout à coup, tomba dans une misère complète. D'abord la mort avait fait tant de ravages parmi les nègres de Tatelier, que le peu qui y échappa partit marron (2) dans les bois. Puis les savanes jaunirent, et les bestiaux n'ayant plus de pâturage, périrent tous en quelques jours; les cannes séchèrent sur pied, dévorées par des milliers d'insectes; les grains de café, avant d'être mûrs, jonchaient la terre, comme si l'on avait secoué Tarbre à dessein pour les faire choir, et quand on venait pour les ramasser, i peine tombés ils étaient pourris. C'était une véritable désolation ! Et comme la maison du malheureux semble toujours maudite, pas un seul ami n'en franchissait le seuil. Jamais la terre n'était humectée par une goutte de pluie, alors même qu'elle arrivait à propos pour les voisins, ou bien c'étaient d'affreux orages et des inondations à déraciner les arbres. Le malheureux ainsi frappé était un homme de courage ; il acheta de nouveaux nègres, remonta l'atelier, et repeupla ses savanes de magnifiques troupeaux. Pendant un temps, les choses allèrent assez bien; quelques rares amis se hasardaient à s'abriter sous son toit toujours hospitalier. Mais, hélas ! toutes les calamités vinrent de nouveau fondre sur sa tête!

Il avait une femme jeune et belle qu'il adorait ; elle mourut d'une mort funeste, frappée au front par une balle invisible, sans qu'on entendît le bruit d'aucune arme à feu, sans qu'on sût de quelle main était parti le coup.

— Ne serait-ce pas quelque tourterelle qui aurait tiré le coup de pistolet? m'écriai-je.

(1) C'est un quartier de Ttle. Les priseurs le connaisseut bien, (î) Pctrtir marroHj c'est-à-dire s'enfuir.

S36 LES FEtfllES DO NOUYEA0-MONI>E.

— Vous êtes an imptie/ Taisez-vous^ etlaissez«moi achever. Il lui restait trois petits enfants qui périrent un à un en l'espace de trois mois. Une seule personne avait survécu dans la maison avec l'infortuné X...» c'était la gar^ dienne de sa femme.

— Il y a des tourterelles là'dedans« ce n'est pas possible autrement. -

— Certes, il y en a ! et vous ne nierez plus bientôt qu'elles fussent la cause réelle de tant de malheurs! La vieille gardienne avait maintes fois supplié sa maîtresse de chasser ces abominables oiseaux; mais X... était comme vous, un esprit fort, se riant de ce qu'il appelait des idées de bonne femme. La gardienne, trop tard, hélas ! prit une ferme résolution. Une nuit, elle se leva, alluma un grand feu au milieu de la savaue et brûla les deux tourterelles, après leur avoir ingurgité quelques cuillerées de tafia.

— Qu'arriva-t-il alors ?

— Il arriva que les nègres qui étaient partis marront revinrent d'eux-mêmes sur l'habitation, que deux ou trois bœufs chétifs qui se traînaient comme des ombres reprirent toute leur vigueur, que les cannes et les cafés poussèrent, que les savanes fleurirent, que la vie enfin remplaça la destruction sur l'habitation. X... redevint l'un des plus riches colons de la Martinique, et...

— Il est fâcheux que vous ne puissiez ajouter que sa . femme et ses enfants ressuscitèrent.

— Peu s'en fallut !

— Ah! bah!

— Un soir, à onze heures, à l'anniversaire de la mort de madame X..., la vieille gardienne vint réveiller soa maître, le prit par la main et le conduisit sur la savane, à l'endroit même où les deux maudites tourterelles avaient

été brûlées. Il faisait bien noir, bien noir. Tout à coup, un éclair jaillit du fond du ciel, on entendit un léger bruit comme celui d^un oiseau qui bat des ailes, et aussitôt madame X... et ses trois petits enfants apparurent comme de leur vivant et vinrent, à tour de rôle, baiser au front Tinfortuné mari et père qui, agenouillé, priait Dieu en ce moment. Toutes les nuits depuis, ils retournaient ensemble, à la même heure, sur la savane. Le même éclair luisait au ciel, le même bruit d*ailes se faisait entendre, et la même douce apparition frappait leurs yeux. Maintenant, Monsieui;, nierez-vous encore Tinlluence des tourterelles ?

— Et qui vous a appris cette histoire ? demandai-je.

— C'est ma gardienne j je vais vous la faire répéter par elle, si vous le désirez.

Voilà de quelle nature sont les produits de l'influence que subit la population éclairée des femmes; voilà quelles ténèbres viennent se mêler aux lumières de leur intelligence si vive et si riche ! Après cela, grand Dieu! chaque arbre a son fruit, chaque peuple son type ! C'est là un des côtés originaux des femmes créoles; acceptons-le, et ne le leur reprochons pas trop, car elles trouvent encore moyen d*y développer cette grâce infinie qui s'évapore d'elles comme le parfum des fleurs ! Et puis enfin, celui qui s'implante dans un pays, y apportàt-il tous les trésors de la civilisation, est obligé de subir les mœurs des peuples auxquels il vient se mêler. La race européenne s'est transportée dans le Nouveau-Monde, et y a tout pris aux habitants primitifs ; il a bien fallu qu'elle se soumît, malgré elle, à l'influence de certaines parties de leur ca-

:^tère ! C'jBst là une loi de la nature à laquelle on ne peut

liapper !

238 LES FEMMES DU NOUVEAir-MONBE.

On en trouve d'autres exemples bien frappants sur tous les points de FAmérique. Il est incontestable que certains usages conservés dans quelques villes des États- Unis où Ton a eu besoin de beaucoup de temps et de longs efforts pour écarter la race indienne, se ressentent des traces morales que ces vaincus de la civilisation ont laissées derrière eux, et que leur présence incessante semble venir ranimer.

On a assez souvent parlé du stoïcisme avec lequel les sauvages envisagent la mort. Le culte qu'ils professent pour les trépassés, ainsi que les obligations cruelles qu'ils imposent aux familles des défunts, sont proverbiaux et populaires. Eh bien, à la Nouvelle-Orléans, par exemple, on retrouve, dans tout ce qui touche à la mort, un reflet des.mœurs indiennes. Ainsi, une des choses qui saisissent rétranger, dans cette grande et belle ville, c'est Timmense quantité de boutiques de cercueils qui pullulent à tous les coins des rues; cercueils tout confectionnés, de toutes dimensions, de toute espèce de bois, dont le riche et le pauvre peuvent s'approvisionner à toutes les heures du jour et de la nuit, quand bon lui semble. La première pensée qui s'empare de vous à la vue de ce genre de commerce, est une pensée de tristesse et de terreur, et la première question qu'on s'adresse est celle-ci :

— Meurt-on si vite dans ce pays, qu'il faille absolument s'y munir à l'avance de sa dernière couche ?

Mais non ! Tout cela est une affaire de mœurs. On se familiarise avec la mort, à la façon dont les sauvages le font^ en en ayant perpétuellement les signes sous les yeux.

LB8 FEKMBS DU NODVBAU'MONDE. 339

Vous avez ouï parler, vous avez lu dans les récits des voyageurs le douloureux supplice que s'infligent les mères indiennes en allant chaque matin faire cou* 1er sur la tombe de leurs enfants le lait de leur sein^ et les cruelles obligations que leur impose leur religion. Dans les cérémonies funèbres, à la Nouvelle-Orléans, il existe un usage à peu près analogue^ et qui équivaut aux plus dures épreuves de ce genre.

La première fois que j^assistai à cet horrible spectacle^ je sentis fondre mon cœur. Un convoi passait devant ma porte ; un malheureux père^ assis au fond d'une voiture, tenait sur ses genoux le cercueil de son enfant qui, la veille, était mort entre ses bras, et dont il était condamné à porter lui-même le cadavre à sa dernière demeure. Le front couché sur ce fardeau précieux qu'il retenait d'une main crispée, il arrosait de larmes et de baisers ces planches renfermant ce qu'il avait possédé peut-être de plus cher au monde 1 Cet homme me fit l'efiet d'un martyr. Je détournai les yeux pour ne point assister à son supplice, à cette agonie effroyable I

L'accomplissement d'un pieux devoir m'appelait au ci* metière catholique de la Nouvelle-Orléans. J'étudiai donc les mœurs de cette nécropole, comme j'avais observé celles.de la ville des vivants , et j'y retrouvai des pointa de ressemblance avec les mœurs des Indiens. Je fus frappé d'abord, avant de franchir le seuil de la porte, de l'é^ paisseur des murailles qui enveloppent ce royaume de la mort, car elles me parurent larges et profondes comme les murailles d'une place forte ; puis, quand j'eus péné* tré dans les vastes et droites allées du cimetière, plantées d'arbres comme un jardin de plaisance, je fus également frappé de l'élévation de la plupart des tombes, qui, gêné* ralement simples, sévères et sans prétention monumen-

taie, dépassent en hauteur et en capacité les proportions des plus vastes mausolées que nous possédions dans nos cimetières de France.

J'eus bientôt Texplication de ce double problème. D'abord les murailles ne sont si épaisses que parce qu'elles servent de tombes elles-mêmes. On y creuse des Irons ou tiroirs de deux ou trois pieds carrés et dans lesquels on enfourne le cercueil ; aussi, dans le pays, nomme-t-on ces tiroirs des fours. Ils sont rangés symétriquement et étages de la base au sommet du mur. L'ouverture en est scellée avec une plaque de marbre ou de pierre, sur laquelle sont gravés les noms, qualités et vertus des défunts. Quant à Télévation et à la capacité des tombes, cette particularité est due à ceci que, au lieu de creuser des fosses, comme nous le pratiquons en France, on place, dans les tombes de famille, les morts les uns audessus des autres; chaque membre qui vient prendre son rang dans cette demeure commune exhausse d'autant le sommet du monument, qu'on déplace et replace comme le couvercle d'un vase. Chaque couche d'ossements, renfermée dans une bière isolée, est étiquetée aux prénoms de celui dont elle renferme les restes.

Toutes ces façons de procéder sont exactement conformes à celles adoptées par les Indiens ; comme eux encore, les vivants payent un tribut assidu de visites aux morts.

Les pèlerinages aux cimetières sont perpétuels, et le soin avec lequel on plante, on entretient le terrain qui entoure chaque tombe donne à ces immenses nécropoles l'aspect de véritables jardins.

Les femmes, particulièrement, exercent avec une austère piété ce culte aux mânes des trépassés, et le nombre qu'on en rencontre dans les cimetières, chaque jour, est

prodigieux. On sent^ à voir cette religion, que^ si elles pouvaient le faire comme les Indiens^ elles emporteraient les ossements de leurs pères en levant leurs tentes, ou conserveraient, selon l'habitude de quelques tribus^ les crâues desséchés des défunts aimés, pour les baiser au lever et au coucher du soleil.

Page 1