‹ Les femmes du Nouveau-mondeChapitre 13 sur 23 · MISS GATT ET LE ROYAL -FUSILIER · texte numérisé non relu

MISS GATT ET LE ROYAL -FUSILIER

Rien ne porte à la rêverie comme Toisiveté^ quand elle ne produit rien de pire. L'oisiveté donc, Tabsenoe de préoccupations^ la privation de plaisirs, sont aussi des aliments au développement de ce côté mystique du caractère des femmes créoles dont j*ai essayé, dans le précédent chapitre, de faire ressortir toutes les faiblesses.

J'ai dit, ailleurs, que Tétat précaire où se trouvaient, à cette heure, les fortunes coloniales, avait une grande influence sur l'esprit des femmes; j'ajoute, en ce moment, que c'est à cette quasi-misère qui, depuis quelques années, n'a fait que s'accroître, qu'il faut attribuer l'espèce d'isolement dans lequel elles vivent. Car c'est là un des traits de la nature de la femme, que quand elle ne peut briller autrement que par les grâces qu'elle a reçues du ciel, c'est-à-dire quand elle ne peut pas faire étalage de dentelles et de bijoux, de croire qu'elle doive se retirer du monde et des plaisirs. Aussi ces derniers sontils bien rares dans nos colonies françaises;

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Dans les colonies anglaises^ c'est bien pis encore; mais il faut Tattribuer à d'autres causes.

Ces colonies ont été, dans leur origine, peuplées par des gens d'une classe moins intelligente, moins aisée que celle qui s'établit dans nos Antilles françaises.

Quand, plus tard, le succès couronna les tentatives des premiers spéculateurs anglais, ils abandonnèrent les colonies et regagnèrent la mère patrie. Ils vendirent ou conservèrent leurs propriétés; les héritiers gardèrent l'habitude de jouir en Angleterre des produits de leurs domaines d'outre-mer, si bien que la population de ces îles n'est restée composée, pour la plupart, que de gens aux gages des grands seigneurs ou de pauvres diables qui allaient y chercher de nouveau fortune.

Il n'y a donc pas, à proprement dire, de société dans les colonies anglaises; les capitales de ces îles renferment un très-petit nombre d'habitants, et ceux qui peuplent les campagnes sont séparés par des distances telles qu'il ne leur est guère permis de se réunir.

On peut conclure de là que l'existence, pour les femmes, y est insupportable; elles vivent dans un véri- ! table exil. Pour la plupart, à cause de leurs antécédents et de leur peu d'aptitude pour les plaisirs délicats, cet exil n'a rien de redoutable ; mais j'ai bien souvent plaint de toute mon âme quelques rares jeunes femmes ou jeunes filles que j'ai rencontrées perdues au fond des bois ou sur la crête de quelque montagne, enfouies sur l'habitation dont leur père ou leur mari était le géreur. Celles-là étaient pleines de grâce, de beauté, d'esprit, d'intelligence. Elles avaient eu l'avantage, avantage cruel dans ce cas, de recevoir une éducation distinguée, d'avoir rame ouverte à toutes les sensations, l'esprit disposé à jouir de tous les plaisirs, qui sont la moitié de la

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vie des femmes ; eh bien , jamais un tel bonheur ne leur avait été réservé ! Jamais le brait d'un orchestre de danse n'était arrivé à leur oreille et n'avait fait bondir sur un parquet leurs pieds frémissants ; jamais autour de la table hospitalière ne s'était assis un cercle d'amis; jamais leur intelligence iuactive n'avait eu l'occasion de déployer^ dans quelques-unes de ces causeries attrayantes^ tous les trésors qui l'emplissaient. Toujours solitaires^ penchées sur quelques travaux d'aiguille ou absorbées par les détails de la maison^ elles sentaient le temps s'écouler sans profit pour leur âme ni pour leur esprit. Hélas ! quand aucune épreuve de la vie n'a tourmenté assez un pauvre cœur pour le façonner à de telles solitudes et les lui faire désirer comme un refuge, je conçois combien une femme doit éprouver de regrets, de tristesses, et à combien de rêves elle doit se laisser aller! Je m'apercevais bien aussi combien mes visites apportaient de joie dans les familles de la campagne et nïême dans certaines maisons des villes.

D'abord, c'était un hôte à recevoir et à qui faire fêle; ensuite, et surtout, c'était un nouveau venu, c'est-àdire un visage nouveau, un nouveau thème de conversation, une série nouvelle d'impressions !

Les Antilles françaises ont été généralement peuplées, dans l'origine, et successivement depuis, par des gens de race qui, souvent, n'arrivaient sur ces lointains rivages qu'avec Tépée au côté, la bourse vide et, quelquefois, un beau nom , mais qui y apportaient, avec l'habitude des plaisirs au milieu desquels ils avaient dépensé leur première jeunesse et, presque toujours, leur fortune, des traditions de luxe, la fièvre des amusements et les besoins intelligents. C'étaient moins des spéculateurs qui venaient là pour s'enrichir, que des exilés que leur mau-

vaise fortune poussait à mettre autre eux et leurs créanciers Tabinie de l'Océan ! A ceux-là se joignaient les officiers que Tespoir de la guerre ou les besoins du service y appelaient, les administrateurs, les représentants de Tautorité royale, etc., tous gens qui consentaient ou se résignaient bien à abandonner la France, mais à la condition qu'ils emporteraient sous la semelle de leurs souliers à talons pouges un peu.de la poussière de la patrie et qu'ils en retrouveraient tous les plaisirs sous ces nouveaux cieux, et ils n'y ont pas manqué.

Je tn'attendais donc à ne plus, trouver de théâtres, après celui de la Martinique, dans l'archipel. Aussi fus-jo bien étonné» le lendemain de mou arrivée dans la jolie colonie de Saint- Vincent, de voir à la porte de Taubero^e où j'étais logé, à Kingstown, une affiche monstre, imprimée sur papier jaune, en lettres hautes comme le bris, annonçant pour le lendemain une représentation au Polytechnic AthencBum. au profit des hospices de la colonie.

— Il y a donc un théâtre ici? demandai-je à miss Gitt, mon hôtesse.

— Un splendide théâtre ! me répondit-elle.

— Qui dit théâtre, dit troupe, bien entendu...

— Bien entendu, fit miss Catt.

— Et... est-elle bonne? ajoutai-je en hésitant.

— Ce sont les meilleures des trois Royaumes-Ui*s.

— Diable! vous êtes donc privilégiés, dans ce coin-ci du globe?

— Ce n'est pas qu'il y en ait beaucoup : deux cents au plus.

— Deux cents î m'écriai-je.

— Oui.

— Je ne vous comprends pas très-bien, ma chère miss Catt.

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— Si VOUS voulez vous en assurer, vous n'avez qu'à prier voire ami M. Anthony de vous conduire cette aprèsmidi au fort Charlotte.

— Au fort Charlotte? mais je comprends encore bien moins. ••

— Vous me demandez s'il y a un théâtre?

— Oui.

— S'il y a des troupes ? '

— Non.

— Quoi, alors?

— S'il y a une troupe.

— Moi, je vous réponds qu'il y a des troupes.

— Et vous m'avez même dit que c'étaient les meilleures des trois Royaumes-Unis.

— Je ne me dédis point.

Miss Catt avait habité la Martinique, et parlait assez bien le français; mais je commençais à craindre que le manque d'usage et d'exercice de cette langue fût cause d'un quiproquo. Je ne me doutais -pas que la chère femme sût assez bien notre belle langue pour faire sur le mot troupe un jeu de mots qui n'était pas possible en anglais, idiome qu'elle m'avait supplié de ne lui point parler pendant toute la durée de mon séjour à Kingstovn, afin, disait-elle, de se refaire la langue. Je fus donc obligé de poser ma question eu d'autres termes.

— Miss Catt, nous ne nous entendons pas, lui dis-je. Il ne s'agit pas des troupes enfermées au fort Charlotte. Je vous demande si les acteurs du théâtre, dont je ne me suis pas arrêté en bas pour lire les noms, sont de bons comédiens. Cela est-il plus clair?

— Vous ne sauriez croire, au contraire, mon cher Monsieur, à quel point nous nous comprenons, reprit miss Catt; vous allez voir!

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Ce disant, elle sortit, puis revint quelques instants après, tenant à la main une affiche pareille à celle que j'avais vue à la porte de son auberge. Elle coucha le papier bien soigneusement sur une table, puis, posant le doigt sur chacune des syllabes imprimées, comme on fait pour un enfant à qui Ton apprend à épeler, elle me força à lire, pour ainsi dire, lettre par lettre, Timmense affiche dont les premières lignes m'avaient frappé les yeux. J'y lus donc : « Représentation au bénéfice des hospices de la colonie, donnée par les officiers^ sous-officiers et soldats du 43® régiment de royal- fusilier^ etc. »

Miss Gatt avait raison dans son calembour.

— Et les actrices? demandai-je à Thôtesse en interrompant ma lecture, ce sont des cantinières, et autres ejusdem farinas*

— Continuez, fit-elle en posant le doigt sur le papier* Et je lus : a Les rôles de femmes seront remplis par

le caporal John Mac-Inn, le tambour Robert et les soldats Daniel Brother, James, etc. 0

Quand je fus arrivé au bout de la pancarte, je levai les yeux sur miss Catt; elle était fièrement campée devant moi, les bras croisés, la bouche souriante.

— Eh bien! me dit-elle, vous voyez que nous nous entendions. Mais ce qui vous surprendra ce soir, ce sera de les voir manœuvrer sur le théâtre, ces braves soldats; je vous recommande le jeune lieutenant d'artillerie B... Voilà une jolie femme. Monsieur!

— Et le théâtre, miss Catt, est probablement dans un des bastions du fort Charlotte?

— Que nenni I répliqua-t-elle en arrondissant le bras droit et en se posant fièrement. Il est dans le High-street, en face du temple des méthodistes, et à côté du cimetière de l'église catholique. Voulez-vous y aller?

— OÙ ça^ au cimetière?

— Non, au théâtre.

— Parbleu! mais, d'après les renseignements que vous venez de me donner, je préférerais le visiter tout de suite.

— Avant la représentation? Gela n'est pas possible; vous le verrez demain dans tout son éclat. Voici un billet...

— Voici deux dollars, miss Catt . Indiquez-moi le chemin pour me rendre au High-street.

Je partis avec la ferme résolution de tâcher de visiter la salle, sans avoir besoin d'assister à la représentation. Je trouvai d'abord le cimetière catholique à droite de la large rue que je parcourais; à ma gauche, j'aperçus une grande maison en briques, c'était le temple ; en face, j'aperçus uu loug bâtiment en bois, un peu fraîchement rapiécé, mais à la façon de l'habit d'Arlequin; bas de taille, si j'ose m'exprimer ainsi, et présentant le long de la rue son flanc crevé de trois ou quatre funèbres entrées. Sur un large écriteau de planche, accroché au niveau du toit, je lus : Polytechnic Athenœum. — C'était là.

L'entrée de cette salle donnait sur une cour fermée par une grande porte à jour; personne pour me l'ouvrir. Je questionnai les voisins, j'offris de l'argent pour qu'on m'introduisît. Nul, hélas! ne le pouvait : le gardien seul avait les clefs de la grande porte, et il était au fort Charlotte! J'examinai alors du haut en bas le flanc du bâtiment qui longeait la rue, j'essayai de plonger l'œil à travers une des croisées, j^ n'aperçus que des poutres en échafaud. Je sentis donc qu'il fallait me résigner à assister à la représentation du soir pour connaître le théâtre.

En rentrant à l'hôtellerie de miss Catt, je trouvai une

lettre; elle était de la gracieuse lady C**, la femme du gouverneur, qui m^invitait à dîner et à aller au spectacle dans sa loge. A l'heure dite, j^entendis piaffer à ma porte un beau cheval américain que m'envoyait le gouverneur pour me rendre à son habitation^ située à une lieue de la ville, où je dînai... à l'anglaise; après quoi nous nous rendîmes au théâtre.

La fameuse grande porte était ouverte enfin, et je pus examiner la façade du Polytechnic Athenceum, qui se réduisait à deux colonnes en bois soutenant un chapiteau entouré d'un léger entablement. Sur le frontispice était répétée l'enseigne que j'avais lue au dehors. Quatre soldats du royal-fusilier étaient à la porte ; cinq ou six agents de police , la canne à la main, bâtonnaient, pour les chasser, les jeunes négrillons et les filles de la basse classe qui encombraient l'entrée. Deux quinquets accrochés aux deux colonnes éclairaient faiblement les trois marches qui séparaient le vestibule du sol. Dans ce vestibule était placé le bureau du contrôle, et sur quatre chaises étaient assis quatre sous-officiers du régiment faisant fonctions de contrôleurs. Aux deux angles s'ouvraient de petites portes aux gonds criards, conduisant à un couloir étroit. Au-dessus du bureau des contrôleurs était appendu un écriteau : q On ne fume pas dans la salle. f>

Cet ordre pouvait bien être imposé aux bons citoyens, mais je ne m'aperçus pas qu'on le fit respecter par les quinquets de l'endroit.

Une fois entré dans le couloir étroit et sombre, nous fîmes quelques pas pour rencontrer un escalier assez moelleux à cause de la vermoulure des planches qui en formaient les marches.

J'arrivai enfin au rang des loges; mais point de cou-

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loir entre les murs et les boites qu'on décorait du nom pompeux de loges; en sorte que pour arriver à celle qui devait me recevoir, et qui, sous prétexte d'avant-scène, était située à l'extrémité, il nous fallut enjamber boa nombre de chaises et de tabourets, heurter bien des genoux, piler bien des pieds, déchirer bien des robes ! Enfin nous arrivâmes. L'orchestre, composé de la musique du régiment, fit entendre une fanfare militaire pour saluer l'arrivée du chef de la colonie.

Je pus alors examiner en toute liberté cette salle dont miss Catt m'avait chanté les merveilles.

Pas l'ombre d'ornements, pas trace de décorations ni de peintures, ni de papiers, ni de velours, ni de soie! Dix ou douze quinquets suspendus autour des murailles, de simples chaises en paille dans les loges, voilà tout ce qui satisfaisait à ces deux besoins de premier ordre quand on va au théâtre : le besoin de voir, le besoin de s'asseoir.

La salle, longue et étroite, se composait d'un seul rang et d'un seul étage de loges, qui, au nombre de six, à droite et à gauche, douze en tout, occupaient les côtés de la salle, parallèlement, dans toute l'acception géométrique du mot. Au fond, et faisant face à la scène, s'avançait, jusqu'à jonction avec la dernière loge de chaque côté, im bataillon de bancs en forme d'amphithéâtre. Aux pieds de tout cela, perdu dans l'ombre et dans l'obscurité, un parterre, et au-dessus une sorte de galerie encadrant carrément les pénombres de la salle.

Dans les loges siégeaient les dames blanches les plus huppées ; sur les bancs de l'amphithéâtre, les femmes de couleur un peu aisées; au parterre et dans la galerie grouillait toute la lie de la ville, hommes et femmes, pêle-mêle.

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Aux loges, c'était une froide dignité^ un quant à soi glacial; à ramphilhéâtre, une certaine liberté de conversation et quelques rires; au parterre et à la galerie supérieure, un tumulte, des cris, un brouhaha dont le Petit-Lazari et les Funambules sont incapables de vous donner une idée.

La toile se leva et se baissa sur cinq pièces, les unes jouées par les simples soldats et les sous-officiers, les autres par les officiers seulement. Je n'oubliai pas la recommandation de miss Catt, et j'attendis avec impatience l'arrivée du jeune lieutenant B... 11 était difficile, en effet, de rencontrer sous le costume féminin plus de naturel, de dignité, de distinction, d'aisance, de pureté de lignes. Un murmure d'étonnement et d'admiration circula dans la salle. Je ne voulais pas croire à ce déguisement, et je manifestai quelques doutes même à l'endroit du jeune lieutenant; mais une voisine m'affirma avec un tel accent de vérité que je commettais une grossière erreur, que je dus la croire sur parole. N'en eussiez-vous pas fait autant ?

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