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QUELQUES TRAITS DE MOEURS AMÉRICAINES

Les années bissextiles accordent aux femmes^ dans cer« taines parties de TAmérique^ de singuliers privilèges. L'anecdote suivante, que nous empruntons à un journal de Nev-York, en fournira la preuve :

M. D***, avocat distingué du barreau de New-York, vit entrer un jour dans son cabinet un jeune homme inconnu^ mais dont la contenance agitée témoignait assez qu'il s'agissait d'une affaire importante. Après avoir décliné ses nom et prénoms^ et comment il était venu passer l'hiver dans un des hôtels fashionables de la ville^ il en vint au motif direct de sa visite.

— Monsieur^ dit- il à l'avocat^ depuis trois mois que je suis à New-York, j'ai fait d'assez nombreuses connaissances, entre autres de miss S*^^ qui arriva à l'hôtel avec sa famille, quelques jours après le i*' janvier. Vous pouvez croire à ma parole. Monsieur, et je vous jure que si j'ai été attentif et empressé auprès de miss S^; si je lui ai ''Iressé quelques compliments un peu vifs, jamais dq

oins, jamais je n'ai pris avec elle aucune privante

jJséante.

286 LES FEMMES BU NOWBAU-MONDX.

L'avocat regarda son nouveau clicnj de la tête aux pieds, en connaisseur^ et parut convaincu de sa véracité.

— Eh bien? lui dit-il.

— Eh bien ! Monsieur, la réserve de mes manières ne m'a pas mis à Tabri d'une conspiration dirigée contre moi. Elle me demande de l'épouser !

— Ohl oh! fit l'avocat, c'est grave. Pourtant, vous affirmez que jamais. . .

— Jamais, Monsieur, je ne l'avais vue de ma vie qu'au salon et devant témoins. J'ignore même le numéro de sa chambre.

— Fort bien j mais, au dehors, pas de rendez-vous?

— Je n'aurais jamais osé le lui proposer. — Pas de rencontre fortuite î

— Seulemeût sur Broadway et en plein joui*. — ^ Et pas de pattie de traîneau ?

— Une seule. Nous étions cent, et j'ftaïs dans un autre traîneau que le sien.

* — C'est fort innocent. Jamais donc de tête-à-tête où. que ce soît"?

— Jaiûais.

— Mais, cependant, il faut bien une raison, un prétexte, une apparence, ipour exiger tme réparation par le mariage. Ne seriez-vous pas somnambule, et tout endormant... sans avoir conscience de yos mouvements..* ne vous seriez-vous pas promené... la nuit... que sais -je, moi?

— Vingt témoins l'affirmeraient. Monsieur, que je n'en croirais pas un mot. J'ai toujours dormi comme une souche, et je me réveille d'ordinaire sur le côté où je me suis couché.

— Et elle vous somme de l'épouscT?

— Sommer n'est pas le mot ; elle y met une certaine

L8S YEltMES BU m)trT£Â.I7*]fOVBB. 187

délicatesse^ pour oommence:^ Efte he ïn'a eneoro fve de« mandé ma main^ mais en ajoutant : « Vous savez ^ceiiue

vous coûtera un refus. »

Les éxplicatioïts continuèrent aiiïsi fo^qtte temps^ Tout à tx)up Tavocat se lève et s^écrie :

— Ah! j'y suis! L'année est Kssextile, Mon Dieut Monsieur, il Tau^ vous exécuter.

— M'eïécQter ! s'écrie Je client en se leviùit à sôû tour. Le cid meilartwîte si j'en fais rien ! Notts plaiderons, Monsieur; nous plaiderons jusqu'à extln^on : coi^plot^ faux têïnoignage, tout ce que vous voudrez. Mais l'épouser. . . jaûiàis ! jamais !

— Eh hien ! rachetez-vous par uti "cadeàu-

— Cent malédictions, et rien de plus. Me feissèr ran^ çonner serait m'avouer coupable, et si quelqu*un î*est, ce n'est pas moi. Permettez-moi d'ajotfter que Je lie vois là absolument rien de risible.

L'avocat riait en effet de tout son coeur. Il eut beaucoup de peine à faire cômprenclre à son jeune client qu'il ne s'agissait que d'une plaisanterie, dérivée des privilèges conférés aux femrties par Tannée 'bissextile, et que le moindre bijou était ce que lui coûterait un refus. Le jeune homme, pleinement rassuré, acheta uue bague, qu'il s'empressa d'offrir le soir même à miss S***, comme ïachat. Le lendemain il est parti, redoutant les indiscrétions de l'avocat, et le ridicule dont sa fausse démarche pouvait le couvrir.

Cette anecdote prouve la très-grande liberté qui exis(te dans les habitudes des femmes, même des jeunes filles, dans certaines villes des États-Uiiis. 3e ne voudrais pas affirmer que ce soit lotit au mieux soiTS ce rapport. Je ne suis pas le seul à penser de la sorte. J'invoque à Ts^ppui de mon sentiment, à cet égard, les réflexions stiivantes

ttS IiBS VBMJCSS DU NOUYEAU-MONBX.

d^im joanial de New-York ; je ne pais qae cautionner des fkits qui sont rapportés dans cet article :

c II est impossible, dit ce journal, de dissimuler combien la démoralisation a fait de rapides progrès dans toutes 1^ classes de la société américaine depuis quelques années. A une époque, il ne faut pas être bien vieux pour se le rappeler, Ton attachait un prix réel et un légitime orgueil aux qualités essentielles des femmes mariées. En conformité avec les traditions anglaises, les plaisirs et la liberté étaient Papanage exclusif des jeunes filles, qui n'en abusaient généralemeot pas , j'entends dans la bonne compagnie. Toutes étaient élevées dans ce double but : de jouir des agréments de la société avant le mariage, et de consacrer ensuite leur vie aux devoirs et aux jouissances de la famille. On exagérait même, en ce point, la distinction entire le monde et le ménage, distinction à laquelle on donnait toutes les apparences de l'iacompatibilité. C'était, saus doute, pousser les exigences trop loin, et priver la société des choses les plus utiles à son développement normal. L'une après Tautre, les plus charmantes jeunes femmes, celles qui brillaient le plus dans les fêtes de toutes sortes, disparaissaient du théâtre de leurs succès, au lendemain du mariage, vouées désormais exclusivement aux soins du hume et de la nursery. On s'en plaignait alors, non sans quelque raison ; mais on n'a plus lieu de s'en plaindre aujourd'hui.

cNous donnons dans l'excès contraire, et désormais les jeunes femmes de New-York, je dis du meilleur monde^ ne semblent guère comprendre de la vie que ses plaisirs et ses vanités, après comme avant le mariage. Quant à ses épreuves, rien ne les y prépare, et l'éducation leur manque, en général, pour devenir à la fois des femmes distinguées dans le monde, des épouses sensées et des

LES FEMMES DU NOUYEAU-MONBE* 289

mères dévouées dans leur iatérieur. En réalité^ le plus grand nombre sont mal élevées ou ne sont point élevées du tout. Savoir s'habiller, danser et flirter, voilà le fond de leur instruction; briller et s'amuser autant que possible, voilà leur seule occupation. Que voulez-vous? On ne leur enseigne point autre chose depuis Tenfauce.

a 11 est assez de mode, parmi la société américaine, de tourner en ridicule la stricte réserve dans laquelle sont élevées et gardées les jeunes filles, en France, avant leur mariage. Mais, tout bien considéré, il me parait plus que douteux que le système suivi à New-York soit en rien préférable, ou produise aucun résultat meilleur.

« Un spectateur désintéressé, de quelque pays qu'il vienne assister à nos fêtes, ne manquera pas d'être surpris^ sinon choqué, de l'extrême laisser-aller qui caractérise l'attitude des jeunes filles vis-à-vis des hommes» et de la familiarité équivoque avec laquelle beaucoup semblent trouver naturel qu'on les traite. 11 y a en cela pis qu'un manque de distinction; il y a manque de délicatesse, pour ne pas dire manque de pudeur.

«Faut-il être bien sévère pour trouver du plus mauvais goût, en bonne compagnie, le pêle-mêle dans lequel danseurs et danseuses, sous prétexte de se reposer sans doute, aiment souvent à aller s'étendre sur les marches des escaliers? J'ai vu, parfois, chaque degré porter son couple et produire, en réalité comme en perspective, un enchevêtrement de têtes, de bras, de jambes, de mains, de genoux, etc., etc., infiniment plus pittoresque que convenable. Qu'une dame dût monter à l'étage supérieur pour se préparer à quitter la fête; ne croyez pas que ces messieurs et ces demoiselles songeassent à se lever pour £au)iliter la circulation. 11 leur semblait préférable de s'effacer et de se coucher au contraire davantage, de fa-

Sn LIS riMlflS D« MOVTSAV-MOlfBS*

çm qne les partants ^ surtout les parimOei eussent à passer beanooap ^as sur eux qm'i côté d'eux, a

Toote la société des jeunes filles améneames e les jes&es iemaMs est nq^resentée sur nature daas oe crofms resseaaUaat.^ie laisse aux contempteurs de qadque&«Bs de nos ridicules eurq)éeffis^ que je me fais garde d'excuser, le sein de juger ceux-ci.

Comme oontradiotion avec ces étranges dehors dans les mœurs, on peut d^)6indre la société américaiae en quelques lignes : ette est guindée au milieu même 4e rextrème licence» Elle se montre sévère à ^ parsdt faire fi du qu'en dira-t-ozk il n'y a pas de pays em l'on pratique la débauobe sur uae plus large échdle et où le monde soit moins indulgent pour ceux qui oat èe tort ou la maladiesse de se laisser surprendre.

.Beaucoup des travers et des incouvéni^ts de la société américaine viennent d'un fond de vanité ex1a*ème ^i domine dans -le pays. Ce n'est pas moi seul qui le dis; les Américains sincères l'avouent eux-mêmes et en rient de bon cœur.

Cette vanité excessive engendre, dans toutes les classes de la société; chez les femmes comme chez les hommes, an sentiment d'indépendance exagérée, et en même temps nne méconnaissance assez générale des devoirs. A propos d'un crime épouvantable commis à New-York, t'an passé, le Courrier des Éfatè-'Unis^ qui étudie avec soin et de près certains côtés de la vie américaine flans le centre le plus fertile en événements, faisait les réflexions suivantes, très-justes an fond :

a L'impatience de l'autorité paternelle et la soif de satisfaire sans entrave des habitudes déréglées, ont armé la main de l'assassin, ' a II jaillit de là une lugubre lumière sur l'état moral

LIS FEMMES BIT ITOtrVBAlf-MONDB. SSH

d'oûo certaine jeunesse à New-York; mais cette lumièTe

L n'a. »5Jen de nouveau pour nous. Il suffit de ne point pas*

ser iès oreilles et les yeux fermés au milieu de la fbole

, qni encombre^ le soir, les trottoirs et les buTettesy peur

^ savoir quelle est la vie, quelles sont les aspirations, le»

' principes et les sentiments de la génération qui grandît

autour de nous. Élevée au milieu d^ine époque de tran-

sition entre la simplicité austère de Tancienne vie amé- ' ricaine et le développement Mtif d'une civilisation phis 'a brillante; la jeunesse qui touche aujourdTiui à Tâge

d'homme a pris tes défauts des deux systèmes, sans en [^ acquérir les qualités. Elle se trouve en présence de ten- "' talions contre lesquelles ne l'a point armée à Favance

cette saine et robuste éducation de femiîle, qui est la

sauvegarde de la jeunesse européenne. Entrée trop tôt et *' trop. librement dans la vie, elle est loin, en outre, de * puiser autour d'elle des enseignements qui puissent mo^ ^^ dérer ses entraînements naturels : l'amour de Fargent, ^ le mépris de toute loi comme de toute discipline, la cor^

ruption publique à Tordre du jour, le besoin de briller ^ mis au-dessus de tout, telle est la perspective qui s'ouvre ^ devant elle, de quelque côté qu'elle porte les yeux. Où ^ donc est la lumière pour l'éclairer, le frein pour la rete- ^ nir?

' a La plupart de nos confrères ont saisi ce thème avec ^' lejur empressement habituel, pour broder à l'envi des ho- ' mélies de circonstance. Nous n*avons nullement l'inten- ^ tibn de suivre cet exemple. Le drame de la Trentième

rue n'est en aucune manière une révélation; c*estune

' conséquence extrême et monstrueuse d'un état moral

' parfaitement notoire. En faire un sujet de polémique au

pas de course, ne saurait remédier au mal. Tl faudrait

' pour cela une grande réforme sociale, entreprise et pour-

292 LES FEtftfES DO NOUYEAU-KONBE.

suivie dans un effet commun; ce ne sont pas quelques réflexions jetées en passant^ pour vraies qu'elles soient» qui en donneront le signal. »

Les réformes sociales ! C'est à quoi tout le monde songe et songe trop aux États-Unis^ surtout les femmes. Après les libres penseurs, l'Amérique du Nord a eu récemment les libres amoureuses. En quelques lignes on peut donne une idée de cette nouvelle secte :

Une convention de réformistes s'était réunie à Rutland (Vermont), le :25 août de Tannée dernière. L'assemblée se composait d'un millier de personnes : abolitionnistes^ spiritualistes, amoureux libres (free lovers), y étaient représentés. On a proposé de nombreuses résolutions^ tendant à glorifier le spiritualisme, ou à proscrire l'esclavage, le mariage, la maternité, la Bible, etc. Mesdames Ërnestine, L. Rose, H.-G. Writh et autres célébrités dans le monde des libertés, ont prononcé des speechs quelque peu orageux. La séance allait être levée, lorsque la courageuse madame Julia Branch, deNèw-York, a proposé la résolution suivante :

a Résolu que l'esclavage et la dégradation de la femme a pour cause l'institution du mariage. C'est le contrat de mariage qui lui fait perdre l'administration de sa propriété, de sa personne, de son travail, le contrôle de ses affections, de ses enfants, de sa liberté et jusqu'à son nom. »

Cette proposition a été singulièrement appuyée et votée avec enthousiasme. Les discours ont démontré que c'est l'institution du mariage qui plonge la femme dans l'abjection de l'esclavage moral et mental. « Elle doit réclamer (she must demand) la liberté, le droit de recevoir des gages égaux à ceux alloués aux hommes ; le droit d'avoir des enfants quand cela lui plait et avec qui bon lui scnible, etc., etc. »

J'arrête là mes citations; sans le vouloir, nous irions peut-être au delà des désirs de nos lectrices les plus curieuses. Ce qui précède nous paradt suffire pour les rassurer sur Tavenir des libertés de la femme en Amérique.

De pareils dévergondages d'esprit n'empêchent pas la simplicité et la naïveté de fleurir dans certaines classes de femmes, en Amérique; j'en veux donner pour preuve la lettre suivante, adressée par une femme de l'Etat du Maine à son mari, qui était allé en Californie chercher fortune :

« Comme il y a longtemps que tu es parti pour la Californie, j'ai pensé que tu ne serais pas fâché de savoir comment vont les affaires ici. Et d'abord la santé est au mieux. Nos deux derniers viennent d'avoir la petite vérole. Amanda a eu la fièvre typhoïde, et Betsy la rougeole. Samuel a reçu, il y a huit jours, un coup de pied de vache, et Pierre s'est coupé trois doigts avec une hache. Il peut dire qu'il a bien de la chance de ne pas s'être coupé les autres. A cela près, tout va bien. Ne t'inquiète pas de nous. J'oubliais de te dire que Sarah est partie la semaine dernière avec un peddlar. Pauvre chère enfant ! il y a dix-huit ails qu'elle cherchait un mari, et elle n'a pas voulu coiffer sainte Catherine. Elle aurait pu s'éviter la peine de fuir en secret : je l'aurais volontiers laissée partir avec ma bénédiction. Elle avait un grand appétit, et, depuis son départ, les pommes de terre et les haricots ne vont plus si vite. Sa voracité était d'un mauvais exemple dans la famille. Hier, la vache ne s'est-elle pas mise en tête de partir aussi? Et c'est bien heureux, car l'écurie a brûlé le soir même. J'espérais e le feu prendrait aussi à notre maison qui est vieille incommode, ou que le vent la renverserait; mais

omme elle est ouverte de tous côtés le vent n'a pas de

294 LES FXWES DU NOUTEAU-VONDE.

prise ; il passe et ne s'arrête pas chez nous. Les gamins du village ont feit invasion dans le verger et ont dépouillé tous les arbres; mais j'en suis bien aise^ nos enfants ne se feront pas de mal et ne se donneront pas d'indigestion avec les fruits. C'est, pour le moment, tout ce quMl y a de neuf et dMntéressant à te dire. Dans Fespoir que tu l'amuses autant que nous là-bas, en Californie, je reste.

a Ta fidèle compagne.

a Harib Anne. »

Voilà de la philosophie ou jq ue ïp'y connais pasî

On trouvera dans le trait suivant la preuve de la puissance de certains préjugés aux États-Unis, et surtout du préjugé, que j'ai signalé dans quelques passages de ce livre, contre la classe des gens de couleur.

J'avais toujours pensé qu'il n*y avait pas au monde un seul être sachant lire qui n'eût lu les livres d'Alexandre Dumas. J'ai rencontré, cepeiidanl, à la Nouvelle-Orléans, une jeune femme fort distinguée d'esprit, forl spirituelle, fort intelligente, qui n'a jamais ouvert un seul des livres de l'illustre écrivain, ni assisté à la représentation d'aucune pièce de lui. Ce n'était pas faute d'y être tentée; mais cette résolution de sa part vient de ce que Dumas a le tort, à ses yeux, d'être un mulâtre.

Je la surpris, un jour, à la représentation de V Invitation à la valse. Ses petites mains applaudissaient beaucoup et ses jolies lèvres souriaient à plaisir. Je crus rêver; mais je compris qu'elle était tombée d&ns un piège. Sur

LES VSMVBS B0 NOVYBÀt-VOlTBS. S95

Taffiehe du tbéâtre on avait omis d'indiquer de qui était Vlnmêation à la valse.

Quand j'eus appris à cette jeune* femme que c'était de FAlexandpe Dumas qu'elle venait d'applaudir, elle pâlit de rage; puis, prenant bravement son parti, elle me dit en souriant : a Eh bien ! cela n'est pas trop mal pour un nègre ! «

— Voilà, illustre maître, où en sont les préjugés contre vous, aux États-Unis ; ce qui n'empêche pas que vos ouvrages y soient dévorés par toute la race blanche!

Pendant que nous y sommes, je puis dire à M . Alexandre Dumas, au cas où il rignorerait, que, aux yeux de la loi louisianaise, il est considéré comme blanc, attendu que sa mère était une femme blanche, bien que le général, son père, fût un homme de couleur. En Louisiane donc, Dumas jouirait de tous ses droits de citoyen, ce qui ne veut pas dire qu'il vaincrait^ malgré son immense talent, le préjugé social.

Ul.

D'un bout à l'autre des États-Unis, le préjugé contre la classe de couleur est intraitable. Les gens de couleur sont proscrits de la vie politique ; ils ne votent point, ils ne comptent que comme fraction dans la statistique sous le rapport des contingents électoraux. Ils sont exclus des théâtres, des églises, de tous les lieux publics, du moins ils y ont des places spéciales. Ils ne peuvent monter dans l'intérieur des omnibus; à bord des steam-boats et sur les chemins de fer, ils sont bannis impitoyablement des premières places. Enfin, l'an dernier, le secrétaire d'État, à Washington, refusait de délivrer un passe-port à un

homme de couleur^ basant^ dans une dépêche dffibcielle^ son refus sur ce que : a Un passe-port équivaut à un certificat des droits de citoyen, et que les hommes de couleur n'ont jamais été et ne sont pas considérés comme citoyens, etca, etc. »

Voici une anecdote qui va démontrer combien est puissant ce préjugé, non-seulement aux États-Unis, mais dans toute l'Amérique, contre les gens qui n'ont pas la peau blanche :

Le Pernambucana, navire appartenant à la Compagnie Brésilienne des bateaux à vapeur, avait fait naufrage près de Sainte-Catherine. Un matelot nègre, nommé Simao, réussit à gagner la côt6 à la nage. Quarante passagers avaient été noyés. Mais Simao apprit qu'il en restait encore quelques-uns à bord, et il résolut de se dévouer, s'il le fallait, pour essayer de les sauver. Douze fois ce vaillant héros se jeta à la nage au milieu des brisants furieux de la côte ; douze fois il atteignit le naCvire naufragé et il en ramena heureusement à terre douze êtres humains qui semblaient voués à la destruction; parmi eux se trouvaient une mère et six enfants !... Épuisé par ces efforts presque surhumains, Simao était étendu sur le sable du rivage, lorsque les cris d'un pauvre passager aveugle, implorant du secours, vint frapper ses oreilles. Il se relève, plonge une treizième fois dans Tabime en fureur, atteint le navire, et en rapporte le pauvre aveugle, qu'il dépose en sûreté sur la rive.

Quand les naufragés arrivèrent à Rio-Janeiro, une souscription, destinée à témoigner à Simao Tadmiration des Brésiliens, fut ouverte à la bourse ; TempereuT du Brésil y contribua pour une somme importante, et le total s'éleva en deux jours à près de 25,000 fr.. Les principaux promoteurs de la souscription amenèrent Simao

LES FEMMB3 DU KOUVEAU-MONDB. 397

à la bourse pour lui remettre cette somme^ témoignage de la reconnaissance et de.Tadmiration publiques. Mais le directeur de la bourse déclara qu'un nègre ne pouvait être introduit dans la sala y et, en dépit de toutes les remontrances, il ordonna son expulsion immédiate* .

La position qui est faite aux femmes dans le Nouveau- Monde est si facilement belle^ que c'est le pays de Cocagne pour les aventurières.

Alexandre Dumas^ sans s'en douter^ a tendu la main, naguère, et offert sa plume à une femme dont il ne connaissait pas la vie mystérieuse.. C'est un chapitre qui manquait au roman des aventures de cette dame, je le transcris ici sous forme d'un article que j'emprunte à un journal californien, à qui j'en laisse la responsabilité.

Voici l'article en question :

Les journaux de l'Est, reproduits par la presse de San- Francisco, ont publié une singulière histoire, dont l'hé* roïne, disent-ils, est une Française qui aurait séjourné pendant près d'une année à San-Francisco, et y aurait pratiqué avec succès quelques-unes des escroqueries pour lesquelles la police la poursuit aujourd'hui à New-YorJL, Voici le récit qu'ils en font :

Deux agents de la police de sûreté de Philadelphie, disent-ils, sont maintenant à New-York à la poursuite d'une femme française, qui se faisait appeler à Philadelphie Emilie de Gagino, mais dont les noms d'emprunt i^empliraient un volume. Cette intrigante, en compagnie d'un homme dont on ne dit pas la nationalité, a pratiqué dernièrement de magnifiques escroqueries aux dépens de

298 LBS VBVirs» bu trOVTBAV-MONBS»

quelques luJiitaiils crédules de Pbiladefplik. Elle étail arrivée éai» eetle Tille ajarès «ne série d'qiéfslioifô dn même genre, pratiquées a^ee un égal sucées dans toutes les principales villes du Sud^ aussi îien qa'eu Calilt^me^ à Mexico et an Texas.

LWre d'une belle récompense pour son arrestation et celle de son compagnon a stimulé le zèle de la police de New-York, et plusieurs de ses agents se sont joints à la poursuite. Mais c'est à la dame qu'on ^intéresse principalement, attendu que la majeure partie des escroqueries ont été consommées grâce à son habileté. On a suivi ses traces récentes à la Nouvelle-Orléans, à Mobille, à Natchez et à Baltimore. Elle fait grande dépense, et le total du butin qu'elle a soutiré au public doit être considéraHe.

En Californie, elle a pratiqué avec succès plusieurs escroqueries, notamment à San-Francîsco. D'après les journaux de l'Est, on croît qu'elle est restée en Californie environ une année. On cite M. William Franklin, l'un des plus gros marchands de bois à San-Francisco, comme l'une de ses principales victimes. Il lui aurait remis 5,000 dollars en bel et bon or en échange de traites sans valeur. En opérant ainsi à l'aidie de traites, elle se ménageait le temps de se dérober aux poursuites de ses dupes et à une arrestation. Lorsque la fraude était découverte la dame était, déjà loin.

D'autres détails font connaître la nationalité de l'individu qui accompagne cette habile intrigante. On dit que' c'est un Français. A Philadelphie, où tes escrocs sont restés onze mois, installés dans la maison et au milieu de la famille de M. G.-U. Hutte, grâce à de fausses lettres d'introduction, cet homme passait pour son domestique et portait le nom de Martin.

Au Texas, en 1855, chez leur dupe, l'honorable David

LKS FSVHX8 B-U IfOUYEÀiT-MONBE. S99

Y. Porter^ à Belle ville, le digne couple avait pris le uoni de CkMtfitaQce. Martin passait là pour le mari ; c'était alors M. Eugène G. Constance, ancien militaire.

Oa sait «que cet individu a été employé autrefois dans la faikriqu« de cuirs de Karmena et Comp*^ n"" 40> rue Ckmrtland.

Quant à l'héroïne principale, c'est une femme d'environ quarante à quarante-cinq ans, aux manières dignes et distinguées. Elle parle et écrit facilement le français, l'espagnol, l'italien^ Tallemand et l'anglais. EUe est trèsbonne musicienne, joue de la harpe, du piano et chante à merveille. Elle est toujours richement vêtue et couverte le bijoux ; parle volontiers de sa naissance (elle dit appartenir à une ancienne et noble famille), de ses propriétés, etc. Aussi, sans être jolie, elle trouve dans les ressources de sa fertile imagination, à l'aide d'une simplicité apparente ie conversation qu'elle sait toujours rendre variée et intéressante, de puissants auxiliaires pour fatrç des dupes. Il parait qu'elle en a fait bon nombre.

On suppose que ces deux escrocs, après avoir ainsi largement exploité l'Amérique, se sont embarqués pour TËurope.

Le fond de ces histoires n'est que trop vrai. Mais nous pouvons les compléter et rectifier en même temps quelques-unes des assertions de la presse américaine. Cette femme n'est pas Française, elle est native de Belgique, et d'une famille noble. Son premier exploit a été d'abandonner ses parents pour se marier avec un |[endarme. Elle a toujours eu un grand penchant pour l'escroquerio, qu'elle pratique depuis de longues années dans tous les pays où elle passe, en donnant des traites sur son banquier à la place d'espèces qu'elle encaisse. Naturellement son banquier a toujours été introuvable.

3()0 liBS FEMMES DU NOtJVBAU-MONDE.

Récemment elle était associée avec un chevalier dHudustrie se disant Italien, qu'elle présentait comme son mari, probablement le même qui est cité plus haut, et qui joue le rôle de compère. Elle avait l'habitude de se faire délivrer de nombreuses lettres de recommandation, à l'aide desquelles elle se faisait recevoir dans les familles les plus honorables, et les trompait ensuite avec beaucoup d'art. Elle fréquentait spécialement les agents diplomatiques, les journalistes et les banquiers. A l'aide de l'influence des premiers elle se faisait présenter aux gens riches, et les mettait à contribution avec son moyenfavori.

Elle était parvenue à faire accepter par un grand journal de Paris l'histoire de ses aventures en Californie et au Mexique, lesquelles furent rédigées sous sa dictée par Alexandre Dumas lui-même, et signées de son nom.

En passant par Mexico, la prétendue dame de Gagino s'est fait délivrer, par le gouvernement mexicain, une concession de t^rre de plusieurs lieues carrées dans l'isthme de Tehuantepec pour s'y livrer à la culture.

a Sous Tair ingénu de cette aventurière, le célèbre romancier, dit le journal de Sàh-Francisco, ne se doutait guère qu'il avait affaire à l'une des plus rouées coquines qui aient jamais existé, n ^

C'est un long et curieux chapitre à écrire, d'ailleurs, que celui des aventuriers et des aventurières aux États- Unis, chapitre dans lequel la bonté et la coquetterie des femmes de ce pays jouent un grand rôle.

Je me réserve de traiter le sujet à part dans un livre spécial.

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