UNE NICHÉE DE VÉNUS
Toutes les femmes qui peuplent le paradis de ce monde n'ont point été fondues dans le même moule par le Créateur.
En Europe, déjà, les types varient beaucoup d'un pays à l'autre^.du nord au midi. Ils sont bien autrement tranchés en Amérique. »
Dans le Nouveau-Monde, il y a d'abord trois espèces mères qui chacune, sur le degré de l'échelle où elle se trouve placée, a des mœurs, des habitudes, une langue, des allures, un esprit et pour ainsi dire une âme essentiellement différents.
Ces trois espèce^ se distinguent par trois couleurs : le blanc, le rouge, le noir.
Les intervalles sont remplis par des nuances imperceptibles.
A ces symptômes extérieurs, il faut ajouter l'origine de la race, qui influe sur le type, suivant le point de l'Amérique où on va le chercher.
Les femmes créoles de nos Antilles françaises^ par
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exemple, ont une réputation de beauté que je n'ai pas besoin d'établir.
Ce n'est pas que cette beauté soit précisément irréprochable^ au point de vue de Tart.
Dans la structure de leur tète> il y aurait beaucoup à reprendre : des pommettes saillantes se développant au détriment de la partie inférieure' du visage^ qui parait ainsi amaigri et écourté; un œil très-recouvert par Tos frontal extrêmement protubérant ; une légère dépression à la région des tempes^ sont autant de défectuosités apparentes, contraires peut-être à la rigoureuse pureté des lignes que Tartiste pourrait exiger.
Mais rœil e^t large, bien fendu, grand, intelligent; il eet ombragé de cils longs et so(jreux, et du fond de son orbite, il lance des regards pleins de flamme et de lu* mière; le front est orné de cheveux admirablement beaux» fins, bien plantés ; les ailes des narines sont ardemment ouvertes, les lèvres donnent la volée à des sourires adorables, et qui leur sont tout à fait particuliers; tous les détails du visage, enfin, analysés un par un, recèlent tant de grâces et pour ainsi dire de surprises, qu'on en demeure ébloui.
Si l'art trouve, comme je l'ai dit, à reprendre quelque chose dans la tète des créoles, il n'en saurait être de même pour les autres parties du corps.
Du cou à la pointe de ses pieds, petits, mignons, délicats, la créole est un chçf-d'œuvre. Et l'on hésite encore sur ce qui doit l'emporter, dans cet ensemble parfait, de ^ la rectitude des lignes, ou de ce charme indicible qui enveloppe la femme, comme dans les poètes anciens les nuages enveloppaient les déesses.
Cette grâce indéfinissable se reflète sur tout son être, et fait que les défauts de la beauté matérielle s'oublient.
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Si bien que Ton peut dire qu'il n'y a pas de créole qui ne captive. Il lui sui&t pour cela de se montrer; il lui suffit d'un regard, d'un sourire, d'un tour de tête, d'une ondulation d'épaules pour jeter le trouble dans le cœur le plus froid.
De même que, sous ces climats, les couleurs éclatantes des fleurs durent à peine un matin, ainsi la jeunesse, et par conséquent la beauté des créoles est éphémère. Toute trace en disparaît avec une extrême rapidité. Il est rare de retrouver chez les femmes d'un certain âge les indices de ce qu'elles furent à seize ans; et, pour me servir d'une expression qui blesse quelquefois les amours-propres féminins, elles ne se conservent pas. Mais en revanche, elles gardent éternellement cette douceur angélique, cette bonté d'âme, cette élévation de cœur et de sentiments qui sont leur plus précieux apanage.
Les créoles ont surtout une adorable nonchalance, se trahissant dans tout ce qui émane d'elles, même dans leur parler doux, lent et paresseux. L'on ne sait pas définir si ce parler est ainsi fait pour ne point fatiguer les lèvres qui articulent, ou pour fasciner les oreilles qui écoutent.
 voir ces femmes dans leur intérieur, on sent qu'elles sont nées pour avoir des esclaves. Pourtant elles sont plus esclaves que maîtresses de cette armée de serviteurs et de servantes qui les entourent, et cela pour s'épargner le souci du commandement, les préoccupations de la sévérité.
Moelleusement étendue dans un hamac ou couchée sur un lit de repos, une créole y passera volontiers une journée entière, latèfe couverte d'un madras aux brillantes couleurs, ou d'un riche mouchoir de soie coquettement noué, le corps enveloppé dans une large robe,
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^ottante de haut en bas^ sans taille et d'étoffé légère. (Ce Tètement se nomme aux Antilles une gaule.) Mais dès l'apiès-midi; à llienre où s'éteignent les ardeurs du soleil, la créole en appelle aux res^urces de sa garde-robe, riche et variée comme le plumage des oiseaux ; alors Télégance de ses toilettes ne le cède en rien à celle de nos Parisiennes les plus ra£Snées.
Jugez de tout ce que ce corps souple, harmonieux, doit ajouter de charmes, d'attraits et de grâces au vêtement qui le recouvre I Aussi ne peut-on pas dire que les toilettes embellissent les créoles, mais que les créoles embellissent leurs toilettes. Elles y apportent toujours un goût exquis. Qu'il se présente un bal, une fête, un spectacle; qu'il faille enfin livrer, comme cela se pratique dans les salons et dans les théâtres de Paris, des assauta de luxe, et faire étalage d'épaules et de poitrines, les créoles 7 montrent une supériorité merveilleuse. Et je laisse â deviner ce qu'une telle guerre peut produire de ravages avec de telles armes !
L'état pditique actuel des colonies a apporté une telle perturbation dans les fortunes, que c'est à peine si, en dehors des besoins les plus stricts de l'existence, les femmes créoles sont à même de se passer la fantaisie de quelques-unes de ces dépenses indispensables â leur sexe.
Le luxe, l'éclat sont, en effet, la moitié de la vie des femmes dans tous les pays du monde. Souvent, c'est moins la splendeur des parures qui ajoute à leur beauté que la joie et l'orgueil dé les posséder.
Les femmes sont rarement philosophes. Elles sont susceptibles de dévouement dans les grandes occasions ; mais elles manquent de résignation. Il n'y en a pas une sur cent qui ne gémisse en secret de ne pas porter de diamants.
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Eh bien ! les créoles, douées de toutes les qualités et aussi de tous les défauts de leurs sœurs des autres pays^ en sont là aujourd'hui; et les privations de cette nature qu'elles endurent ont laissé sur leur visage et dans levai âme les traces d'une profonde mélancolie^ qui se surprend dans toutes les positions de la vie. Aucune d'elles ne sait s'enorgueillir de la simplicité chétive de leur maison. E^les en ont très-gros cœur^ et si elles se montrent résignées^ c'est par affectation; rhumiliation peroe à tout instant dans cette fausse abnégation.
Les créoles ^e toutes les autres parties de TAmérique ont donc sur celles de nos Antilles françaises cet avaii«* tage^ toujours immense pour toute femme, de la fortuae et du bien-être matériel. Il réagit d'une manière sensi*ble sur leur existence. Elles y gagnent une gaieté et un entrain d'esprit qui doublent leurs charmes.
Ces femmes, que je vous ai représentées si nonchalan* tes, sont pourtant pleines de courage, d'audace, de dé^ vouement, d'énergie, de fierté virile, dès que les circonstances l'exigent. Quand il s'agit, par exemple, de l'honneur d'un mari ou d'un tils, aucun sacrifice ne leur coûte.
J'en ai vu qui attendaient l'issue d'un duel où était engagé tout ce qu'elles avaient de plus cher au monde» avec la plus mâle résignation. Et si la lâcheté pouvait se glisser dans le cœur d'un créole, elles sauraient l'y étouffer et y rallumer la bravoure. Ce sont presque des Romaines du bon temps.
Ce côté énergique de leur nature, qui semble contraire à leurs véritables instincts, aide encore à en faire un type particulier, en ce qu'il dénote chez ces femmes l'ar-* deur des extrêmes. Elles passent de la plus molle indolence à la plus violente énei^e, et réciproquement, d'un
bond^ sans transition* Les sentiments modérés paraissent.leur être antipathiques.
Le portrait que je viens de tracer n'est point applicable^ dans tous ses détails, aux créoles de toutes les Antilles et de toutes les nations. Il li'est exactement vrai que pour celles des colonies françaises. Cette beauté, ce type physique si remarquable» vous ne le retrouvez plus à un aussi haut degré ni .dans les îles anglaises, ni dans les lies espagnoles ; c'est à peine s'il y en reste quelques traces.
Cette grâce voluptueuse et si pleine d'attraits est, chez les créoles anglaises, remplacée par une certaine lourdeur de formes tiui manque totalement de distinction.
Les Espagnoles de Porto-Rico et de la Havane l'ont conservée ; mais elle est gâtée par des traits de visage peu dignes, généralement, de la réputation de beauté populaire des filles de la Castille et de TAndalousie.
J'entends cependant établir des exceptions dans Tune et dans l'autre catégorie.
Que si l'on rencontre quelques créoles françaises faisant tache dans le brillant cortège au milieu duquel elles marchent, il y a bien plus encore de créoles anglaises ou espagnoles qui, du ciel où trône toute beauté , jettent de splendides rayons.
Il semble cependant que les deux races extrêmes du nord et du midi, les plus accomplies dans leurs contrées primitives, aient été le moins faites pour fleurir sous ces climats exceptionnels.
n est nne seconde espèce de femmes dont il faut bien parler^ car elle joue un grand rôle^ même politique, dans le Nouveau-Monde : ce sont les mulâtresses ou filles de couleur. C'eût été grand dommage de les passer sous silence; car qui n'a vu de ces belles créatures que les quelques échantillons qu'on en rencontré dans les rues de Paris, et voudrait par là les juger^ serait exposé à s'en faire une très-fausse opinion.
Pour connaître et apprécier ces femmes, il faut les voir particulièrement sous le climat ardent des Antilles. C'est leur centre, leur élément ; le soleil brûlant des tropiques est seul digne de les échaufiPer. Le soleil de la France semble trop pâle ; elles pâlissent sous ses feux mous et à peine tièdes.
Comme les différentes races blanches dont elles sont un reflet direct, les mulâtresses des lies françaises, anglaises, espagnoles, et des autres parties de l'Amérique^ ne se ressemblent pas entre elles. Celles de la Martinique et de la Guadeloupe, par exemple, offrent un type remarquable.
Comme beauté physique, elles ont, au point de vue artiste, une incontestable supériorité sur les blanches. Ainsi que ces dernières, elles ont reçu en partage la grâce du corps, qui est le lot de toutes les femmes du tropique; et elles ont, en même temps, emprunté à la race noire d'où elles sont sorties une vigueur de formes que ne possèdent pas les créoles.
Une chose sert, ou plutôt servait admirablement ces
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créatures^ et pour faire valoir leur beauté^ et pour l'aider i se développer^ je veux parler du costume.
Ces femmes arrangent et portent avec un art tout exceptionnel le madras étincelant qui orne leur tète. Cette coiffure^ haute de six à huit pouces, étranglée au niveau du crâne s'élargit dans la partie supérieure en forme d'éventail; elle est très*penchée sur l'avant, de manière à laisser à découvert tout l'arrière de la tète, en voilant presque entièrement le front jusqu'au ras des sourcils. Ce madras, assujetti aux cheveux par le moyen d'épingles, est surchargé de broches et de bijoux. On ne peut faire une plus sanglante injure à unç mulâtresse que de lui arracher sa coiffure ; elle est sacrée â ses yeux.
Une chemise de la batiste la plus fine, bordée d'une dentelle haute d'un doigt, cache â peine toute la partie supérieure du çoH^ jusqu'à la ceinture. Ce vêtement, si l'on peut lui donner ce nom, très-lâche et très-flottant, retombe sur un des côtés et laisse complètement à découvert la moitié du dos, une épaule et l'origine du bras« Cette épaule nue, ce cou long, harmonieux et admirablement posé, des chairs vigoureuses, des contours modelés dans la perfection, sont de véritables chefs-d'œuvre.
Jusqu'à la ceinture la chemise est transparente; seulement vers le milieu, à la région de l'estomac, elle .est richement brodée et présente comme une sorte de cuirasse. Dans l'intérieur, à travers la batiste presque à jour, on aperçoit une masse de fleurs de toute espèce dont ces femmes s'emplissent le corsage.
Les manches de la chemise s'arrêtent au coude qu'elles dépassent un peu, en s'échancrant à la saiguée. Ce» man* ches, plissées à très-petits plis, sont boutonnées à leur extrémitél par des boutons en or massif de la grossenr
d'une noix. Tout le reste du bras est donc nu ; il est éléganty gracieux^ finement modelé» les mouvements en sont extrêmement voluptueux; il se termine par une main effilée^ délicate et souple qui a quelque chose da Tagilité et de la prestesse de la patte du singe«
Autour des reins d'une cambrure toute poétique, est nouée une jupe en étoffe dont le choix passerait, parmi les élégantes de Paris, pour être d'un mauvais goût outra* géant. Ce sont, ed efiet, presque toujours des étoffes! à ramages, à dessins larges et de couleurs criardes ; mais, employées ainsi, elles ont un caractère d'originalité fort remarquable.
Pour les grandes toilettes, ces jupes sont en madras, oe qui leur donne une valeur considérable; d'autant plu3 qu'elles sont très-amples, très*longues, comme des robes à queue, et courtes par-devant. Les mulâtresses relèvent cette queue par un côté, en l'accrochant à leur ceinture, en sorte que la jupe, en se drapant autour du corps, laisse à nu toute une jambe, plus que la jambe. Si cette jambe, alerte et nerveuse, répond à la beauté du bras, il n'en est pas de même dans les rapports du pied à la main lequel est mal fait, quoique très*petit. Gela tient à ce que ces femmes ne portent de chaussures que par ex-^ ception, auquel cas elles s'emprisonnent le pied à nu dans un soulier fin et décolleté.
Par-dessus la jupe, deux petites pochettes en toile de batiste, brodées ou élégamment travaillées, pendent à la hauteur des hanches ; ces deux poches sont remplies de graines de toutes sortes, et ne servent guère à d'autre usage. Pour compléter cette toilette, il ne faut pas oublier les bijoux, qui sont toujours nombreux et volumineux : des boucles d'oreilles en or massif, extrêmement épaisses» et ai lourdeg quelquefois que leur seul poids déduM
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l'oreillé^ des colliers de grenat ou de corail^ des broches^ des épingles^ etc.
Ce n'est pas exagérer que d'estimer un de ces costumes à plus de 6,000 fr»
Il y a une douzaine d'années encore, il était porté par toutes les femmes de couleur, même esclaves, et tant qu'elles n'étaient pas mariées ou ne se trouvdent pas dans une condition de fortune un peu sortable, auquel cas elles s'affublaient de robes, de chapeaux, de bas et de brodequins à l'européenne. Aujourd'hui, cette manie s'est emparée de toutes; le costume primitif, à peu d'exceptions près, n'était plus guère, il y a peu de temps encore, que le signe outrageant de l'esclavage; présentement, il a complètement disparu.
Dans les colonies anglaises ou espagnoles, on ne connaît point ce costume, et c'est grand dommage ; car autant le madras et la jupe rehaussent la beauté des femmes de couleur, autant la toilette européenne leur est préjudiciable.
Regrettons ce travers au point de vue de l'art et de l'originalité, qui s'en va de partout, aussi bien dans le Nouveau-Monde que dans l'Ancien.
J'ai dit que les femmes de couleur jouaient un rôle important dans la vie politique des peuples de l'Amérique. Dans nos colonies françaises, elles avaient de tout temps été frappées de stigmate, et les préjugés n'ont pas . épai^né même celles d'entre elles qui, par leur éducation et par les qualités éminentes du cœur, s'étaient élevées au niveau des plus hautes positions sociales. Elles partageaient en cela la réprobation qui atteignait tout ce qui, aux colonies, ne pouvait justifier, avant tout, de la pureté de son origine blanche, hommes ou femmes. Depuis que tant de révolutions ont passé sur la société coloniale»
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les préjugés ont peu à peu disparu, sans s'èlre cependant complètement effacés. Injustes dans beaucoup de cas^ ils n'ont pas plus épargné les exceptions que la généralité.
Si cependant^ dans les Antilles françaises^ il se fait chaque jour un adoucissement aux rigueurs du passée dans les autres colonies, aux États-Unis, dans tous les pays à esclaves, la réprobation est toujours la même, et la réparation se fera longtemps attendre.
L'histoire suivante, dont j'ai connu tous les personnages, et dont les péripéties sont authentiques, donnera une idée exacte de ce côté de la vie coloniale.
Ce qui était vrai à la Martinique au moment où se passe ce récit. Test encore aujourd'hui dans presque toute l'Amérique.
CHRISTINE ET MÉALA
Ce que dans les Antilles^ à la Martinique particulièrement, on appelle les grandes routes, ressemble fort, encore aujourd'hui, aux sentiers que les Caraïbes se frayaient à travers les bois et les hautes herbes. Disons mieux, il y a peu de grandes routes à la Martinique.
On a taillé, tant bien que mal, sur le bofd des rochers géants qui dominent la mer, ou dans les flancs des montagnes, des espèces de chemins étroits qui les contournent et les enveloppent dans leurs replis, comme le ferait un serpent; en sorte que le voyageur a toujours, en cet espace à peine d'un mètre quelquefois, d'un côté un abîme, soit la mer, soit une de ces falaises dont les profondeurs sont un mystère pour Tœil humain, et, de l'autre, une muraille gigantesque de verdure ou de rochers noirs et brûlés par les ardeurs du soleil.
Un matin de l'année 1831, un jeune homme, parti pendant les dernières ombres de la nuit de son habitation, située près du bourg le Prêcheur, attendait, assis sur une large pierre, que le jour parût et éclairât la route
qu'il devait prendre pour se rendre à la ville de Saint- Pierre. Il n'avait osé s'aventurer, pendant l'obscurité, dans le chemin étroit et dangereux qu'on nomme le Gris- Boudin. £t il avait eu raison.
Tracé sur la crête d'un rocher qui domine la mer à plus de deux cents pieds^ ce sentier^ dont le sol se ressent du voisinage du volcan de la Montagne-Pelée, est rocailleux, lézardé de crevasses et bien fait pour effrayer un étranger peu habitué encore à cette sorte de voyages. Or, le jeune homme dont nous parlons, quoique né à la Martinique,^ pouvait presque passer pour un étranger; car il avait, tout enfant, quitté la colonie pour aller faire son éducation en France, d'où il avait rapporté des idées bien opposées à celles qui agitaient la société créole.
Fils d'une des plus anciennes et dés plus riches familles de race blanche de la colonie, il s'était trouvé, depuis trois semaines qu'il avait revu le pays natal, en lutte continuelle avec les opinions et les actes de ses compatriotes. Il y avait engagé sa vie, son honneur, son orgueil. Il avait accepté d'abord, avec un certain courage amer et plein de dédain, l'isolement de pensée, de cœur et de position sociale qu'on lui avait fait; puis peu à peu il était venu à en souffrir ^cruellement.
Ce jeune homme se nommait Armand de Puisgoiu!dain.
Au moment où le jour qu'il attendait se leva, Armand assis, comme nous l'avons dit, sur une large pierre, les pieds enfoncés dans le sable fin et mouvant du rivage, écoutait, en se laissant aller à ses rêveries, le murmure mélancolique et monotone du flot qui venait en roulant jeter sur le bord de la mer, avec ses poétiques plaintes, l'acre parfum qui s'exhale de son écume. La brise matinale, qui attend aussi le jour pour se lever, jouait avec
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la poussière blanche de la lame» et couvrait de son humide fraîcheur tous les objets d'alentour. Armand semblait ne s'en apercevoir pas^ et cependant ses mains, ses cheveux, ses vêtements ruisselaient.
A dix pas de lui un jeune nègre, debout à la tète d'un cheval dont il avait entortillé les brides autour de sa main droite, dormait les deux bras et le visage appuyés sur le cou de l'animal, immobile comme si ses quatre pieds eussent été enterrés dans le sable.
Dès les premiers rayons du soleil, qui se reflétaient sur la nappe unie de l'Océan comme sur un miroir, firen^t sentir leur poids déjà lourd, même àcett^ heure, Armand de Puisgourdain leva subitement la tête, passa la main sur soû front comme pour en chasser les nuages, cueillit quelques grappes du raisin sauvage qui croit aux bords de la mer, puis, appelant à haute voix :
— Allons ! Narcisse, en route I dit-il.
Le jeune nègre, réveillé en sursaut^ aida son maître à se mettre en selle ; se dirigeant ensuite vers la mer, il se courba, plongea le bout de ses doigts dans les flots, évi-
tant que la lame touchât ses pieds, fit le signe de la croix, après quoi il s^enfonga dans l'eau jusqu'à la hauteur des cuisses, et fit quelques pas.
Jamais un nègre ne passe le long de la mer sans y * tremper ses membres pour les rendre plus forts à supporter les routes qu'il ^it toujours à pied , et jamais un nègre n'entre dans la mer sans s'être préalablement signé, ainsi que venait de le faire Narcisse. Il rejoignit en courant son maître, qui avait suivi le rivage au petit pas de son cheval, à la queue duquel le jeune esclave s'attacha*
A l'entrée du Gris-Boudin, Armand abandonna à ses propres instincts son cheval, meilleur juge que lui des difficultés du terrain et des moyens de les éviter.
Armand alluma un bout-de^gre (sorte de cigare long de huit à dix pouces , et mince comme un tuyau de plume) et se laissa aller à des pensées visiblement pénibles; car^ par moments, son corps tressaillait. Parvenu au point culminant de la route^ il s^arrèta un instant pour plonger le regard sur cette immensité de la mer qui se déroulait devant lui, calme et uniecomm'e un beau lac^ et que les ondulations de la lame moiraient d'azur et de rouge sous les rayons du soleil, sous le souffle d'une brise légère et sous le reflet d'un ciel bleu comme les poètes en voient dans leurs rêves.
Armand fit avancer son cheval jusque sur les limites de Tabime qui le séparait de l'Océan. Une forêt d'arbres sauvages, dont les racines avaient pied à la base ou sur les flancs des rochers, et dont les cimes atteignaient le niveau du chemin, en cachait traîtreusement les profondeurs aux yeux. Le cheval se raidit sous l'éperon, et ses sabots de devant se calèrent contre deux pierres saillantes ; Narcisse lui-même poussa ce cri de terreur :
— Maître, qu^ faites-vous ?
Armand respecta l'énergique refus du cheval, mais ne parut pas s'émouvoir des cris du jeune nègre, vers lequel il ne tourna même pas la tète. Une pensée de désespoir avait traversé son cœur, mais il l'avait aussitôt vaincue.
<— Allons ! dit-il, mon sort, je le crains, sera de mourir en ce pays; mais ce nègre et ce cheval ont raison, ce n'est pas de ma main que doit venir la mort, je l'attendrai ; car le devoir me commande de poursuivre mon œuvre impossible. Je serai broyé dans cet orage que les préjugés ont déchaîné contre moi ! A là grâce de Dieu I
Armand remit son cheval dans la route et continua sa marche.
Une heure après il entrait dans la ville de Saint-Pierre,
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dont il traversa la grande rne d'un bout à Fautre pour gagner sa demeure^ située à Textrémité de la partie qu'on nomme le Mouillageyians la rue de la Madeleine^ devant iaquelle s'étend la savane des Pères-BlancSj charmante promenade que borde une rangée de tamariniers.
Pendant le trajet qu'il fit à travers la ville, Armand put s'apercevoir du peu de sympathie qu'il trouvait dans les hommes de sa classe et de sa couleur. Les uns détournaient la tète et feignaient de ne le point voir, les autres répondaient froidement à son salut; ceux-ci, les plus hardis et les plus courageux, le regardaient passer et semblaient le provoquer de l'œil et de l'attitude ; ceux-là chuchotaient sur son passage, et l'épithète de mulâtre injurieusement accolée à son nom circulait de bouche en bouche. À peine deux ou trois amis, entraînés par la considération qui entourait son père, osaient tendre le bout des doigts à Armand ; et encore le faisaient-ils honteusement.
— Essuyez donc vos mains, leur disait-on ensuite, vous avez du noir après.
Le jeune Puisgourdain, calme en apparence, le sourire sur les lèvres, mais la pâleur de la rage au front, traversait cette foule au petit pas de sou cheval ; sans affecter de la braver, il laissait voir clairement qu'il ne redoutait pas les froideurs ni les provocations des uns, en même temps qu'il dédaignait les sarcasmes des autres. £n revaQche, tout ce qui appartenait à la classe des gens de ccmleur montrait autour de sa personne un grand empressement sans familiarité. Les chapeaux s'abattaient respectueusement devant lui, des paroles d'encouragement et des actions de grâces montaient jusqu'à son oreille comme un encens populaire.
Mais Armand, qui n'avait jamais eu la pensée de se
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ftiire chef de parti, qui n'avait point cherché cette popularité, et qui ne fondait rien sur elle, recevait avec une exquise politesse ces témoignages d'affection, mais ne les colorait d'aucun enthousiasme. Il faut le dire enfin, Armand hésitait entre la reconnaissance et un certain mépris pour cette partie de la population qui faisait de lui an dieu. Cette même population, à quelques exceptions près, et Ton y peut voir une anomalie bizarre qui témoigne de la puissance des préjugés et de la brutalité irréfléchie des passions dans un pays où il faut que, comme le soleil, tout brûle et tout consume, les idées et les faits, cette même population, dis-je, en ITionneur de laquelle de Puîsgourdain avait amassé sur sa tête toutes les colères de la race blanche, avait pris à partie dans ses chansons, dans ses quolibets, une jeune fille de couleur, cause première de cette lutte d*un créole contre sa caste.
Les imprécations que, dans leur haine, les blancs lançaieijt contre Armand, les gens de couleur et lés nègres, dans leur jalousie, en accablaient cette femme. C'est là un trait caractéristique de la société coloniale.
Pendant son sé|our àlParis, .j^rmand de Puîsgourdain avaitrencontré trois ou'^ûàlre fois, dan^ diverses maisons, deux jeunes fiUes'du'toéïiîè âge, et d'une beauté dont l'éclat avait toujours fait grand bruit autour de lui dans les salons, où l'on se disputait un mot, un regard, un sourire d'elles. ,
Ces deux jeunes tilles étaient, à cette époque-là, deux pensionnaires qui, prisonnières au même couvent, s'ébattaient au milieu des bals, aux jours de liberté, comme deux ofseaux échappés de leur cage. Elles étaient fort liées ent^Ê^eslles, it^paraissàient même inséparables.
Quand Armand s'informa de leurs noms, on lui dit que la plus grande et^ phis'bellede^iieii3f était made-
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moiselle Méala Foumier^ Pautre mademoiselle Christine Rabilhac. Ces deux noms lui étaient parfaitement inconnus; mais Armand attribua, son ignorance à Tendroit des femilles de ses deux charmantes compatriotes, à son long exil du sol natal. Il avait en efifet quitté la Martinique à Fâge de sept ans, et il en avait vingt-cinq. Armand voyagea trois ans avant de retourner à la Martini- ' que ; il ne revit donc plus les deux jeunes flUes, dont Tune, il faut le dire, avait laissé quelque trace dans son cœur. C'était la moins belle des deux, Christine, dont la grande légèreté d'esprit, le caractère enjoué et tout extérieur avait un attrait irrésistible.
Méala, plus calme, plus réfléchie, plus sérieuse, avait quelque chose de fatal dans la physionomie; autant de grâces que sa compagne, mais moins de charmes ; plus de beauté, mais moins d'effusion. Christine séduisait à première impression ; Méala semblait faite pour une de ces passions sur lesquelles un homme est exposé à jouer son repos et sa vie.
Trois ans plus tard donc, Armand arriva à la Martinique. Une semaine après, il assistait à Saint-Pierre à un bal chez le commandant militaire de la colonie. Assez ordinairement les honneurs de pareilles fêtes sont pour les jeunes créoles qui reviennent de Paris, et sont supposés en rapporter quelque chose de celte fine fleur d'esprit, de galanterie, d'élégance et de manières que l'on est censé respirer avec l'air des rues et des salons de la capitale.
Armand embrassa d'un rapide coup d'œil le cercle de cent femmes qui faisaient une guirlande autour de l'appartement, et parmi lesquelles on n'eût pas pu en citer plus de trois ou quatre qui ne fussent, sinon jolies, au moins attrayantes. Son regard s'arrftta charmé en aper-
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cevant; à l'un des angles da salon, le visage riant et frais de mademoiselle Christine Rabilhac. 11 accourut vers elle avec un empressement qui lui valut un. cordial accueil, une amicale poignée de main et la plus prochaine contredanse.
Une des. premières questions qu'Armand adressa à Christine fut celle-ci :
— Et mademoiselle Méala Fournier n'est- elle point