A GAUCHE
— AKBÊTB !
Et lui^ les traduit à sa monture à coups de fouet^ à ' coups d'éperon ou par une vigoureuse secousse imprimée aux rênes. Je dis vigoureuse, parce qu'ordinairement on lui crie arrête I dans un moment inattendu ; et il faut bien qu'il fasse halte au commandement» alors même que la voiture est lancée à toute vitesse.
Quand vous montez en volantey le conducteur du cheval ne sait pas où il va^ ou plutôt ou vous allez. Dans quelque direction qu'il soit tourné^ si vous ne lui donnez aucun ordre, il galopera en avant, jusqu'à ce que vous lui criiez à droite ou à gauche. Parti dans l'une de ces directions, il galopera encore tout droit jusqu'à ce que vous lui adressiez un nouveau commandement. A quoi l alors qu'il s'inquiète de connaître les rues? Mais ce q m'étonne, c'est que les Havanaises, si habiles à s'évit tout souci, tout travail, toute préoccupation, se soient
90 LIS ÏBMMBS DU NOÏÏYSAU-^lfONSB.
réservé cet ennui de se condamne? à une continuelle attention^ au lieu de le laisser aux postillons.
Serait-ce qu'elles ont été vaincues dans cette lutte de paresse par les nègres ?
J'avais bien été averti de cette nécessité ^u'il y a pour rétrauger de connaître la ville de la Havane ava^nt d'y être jamais venu; mou embarras était donc extrême; car je n'étais pas plu? initié aux mystères des rues que n'im-^ porte quel postillon. Aussi évitai-je, à moins d'être accompagné,/de monter en voiture. . -
Une fois cependant je dus le faire; je pris bien mes précautions; mais elles furent absolument inutiles^ comme vous allez voir. Avant de m'asseoir dans la volante, j'expliquai bien au postillon que je me rendais à dîner chez le consul général de France.
— Sais-tu où demeure ce fonctionnaire î lui demandai-je.
— Non, seigneur.
Il n'y avait rien d'étonnant à cela.
— Eh bien^ lui dis-je, le consul de France demeure dans /aCa//«cfe//n9tmtdor;sais4uoùest/aCa//e{/e//n9m«ûfor?
Le nègre leva au ciel ses grands yeux jaunes, parut réfléchir un moment, et me répondit en enfonçant l'épe^ ron dans le flanc de son cheval :
— Certes, seigneur, je sais bien où cela est
Au bout de cinq minutes, je commençai à m'apercevoir à certaines maisons, à certains monuments dont je me servais comme d'indices pour reconnaître habituelle^ ment mon chemin, je m'aperçus, dis-je, que je devais nécessairement tourner le dos à la Colle éel Inquisidwr. Je criai au postillon de faire halte : il obéit sans même retourner la tête vers moi, et m'arrêta devant la bou* tique d'un marchahd de poissons*
LSS ÏBMMES PU NOUTEAU-MONBS. 91
— OÙ Yâs-ta donc ? lui demandai-je.
— Là où voudra Votre Ëzj^elieace» meTépondilril. -— Je f ai dit que j'allais à la Colle del Inquindor.
— N^y sommes-nous pas? fit le postillon ayec un admir rable sang-froid.
Un honnête passant^ à qui je m'adressai^ lui expliqua qull se trouvait en effet à Topposé de son but; mon damné postillon fit tourner bride à son cheval et partit au galop tout droit devant lui. Je commençai à m'y re« connaître^ je lui criai fort à propos de prendre à gauche; une fois cela fait^ je n^éfeais plus en état que de compliquer ma position^ Le nègre aUait toujours au grand ga^ lop devant lui. J'avisai heureusement un écusson aux armes d'Angleterre : c'était la demeure du consul de cette nation. Je m'adressai au premier visage britannique qui se présenta à moi^ en le suppliant^ s'il con** naissait les ruq^ de la Havane, de me rendre le service éminent de venir s'asseoir à mes côtés -et de me faire conduire chez le consul de France^
Si cette ressource m'avait manqué, je courrais encore, à l'heure qu'il est; à travers les rues de la Havane»
Je vous ai dépeint le luxe des volantes de bonne mai-* son; mais il faut rendre cette justice aux voitures qui stationnent sur les places, qu'elles ont peu de chose à enr vier à nos plus mauvais cabriolets de Paris. Cheval et postillon ont leur pareil, pour la maigreur et la malpropreté, dans la rosse et le cocher qui font l'ornement de ces véhicules populaires. Mais au moins nos cochers ontils l'avantage de connaître les rues, et sont-ils assez hospitaliers envers les étrangers pour ne point les perdre { 3 Paris ^ et ne pas les exposer à manquer un bon
1 est une chose qui doit coûter aux femmes de la Ha-
M LCS VEMMKS DU NOUYEAU-MONDB.
vanne^ c'est Paccooiplissement de leurs deyoirs religieux dans les églises; et il faut que leur dévotion soit bien puissante pour qu'elles se résignent à endurer le supplice qui leur y est imposé.
D'abord elles sont obligées de s'habiller; ce n'est pas là ce qui les contrarie , au contraire ; mais elles sont condamnées à se chausser, et il faut bien faire douze ou quinze pas pour se rendre de la voiture dans l'église. Alors on s'aperçoit combien le peu d'habitude qu'elles Ont de la marche^ et l'atfreuse torture du soulier qu'elles s'infligent leur enlève toute grâce dans la tournure et dans la taille ; elles semblent manquer complètement d'équilibre. Une fois entrées dans l'église^ le soulier est bientôt écrasé en pantoufle, cela va sans dire; mais alors commence un autre supplice. Il n'y a dans l'église ni chaises ni bancs , et l'usage rigoureux est que les femmes demeurent agenouillées durant ^ut le service divin ! Exiger pareille chose de toute femme^ c'est demander le diflicile ; l'imposer à une Havanaise^ c'est réclamer l'impossible! Saurait- on, en efiet^ attendre rien de semblable de la part de ces nonchalantes et molles créatures habituées aux douceurs de la berceuse et de la natte? Aussi l'intérieur d'une église ofire-t*-il ce spectacle curieux d'une masse de femmes accroupies par terre et afiaissées dans l'attitude où l'on représente les victimes d'une écrasante douleur.
Si j'ai jamais regretté sincèrement de ne pas savoir manier le crayon au moins médiocrement^ c'est bien dans
LES FEMMES DU NOUTBAU-MONBE. 93
ce moment; car je perds une excellente occasion de vous offirir un croquis vraiment sérieux et original. Je vous eusse dessiné le portrait dMn sereno de la Havane, type martial^ pittoresque et plein de caractère.
Mais au lieu de perdre du temps et du papier en regrets stériles^ je vais essayer de racheter mon tort de ne m'ëtre point fait artiste, ou d'avoir été paresseux dans ma jeunesse.
La première nuit que je passai à la Havane me fut très-désagréable pour plusieurs raisons.
D'abord, en entrant dans la chambre qui m'était destinée^ j'y trouvai deux lits dressés; de Tun de ces deux lits^ j'entendis une voix inconnue me souhaiter le bonsoir. C'était une voix mâle et quelque peu rauque ; et^ à travers la gaze de la moustiquaire qui enveloppait la couchette étroite et plate , je distinguai une face rouge et velue que je voyais pour la première fois.
J'avais éprouvé la même désagréable surprise à San- Juan de Porto-Rico. Dans les colonies espagnoles, il faut se condamner à partager sa chambre avec un compagnon, qu'il soit ou non de votre choix^ qu'il vous plaise ou vous déplaise, que vous le connaissiez ou ne le connaissiez pas. Cette communauté de logement peut exposer à de très-graves inconvénients.
Gomme je l'avais fait à Porto-Rico dans un cas pareil, je résolus de ne point fermer les yeux de la nuit, quitte le lendemain à payer un double prix pour avoir, à moi seul, la jouissance de mon appartement. *
J'étais harassé par une traversée pénible de neuf jours et de neuf nuits que j'avais passés sur le pont du navire à la belle étoile, et ayant pour tout lit de plumes une simple toile à voile. Le sommeil, auquel je voulais éviter de succomber, me paraissait un danger imminent
9é LS8 FSMMSS DU NOUYSAU-KONDE.
coolie lequel je derais eependaet me iemt en gavde. Je m'évertuais à imaginer un moyea pour me tenir éveillé ; mes effi>rts étaient superflus, et je sentais mes yeux s'a{)pésantir, lorsque les quatre-vingts horloges des églises et des couvents qui inondent la ville vinrent à mon secours en se mettant en branle, pour annoncer aux pan* vres mortels que le temps avait &it nn pas de plus dans Fespace.
Alors commença un vacarme dont on ne peut se faire une idée. Chaque horloge étant munie d'un orchestre complet et formidable, le timbre sonore et vibrant des cloches apporta à mon oreille, des quatre points cardinaux, une succession non interrompue de carillons étourdissants.
Et comme ces orchestres ne sont point parfaitement d'accord entre eux; qu'il n'en est pas deux qui jouent le même air, si je puis m'exprimer ainsi, et que, n'obéissant au bâton de commandemeot d'aucun chef, ils se dirigent à leur guise, s'ébranlent ou s'arrêtent selon leur caprice, il en résulte une musique des plus discordautes et des plus fantastiques, qui se prolonge indéfiniment.
Au milieu de ce tumulte, et comme pour en compléter la confusion, s'élevaient des voix humaines chantant, sur un ton lent, monotone et grave, une sorte de chanson dont le sens et les paroles se perdaient dans le brouhaha général.
C'étaient les voix des serenos annonçant aux habitants endormis l'heure qui venait de sonner.
— Pour peu que cela se renouvelle ainsi à chacune des heures de la nuit, pensai-je, j'ai la certitude à présent de ne pas fermer l'œil jusqu'à demain.
Je fus plus favorisé encore que je ne Tespérais; car, de demi-heure en demi-heure, l'orchestre des horloges et la voix des serenos recommençaient leur infernal concert.
LSS ÏBMMES DIT NOTrVEÀU-HONBB. 95
Je m'éstimais heureux alors d'avoir besoin de ne pas dormir. Mais mon camarade de chambre, qui ne se trouvait pent«-étre pas dans le même cas que moi^ bondit vivement dans son lit^ et^ en termes fort énergiques, que vous me permettrez de ne pas traduire, il envoya au diable du même coup les serenos, les cloches^ les couvents^ dont elles couronnent le faite, et ceux qui habitent les couvents.
— Voilà une musique qui ne parait pas de votre goût? loi diskje en Toyant ses deux yeux braqués sur moi.
— Tiens ! ces maudites cloches vous ont éveillé aussi, sëgneur cavalier ?
— Elles n'ont pas eu cette peine, répondis-je; j'ai une manie qui m'est particulière, c'est de ne pas dormir la nuit.
— Moi, j'ai la mauvaise habitude de ne pouvoir plus me rendormir une fois éveillé. Gela étant, puisque nous voilà tous deux les yeux ouverts, fumons quelques cigasettes et causons un peu.
Ce que mon homme appelait causer, était tout bonne-. ment prendre à lui seul la parole pour ne la plus quitter: Je la lui laissai pendant une grande heure.
Je serais fâché pour mes lecteurs d'essayer de le suivre dans tous les écarts de son imagination, dans tous les bonds de sa faconde. De sujet en sujet, il arriva à me parler du général Tacon, le régénérateur, au pour mieux dire le fondateur de la Havane et de File de Cuba.
— Au fait, me dit-il, c'est à lui qu'on doit l'organisation des serenos; et quoique j'aie maudit tout à l'heure leur insupportable chanson, il faut bien reconnaître que c'est une admirable institution, et qui rend des services éminents à la Havane. Lors de l'arrivée ici du gouverneur Tacon, continua-t-il, la ville était un repaire de bri-
ij
96 LES FEMMES DU NOUYEAO'MONBE.
gands et d'assassins. On y volait^ on y tuait toute la nuit^ en plein jour même.
Plus d'une seôora, nonchalamment assise devant son|it balcoD^ a vu d'adroits voleurs lui dérober ses bijoux » son écharpe^ à la face du soleil et des passants. Pour peu qu'elle fût un peu absorbée dails la contemplation de quelque beau cavalier posté vis-à-vis de la maison^ la chose était on ne peut plus aisée.
La nuit^ les crimes étaient si fréquents et les coupa- k blés si mystérieux, qu'on ne pouvait plus douter qu'ils se trouvassent parmi les serenos chargés de la garde de la ville. Tacon, qui était un homme d'énergique résolution, commença par doubler, tripler, quadrupler même le nombre des serenos, les arma jusqu'aux dents, puis décréta qu'à partir du jour même, tout sereno dans la circonscription des rues duquel un crime, un vol, un assassinat oji un délit quelconque se commettrait, en serait responsable, et que si, dans les viugt-quatre heures, le coupable n'était point découvert, le ser^o serait peada.
La mesure produisit son effet.
Comme Tacon ne promettait rien qu'il ne tînt, et ne décrétait aucune ordonnance quine s'exécutât, il se trouva que quelques serenos servirent d'exemple et furent bien réellement pendus.
La ville se purgea peu à peu, et aujourd'hui vous y êtes en parfaite sécurité. Vous pouvez sillonner les rues de la Havane en tous sens, à quelque heure de la nuit que ce soit, sans crainte de mauvaise rencontre.
A travers les carillons, les vociférations : des serenos et une multitude d'histoires interminables df mon compagnon de chambre, le soleil arriva. Mon homme s'habilla, prit son petit paquet sous son bras, et, allumant sa cigarette à la mienne :
— Âdieu^ seigneur cavalier, me dit-il, je repars pour la campagne. Comme je suppose que, ne dormant pas la nuit, vous devez prendre votre revanche pendant le jour, je vous laisse. Bon sommeil I Je pris en effet ma revanche.
Le soir venu, je me trouvais sur la magnifique place d'Armes, devant le palais de S. E. le gouverneur. Lç régiment des serenos venait de s'y rassembler pour de là se répandre par brigades dans les divers quartiers de la ville, et enfin s'éparpiller dans les rues. Je fus frappé de Timposant aspect de ces hommes, presque tous d'une belle stature. Il faisait encore jour , j'entrai à la Domi" ntemne^ — magnifique café, ainsi appelé parce qu'il touche à un couvent de dominicains, — et qui est le rendez-vous de toute la fashion de la âavane.
Quelques instants après, je me mis en route pour la splendide promenade de la Reine, située dans la nouvelle ville bâtie par Tacon, et qui porte son nom. L'obscurité, si prompte à venir aux Antilles, était complète. Au premier coin de rue que je tournai , je m'arrêtai pour ' admirer le sereno qui se trouvait en faction.
Cet homme se tenait immobile comme une statue, en attendant le coup de neuf heures pour commencer sa ronde! A sa main gauche pendait une lanterne; sa maindroite était appuyée sur une longue pique qu'il tenait par le milieu à la longueur du bras; pour armes encore, il avait un sabre-poignard, et à sa ceinture une paire de pistolets. Il portait en bandoulière un manteau gris, roulé par-dessus une veste d'étoffe sombre et boutonnée de haut en bas. Sa tète était couverte d'un large chapeau noir relevé par un bord.
La haute taille du sereno, sa belle et mâle figure, son épaisse moustache grise retroussée aux coins de la lèvre,
sa loogoe ragale, ses chereux i», sou teînl Insuié, ajoataient siDgulièremeiit aa pittoresque de son costume simple et Yérttabieineat goerner.
A chaque coin de rue^ j'en trouvai on : a chaque fois, c^était un nouTeau sujet d'admiration. Ge qui est iraiment surprenant, c'eât Timmobilité complète que ces hommes conservent tant que Thenre de la locomotion n'a pas scmoé pour eux. Vous pouvez les examiner pendant nn quart d'heure sans apercevoir un seul mouvement, ni daos la tète, ni dans les bras^ ni dans les pieds.
La soirée était si belle et si digne du merveilleux climat des colonies, qu'assis au milieu des touffes de fleurs qui parfument la promenade, je m'y oubliai assez 4vapt dans la nuit. Il fallut cependant, quoiqu'à regret^ regagner mon logis. La course était longue; j'avais suivi, pour arriver à la promenade de la Reine, le flot des voitures qui s'y rendaient; mais, hélas! il n'en restait plus une seule; je courais donc grand risque de m'égarer en chemin; ce qui ne manqua pas.
C'est alors que j'appris par expérience comme la police est bien et sévèrement faite par les serenos.
A peine enfourné dans la première rue, je m'aperçus que je n'étais point dans la bonne route. Mon hésitation, le soin que je mettais à m'orienter sur quelques maisons, les efforts que je faisais pour lire à la lueur des becs de gaz le notn de la rue, attirèrent naturellement l'attentiou d'un sereno qui passait près de moi en ce moment. J'allai bravement à lui pour qu'il m'enseignât pion chemin; mais il ne m'en laissa pas le temps, et me'prévint un peu rudement, en me portant la main au collet. ^
— Que cherchez-vous? me demanda-t-U.
— BÎon chemin.
— Qui ètes-vous?
LES FEHMÈS DU NOUYEAU-MONDE. 99
— Un étranger, arrivé seulement dTiier.
— Bien sûrî
— Bien sûr.
— Où est votre passe-pott 1
— Chez moi.
— Où demeurez-vous ?
— Rue de la Havane.
— A quel hôtel?
— Chez M. Duval.
11 me lâcha alors, leva sa lanterne à la hauteur de mon visage, et, après m'avoir examiné :
— Marchez devant moi, me dit-il.
J'entendis distinctement le hruit d'un pisltolet qu'il armait. Je n'étais guère rassuré.
Au détour d'une rue, nous rencontrâmes un autre sereno. Le premier qui m'avait conduit me reçiit entre les mains de son camarade, auquel il répéta mot pour mot notre conversation, c'est-à-dire mes réponses, ce qui était l'essentiel. Le Second sereno me remit entre les mains d'un troisième; celui-ci me confia à un quatrième, toujours se répétant l'un à l'autre les renseignements que j'avais donnés au premier.
Je passai ainsi de sereno en sereno jusqu'à ce que, me trouvant à l'entrée de' ma rue, je voulus remercier poliment mon dernier conducteur et lui éviter la peine de venir jusqu'à ma porte. Il ne tint^as compte de cette attention de ma part, m'accompagna jusqu'à l'hôtel, sonna lui-même, demanda M. Duval, et sur l'assurance donnée par celui-ci que je demeurais réellement chez lui, mon sereno me tira un coup de chapeau et se prit à chanter l'heure qui sonnait, car les cloches commençaient à faire entendre leurs carillons.
Ce M. Tacon était, comme vous voyei, itn fameux of-
100 LiyS FEMMES DU NOUVEAU-MONDE.
ganisateur de police ^ et les traditions sont restées après lui.
Les serenos ne se montrent sensibles et faibles qu'en un seul cas^ pour lequel ils transigent volontiers avec la sévérité de la consigne nocturne : c'est quand il s'agit de ces rendez-vous sous les croisées^ où les amoureux baisent à travers les barreaux de la fenêtre la main blanche de leurs maîtresses^ dérobent à leurs noirs cheveux les fleurs qui en sont la parure perpétuelle^ et se livrent à ces doux épanchement| de Tâme qui sufiSsent^ pendant un temps, à faire le bonheur ! Les serenos veillent sur ces amours forcément innocentes avec le même soin qu'ils gardent la ville. Et plus d'un a vu quelqu'une de ces mains blanches^ encore tout émue d'un baiser^ lui tendre, à travers les grilles, une bourse bien garnie.
Ah! le silence des serenos est bien indispensable, et s'ils voulaient faire des révélations, ils auraient de bien curieux mystères à dévoiler ! Mais la discrétion semble être une de leurs vertus : je ne sais s'ils la tiennent également du gouverneur Tacon.
Dans un pays où l'on compte les fortunes particulières par millions, où l'on rencontre plus de voitures que de piétons par les rues, où les femmes sont coquettes, dépensières^ luxueuses, où Ton aime le plaisir jusqu'à la frénésie, où tout le monde se dit ou se fait gentilhomme, il devait nécessairement y avoir un théâtre: aussi y en a-t-il trois. Mais le plus beau, le plus riche, celui que favorise et patronne le fashion de la Havane, est le théâtre
];*£S FEMMES DU NOUTEÀU-MONSX, 101
Tacon, du nom de leur ancien gouverneur, le régénérateur de la société et Torganisateur des serenos.
J'eus le courage, le lendemain de mon arrivée, de refuser les avances si amicales et si françaises de notre consul général. M, MoUien, dont je garderai toujours un souvenir plein de reconnaissance, et cela pour accepter une invitation chez un étranger, qui, le soir, devait me conduire au théâtre.
Je me rendis donc au dîner que m'avait offert S. E. le comte de La V..., dîner dont je.vous épargne la description ; puis, après le repas, le comte et moi montâmes en volante, seuls, laissant la comtesse et sa fille, desquelles je me disposais à prendre congé, à mon grand regret.
— Vous reverrez cessâmes, me fit observer le comte, elles nous* rejoindront au théâtre.
— Pourquoi ne pas les attendre? demandai-je.
— A quoi bon ?
— Mais pour avoir Thonneur de les accompagner.
— Ce n'est pas Tusage ici, me répondit le comte. Pourquoi n'est-ce pas l'usage, me demanderez-vous? Je
vous répondrai que cela vient probablement d'une cause purement matérielle, et qui n'entache en rien la galanterie des Havanais. Cet usage est né de la forme et de l'espèce des voitures dont on se sert à la Havane, et qui ne contiennent pas, ainsi que je vous l'ai dit, plus de deux personnes; en sorte qu'ordinairement les femmes vont seules en voiture, et les hommes aussi, chacun de leur côté; on se retrouve ensuite au rendez-vous. C'est là une habitude dispendieuse, en ce qu'elle force nécessairement à avoir plusieurs véhicules ; qu'importe ?
fous suivîmes au grand trot du postillon la longue rue ['Obispo, qui conduit à l'une des portes de la ville; s franchîmes les fortifications, puis arrivâmes dans
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une magnifique avenue, sorte de boulevatds nommés promenade de la Reiùe. C'est là toute une nouvelle ville, connue sous le nom de quartier Tacoii. Totitnânt à droite, la volante du comte de V... se mit à la file des voitures, et quelques instants après nous étions à la porte du théâtre, riche édifice, dont Textérieur cependant ne répond pas à la beauté de la salle. Une grande grille ouvre sur la promenade, et en la franchissant on se trouve sous de vastes arcades à jour. Là, profusion de marbre, profusion de statues, profusion d'ornements. Le vrai sentiment de l'art n'a pas toujours présidé à cette répartition; mais on est foçpé d'y reconnaître un certain ait de grandeur, de richesse et d'orgueilleuse exubérance qui, relativement, pourrait peut-être passer pour du goût.
Ces arcades étaient encombréels d'hommes massés en groupes nombreux. Je crus un moment que les portes du théâtre n'étaient pas encore ouvertes, et que nou6 étions obligés d'attendre là que l'heure eût sonné pour donner entrée à tout ce monde. Je ftis bientôt plus surpris encore, en voyant quelques homtneS descendre de leur voiture, monter le péristyle, s'enfoncer dans les couloirs de la salle, et disparaître ; ptiis, de temps en temps, quôlqiies-uns de ceux qui attendaient comme nous se détachaient des groupes, et avaûçàiènt la tètë dans une déâ directions de la promenade, comme poUr épier s^ils n*à-' percevaient pas venir quelque voitute ou quelque visage de connaissance à travers le nuage de poussière que soulevaient les volantes accourant de tous les côtés. Il était évident que tous ces hommes, dont quelques-uns m'avaient été désignés comme les plus riches particuliers de la Havane, avaient leurs loges ou leurs places louées, et qu'ils n'étaient point là pour faire qu^ue. Il y avait donc
un mystère à éclaircif, ou un Usage à connaitre. Je me bâsârdâi à questionner mon amphitryon.
— On voyage pour s'instruire, comte, dis-je à M. dé V..., et, pour s'instruire, il faut se faire expliquer ce qu'on ne comprend pas.
— C'est sagement pensé; mais sur lequel des objets qui notis entourent encemoment voulez-vous vous instruire? que ne comprenez-vous pas? que faut-il vous expliquer?
— Dites-moi, Excellence, je vous prie, ce que nous faisons ici?
— Parbleu ! nous attendons.
— Je m'en aperçois bien depuis une grande demiheure que nous y sommes; mais qui ou quoi attendonsnous?
— La comtesse et ma fille.
— Et tous ces messieurs, qu'attendent-ils, eux?
— Des dames aussi : qui sa mère ou sa sœur, qui sa feo^me ou sa maîtresse.
— Ah ! Et ne pourraient-ils attendre aussi bien sur la promenade, où il fait moins chaud qu'ici, ou bien dans leurs loges, où ils auraient au moins des sièges pour s'asseoir?
— Et qui donc offrirait la main à ces dames pour descendre de voiture? qui les conduirait à leurs loges? qui veillerait à ce qu'on ne les insultât pas? si les pères, les fils, les maris ou les amants ne se trouvaient pas à leut poste?
— Si c'est l'usage, seigneur comte, je n'ai rien à répondre. Mais, cependant,, cette réflexion, croyez-le bien, ne me touche en rien, car je suis en trop bonne compagnie pour que les heures me paraissent longues; mais, cependant, il me semble que ces messieurs auraient pu renvoyer leurs voitures assez à temps pour que ces dames
aient pu êlre arrivées; j'en aperçois beaucoup d'entre eux qui sont entrés ici au même moment que nous^ et...
— Renvoyer leurs voitures! fit le comte de Tair le plus comique du monde. Venez donc...
Puis, après avoir jeté un coup d'œil dans la direction par laquelle devait arriver la volante de la comtesse, il me conduisit par le bras, et mè fit voir une foule de voitures vides qui se promenaient le long da l'avenue ou qui stationnaient aux abords du théâtre. «
— Voilà, me dit-il, les voitures de tous ces messieurs ! Renvoyer sa voiture! reprit-il, mais ce serait faire croire qu'on n'en a qu'une seule; on la garde au contraire ici, afin de bien prouver le contraire. Tant qu'il y aura un œil sous ces arcades, les postillons ne s'en iront pas.
— Soit; mais alors pourquoi ces dames se font-elles à ce point attendre? Les vôtres, par exemple, comte, étaient ei; toilette quand nous sommes partis; qui les empêchait de monter en voiture immédiatement après nous, et d'arriver ici à peu près en même temps?
— Les femmes, mon cher hôte, seraient désolées, en descendant de voiture, de ne pas trouver sous ces voiiles la ville entière de la Havane. Plus elles lardent à venir, plus grande est la foule qui s'accumule ici. En suivant de près leurs maris, ou en arrivant en même temps qu'eux, elles éviteraient cet encombrement que recherche leur coquetterie.
J'avais le mot du mystère et de l'usage!
En efl*et, peu d'instants s'écoulèrent avant que je visse arrêter une, puis deux, puis trois volantes, d'où descendirent des femmes voilées ou encapuchonnées, juste assez pour qu'on vit ce qu'elles avaient de plus charmant à laisser voir.
Aussitôt qu'arrivait une voiture, deux ou trois hommes se précipitaient au marchepied ^ ofiVaient leur bras et disparaissaient dans la salle. J'avoue que ce ne fut pas sans une certaine satisfaction que j'aperçus la volante de la comtesse de V...
Nous entrâmes dans la salle ^ qui est une des plus belles, des plus vastes, des plus, riches et des plus élégantes du monde. Le même luxe extérieur s'y trouve reproduit. Luxe de tentures, luxe de tapisseries, luxe de lumières. Les loges, autour desquelles on peut circuler aisément^ sont pour ainsi dire suspendues dans la salle; rien qui paraisse les soutenir que de légères colonnettes, qui y ont été ajoutées tout exprès, à l'époque où Fanny Essler vint faire à la Havane et dans l'Amérique une si belle moisson de dollars et d'onces. La foule était si nombreuse, qu'on a fait, à cette époque, des recettes de près de CENT MILLE FRANCS par soiréc; et dans l'intérêt de la sûreté publique, on fut obligé d'étayer les loges et les galeries au moyen de petites colonnettes placées à distance, et qui ne déparent pas la magnificence du coup d'œil.
Je vous ai assez dit quelle est la passion des toilettes chez les Havanaises, pour n'avoir pas -besoin de répéter que l'aspect de la salle avait quelque chose d'éblouissant.
L'assaut de volantes qui venait de se livrer à la porte se continuait, d'une loge à l'autre, à coups de diamants, de dentelles et de fleurs. Il n'est pas possible de chanter, à la Havane* le fameux refrain si connu : Et toujours la nature embellit la beauté. Les femmes ne l'admettraient pas!