PS 0< ES PS
fi
fi
ta o
posaient la galerie, étaient pour la plupart tournés à l'avantage de leurs modèles. Les soixante-dix ou soixante-quinze personnes, dont on prônait les vertus et les charmes, se dissimulèrent sous le fard de la pudeur et feignirent de ne pas s'apercevoir qu'elles fussent en cause. Les quelques femmes attaquées, en revanche, s'agitèrent furieusement. Elles se prétendaient calomniée-s d'une manière indigne, outragées, déshonorées. Il fallait venger l'honneur féminin. On tint conseil pour aviser au châtiment du téméraire.
Un véritable orage surgit du choc de ces amours-pro près féminins surexcités. La colère de quelques-unes était au comble. Dans une réunion plus animée que de coutume, où faisaient corps, autour de Mme de Mettcrnich, les ennemies de Gharnacé, on venait de lire, à haute voix, le portrait de « la reine Peste ». Et ies protestations avaient redoublé. On avait souligné chaque trait avec une indignation feinte ou sincère. Pouvait-on souffrir cela ? Non certes. Il fut décidé qu'un champion serait envoyé au hardi contempteur des princesses. Lequel ? Il fallait choisir une fine lame, sans doute, un vengeur assuré. Le nom se présentait de soi. Comment n'aurait-on pas d'abord pensé au colonel marquis de Galliffel (1) ? Trop gâté des femmes pour avoir à leur refuser quoi que ce fût, et goûtant fort, pour son compte, l'aventure et le tapage qui en pouvait résulter, celui-ci n'hésita point à relever le gant : « Mesdames, mon épée et ma foi sont à vous. » Et il envoya ses hérauts d'arme, je veux dire ses deux témoins au gentilhomme de lettres.
Levé de bonne heure, ce matin-là, l'âme tranquille, et ne se doutant guère du complot qu'on avait formé contre lui, mais songeant on douceur à quelque nouvelle beauté, dont il aurait à charmer son imagination en dessinant ses traits, M. de Charnacé se sentait de la meilleure humeur du monde, lorsqu'on frappa à la porte de sa chambre.
(1) « Le fidèle et bruyant Galliffet, que j'aime avec ses grandes qualités et malgré ses immenses défauts. » (Lettre de la princesse de MeUernich au marquis de Massa, 11 juin 1S67.)
« — Qu'est-ce ?
« — Deux cartes pour M. le marquis. »
Il tend la main, jette un regard :
« — Faites entrer le comte du Lau et le prince d'Aremberg. »
A la manière d'être cérémonieuse des personnages introduits, à leur salutation froide et grave, à la façon dont ils s'asseoient sur le bord de leurs sièges comme des gens n'ayant qu'un mot à dire et à prendre congé aussitôt après, il est aisé de s'apercevoir qu'ils ne sont pas venus en ambassadeurs d'une partie de plaisir.
« — Monsieur, prononce le prince d'Aremberg, nous venons de la part de notre ami le colonel de Galliffet vous demander réparation, à l'occasion du portrait plutôt malveillant qu'il vous a plu de tracer de la princesse de Metternich. »
Le cas était assez singulier pour que M. de Charnacé demeurât, un moment, comme hésitant à s'expliquer le bien fondé de cette passe d'armes à laquelle le provoquait, pareil aux jouteurs du moyen âge, un chevalier batailleur.
« — Messieurs, répondit-il, vous me voyez fort surpris. Je ne savais pas que M. de Galliffet fût le parent ou le répondant de Mme de Metternich. »
L'ironie était de mise en la question. Le comte du Lau, qui ne manquait pas d'esprit, se défendit, pourtant, d'engager la conversation sur ce ton.
« — Ne jouons pas sur les mots. Nous accomplissons notre mission. Et nous vous demandons une réponse.
« — Mais, en admettant que M. de Galliffet soit chargé de prendre fait et cause pour une princesse étrangère en puissance de mari, sur quel point vous appuyez-vous afin de justifier votre affirmation ? Sur quel signe évident basez-vous votre opinion que j'aie voulu faire le portrait et la critique d'une princesse que je n'ai pas nommée ?
« — Mon Dieu, il n'y a pas à chercher. La voix publique est unanime à déclarer qu'en peignant « la reine
LA PRI>CESiE DE METTERNICH 203
Peste », et sous de telles couleurs, vous visiez personnellement la princesse de Metternich.
« — Cette voix publique et moi nous n'avons rien à démêler ensemble. Je n'ai pas de réponse à vous donner. »
Le prince d'Aremberg regardant alors en face le marquis de Charnacé :
« — Monsieur, c'est au gentilhomme que je m'adresse. Oui ou non, avez-vous eu l'intention de toucher indirectement, dans l'opinion du monde, la princesse de Metternich ? »
Sur cette interpellation, M. de Charnacé estime qu'il n'y a plus de mesure à garder.
« — Oui, messieurs. Ce soir, à six heures, vous recevrez la visite de mes témoins. »
Il en fut ainsi. Le lieu de rencontre devait être le Tir aux pigeons du bois de Boulogne, un cercle fermé où l'on ne risquait point d'être interrompu ni dérangé. Dès l'aube printanière, à cinq heures, les combattants et leurs témoins avaient à s'y trouver. Quelle serait l'issue d'un duel si légèrement engagé ? Les amis dfe Charnacé n'étaient pas sans crainte. On savait la réputation de tireur de Galliffet. M. de Charnacé n'avait pas touché une épée depuis assez longtemps. N'allait-il pas être en état d'infériorité manifeste vis-à-vis de son adversaire ? Cédant au conseil qu'on lui donna, il se rendit, la veille, dans une salle d'armes pour s'y refaire la main et reprendre l'assiette. La séance dut être à souhait en belles ripostes et sûres parades, car le vieux maître, le célèbre épéiste Robert, répondant aux inquiétudes des témoins de Charnacé sur l'ardeur connue de Galliffet, n'eut que ce mot à leur dire :
« — M. de Charnacé est presque intouchable. »
On s'en aperçut le lendemain, tandis que les pieds trempaient dans la rosée, sous le ciel encore brumeux. Les adversaires sont en garde. Galliffet s'est précipité comme un lion, avec la fougue de la jeunesse et de son tempérament. Charnacé soutient le choc et riposte du tact au tact. La solidité de l'attitude ne le cède point à l'enragement des coups portés. Au bout de quelques
minutes, dans l'intervalle d'une reprise, le colonel de Galliffet s'arrête. Les témoins se rapprochent. Des signes sont échangés, puis des paroles à mi-voix avec ceux de M. de Charnacé. Un colloque s'engage, qui ne semble pas aboutir. De quoi s'agit-il ? On en fait part à Charnacé. M. de Galliffet se plaint d'avoir le poignet engourdi, et demande à plonger sa main dans une cuvette d'eau froide. On ne juge pas sa demande admissible. Vrai gentilhomme d'ancienne race, M. de Charnacé répond : « Qu'on aille donc chercher la cuvette 1 » Et l'un des domestiques du cercle, en livrée rouge et en bas bleus, apporte le récipient. Le marquis de Galliffet a pu rafraîchir sa main et faire cesser l'engourdissement qui paralysait son énergie. Le combat a recommencé. Il dure depuis quelques minutes, sans résultat, lorsque de nouveau le bouillant officier réclame le secours de l'eau froide. On rengage le fer. Ce long combat menace de ne se terminer que par la fatigue des adversaires. Il prend fin cependant, et d'une façon assez bénigne. En parant un des retours impétueux de Galliffet, M. de Charnacé a ramené contre sa cuisse l'épée de son adversaire. Une veinule se déchire. Un peu de sang jaillit et humecte son pantalon blanc. Galliffet est sauf. La blessure de Charnacé est plus que légère. Les témoins s'interposent et déclarent l'honneur satisfait.
Le duel avait duré trente-cinq minutes. Il eut un épilogue digne d'être comparé aux plus belles fictions de cape et d'épée d'un Féval ou d'un Dumas. La nuit avait eu lieu, place Vendôme, un bal donné par la baronne Schickler. On y était averti de ce qui devait se passer, le matin. Toute la société était extrêmement anxieuse sur l'issue de la rencontre. Or, qu'arriva-t-il ?
En rentrant à son domicile, boulevard Haussmann, M. de Charnacé eut l'étonnement de voir des équipages en ligne devant sa maison. Deux bancs, en bordure du trottoir, étaient remplis de femmes en toilettes de soirée, des amies qui venaient s'enquérir et savoir... Une autre, simplement vêtue, en habits de jour, se tenait plus loin, à l'écart, debout, dans la brume du matin, pareille à une figure muette d'un tableau de Gérôme.
Et quand toutes ces dames furent remontées dans leurs voitures, lui se dirigea vers celle-ci et la remercia avec effusion du généreux élan qui l'avait amenée là. Il était six heures du matin ; elle avait dû quitter secrètement la chambre conjugale, au risque de sa réputation, au risque de son bonheur domestique ; puis, rentrer à pied, ayant eu le temps d'apprendre, avant que son mari se fût réveillé, que son ami était indemne. Héroïsme d'affection d'autant plus touchant qu'il était pur et désintéressé. Rien d'intime n'existait. Il ne savait rien de cette femme, sinon que c'était une âme inquiète et sensible, frissonnante à tous les émois de la nature, de la tendresse et de l'art. L'implacable mal, la phtisie dessécha de son souffle aride la fleur de sa jeunesse. Il la revit à ses derniers moments ; et il eut l'amère douceur de poser un baiser sur ce front, où commençaient à couler les sueurs glacées de la mort.
Cette diversion a failli nous entraîner hors de notre sujet. On eut bientôt oublié le duel Charnacé-Galliffet et les causes qui l'avaient amené. Rien ne fut changé, pour cela, au train des choses. Et Mme de Metternich continua de mener ou de suivre le tourbillon.
En réalité, l'ambassadrice d'Autriche, dans les côtés ordinaires de sa vie, n'était que l'associée spirituelle du régime auprès duquel le hasard, les circonstances de son mariage l'avaient accréditée. Elle n'inventa ni les tableaux vivants (1), ni les bals travestis, ni les cocodettes, dont on la proclamait la reine. Elle était dans le train et s'y lançait à toute vitesse, parce que son naturel l'y poussait ; et, pour ne pas rester en arrière, hardiment elle en prit la tête.
Mais, à l'instant, nous venons de prononcer un mot,
(1) Les tableaux vivants ou les tableaux parlants n'étaient pas d'une création si nouvelle. Dès l'antiquité païenne, on voyait sur les places publiques d'Athènes et de Sicyone les prêtresses de Vénus, sous la figure de Cypris ou de Diane, des Heures ou des Grâces, rivaliser avec les conceptions des peintres et des sculpteurs. On leur avait appris, dans les ateliers des artistes, à représenter les banquets et les fêtes de l'Olympe. On sait qu'au dix-huitième siècle, dans l'élégante société, p.nrmi les beautés du théâtre, ce genre de symboles vivais fut très Koûté.
une épithèle, qui était alors en grande fureur, et dont Ja signification a changé par la suite. Les cocodetles, c'étaient, dans l'escorte brillante et vaporeuse de l'Impératrice, les plus belles, les plus séduisantes et les plus nobles de cet escadron volant. En être était le désir ambitieux de bien des jeunes et jolies personnes, Françaises ou étrangères. Et la comtesse Walewska me contait, à ce propos, une anecdote. Avec son mari, l'homme l'Etat, elle possédait, à Saint-Germain, un pavillon servant de rendez-vous de chasse. On avait, dans le voisinage, de jeunes Américains nouvellement mariés, M. et M™ Thomson. Celle-ci vint, une après-midi, rendre visite à la comtesse : c'était pour prendre congé.
« — Quelle raison vous fait partir ? lui demanda Mme Walewska.
« — Nous nous sommes décidés, mon mari et moi, à nous rendre à Biarritz. Je suis heureuse, ici, tranquille, reposée ; mais il faut que nous allions où est la Cour, en ce moment ; sans cela comment serais-je inscrite sur le livre des cocodeltes ?
« — Ah ! vous n'avez pas d'autre motif de nous quitter ? Vous tenez à voir votre nom dans la série...
« — Oui, je veux être cocodette, comme beaucoup d'autres étrangères de ma connaissance, comme la marquise de Villamerina, ambassadrice d'Italie ; comme les filles de lord Gowley ; comme la duchesse Litta, lady Hamilton et la princesse Troubetzkoï. On n'est pas a la mode, ajoutait-elle, avec un air d'enfant mutin et obstiné, si l'on n'est pas cocodette. »
Et la princesse de Metternich, qui se gardait irréprochable aux devoirs de la famille, malgré les entraînements du monde (1), ne voyait aucun mal à faire cause commune d'élégance avec un groupe de jeunes femmes célèbres par leur beauté, leur luxe, et le charme dont elles paraient des goûts légèrement dissipés. Ayant si peu de contrainte en ses i umières, elle n'en était que plus indulgente à la gaîté d'alentour. Pour le reste,
Aimant fort sein mari, elle n'aurait pas supporté avec résignation des infidélités de sa part. Elle s'arrangeait de manière à lui en ôter l'envie. « Comment faites- vous, lui demandait-on, pour
elle n'interrogeait qu'à la surface l'existence des autres femmes et fermait à demi les yeux sur des étourderies qu'elle n'avait pas à regarder comme des crimes.
Quand elle n'était pas aux Tuileries, à Gompiègne, à Fontainebleau, toute la société parisienne passait dans ses salons de la rue de Varennes. Et il en fut ainsi jusqu'aux dernières heures du régime impérial. En septembre 1870, par la force des événements, Richard de Metternich n'était plus ambassadeur de la Cour d'Autriche en France
Depuis quelques années, du reste, la flamme avait baissé. L'élan n'y était plus. On vivait au jour le jour, oour vivre. Avec une pénétration inquiète elle voyait venir les événements. Elle et le prince Richard de Metternich étaient aux premières places. La fête exubérante s'acheva dans un coup de tonnerre.
Ils en furent touchés au cœur et leurs sentiments étaient d'autant moins suspects qu'ils étaient plus désintéressés. Non plus que son prédécesseur, le baron de Hûbner, qui, un moment, avait pu se croire le jettatore de ce gouvernement issu d'un coup de force, le prince Richard ne s'était trahi, un seul instant, sous les aspects d'un ennemi de l'Empire ni de la France. De même qu'il témoignait une sorte d'affection chevaleresque envers l'impératrice, l'ambassadrice aimait franchement l'empereur pour des qualités foncières, que masquaient son indécision naturelle et sa froideur apparente.
Mais il y a des considérations plus fortes que les sympathies de personnes. A l'heure critique, Richard de Metternich avait dû se maintenir dans la stricte neutralité, que lui commandaient les notes de son gouverne-
être si sûre de la constance du prince? — Oh! c'est bien simple, repondit-elle lestement, je lui casse une aile, chaque matin. » Je ne garantis pas l'authenticité du propos. Cependant, comme Richard de M'iternioh avait grand air et plaisait, il dut bien avoir quelque aventure féminine sur le cœur, s'il est vrai, par exemple, qu'il se trouva compromis dans e quadruple duel dont fut la cause et l'objet la belle Mmm de Reaumont.
ment. MM. de Beust et Andrassy successivement avaient donné à l'ambassade de Paris des instructions, qui ne comportaient pas d'équivoque, et fait entendre assez clairement qu'il ne fallait laisser au gouvernement impérial aucune illusion, mais le bien convaincre, que, tout au contraire, s'il s'engageait dans une guerre inopportune contre la Prusse et l'Allemagne, l'Autriche ne l'y suivrait point.
Dirons-nous que là-dessus des doutes subsistèrent dans les esprits ? On s'est demandé avec quelque vrai semblance si l'ambassadeur et l'ambassadrice d'Autriche, tout en participant, et d'une si belle animation, au mouvement de la fête, à l'intérieur, n'étaient pas restés au fond d'eux-mêmes les adversaires plus ou moins déclarés, politiquement, du régime qui avait ruiné des visées chères entre toutes au vieil empire austro-germanique.
Un autre point qu'on n'a pas fixé, une interrogation demeurée sans réponse au sujet du prince de Metternich, est l'énigme de la dernière minute passée auprès de l'impératrice, lorsque la souveraine abandonna les Tuileries, chassée par l'imminence de l'irruption populaire.
Tandis qu'ayant gardé l'illusion d'une ombre d'autorité, Eugénie résistait aux conseils d'une nécessaire démission et que, toute pénétrée de la profondeur du désastre, mais ne se doutant point de la rapidité des événements dans la capitale en fièvre, elle disait d'une voix calme : « Rien ne presse, messieurs », et tardait à recevoir M. de Gardonne, arrivant l'âme bouleversée du Corps législatif, la révolution avait déjà dispersé, comme un vent d'orage, les emblèmes impérialistes. La foule grondait aux portes. Il fallut partir.
On a échangé les paroles d'adieu. Les dames du palais et les fidèles de l'impératrice vont s'éloigner, rassurés à demi dans leur âme anxieuse, depuis que l'amiral Juriez de la Gravière a remis l'impériale fugitive sous l'égide et la protection des ambassadeurs des deux grandes puissances de l'Italie et l'Autriche : le chevalier Nigra et
le prince de Metternich. Celui-ci n'a-t-il pas prononce d'une voix ferme : « Je réponds de tout » ?
L'itinéraire de ce départ est connu. On avait adopté le parti de remonter dans les appartements afin de traverser le Louvre et de gagner la sortie du côté de la place Saint-Germain-l'Auxerrois. D'un pas rapide, se dirigeant vers la salle des Etats, on est allé à travers toute l'aile gauche des Tuileries, faisant suite aux appartements privés de l'impératrice ; on a franchi la porte du Musée, et, passant par les galeries de tableaux, descendu l'escalier menant au bas du palais assyrien, et finalement atteint le guichet donnant sur la place. L'exrégente est sortie du Louvre, pendant que la multitude s'agglomère et déborde sur un autre point. Elle est au bras du prince de Metternich. Nigra est auprès d'elle et Mme Lebreton. On s'arrête : « Attendez-moi, dit Richard aux deux femmes, je vais chercher ma voiture plus haut sur le quai, une voiture sans armoiries avec un cheval blanc. » Et tous deux, Metternich et Nigra s'éloignent. La foule s'est accrue, pendant leur absence, qui se prolonge. Mme Lebreton hèle un fiacre au passage, y pousse sa souveraine et donne l'adresse d'un ami : « Besson, conseiller d'Etat, boulevard Haussmann. » On sait le reste : l'ordre d'aller avenue de Wagram, chez M. de Piennes, chambellan de l'impératrice, absent également» et enfin chez le docteur Evans, avenue du Bois-de-Boulogne.
Cependant, qu'avaient fait Metternich et Nigra ? Le flot populaire, qui avait reflué sur la place Saint-Ger main-1'Auxerrois, les sépara sans doute de celles qu'ils avaient prises sous leur protection. Il y avait eu, tout au moins, imprudence, omission lourde de leur part, à se détacher de l'impératrice, en un pareil moment, la laissant, ne fût-ce que pour quelques minutes, isolée dans celte foule tumultueuse, exposée, menacée peut-être. Tel est le grief dont n'ont pu se défendre, à l'endroit des ambassadeurs étrangers, les écrivains impérialistes (1), dans les événements de cette journée du 4 septembre.
(1) Une ombre de reproche indirect, et qu'on ne veut pas préciser la conversatiou de l'auteur, comme je l'entendis exprimer, est plus
Quoi qu'il en soit, Mme de Metternich quitta avec émotion et regret la grande ville où s'étaient écoulées, dans un éclat inouï, dix années pleinement heureuses de sa vie. Cependant, elle n'y laissait que des affections de personnes et des sympathies d'âme. Elle devait reconquérir, dans sa patrie, la souveraineté mondaine, dont elle avait disposé à Paris, donnant encore le ton, imprimant encore le mouvement autour d'elle.
Un trône s'était effondré sous ses yeux. Elle retrouvait, ailleurs, une autre Cour impériale, où sa place restait marquée dans le voisinage le plus proche du rang suprême. Dame du palais par droit de naissance, investie du premier rang après les archiduchesses, elle ressaisissait, à Vienne, les prérogatives de sa haute condition aristocratique, qu'elle s'était plu à oublier quelquefois dans les folies de Compiègne.
Le passé était mort. Elle prétendit bien rebâtir sa vie sur nouveaux frais. « Ceux qui savent profiter de tout, disait la reine Christine, sont sages et heureux. » Elle avait dû laisser derrière elle Paris et le souvenir de la plus belle Cour du monde. Son état d'altesse, dans la capitale de l'Autriche-Hongrie, ses alliances considérables, ses richesses, ses châteaux, compensaient bien des choses.
Dans la haute société viennoise, les tempéraments sont bridés par l'étiquette. Mme de Metternich n'y fut pas. du jour au lendemain, prépondérante. Elle rencontra des résistances^ et parmi l'entourage direct de la famille impériale. Quelques-uns et quelques-unes restaient offusqués ou feignaient de l'être, de la réputation trop parisienne de l'ex-ambassadrice. D'autres susceptibilités s'éveillèrent. Elle s'était rendue populaire presque en arrivant. Lorsqu'elle paraissait sur la promenade publique en même temps que les souverains,
explicite) flotte autour de ce bout de phrase, d'apparence si simple chez Mm# Carelte. « L'ambassadeur d'Autriche, dont la situation avait toujours été favorisée à la cour et qui, en toute circonstance, se plaisait à exalter leur attachement pour l'impératrice, etc. (V. Souo. des Tuileries, t. I)... Reproche, soupçon d'oubli injustifié peut-être, auquel on ne s'arrête pas, mais qui certainement a traversé l'esprit, malgré que l'on en ait voulu chasser.
l'empereur et roi François-Joseph ne constatait pas sans un secret déplaisir que les vivats de la foule allaient beaucoup moins à l'impératrice qu'à Mme de Metternich.
Ces difficultés des premiers temps s'aplanirent. On n'échappe pas à l'ascendant d'une telle nature, quelle que soit la sphère où il s'exerce. Elle prit des mains de la princessede Schwartzenberg le sceptre de la mode, et le garda.
Sa maison fut le centre de la société viennoise. Les salons du magnifique palais de Metternich, au Rennweg, qu'elle habita tant que son mari vécut, chef de la famille, s'élargirent pour recevoir non pas seulement les privilégiés du rang, de la naissance et des charges officielles, mais aussi l'élite des écrivains et des artistes.
Donner de grandes réceptions et des dîners d'apparat, entretenir avec les souverains de l'Europe et les personnages les plus illustres du monde une correspondance active, répondre de sa majestueuse écriture, l'une des plus originales calligraphies que connaissent les fervents d'autographes, à tous ceux qui, de près ou de loin, s'adressaient à elle, se tenir au courant des meilleures productions des lettres allemandes et françaises, parisiennes surtout, tout cela ne suffisait pas à son besoin de mouvement, à son zèle agité d'entreprise. Une foule d'idées papillonnèrent autour d'elle, qu'elle voulut saisir au vol et réaliser.
Des amis l'y aidèrent, de leur concours financier, de leurs moyens d'action et d'influence, de leur dévouement cordial ; c'est-à-dire, en première ligne, le baron Nathaniel de Rothschild, grand admirateur de la princesse, l'un de ses intimes et qu'elle appelle avec une spirituelle familiarité : mein Hausjud, mon Juif de maison (1) ; et le baron Edgar de Spiegel, le confident de sa pensée quotidienne, homme d'esprit et de cœur, très considéré à Vienne comme président et Mécène de la Société des gens de lettres, et qui lui voua un véritable
^1) Le baron Nathaniel étant resté un célibataire endurci, M™* de Metternich accepta, pour les grandes réceptions du banquier, de faire les honneurs de ses salons.
culte (i). Soutenue, en outre, par l'accord des sympa» thies aristocratiques, elle se reprit chaudement à imaginer, organiser, confectionner et lancer des programmes de fêtes et de spectacles, allant à des buts variés.
Mme de Metternich n'avait pas modifié son humeur, avec les événements. Avec une nouvelle ardeur elle inspirait ses poètes, ses peintres de décors, ses interprètes, partageait les rôles, surveillait les invitations et, si possible, même les recettes et les dépenses. Elle était restée celle qu'on avait connue si agissante et si remuante, entre Paris et Gompiègne, toujours éprise de nouveauté, toujours prête à stimuler les actes d'où découlent plaisir, joie, charité.
C'étaient des redoutes bleues, blanches et roses, des bals costumés dont les comptes rendus inondaient les quotidiens, des représentations de bienfaisance où réapparaissait la grande dame artiste de jadis, qui aurait été certainement comédienne de première volée, si le sort n'eût voulu qu'elle coulât une existence de princesse. Elle fut paysanne, sur le Ringtheater, où le fameux Sonnenthal s'honorait d'être son partenaire (2) ; on la vit, en d'autres lieux, gouvernante, institutrice, villageoise ou reine. Au château d'Auesberg, elle devenait la gantière tenant la conversation du Brésilien, de ia Vie parisienne. Une autre fois, elle faisait sensation lorsque Got, de la Comédie-Française, lui donnait la réplique, pour le Dîner de Madelon.
Les années n'avaient pas alangui sa verve ni refroidi son élan. On pouvait retourner à la princesse de Met- 'ernich ce que disait Voltaire de la duchesse du Maine :
« C'est une âme prédestinée ; elle aimera le théâtre jusqu'au dernier moment. »
Entre temps, elle protégeait la musique nouvelle.
(1) En 1903, M. de Spiegel, répondant à une question que je lui adressai, sur le sujet de M"" de Metternich, laissait éclater, en ces termes, toute la chaleur de ses sentiments :
— D'une vie si pleine, des mouvements d'une initiative toujours couronnée de succès, je voudrais vous dire... tout. Plusieurs chapitres n'y suffiraient pas. Il faudrait un livre, un très gros livre.
(2) Quelque temps plus tard, Adolphe Wilbrandt écrivait expressément pour elle sa pièce Von Angesicht zu Angesicht, qu'elle joua uiecre avec Sonnenthal.
Comme elle avait, trente années auparavant, prôné Wagner, et de toutes ses forces exalté le Tannhaùser méconnu, elle adoptait Simetana et la Fiancée vendue, mais avec des chances plus immédiates, puisque le triomphe de ce drame lyrique, pour lequel on l'avait vu livrer bataille, avait justifié sa confiance, aussitôt qu'annoncée.
Mai? qui n'entendit parler, en Europe et en Amérique, dans les deux mondes, de son « Exposition du théâtre et de la musique », installée dans la Rotonde de Vienne. Une conception merveilleuse qu'elle avait eue là. Il y fallait beaucoup d'argent. Elle paya de ses deniers le possible, puis se tourna vers d'autres, pour compléter ce qui manquait.
« Je montai, dit-elle, dans chaque maison à cariatides. »
Il était difficile aux cariatides de ne pas s'assouplir en sa présence. Elle fit mieux. S'étant mis en tête d'adresser une invitation autographe aux dames de la bonne société viennoise, les priant à une réunion, elle en eut trois cents chez elle, en même temps. Elles étaient accourues flattées, curieuses. Toutes avaient donné dans le piège. La princesse tendit la main, pour son oeuvre. Elles la remplirent. L'exposition put ouvrir ses portes.
On avait réuni là les mille et mille accessoires de la figuration dramatique. Il y eut de tout, du rare et du commun, du précieux et du simple. Des trésors inestimables y voisinaient avec les joailleries les plus illusoires, de véritables reliques d'art avec le clinquant le plus ordinaire de la rampe.
La France avait envoyé des manuscrits de ses auteurs illustres, des tableaux, des maquettes ; l'Angleterre, des instruments de musique ancienne et moderne ; le grand-duc Alexandre de Weimar, des actes entiers écrits de la main d'un Schiller et d'un Goethe, et des documents en quantité relatifs à l'évolution du théâtre allemand, depuis Hanswurst et la Comédie improvisée jusqu'aux types de la dernière modernité. Et les costumes, les images, les objets de pure curiosité foison-
naient. Ce fut une éclatante réussite. Mm* de Metternich s'y était livrée corps et âme ; elle se croyait revenue au meilleur temps du second Empire, quand les étourderies de l'ambassadrice d'Autriche faisaient merveille. On la représenta sur le toit de l'Exposition jouant d'une boîte à musique, décorée à son intention du nom de Paulinophone.
Des deuils profonds éprouvèrent la princesse de Metlernic et rompirent cet enchaînement de succès et de joies, véritable décor de théâtre, où s'était déroulée sa vie.
Elle ne se résigna point à la retraite, au silence, mais inclina de plus en plus vers les démonstrations de philanthropie, gardant encore des apparences de fêtes.
En réalité, elle ne cessa point de retenir l'attention publique, soit qu'elle s'attachât à servir de trait d'union entre la noblesse et la société artistique, dans ce pays où tant de séparations exclusives de classes, de partis, de croyances, de sentiments divisent les cœurs et les esprits, soit qu'elle ramenât à des vues humanitaires la séduction toujours puissante sur son imagination du déploiement des spectacles et de la mise en scène. Le 4 juin 1904, elle organisait, avec la collaboration chaleureuse du baron de Spiegel, un corso des plus resplendissants qui se soient écoulés sur le Prater, à la lumière d'une belle journée de printemps. Et le matin même, de cette main toujours complaisante à écrire, à correspondre, autant pour une satisfaction isolée que pour le bien d'une entreprise collective, la princesse de Metternich nous en signalait les heureux préliminaires, dans ce fragment d'une lettre personnelle :
« Oui, nous aurons, tantôt une bataille de fleurs et d'un nouvel aspect, en automobiles, accompagnée d'une promenade, à laquelle toutes les femmes viendront avec des ombrelles fleuries. Automobiles également fleuries. C'est-à-dire de la gaieté, du charme, de l'élégance, pour celles qui vont à pied, comme pour celles qui roulent on voiture. Chacune aura sa part de clarté, de parfums el son individuel plaisir. La fête promet d'être extrê-
mement brillante, et j'ai idée que le coup d'œil sera merveilleux. »
Il le fut, en effet. Les journaux viennois en tracèrent des descriptions enthousiastes.
Cette intelligente prodigalité de soi-même, de ses ressources d'imagination et de ses moyens d'influence, comportait le retour d'une immense popularité, au profit de celle qui s'y dépensait con amore. Lorsque, au mois de mai 1886, la princesse inaugurait la première fête des fleurs indescriptiblement belle, et qu'elle se montra, au Prater, en son équipage magnifique, l'air retentit d'acclamations. Elle était l'idole du jour. Un écrivain célèbre de sa patrie l'avait déjà surnommée : Notre-Dame de Vienne. Un autre lança cet aphorisme : « Le véritable homme de Vienne, c'est la Dame de Vienne. » Un troisième, qui cherchait à lui trouver des égales parmi les plus célèbres femmes du monde, la qualifia : VIncomparable. Enfin un quatrain courut les rues, demeuré cher à tous les Viennois.
Es giebt nur a Kaiserstadt, Es giebt nur a Wien; Es giebt nur a Fàrstin, Es ist die Metternich Paulin!
(Il n'y a qu'une ville impériale, et c'est Vienne ; il n'y a qu'une princesse, et c'est Metternich Pauline !...)
Voilà bien le dernier mot de la réputation ; c'est le « los » populaire, qu'ont recherché, de tout temps et par-dessus tout, les élus de la scène publique et mondaine.
Quelque peu discutée dans ses turbulences de jeunesse, Mme de Metternich aura bellement occupé jusqu'à la fin, de son esprit, de son activité, de sa personne, l'un et l'aulre théâtres.