LES TROIS SŒURS LA ROCIIELAMBERT
fines et sérieuses en même temps, suppléaient à ce qui n'était point le don vainqueur, l'irrésistible. Il m'a été donné de voir, dans un des salons de la comtesse, deux portraits contemporains de ses meilleurs jours, aux Tuileries. L'un, de Mlle Jacquemart, une peinture très étudiée, est d'expression plutôt froide ; l'autre, un pastel fraise et vanille, signé d'un nom qui n'eut rien d'une étoile, Béguin, je crois, est plus riant, plus aimable. D'ensemble, ils résument une impression qui intéresse sans frapper, qui plaît sans éblouir.
Appelée au service de l'impératrice, comme dame du palais, Mme de La Poëze put observer de près l'intime et l'apparat de l'existence impériale. Elle accompagna la souveraine dans la plupart de ses échappées voyageuses, en Corse, en Egypte, à Venise, et elle en a gardé des traits en sa mémoire, piqué des détails sur les feuillets de ses albums, qui ont bien leur saveur ; aussi conte-t-elle ces choses avec agrément. Il lui revient d'en causer, ne serait-ce que pour faire éclater dans tout son jour, l'occasion s'y prêtant, la haute fantaisie des historiens et la bonne foi très élastique des journalistes. Il n'y avait pas, alors, de service de presse en représentation ; on n'avait pas encore l'habitude de mobiliser des reporters, à chaque déplacement officiel. Et la chro nique, comme on pense, en usait fort à son aise avec la réalité des faits et le vrai de la couleur locale. Il s'agissait, entre autres, d'une excursion des souverains en Corse. Un journaliste du Figaro, qui brillait par sa virtuosité en ce genre d'exercices, avait échauffé sa verve de la belle façon à décrire, témoin imaginaire, le pays des vendettas. Il avait accommodé de toutes pièces une promenade en forêt, très montée de ton et d'un effet saisissant.
« — Mais, lui disait de retour Mme de La Poëze, il n'y a pas un mot d'exact, dans tout cela.
« — Oh ! alors, répondit le chroniqueur (un futur préfet), si vous nous ôtez le pain de la bouche ! »
Mme de La Poëze est demeurée profondément attachée, de cœur et d'âme, à l'impératrice. Toute critique à sou
égard l'indispose, toute diminution de ses mérites lui est une blessure ; elle la voudrait, pour tous et pour toutes, sans faute, sans erreur, indemne de reproches devant l'histoire. Il s'en faut de peu qu'elle ne rende Thiers et son gouvernement responsables des malheurs de 1870. C'est Mme de La Poëze qui partit la dernière des Tuileries, où la retenait son service de dame du palais, le matin du 4 septembre. Elle resta auprès d'Eugénie jusqu'à la minute suprême. Il lui serait aisé d'ajouter sa révélation à tout ce qu'on a raconté du drame et de ses personnages. Mais elle ne se montra jamais fort expansive sur ce terrain.
« Je n'aime pas à parler, dit-elle, encore moins à écrire des princes que j'ai servis. »
Elle est, en effet, de ces amis, de ces serviteurs circonspects, qui font une ombre religieuse autour de leurs souvenirs et les défendent âprement contre une lumière indiscrète. Sert-il, cependant, de fermer les volets ? On ne l'empêche point d'entrer, la subtile, l'insaisissable !
Non plus, Mme de Valon ne se montra-t-elle friande des appâts de la publicité. Peu de femmes du monde, pourtant, eurent, autant qu'elle, de titres à ses faveurs. Elle aura été la physionomie originale, la figure essentielle, le rayon de la famille des La Rochelambert. A peine sortie de l'adolescence, elle captivait l'attention parmi la colonie étrangère de Berlin. Elle avait dix-sept ans lorsque, traversant Dresde, elle apparaissait, dans tout l'éclat de sa beauté, sur la fameuse terrasse de Bruhl, aux yeux des jeunes officiers de l'armée saxonne. Mariée, en France, à un homme d'esprit et d'autorité, qui, sans avoir le privilège d'occuper de hautes fonctions, était à même d'entourer ses goûts d'un cadre de luxe et d'élégance, on ne la laissa pas attendre la place qui lui revenait dans le monde du plus pur quartier. Les fêtes qu'elle donnait, soit à Paris, en son appartement de la rue de Miromesnil, soit dans un de ses castels de province, provoquaient l'empressement des invités; et, dans ses terres de Normandie, il semblait