‹ Les femmes du second empireChapitre 21 sur 36 · LES TROIS SŒURS LA ROCHELAMBEHT · texte numérisé non relu

LES TROIS SŒURS LA ROCHELAMBEHT

voir une reine recevant, sans apparat, les députations de ses vassaux (1).

Une cour lui plaisait. Elle voulut davantage. Elle eut un salon, où fraternisaient la politique et l'esprit de société. Le salon de Mme de Valon acquit une importance considérable, surtout après la guerre de 1870, lorsqu'il fut devenu un centre, un terrain de groupement, pour des amis et des collaborateurs de Thiers. Plus d'une grave décision intéressant l'avenir du pays y fut prise, au lendemain de la catastrophe, qui faillit emporter, avec la puissance militaire de la France, sa fortune même. Mme de Valon, dans ces heures de trouble, avait mis en avant l'homme nécessaire, le calculateur de force, le ministre qu'il fallait, inlassable et sûr de soi, pour équilibrer les ressources d'une dette énorme, écrasante. Elle avait découvert Pouyer-Quertier.

Il y avait de cela quelques années. Le comte et la comtesse de Valon avaient l'habitude de passer une longue saison en Normandie. Ils avaient pour voisin de campagne un grand industriel, un filateur, que la suite des relations amena au château de Rozay (2). Avec sa pénétration naturelle et son esprit délié, Mme de Valon ne tarda pas à s'apercevoir de ce que pouvait être et devenir un homme de la trempe de Pouyer-Quertier. Jusque-là, il avait enfermé toute son énergie d'initiative dans le cercle de l'industrie privée. Mme de Valon lui ouvrit une sphère de relations nouvelles, où s'élargirent ses vues, ses desseins, ses ambitions. Tombé sous le charme de cette femme intelligente, il apporta lui-même un élément de personnalité supérieure dans ce salon, où n'avait guère brillé, en première ligne, que l'esprit léger, aimable et bienveillant, du préfet de l'Eure, Janvier de La Motte, ou la distinction parfaite de M. de Vatimesnil, fils de l'ancien ministre de la Justice, sous (maries X, également un voisin de can. agne. Durant

(1) Elle demeura longtemps fort à son avantage. La taille seulement laissait à désirer.

(2) Ajoutons que le comte de Valon l'eut pour collègue au Conseil général de l'Eure.

la guerre, un hôte illustre vint frapper à la porte du château de Rozay, un officier français se présentant sous le nom de Robert Le Fort, et qui n'était autre que le duc de Chartres. Il allait rejoindre son régiment et partager les infortunes de son pays. Ce fut un épisode impressionnant que le passage à travers bois du prince de France dont la tête venait d'être mise à prix par les Prussiens. Mais où Mme de Valon fit elle-même acte de vaillance et de sacrifice, ce fut en donnant ses deux fils à l'armée ; ce fut, surtout, le jour où elle ne craignit point de se jeter à travers les fusils allemands, pour sauver d'une mort certaine deux hommes de Rozay qui allaient être passés par les armes.

Les événements suivirent leur cours fatal.

La paix s'était levée comme un astre blafard sur des jours de deuil. Le comte et la comtesse de Valon étaient rentrés à Paris, rue Saint-Florentin ; et, dans le désarroi général des administrations publiques, Pouyer- Quertier, devenu, sous la présidence de Thiers, l'instrument principal de la réfection du budget de la France, avait, pour ainsi dire, élu domicile chez son ami, Léon de Valon. Il y recevait et travaillait.

Il revenait tard de la Chambre des députés, c'est-àdire de Versailles à Paris. Pour l'attendre, on ne dînait chez Mme de Valon qu'à huit heures et demie. C'est même à partir de ce moment-là que, les affaires retenant pareillement hors du logis nombre d'hommes politiques, le dîner de sept heures fut, peu à peu, reculé à sept heures et demie : une date à retenir entre celles qui marquèrent les variations de nos menues habitudes sociales.

Parmi ceux que rencontrait familièrement Pouyer- Quertier chez Mme de Valon se voyait un gentilhomme de lettres très en faveur au logis, Guy de Charnacé. Il se lia de façon étroite avec ce fervent royaliste. Quand les événements l'eurent poussé au pouvoir (et quels événements !), l'une de ses premières pensées fut de lui offrir une situation importante auprès de lui. Craignant toute attache, toute fonction susceptible d'enchaîner son indépendance d'opinions, des opinions tenaces,

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irréductibles, peu soucieux de mener les autres, de peur d'être mené à son tour, Charnacé n'avait accepté que l'honneur et la peine de le seconder officieusement, sans titre et sans rétribution. Exemple rare dans l'histoire du fonctionnarisme 1 Durant une courte période de mouvement extraordinaire d'hommes et d'argent, ce fut, dans le bureau sans estampille officielle de M. de Charnacé, une sorte de petit ministère, où se traitaient bien des offres de services, secrètes et intéressées. Pouyer-Quertier l'avait chargé des rapports financiers et politiques avec toute la presse parisienne. Il était donc en bonne place pour observer et apprécier la puissance étonnante d'initiative et de travail dont était capable l'homme auquel avaient été confiées la liquidation de l'impôt de guerre et la reconstitution des finances nationales. « Cet homme, me disait en propres termes le marquis de Charnacé, était un colosse, au physique et au moral. Pour suffire à sa rude tâche, il n'eut pas trop de toutes les forces d'une organisation herculéenne. »

Pouyer-Quertier ne se rendait qu'à une heure tardive de la nuit, au ministère, où il s'accordait à peine quelques instants de sommeil. Son valet de chambre devait le réveiller à six heures du matin. Quelquefois, écrasé de fatigue, l'homme d'Etat ne parvenait pas à sortir de sa torpeur. Le domestique s'y employait en vain. On n'entendait pas ses appels, assourdis par la crainte et le respect. Cependant M. de Charnacé avait donné, au nom du ministre et sur ses indications mêmes, des rendez-vous d'importance, tombant de sept heures à huit heures. Il n'était pas admissible de renvoyer, sans qu'ils l'eussent vu, les gens qui venaient recevoir de lui le mot d'ordre. Il importait au gouvernement de les avoir avec soi et de les faire parler, écrire, comme il convenait à la ligne de conduite arrêtée d'avance.

Charnacé entrait, à son tour, et secouait le bras du dormeur :

« — Pouyer, il faut se lever, mon cher ami. »

Le malheureux ministre enlr'ouvrait les paupières avec peine.

« — Terrible 1 affreux ! murmurait-il.

« — Hélas ! oui, mais il est sept heures un quart. « — Soit ! Je vous demande cinq minutes. » Lors, il entrait dans son cabinet de toilette, où l'attendait le tub matinal. Cette immersion d'eau froide l'avait régénéré. Il se sentait de nouveau en possession de tous ses moyens. Le serviteur l'aidait à passer ses vêtements, lui nouait sa cravate. Il était prêt à écouter. On faisait entrer trois ou quatre personnes à la fois. Un mot à ce journaliste. Un avis d'urgence à ce directeur. Puis, c'étaient les hauts barons de la finance, un Rothschild, un Soubeyran. A dix heures, l'huissier unique pénétrait dans le cabinet : « Monsieur le ministre, l'ambassadeur d'Allemagne. » L'entrevue durait quelques instants. Enfin Pouyer était libre, non pas de prendre haleine, mais de partir aussitôt pour Versailles. Des chevaux pleins de fougue l'y menaient d'un train d'enfer. Il s'arrêtait, d'habitude, au Petit-Vatel, où il expédiait le déjeuner. Peu de temps après, l'Assemblée nationale ouvrait sa séance ; et c'était le discours à prononcer, les chiffres formidables à aligner clairement, visiblement. Enfin, tout fiévreux encore de la somme d'énergie dépensée dans l'enceinte parlementaire, il remontait en voiture et filait sur Paris, à la plus vive allure de ses trotteurs, pour reprendre le travail, après le dîner, chez Mme de Valon, et préparer l'effort du lendemain. Tel était l'emploi des heures, de toutes les heures, d'un ministre des Finances de la République, en ces temps difficiles.

Le salon de Mme de Valon était devenu, par la force des circonstances, un cercle politique de premier ordre, où se préparaient les grandes mesures diplomatiques et financières. M. de Saint-Vallier s'y rendit plus d'une fois, soit pour recourir à son intermédiaire très écouté auprès du général de Manteuffel, l'ancien petit lieutenant du salon Golowskine (1), soit afin d'y conférer avec Pouyer-Quertier, sur ce qu'il faudrait répondre à M. de Bismarck, alors seigneur et maître du château

(1) La comtesse de Golowskine, grand'mère de M"" de Valon, et qu'épousa un comte de Bruges»

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