‹ Les femmes du second empireChapitre 4 sur 36 · Pieuse méditation. — w2. Sous les armes · texte numérisé non relu

Pieuse méditation. — w2. Sous les armes

cédant en rien à la supériorité que chacune était obligée de lui céder au physique. Cette mélancolie qu'elle ressentait, ce dédain dont elle ne se défendait pas assez à l'égard du reste de l'humanité, lui venr'.t de la déception trop prompte de ses songes ambitieux :

« A peine ai-je traversé la vie, disait-elle, et mon rôle est déjà fini. »

Il s'en retourna, pensif et réfléchissant à tout ce qu'il avait entendu. Le charme s'était produit. Les entrevues suivirent, plus prolongées. Elle se rendait confiante. Fille devenait expansive, presque ; et il demeurait sous l'impression d'une causerie pleine de nouveauté. D'Ideville apprit bientôt une partie de sa vie ; et il s'aperçut qu'elle était sincèrement heureux d'avoir proche d'elle un confident capable de la comprendre. Elle et lui firent ensemble des promenades en barque ; elle égrenait ses souvenirs au fil de l'eau, et se confiait avec naïveté. Il ne put se défendre de fixer sur le papier la suite de ses impressions et d'en donner lecture à celle qui les lui avait inspirées. Alors, avec une sorte de candeur oigueilleuse, elle avait ajouté ces lignes étranges à sa narration :

« Il Padre eterno non sapeva cosa si faceva quel giorno che l'ha messa al mondo ; ha impastata tanto e tanto, e quando l'ha avuto falta, ha perso la testa vedendo la sua maravigliosa opéra, e l'a lasciata li, in un cinto, senza metterla a posto. In tanto, l'hanno chiamato da un altra parte, e quando e tornato l'a trovato fuori di posto. »

« Le Père éternel ne savait quelle chose il créait, le jour où il l'a mise au monde ; il la pétrit tant et tant que, lorsqu'il l'eut faite, il perdit la tête en voyant son merveilleux ouvrage ; il la laissa dans un coin, sans la mettre à sa place. Puis, sur ces entrefaites, il fut appelé ailleurs, et lorsqu'il revint il ne la trouva plus. »

Ceux qui n'étaient pas dans le secret des visées de Mme de Castiglione et qui ne savaient rien du commerce de lettres qu'elle entretenait avec les diplomates étran-

gers, en mettant à profit sa connaissance remarquable des principales langues de l'Europe, ceux qui n'avaient aucun soupçon de son vrai rôle et des desseins sur lesquels elle gardait une discrétion absolue, ne jugeaient d'elle et de son esprit que sur les apparences. On n'avait qu'une appréciation superficielle de son intelligence et de ses facultés. Sa conversation était vive, légère, indulgente aux libertés de la galanterie ; on s'y plaisait sans y chercher autre chose que ce plaisir. De certaines gens, qui restreignaient à ses perfections physiques tout le mérite de cette créature séduisante, allaient presque jusqu'à dire qu'elle était, au moral, insipide et insignifiante. En réalité, les délicatesses de l'art lui étaient sensibles. Elle justifia d'une singulière perspicacité en matière de politique ; et, si elle avait eu plus de ressources à sa portée, plus de moyens à faire agir, elle n'aurait pas laissé de doute sur les inclinations de son caractère fort ambitieux.

Ce qui paraissait clair, indubitable, c'est la situation exceptionnelle dont elle s'était emparée.

On n'avait pas oublié, dans ce monde d'intrigue et de coquetterie toujours sous les armes, l'impression fulgurante qu'elle avait produite, à son apparition. Quand elle y fit sa rentrée, ce fut avec un air de conquête aussi sûr de soi que par le passé.

Elle réveilla les critiques, au camp féminin. On discutait à force les signes de son goût, qui n'était pas, en effet, d'une distinction irréprochable, et les audaces de sa coquetterie, qui souffraient un alliage moins avantageux de négligence méridionale et de singularité individuelle. De ces coups d'épingle elle ne s'embarrassait guère, mais en appelait du jugement des femmes au témoignage flatteur des hommes. Sa personnelle opinion n'était-elle pas fixée, du reste, et de façon à n'en recevoir aucune atteinte ?

J'en trouve encore des marques sur un livre annoté de sa main et tout ouvert sous mes yeux. Je le vois clairement à ces rectifications crayonnées par elle, à ces répliques soulignées comme de brèves réponses aux appréciations dont elle était l'objet.

« Il y avait sur ce beau visage, prononce l'auteur du livre, lectrice et compagne de l'impératrice, une expression de hauteur, de dureté... »

Aussitôt, d'effacer ces qualifications désobligeantes et de mettre en leur place les mots : fierté, douceur.

Et quand Mme Garette ajoute : « Le charme n'existait pas... » Erreur! assure-t-elle, sans plus de commentaires.

De vrai, les dames d'honneur et les habituées du palais partageaient les réserves de leur souveraine à l'endroit de la comtesse et lui en donnaient avis par des abstentions ou des froideurs, ou des omissions d'égards, dont elle n'était pas la dernière à s'apercevoir. Sur la première page annotée de son exemplaire des Souvenirs de la Cour, j'en saisis une indication furtive :

« Les demoiselles d'honneur, chargées de faire le thé, écrit-elle en marge, ne m'en ont pas offert, mais je me le fis servir par la princesse de la Moskova. »

Si les dames de l'entourage impérial ne la comblaient pas d'effusions cordiales, elle n'était pas à leur égard plus prodigue ide compliments. D'occasion, pourtant, elle savait voir les agréments des autres femmes et leur rendait justice avec d'autant moins d'hésitation qu'elle n'aurait fait à aucune d'elles l'honneur de la considérer comme une rivale. Les louanges ne coûtaient pas à sa supériorité. Elle notait d'une approbation satisfaite, en connaisseuse, le détail entrevu d'un beau regard, d'une bouche séduisante, d'une jolie rondeur d'épaule, d'une taille souple, d'une ondoyante démarche. Elle avait la vision prompte d'un trait gracieux du visage ou d'une valeur plastique et d'abord en consignait le souvenir dans un coin de sa mémoire, ou parmi ses papiers, comme d'un point acquis.

Ainsi, .spectatrice de l'accident de chasse, qui désarçonna dans les fourrés de Gompiègne la fille du général Bertrand, Mme Hortense Thayer et, plus tard, en retrouvant le récit dans un chapitre des Souvenirs de la comtesse Stéphanie, elle a le bon cœur d'ajouter au

bord de la page une note significative en son laconisme : « Bras cassé... belle jambe. » N'est-il pas admirable le dernier détail ainsi relevé comme chose de prix par « la divinité » dont, tant de fois, des artistes pleins de zèle comme elle était pleine de complaisance, moulèrent les bras, les mains, la jambe !

De façon générale, elle ne se gênait pas de dire qu'elle estimait faiblement la société, la conversation, le caractère des femmes. Elle ne les aimait, je crois, que dans son propre miroir. En la compagnie choisie des hommes elle se sentait mille fois mieux à causer sérieusement ou frivolement. D'amour elle s'entretenait sans pruderie, ne détestait pas les propos lestes, et volontiers en touchait le sujet, aux instants de flirt ou, par occasion, dans certaines lettres. Elle passait pour être froide, comme le sont, d'ordinaire, les beautés parfaites destinées à ravir les yeux plutôt qu'à partager les émotions des sens. Elle n'estimait point, au reste, qu'il convînt d'y attacher tant d'importance. Sans doute, elle faisait sa part à ce mariage des effluves, à ce momentané de l'électrisation amoureuse, qui n'est pas une des pires choses de la vie. Encore n'était-ce que passagère surprise, disait-elle. A l'un de ses correspon dants, dont les souvenirs insistaient sur l'autrefois, elle ripostait, dans une lettre si vive d'expression que je ne puis la citer tout entière :

« Eh bien ! il y a eu ceci, il y a eu cela entre vous et moi... Ce sont choses anciennes, qui furent parce qu'elles avaient leur raison d'être. Rencontre, accident. A quoi bon, ensuite, remuer des cendres où le feu ne couve plus ? »

Les grands sentiments ne faisaient que glisser en son âme, hormis les ambitions, des ambitions à vide, qui la hantaient. S'entremettre d'affaires, correspondre sur la politique, au loin, donner un sens aux oracles de la diplomatie, entretenir, ne fût-ce qu'en imagination, des projets extraordinaires, jouer un rôle, même secret et mystérieux dans la partie internationale : combien plaisait davantage à sa nature remuante une telle occupation d'esprit ! Elle s'y efforçait, se multipliait en visites,

échangeait des rapports, distribuait des nouvelles à la finance et continuait à brasser de larges desseins.

Jusque dans quelle mesure Mmo de Castiglione putelle influencer Napoléon III, en matière de politique étrangère ? On ne saurait en fournir que des explications sommaires et relatives. On est plus sûrement informé de l'empire qu'elle exerça sur son cœur et sur ses sens, qui se dispersaient assez volontiers. Sur la fin de sa vie, elle protestait, par un scrupule d'âge bien légitime, que l'impératrice en se montrant jalouse d'elle n'en avait point de juste motif. Sa très fidèle gouvernante Luisa Corsi conta d'autres détails à l'oreille d'un journaliste connu, qui s'empressa de les répéter en public. Et du jour ou plutôt de la nuit, qui signala sa chute ou son triomphe, Mme de Castiglione elle-même en marquait la date, sur le brouillon de son testament, que nous avons en main et où nous voyons de nos yeux, écrite et soulignée d'une manière très apparente, la ligne où elle exigeait, pour sa dernière toilette : La chemise de nuit de Comjriègne, batiste et dentelle, 1857.

Les phases préliminaires de l'aventure s'étaient trahies par des signes assez ostensibles.

Elle se trouvait, depuis plus de deux semaines, au château de Gompiègne. Un soir qu'on avait inscrit, au programme du théâtre, une représentation des artistes de la Comédie-Française, elle s'était fait excuser, se disant souffrante. On remarqua que, dans sa loge, l'empereur semblait distrait, préoccupé, et qu'il tordait sa moustache d'un mouvement de doigts plus nerveux qu'à l'ordinaire. Au premier entr'acte, il disparut, délaissant l'impératrice aux yeux de la salle entière. Chacun savait, le lendemain, qu'il avait été prendre des nouvelles directes de la manière dont se comportait la santé de la belle Florentine.

L'empereur lui rendit d'autres visites à Paris, des visites du soir en son logis retiré de la rue de la Pompe, qui, avec sa double issue, son escalier dérobé, ses airs de mystère, semblait aménagé tout exprès pour favoriser les tendres entrevues.

Doucement on frappait ou sonnait. Un guichet pratiqué dans la porte d'entrée s'ouvrait avec précaution... Qui venait là?... Le cher seigneur. Un rais de lumière indiquait la direction du boudoir. La causerie durait une heure ou deux. Et le cérémonial de retour se pratiquait à l'instar du cérémonial d'arrivée. Le chef de l'Etat ne se répandait pas en confidences (quoiqu'il ne fût pas très discret en matière de galanterie) sur le but de ces sorties extra-officielles. Bien qu'il fût toujours accompagné, à distance, d'un agent secret, chargé de veiller sur sa personne, il s'exposa à de dangereuses péripéties et faillit, pour la deuxième fois, être assassiné à la suite d'un rendez-vous chez Mme de Castiglione. Il s'y était rendu incognito, dans son petit coupé, sans domestique, conduit par son cocher de confiance, et en sortait à trois heures du matin. Comme la voiture quittait l'hôtel de la comtesse, il se vit assaillir par trois hommes en armes. Le cocher enleva vigoureusement les chevaux, qui bondirent, renversèrent un des assaillants, et purent entraîner l'empereur sans accident jusqu'aux Tuileries.

Cette liaison, de quelque mystère que Napoléon feignît de l'entourer, n'était pas ignorée de la galerie des courtisans. Différentes personnes bien placées pour voir feignaient de n'ouvrir point les yeux et révoquaient la chose en doute, par exemple la comtesse Potocka, qui très fort admirait le grand empereur et fort peu Napoléon III :

« Les médisants, écrivait-elle à la comtesse Sophie Wodzicka, prétendent que Mme de Castiglione a eu besoin des eaux de Plombières (1) ; moi, j'en doute ; car, il me semble que le séducteur n'est pas séduisant. »

Sans doute, mais la couronne est un joyau, qui embellit singulièrement celui qui le porte. Quoi qu'elle en dît, l'opinion générale était faite sur ce point. A un bal costumé, chez la duchesse de Bassano, passaient des masques très variés : c'étaient, parmi les hommes» des Gilles, des pierrots, des seigneurs d'antan et des

(1) Où se rendait l'Empereur.

LA COMTESSE DE CASTIGLIONE 3t

photographes du jour, ayant eu, ceux-ci, la fantaisie de porter aux épaules des images de beaucoup de dames rassemblées là. L'empereur, en domino, s'était attardé pour considérer ces photographies. Il en arracha deux, en disant de l'une, à l'effigie de la belle Italienne, avec une pointe d'humeur : « Que vient-elle faire ici ? » Et, quelqu'un aurait répondu : « Sire, puisque vous possédez l'original, pourquoi voulez-vous la copie ? »

Lorsqu'elle s'installa rue de Gastiglione, il y fut aussi, de loin en loin. Dans cet entresol, qu'occupent aujourd'hui les ateliers d'un couturier, on nous montrait le mécanisme de la porte, montée sur pivot, et qui, tour nant sur elle-même, dérobait la vue du personnage entrant ou sortant. On a rapporté par erreur que Napoléon fit des apparitions, place Vendôme. Un document, privé nous apprend que la comtesse y était venue trop tard pour cela, l'empereur n'étant plus du monde, quand elle y transporta ses pénates.

« C'est le 25 décembre 1876, témoigne dans une lettre du 24 août 1900 M. H. D... propriétaire de l'immeuble, que Mme de Castiglione est entrée, place Vendôme : elle avait demandé de prendre possession de son appartement à minuit, pour y venir comme le petit Jésus. »

Les attaches de Mme de Castiglione avec Napoléon étaient notoires. De ses amitiés et relations diverses, il est assez difficile de parler avec toute la précision qu'il y faudrait. Sur les pages de son histoire intime, d'indiscrets anecdotiers griffonnèrent bien des aventures contestables. Caprices d'un soir, appels mystérieux et sans rappels, curiosités de femme très adulée et désirant, à son tour, choisir... que sais-je ? L'imagination est volontiers prêteuse sur le cas des galantes faiblesses. Il y eut des accords notifiés, toutefois, dont la galerie était instruite.

Lord Hertford, l'un des plus grands seigneurs d'Angleterre, marquis, chevalier de la Jarretière, riche fabuleusement et peu prodigue à l'ordinaire de services ni d'argent, avait passé dans sa vie, sans s'y arrêter, — renouvelant au réel la fable antique du maître des

dieux se transformant en pluie d'or pour charmer Danaé.

Il n'avait d'ailleurs, le noble lord, que la grâce de ses millions. Mme de Castiglione ne conservait aucun doute là-dessus ; je le vois à la manière dont elle formulait, un jour, de certaines notes intimes sur le personnage et prenait plaisir à souligner de préférence les détails les moins flatteurs du portrait, par exemple, au physique, ce détail :

« Il a l'air sombre, presque sinistre ; il roule des yeux furibonds, comme un tyran de mélodrame. »

Et cet autre, au moral : ,

« Il a courtisé les femmes, mais ce n'est pas une preuve d'amour. »

Aucune marque approbative, à l'endroit où il est dit :

« Sa politesse est exquise avec les formes du grand seigneur. »

Mais, par une réminiscence légère et non trop déplaisante, le crayon est très appuyé sur cette allusion :

« Il était fidèle à la devise de son ordre de la Jarretière : Honni soit qui mal y pense. »

Etait-il plus sentimental l'homme d'affaires et de plaisirs, qu'elle connut en 1861, sous de meilleurs aspects ? Devons-nous révéler ce détail ignoré qu'alors elle fit une fugue passagère en Italie pour s'installer à Turin avec Laffitte ? Mais, puisque nous l'avons dit, passons.

Des personnages encore sont en belle place sur la liste de ses plus vives sympathies. Avant et après la chute de l'Empire, le duc d'Aumale garda chez elle le ton et les procédés d'une familiarité tendre. Nous avons pu compter, au château de Baromesnil, bien des rcliquiœ d'écriture, de dédicaces et de fleurs commémoratives dédiées à la mémoire du noble écrivain.

L'attachement de la comtesse au régime napoléonien ne l'empêchait pas d'entretenir des rapports de grande affection avec les princes de la maison d'Orléans. Jusqu'à la fin, le duc de Chartres resta l'un de ses fidèles. Aussi le baron Alphonse de Rothschild. Enfin on pour rait avancer, sans encourir le reproche d'une extrême indiscrétion, qu'un des plus zélés serviteurs de la cause

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