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LA COMTESSE DE CASTIGLIONE EN COSTUME DE DOGAKESSE

monarchiste, M. Estancelin, eut de sa part des témoignages d'une amitié constante, et qui dura quarantecinq ans.

Il y eut même, en cette dernière communion d'âmes., un chapitre de roman, auquel nous voudrons dérober quelques traits.

C'était, il y a de longues années, au château de Twickennam-House, dans le Yorkshire, chez le duc d*Aumale. Un visiteur du prince travaillait en sa bibliothèque. De haute taille, il semblait dans la force de l'âge. Avec une ardeur d'étude, que reflétait l'animation de son visage, il compulsait les gestes historiques du passé. Des pièces d'archives d'un grand prix s'étalaient sous ses yeux ; l'une d'elles le tenait profondément absorbé. Il avait devant lui le texte original de la lettre par laquelle Richelieu annonçait à Louis XIII la raison d'Etat qui avait commandé, suivant lui, le supplice de Cinq-Mars et de son ami de Thou. Tandis que sur cette page d'histoire, gravée d'une main froide et cruelle, se concentrait toute la force de sa réflexion, quelqu'un, pénétrant dans la bibliothèque, vint le prévenir qu'une jeune femme en compagnie d'un petit enfant, l'attendait au salon en l'absence du duc. Déçu, presque irrité d'une visite, qui l'arrachait à sa lecture, il descendit. En entrant, sa vue se porta directement sur le spectacle d'une très jolie personne, assise au-dessous d'un magistral portrait du cardinal-ministre. Il la considéra et elle jeta les yeux sur lui. Son regard avait conservé une expression de dureté, qui la frappa. En revanche, il avait eu la vision prompte du charme féminin se dégageant d'elle, de tout son être. Elle n'avait pas été non plus sans apprécier la prestance de l'homme et le caractère d'énergie empreint dans sa personne. Cependant, la première rencontre des yeux, avant le premier échange des paroles, ne fut pas le choc magnétique, d'où jaillit l'étincelle de l'amour. Ils ne devaient plus rester indifférents l'un à l'autre, mais ce fut l'amitié qui en sortit, une amitié garçonnière libre et complète, sans réserve et pour toujours.

L'heure en fut marquée sur le registre de sa vie,

en 1850. Une quarantaine d'années plus tard, elle en solennisait l'anniversaire : les Noces de Perle, disaitelle ; et, dans une lettre datée du 25 novembre 1895, laissait percer quelque amertume sur ce qui aurait pu être et n'avait pas été.

« Lorsque tant de preuves se sont accumulées de la fidélité amicale la plus dévouée, la plus inquiète, on doute, on accuse, on soupçonne ! L'amour-estime nn défendrait donc pas des aveuglements du cœur ? Sa force ne serait-elle aussi que faiblesse ? »

Estancelin avait connu Mme de Castiglione, au moment de sa plus belle gloire corporelle. Cependant cette grande beauté n'avait pas eu de prise sur sa volonté. Il s'était juré que les femmes devraient être une joie de son être, mais qu'elles n'auraient jamais d'action dans sa vie. Les goûts entiers, dominateurs, qu'il ne lui avait pas été difficile de discerner sous cet épiderme délicat, s'étaient heurtés à ce qu'il y avait en lui d'indépendant, d'absolu. Une instinctive défiance l'avait préservé d'une passion où il eût craint de trouver une servitude. Elle y eût incliné. Il s'en défendit. Et, à cause de cela, moitié par dépit, moitié par enjouement, elle lui écrivait : « Ah ! je le vois ! la femme qui doit vous mener, vous, n'est pas encore née. » Longtemps plus tard, en cette période extrême où l'âge autorise les confidences entières, parce qu'elles sont désintéressées, alors qu'elle n'était plus ni jeune ni belle, et qu'elle jetait sur son passé un regard mélancolique, c'était pour exprimer, à la suite de quelques vers italiens assez faibles, dont nous donnons l'a traduction, cette plainte et ce regret :

« Le passé ? Non, je ne l'en peindrai pas la triste ressouvenance. Le futur ? Non ; mais j'en laisserai fuir le crédule espoir. Le présent ? Seul, nous le vivons, mais il s'échappe et tombe dans le néant, comme l'éclair qui sillonne la nue, et disparaît aussitôt. Donc la vie nous est : Un souvenir, une espérance, un point !

« Voilà pourquoi je n'ai pas pris l'homme, que j'ai cru entrevoir à Dieppe, un soir de mes dix-huit ans

Parce que je n*ai pas trouvé en toi tout ce qu'il fallait, ni tout ce qu'il m'aurait fallu pour être vraiment, et pour faire devenir celui que j'aurais aimé, non pas d'une de ces amourettes de carton et de passage, mais exclusivement, fièrement, publiquement. Il me fallait ù moi une liaison entière, profonde, sérieuse, stable et continuable après nous par notre race ascendante, sans masque de fer, ni honte, ni crainte, ni scrupule. Pas d'amour à demi ni à côté. Enfin, une liaison acceptée par l'opinion, reçue dans le monde, admise à la Cour, tolérée par les familles, consacrée par le temps et pour être unis d'esprit comme de corps, pour lutter cœur à cœur, les yeux vers le même unique but, au service volontaire de telle gloire ou de tel dévouement. Et nous aurions pu faire quelque chose, étant quelqu'un (1) à deux, femme et homme. Voilà ce que n'ayant eu n'ai voulu d'autre. »

Et l'on disait, dans le monde, Mme de Gastiglione froide, indifférente, sans âme, occupée de sa seule et

(1) Estancelin, qui fut député à vingt-quatre ans, fît concevoir, lui aussi, à son heure de larges desseins et de fermes espoirs.

Il était entré résolument dans la vie, la tête haute, le cœur enflé de joie, avec la confiance d'un amoureux qui ne voit que succès, plaisirs, belles ambitions réalisables dans les promesses du lendemain. Des débuts précoces semblèrent d'abord gager l'avenir. Les temps étaient agités. Ils offraient un champ d'action aux facultés d'une nature énergique et militante. Les circonstances politiques, avec les remous des émeutes et des révolutions, avec leurs brusques changements d'hommes, favorisaient singulièrement les habiles. Les chances, que ceux-ci contournaient, il préféra les attaquer de front. Il annonça tout de suite un parti pris d'opinions et une ténacité de principes, qui ne devaient plus ni plier ni varier. Cependant, les héritiers de la tradition monarchique, auxquels s'était attaché définitivement son zèle, n'avaient plus dans leurs voiles les souffles favorables, qu'y pousse la fortune. L'occasion fit défaut à sa volonté. Main vaillante, intelligence remarquable, cerveau plein d'idées et de souvenirs, il se résigna, fidèle jusqu'au bout à des convictions d'un autre âge, à s'enfermer dans l'accomplissement du devoir sans gloire. — Sans vaine gloire, disons-nous; car, il ne faut pas oublier que ce fat cet homme d'énergie, qui, pendant la guerre de 1870, mit aux ordres du g néral Chanzy, au Mans, un corps de quarante mille combattants levés, équipés par ses soins et sur sa bourse , et qu'il accomplit à son honneur une haute mission patriotique dont l'avait chargé le Gouvernement de la Défense nationale, lorsque, le 29 septembre il conduisit vers Paris la colonne de troupes, qui, pendant le siège, s'approcha le plus près des murailles.

. oo LES FEMMES DU SECOND EMPIRE

unique satisfaction d'amour-propre! La tirade est chaude et vibre bien. Le caractère, le tempérament y éclatent avec cette fougue dans l'idée, dans le sentiment de la fidélité, comme aucune femme sur la terre ne l'éprouve — dit-on — aussi fortement que l'Italienne pour le mari ou l'amant qu'elle s'est librement choisi. La plainte même sur les heures évanouies ou perdues est d'une expression touchante. Il est vrai que Mme de Castiglione avait attendu longtemps pour la tirer de son sein. Et nous ne pouvons nous empêcher de remarquer que, dans l'intervalle d'une déception de jeunesse à des regrets tardifs, son existence n'était pas restée vide, ni son cœur inoccupé.

Quoi qu'on pût dire du nombre et de la, diversité des sentiments, — ■ platoniques ou non, — de Mme de Castiglione, il n'apparaissait pas qu'on lui en tint grief . à la Cour. Elle s'était imposée à l'entourage du maître comme à lui-même. L'impératrice l'avait admise à ses lundis, un peu à contre-cœur. En revanche, elle était fort bien reçue chez la princesse Mathilde, qui l'invitait à ses dîners, à ses soirées, recommandait à son peintre Giraud de tirer un chef-dœuvre du portrait qu'il avait commencé d'elle, en 1857, et lui témoignait une faveur dont les marques n'allaient pas, à cette époque-là, sans une secrète intention de faire pièce à l'impératrice (1). Car, dans le même moment, la souveraine ne cachait pas sa froideur à l'Altesse impériale, que, depuis assez longtemps, elle n'avait pas invitée aux dîners de la cour. Mme de Castiglione n'en était que mieux traitée, rue de Courcelles.

On l'agréait en maints lieux avec ce qu'elle avait d'attirant et d'étrange. D'abord, on s'était étonné, choqué, irrité presque de ses hardiesses et de ses singularités. Puis, elles passèrent à l'état d'accoutumance. On accepta tout d'elle.

(1) « Lorque la princesse Mathilde faisait le tour des salons (à un grand bal, au ministère de la Marine), donnant le bras au grand-duc, la Castiglione prenait le pas immédiatement après elle, donnant le bras à un personnage russe. Le ministre, Mm" Hamelin et le service d'honneur de la princesse ne venaient qu'après. ■ (Viel-Castei, Mém., t. III.)

LA COMTESSE DE CASTIGLIONE St

Elle allait quelquefois un peu loin en paroles. Elle n'envoyait pas dire ses vérités à l'étiquette. Il lui arrivait d'outre-passer les bornes et de friser l'impertinence.

Vers 1861, le prince Jérôme donnait une réception au Palais-Royal, en l'honneur de l'impératrice qu'il fêtait en public et n'aimait guère en particulier. Eugénie s'y était rendue en robe de tulle bleu, coiffée d'une guirlande de violettes de Parme. Jérôme-Napoléon lui avait fait faire le tour des salons, en lui donnant non pas le bras mais la main et en la précédant avec une grâce un peu surannée, mais qui parut très chevaleresque.

Après minuit, l'empereur et l'impératrice se retirèrent, lorsque, montant vivement l'escalier qu'ils descendaient, la comtesse de Gastiglione se trouva devant eux.

« — Vous arrivez bien tard, madame la comtesse, lui dit galamment Napoléon.

« — C'est vous, Sire, qui partez bien tôt », répliquat-elle, et elle entra dans le bal la tête haute.

Son éducation de jeunesse avait été laissée fort libre, pour ne point dire qu'elle fût très négligée. Aucun frein n'en réglait les mouvements capricieux. La marquise Oldoïni, sa mère, se trouvant trop occupée, sans doute, d'elle-même et des soins de son indolente beauté, ne s'enquérait que faiblement des moyens de tempérer, d'assagir ou de brider l'humeur et les nerfs de la bouillante Nicchia. Gâtée par les uns et par les autres, l'usage de la vie n'y changea rien. Elle prit doucement l'habitude de ne parler et de n'agir qu'à sa tête, de ne consulter, sur ce qui lui plaisait, l'opinion de personne et de n'entendre qu'à sa fantaisie du soin de conduire les démarches de son esprit ou de son cœur. N'avaitelle pas cause gagnée ? Ne lui passait-on pas toutes ses bizarreries, au moins les hommes ? Elle avait le talisman pour cela.

Son indépendance d'allures, l'excentricité tapageuse de ses toilettes, le contentement qu'elle affichait d'elle-

même et de la suprême élégance de ses formes statuaires, les fugues inattendues de sa conduite, prêle à tout pour ébouriffer la galerie, si j'ose dire, séduisaient et blessaient tour à tour. Tantôt, dans le plein de la fête, elle se dérobait aux curiosités dont elle se sentait poursuivie ; tantôt, après une courte absence, où les uns et les autres s'étaient demandé : « Qu'a-t-elle pu devenir ? » elle réapparaissait plus fleurie et plus diamantée que jamais, plus provocante et plus fascinatrice, plus conquérante et plus enviée.

Elle le disputait, en réputation d'excentricité, — avec moins d'esprit de conduite — à la princesse de Metternich. C'était à qui, dans le monde babillard des nouvellistes, se répandrait, sur son compte, en des anecdotes rien moins que véridiques, et Ton y ajoutait, comme bien on pense, en les colportant.

On rapportait qu'un soir, il lui avait plu de faire tendre de noir, funèbrement, chambre et salon et d'y recevoir ses amis en toilette toute de blancheur et de transparence, afin de produire, sur eux, le maximum de l'impression de beauté.

Un jour qu'elle prenait le thé, en tête à tête, chez Nieuwerkerke, elle lui annonçait son intention précise de venir, le lendemain, à minuit, sur le toit du Louvre, à dessein d'entendre sonner toutes les cloches de Paris. C'était à la veille de Noël. Elle le voulait. Et cela fut. Mais la chose est à raconter.

Elle était arrivée d'avance. On avait commencé par deviser des uns et des autres. Nieuwerkerke ne détestait pas l'historiette. Pendant qu'elle croquait des gâteaux, du bout des dents, il lui glissait a l'oreille des anecdotes du jour, par exemple une ingénuité de l'impératrice dont on avait eu malin plaisir, ces jours passés. Elle visitait l'Exposition. S'étant arrêtée devant une statue de la Pudeur, elle reprochait à ce marbre l'étroitesse des épaules et de toute la figure. Nieuwerkerke objectait, pour la défense de l'artiste, qu'une figure de jeune fille devait avoir les formes moins développées qu'une figure de femme, et que ce peu de développement convenait même à l'expression du sentiment

pudique. Aussitôt, avec cette vivacité qui lui était familière, et sans prendre la précaution de réfléchir sur le double sens de ses paroles :

« On peut être très pudique, répond-elle à l'étourdi, sans être aussi étroite ; je n'en vois pas la nécessité. »

Personne n'avait ri ; mais on avait eu beaucoup de peine à garder son sérieux après celte sortie. Et Mme de Castiglione, qui n'a pas ici les mêmes raisons de se contraindre, s'en donne à cœur-joie.

Tout en causant, ils ne laissèrent point passer l'heure. Il en fut comme l'avait souhaité Mme de Castiglione. A minuit sonnant, elle parcourait avec Nieuwerkerke l'immense toiture, gravissait les pentes des frontons ; et, sous la pleine clarté lunaire, le personnel du musée, encore éveillé, et les errants de la rue auraient pu, en levant la tête, l'apercevoir là-haut, accompagnée de « M. le surintendant des beaux-arts de Sa Majesté ».

Il n'en allait, chez elle, que par sursauts et voltes imprévues, comme dans l'histoire des tableaux vivants.

A cette imagination fantasque et chercheuse de l'effet à produire la mode nouvelle des tableaux en question suggérait les meilleurs prétextes de faire briller son initiative et d'exposer de la façon la plus ingénieuse les avantages d'une plasticité sans défaut. Elle y faisait florès. Chaque fois on attendait beaucoup d'elle et des libertés auxquelles l'entraînerait son caprice. Ce fut, pourtant, un soir, une déception. Aux premiers jours de l'année 1867, la baronne de Meyendorff avait offert, dans son hôtel de la rue Barbet-de-Jouy, une représentation de cette sorte, pour le succès de laquelle avaient été requises les plus charmantes mondaines. Elles avaient passé tour à tour, symbolisant des impressions visuelles fort agréables.

On n'espérait plus qu'en Mme de Castiglione pour l'apothéose de la féerie. Sans doute, elle aurait trouvé une imitation plus extraordinaire encore que d'habitude, une mise en scène, une apparition merveilleuse. Elle se révèle enfin. On se frotte les veux. On en doute

un moment. Est-ce bien elle, dans ce décor austère, une grotte, et dans cet asile d'ermite, une religieuse, une capucine ? C'était elle-même. Une idée malicieuse de sa part, supposait-on. Les plis de cette robe de bure devaient dissimuler une prochaine et éclatante transformation. Il n'en fut rien. Les spectateurs attendaient. Ils durent se résigner à n'en pas connaître davantage ce soir-là. Beaucoup d'entre eux se retirèrent fâchés et dépités. Non tous, cependant. Une lettre du 7 janvier, signée d'un académicien fort galant, quoique philosophe, Edme Caro, et qu'avait enthousiasmé, au dernier point, la vue d'une photographie de la scène (1), atteste ^ue ce costume de pénitente n'avait pas rencontre que des regards désappointés. Il écrivait à un familier de la Cour, sous une forme mignarde et madrigalesque, où perçait l'intention d'être lu par d'autres yeux que ceux de son correspondant :

« Vous seriez aimable de me faire savoir si je dois envoyer mes remerciements pour la belle photographie, que vous avez bien voulu vous charger de me remettre. Quelle est l'adresse de ce mystérieux nid, que vous nous décriviez l'autre jour si bien, et qui me rappelait ces vers de Lamartine :

Semez, semez de narcisse et de rose Le lit où la beauté repose.

« Je sais bien que la belle religieuse demeure à Passy, mais j'ai oublié tout à fait le reste de l'adresse où doivent aller les remercîments de mes regards émus.

« Garo. »

Le prestige de sa souveraineté physique la poussait à bien des folies. Une foule de traits seraient à dire, qui provenaient de cette orgueilleuse exaltation de soimême. Toujours attentive à porter en montre une péril) Longtemps après, en 1903, je retrouvai un exemplaire de cette photographie, qui parlait avec tant d'éloquence aux « regards émus » du philosophe; elle n'avait pas trop souffert des années et dormait, paisible, dans un tiroir, avec d'autres reliques castiglioniennes, .appartenant au châtelain de Baromesnil.

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