LA COMTESSE DE CASTIGLIONE DANS LES TABLEAUX VIVANTS
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fection aussi accomplie, elle aurait voulu garder des apparences de déesse jusque pour le diagnostic de son médecin. Mieux que personne, le docteur Arnal le put savoir (1).
Dans un moment où elle se trouvait au Havre, elle s'était sentie ou s'était imaginée sérieusement malade. Aussitôt elle avait écrit à ce médecin, qui jouissait de la confiance de l'empereur et de l'impératrice, et dont l'amabilité coutumière se prêtait aux exigences qu'elle lui imposait ; elle l'avait pressé d'accourir. Le docteur Arnal possédait une excellente situation, à la Cour et à la ville ; sa clientèle était nombreuse. Néanmoins, il n'avait pas hésité, et, au contraire, si bien pris ses dispositions qu'il arrivait au Havre à neuf heures, et se présentait de suite à l'hôtel où logeait la comtesse. Il ne doutait pas une minute qu'elle ne dût se montrer la femme du inonde la plus satisfaite d'une telle diligence. Mais il se trompait sur ce point. On le pria de repasser. Ce qu'il fit. Nouveau caprice, nouvelle attente. La comtesse n'avait pas encore décidé avec elle-même que ce fût le moment d'être visible. D'heure en heure on le remit tant et si mal qu'en dépit de sa patience notre médecin déclara qu'il serait obligé de repartir sans voir sa cliente.
Enfin, on l'introduisit chez Mme de Castiglione. C'était vers deux heures de l'après-midi. Un spectacle inattendu le combla de surprise. Dans une chambre pleine de fleurs, elle-même toute parée, toute resplendissante de bijoux, avec des diamants dans les cheveux, la capricieuse comtesse était étendue sur un lit couvert de dentelles et de fourrures, éblouissante dans la pâleur de la fièvre ; et nonchalamment, elle lui tendit son bras nu pour qu'il comptât les battements accélérés de son pouls. Certainement elle n'avait pas la moindre envie de charmer, de séduire ce médecin, un homme d'âge et qui ne caressait la moindre idée de conquête en se ren-
(1) Cet excellent docteur Arnal avait aussi ses originalités, notamment une manière de se coiffer, qui n'appartenait qu'à lui. Il portait ses cheveux ramenés en avant dans un petit nœud plat, qui les faisait tenir sur le front.
dant chez elle ; mais cette apparition de malade intéressante avait bien fait dans le programme de Mme de Castiglione ; et elle en avait longuement disposé les détails, souffrante comme elle Tétait, pour n'en rien manquer.
Puisque nous sommes sur le chapitre des « foucades » de la comtesse, relaterons-nous, à présent, l'histoire de l'autodafé dont elle se serait rendue coupable à l'égard d'un tableau de Paul Baudry, un chef-d'œuvre ayant cessé de lui plaire.
Elle avait prié ce grand artiste, dont le pinceau déli. cat créa des figures de Vénus à rendre jalouses les déesses de Véronèse, de la peindre sur un canapé dans la pose et l'absence de costume de la duchesse espagnole de Goya. Il y consentit avec d'autant plus d'empressement que jamais pareil modèle ne s'était offert à l'inspirer. Il en tira une œuvre lumineuse, que baignait un reflet d'idéal. Mme de Gastiglione, heureuse, presque flattée, en eut, au premier jour, une impression de joie vive. Puis, à la comparaison, un doute, une inquiétude, une velléité jalouse lui étaient venus : l'art n'avait-il pas surpassé le réel ? C'était une rivale, et une rivale supérieure que cette merveille de chair peinte. Elle décida de ne plus la voir. Dans un dernier accès de jalousie, elle taillada la précieuse toile à coups de ciseaux et en jeta les lambeaux dans le feu. On l'a raconté, du moins.
Ce trait de chronique nous paraîtrait même un peu suspect. Car Mme de Castiglione conserva toujours amoureusement, autour d'elle, et jusque dans les dernières années de sa vie, les images de sa personne, peintes, dessinées ou sculptées, qui lui rappelaient un passé de triomphe.
On l'a pu voir : Mme de Castiglione se montra toujours fort éprise de la mise en scène, soit qu'elle visât à produire des effets surprenants, en des occasions de luxe et d'apparat, soit qu'elle voulût étonner ses intimes en des circonstances, joyeuses ou tristes, de sa vie personnelle. Qu'elle fût absente ou présente, on
s'occupait beaucoup d'elle, en effet. A propos de ses moindres déplacements, couraient force suppositions et commentaires. Des nouvelles de la sorte voyageaient, de par le monde :
« La belle comtesse s'est envolée. Que ses rivales se réjouissent.
« Mme de Castiglione est de retour, depuis six semaines. Il est étonnant qu'elle n'ait pas encore fait parler d'elle.
« Il faut s'attendre à des complications prochaines dans le boudoir des ambitieuses. Mma de Castiglione vient de se réinstaller à Paris. »
Voilà bien des bizarreries. Cependant, elle régnait sans autre peine que de se laisser voir et admirer. La comtesse de Castiglione en toilette, et en toilette travestie surtout, ce fut une date dans l'histoire de la vie mondaine à Paris. On en eut le témoignage public, en 1867, avec le portrait d'Exposition qu'on fit d'elle. Le tableau provoqua, au Salon de celte année-là, une curiosité, un bruit, un mouvement extraordinaire. On s'y donnait rendez-vous. C'était la toile fameuse, la rareté du moment. Des groupes stationnaient en face, à peine rompus, disséminés, qu'ils se reformaient plus compacts, sous l'affluence extrême des visiteurs. Dans la foule, courait un frémissement de surprise et d'admiration.
D'autres grands artistes s'offraient à son adoption, avec tout leur talent et un égal empressement. Elle les rencontrait chez le duc de Morny, où elle aimait surtout à se rendre, pour la liberté dont on y jouissait. Les Cabanel, les Gérôme, — et combien dont le nom nous échapppe ! ; — l'entouraient, curieux d'elle. « Voulez-vous voir mon bras ? » disait-elle complaisamment. Et elle relevait la manche de dentelles, qui en voilait les purs contours. Ou c'était le pied qu'il fallait découvrir en relevant le bord de la jupe, parce qu'il était de toute perfection aussi (i). On
(1) Les moulages de la main et de la jambe de M"" de Castiglione qu'un hasard d'héritage a fait échoir à M. Mario Tribone, de Gênes sont restés des témoignages irrécusables de cette harmonieuse pure'.é des formes.
appréciait. Les heures passaient ensoleillées. Elle était vraiment alors « sous le rayon ».
Ce fut, pour Mme de Castiglione, une période sans pareille. Elle avait traversé l'Angleterre, l'Espagne, l'Italie. Aucune capitale n'avait offert k ses yeux de si merveilleux galas et des bals si étourdissants. Elle y baignait dans l'enivrement de sa beauté royale. Puis elle s'en lassa comme de tout le reste.
Les éclipses, les réapparitions de la séduisante amie de Cavour, les fantaisies osées de sa mise, ses hérésies déclarées contre l'esthétique du jour et l'orthodoxie de la mode, alimentaient en détail des conversations plus curieuses que sympathiques. Elle était née trop belle. Le don presque surhumain qu'elle avait reçu de la nature, sans une faute, sans une omission, et qui eût fait que la Grèce païenne, reconnaissant en elle une sœur de Cypris aurait élevé des autels à sa perfection, lui avait amené, dans la société qu'elle traversa, moins de triomphes que d'amertumes. En outre, l'humiliation pour les autres de la sentir si complète avait transformé en une sorte d'éloignement jaloux les premiers et irrésistibles mouvements de l'admiration.
« J'ai été déplacée toujours et partout, disait-elle et écrivait-elle. Je ne suis à mon aise et bien moi qu'auprès de ceux qui me sont supérieurs, ou alors au milieu de gens simples, naïfs, et qui m'aiment. Quand j'ai vécu dans le monde, on m'a trouvée altière et hautaine avec mes égaux, avec ceux, du moins, que les lois de la société me contraignaient à traiter comme tels... J'ai fait des efforts sincères pour assouplir ma fierté ; je n'ai pu réussir ; car, malgré moi, la société de la plupart des hommes et des femmes qu'on répute distin-. gués et intelligents, m'inspirait une lassitude, un dégoût qui ressemblait trop au mépris. »
N'ayant pu être ce qu'elle espérait devenir et voulait être, elle en arriva à se laisser gagner par un immense désabusement, dont les causes échappaient aux yeux du commun et donnaient à croire qu'elle n'avait que de la superbe dans l'âme sans aucune élévation dans la pensée.
Les suites et les retours d'une trop grande beauté. — M"" de Casllglione s'efface de la scène du monde. — Jours de déclin. — La dernière et étrange phase d'existence de la célèbre comtesse florentine. — Des anecdotes et des lettres. — Épisodes romanesques. — Sa tin. — Son testament. — Un souvenir de légende.
Les plus éclatants soleils ont leur crépuscule. Aux derniers jours de l'Empire, la faveur de Mme de Çastiglione avait baissé, comme aussi bien le prestige du trône, la confiance environnante et la santé de l'empereur. Les luttes d'influences féminines avaient lassé le caprice de César.
L'Empire tombé, la cour évanouie, Mme de Castiglione regarda autour d'elle, et se sentit terriblement isolée.
L'orage avait dispersé cette foule brillante et bigarrée, dont elle avait le spectacle quotidien. Ceux et celles qui passaient tout à l'heure avec elle, sous les lustres constellés, avaient disparu dans la nuit.
Un voile morose s'était étendu sur la société. Dans le monde inélégant et affairé, brusquement survenu, il n'y avait plus de place pour une Castiglione. Elle avait pu, naguère, tout à l'aise intriguer, politiquer, s'ingénier, user d'adresse féminine et de surprise indirecte, faire ondoyer d'un ministère à l'autre la traîne de sa jupe, en des milieux déjà conquis par la faveur du maître. Elle n'était plus qu'une étrangère pour les nouveaux arrivants qu'avait poussés en haut un violent tour de roue de la fortune.
De hautes amitiés lui restaient. Non plus que les princes de la maison d'Orléans, Thiers n'avait oublié Mme de Casliglione. On recevait place Saint-Georges,
(1) Lettre à E., 1892.
non sans égards, l'ancienne favorite des Tuileries. Des traces de ces dispositions sympathiques se retrouveraient dans la correspondance générale du grand homme. Encore n'était-ce rien de plus que de simples retours de courtoisie mondaine.
Son ambition d'agir pai les autres et sur les autres, directement ou indirectement, ne savait plus où se prendre, où s'attacher. On l'ignorait dans le personnel nouveau des gouvernants. M. Pinard, à Florence, et le Président de la République, à Versailles, en 1871, avaient pu rendre, occasionnellement, témoignage de cette finesse de perception, de cet esprit de diplomatie, de cette intelligence générale des choses, dont elle avait donné des marques secrètes et sûres, sous le régime précédent. Mais comment en renouveler les ressources? La démocratie est un terrain ingrat aux entreprises dont le succès se fonde, en grande partie, sur les arguments victorieux de la grâce et de la beauté. Elle rêva d'une restauration monarchique où se réveillerait l'éclat d'une cour, où elle aurait sa place en évidence, où scintillerait encore son étoile.
Ce fut l'espérance qu'elle caressa, pendant plusieurs années, à la faveur de ses relations amicales plus étroitement nouées avec les princes de la famille d'Orléans. Elle s'en exprimait dans ses billets hâtifs, ses lettres ou ses conversations de chaque jour avec l'un des fidèles du parti orléaniste, son ami, son confident. Mais on n'agissait pas ou l'on agissait mal du côté de Dieppe, au château d'Eu.
Ses dernières illusions politiques furent de courte durée.
« C'est Eux et Eu qu'il nous faut accuser. Le seul mot véridique est de vous, et c'est mon sentiment. »
De là des regrets, des amertumes, presque des colères dont elle trahissait l'expression à travers sa correspondance intime. Alors, elle enveloppait dans un même reproche d'inconsistance et d'ingratitude les princes de toutes nuances, ceux qu'elle avait connus naguère et ceux qu'elle avait appris à connaître ensuite.
« En même temps que je me suis heurtée aux princes
dans les passions de ma vie, j'ai regardé dans leur entourage et rencontré auprès de chacun d'eux les Leurs (je dis leurs vrais et sincères amis), avec lesquels j'étais, sinon toujours d'accord, du moins toujours en communion d'esprit sur les chapitres Effort et Pitié. Et je dois reconnaître que ce furent des hommes de cœur et de mérite, qu'ils n'étaient ni les courtisans des princes, ni les suiveurs empressés du courant. Ils n'étaient obéissants ni désobéissants plus que moimême. Et comme nous ne voulions pas nous soumettre, nous avons préféré nous démettre. Alors, adieu, veau, vache, cochon, couvée. Les princes ont fait la culbute par la faute des autres, mieux écoutés. Et les peuples sont allés à la débandade, comme va la France actuelle... »
Le monde regarde les gens en place ou en fortune de bas en haut. Quelle que fût la grandeur apparente des personnages, elle regardait ce monde de haut en bas, et le jugeait sans complaisance. « La vie est une addition de mécomptes », disait un philosophe. Il dut lui en échoir beaucoup dans la fréquentation des privilégiés de la naissance et du rang ; car elle retourne à de pareilles réflexions, dans une lettre adressée longtemps après les événements au même ami de toute sa vie :
« Au milieu du foin peuvent se glisser des perles », m'avez-vous dit sur l'escalier en partant. Broyez les balles de foin, cherchez et vous trouverez la fameuse Nicchia... Cette perle, c'est mon cœur, ce cœur, c'est la perle... Une larme de pitié, comme vous appelez venant de moi non pas l'excuse ni l'approbation ni l'oubli, une larme pour le malheureux né prince, qui traîne ses jours dans l'exil, hélas ! Double circonstance atténuante, attendu que les princes restent toujours des princes. Or, je n'ai pas trouvé de mot plus expressif dans ma longue carrière : épreuves de tête et de cœur, expérience d'enseignes royales ou impériales. Les marches du trône, qu'on les gravisse ou les descende, semblent circonscrire tout sentiment d'amour, de
devoir, de reconnaissance, d'amitié, d'intimité, de mémoire, parfois de courage, d'honnêteté, de vérité, toujours de franchise, de droiture et de loyauté. Jamais de générosité, point de confiance. Tels sont les princes de tous pays et de toutes races. »
Des pensées moins amères visitaient le chevet de son. lit, au temps où brillait l'astre de son éclatante faveur. Sa peine secrèfe, on la devine : elle n'avait fait que traverser l'histoire d'un pas furtif ; son rêve aurait été d'y séjourner.
L'âge était venu, et plus tôt qu'elle ne s'y attendait, stigmatisant d'une marque impitoyable la déchéance de ce qui avait été sa force souveraine, sa gloire, son triomphe. Elle avait espéré, comme Ninon, opposer aux ravages du temps une résistance douce et invincible. Il n'en avait pas été, selon ses vœux, de garder inaltérables son opulente chevelure, ses dents de perle, l'ovale parfait de son visage... Le déclin fut rapide et sensible. Cette déchéance s'était accusée, chez elle, de façon peu miséricordieuse. Elle eut à se plaindre plus que beaucoup d'autres du changement des saisons. J'ai sous les yeux un certain nombre de photographies relatives à la période extrême de sa vie, et qu'elle avait dispersées d'une main aussi parcimonieuse que possible ; et, les considérant, je ne puis que soupirer : hélas ! C'est alors qu'elle prit la résolution d'ensevelir dans une réclusion volontaire ses déceptions de coquette impénitente. Elle s'y enferma jalousement, obstiné ment. Elle n'avait pu supporter l'idée que tous les jours la diminueraient, la déformeraient davantage, elle, la triomphatrice d'hier, et qu'elle serait impuissante contre la ruine de cet idéal en elle réalisé, et que des yeux d'hommes et des yeux de femmes tiendraient fixé sur elle, d'heure en heure, leur regard ironique ou cruel, témoin de sa lente destruction. Celles qui veulent être oubliées, par le regret de ce qu'elles furent, ou par désillusion ou par dédain, le sont très vite. Un ressouvenir de la victorieuse, un mot, un trait, une allusion à propos d'elle, circulaient, de temps à- autre, dans les
journaux ou les conversations. Paris, par intervalles, se rappelait, son nom, sa personne. Puis, l'ombre et le silence s'épaissirent.
Pourtant, nous devons le remarquer, cette retraite n'avait été ni aussi immédiate, ni aussi complète qu'on, le croit généralement. Elle avait encore de la jeunesse après les événements de 1871. Sa beauté n'avait pas disparu, d'un souffle. L'éclat de ses formes statuaires ne s'était pas évanoui tout d'un coup, et son humeur ne s'était pas altérée au point où elle en arriva avec le temps. Parmi des brouillons de lettres, griffonnées de son écriture indéchiffrable, je retrouve des invitations faites à des absents, sur un ton presque joyeux, comme celle-ci :
« Sept heures du matin.
« Nous vous attendions jusqu'à deux heures du matin pour souper, sauter, et autre. A propos, s'il vous plaît de toucher les derniers diamants de la Couronne en effigie, par exception l'album entier de leurs photographies, avec un dos?ier très curieux des domaines de Napoléon III, me sera confié pour quelques heures. A mercredi. »
Ou, encore, cet appel, qui ne manque pas d'une certaine allégresse, dans son. laconisme :
« Tout chemin mène à, Paris, dites-vous. Me voici. Venez. Sur ce, je tourne la broche de mon agneau. »
Ses visites se rendaient rares. Elle n'allait plus dans le monde. Mais elle en effleurait, comme d'une atteinte furtive, les tentations dernières. J'en puis rapporter un souvenir bien personnel.
C'était une quinzaine d'années après l'effondrement de l'Empire. Mme Waleswska, devenue, par son second mariage, la comtesse d'Alessandro, donnait une soirée dans son appartement de la rue Washington. On vint la prévenir qu'une personne très emmitouflée, et ne voulant pas dire son nom, demandait à lui parler. Assez intriguée, elle sort du salon, porte ses pas jusqu'à l'antichambre et ne reconnaît pas d'abord l'étrangère.
« — C'est moi, N;cchia, lui dit-elle. Je t'apporte des fleurs, les fleurs annuelles. N'est-ce pas ta fête, aujourd'hui ? »
Et, en même temps, Mme de Castiglione dégage, d'une enveloppe de soie noire, un bouquet de roses superbes, fraîchement épanouies. Les remerciements sont accompagnés d'effusions tendres. On s'embrasse.
« — Mais, demande la maîtresse de logis, voudrais-lu fuir si vite, et sans te laisser voir ? On aurait grande joie, de l'autre côté, si j'annonçais ton apparition.
« — Non, le temps de ces folies est passé. Je ne suis plus que l'ombre de la Castiglione.
« — Et, moi, je ne veux pas te croire ! Retire seulement cette double ou triple voilette et je t'en dirai mieux mon opinion. »
La comtesse Walewska parvient à l'entraîner dans la pièce voisine. Une vision de coquetterie a passé devant les yeux de Mme de Castiglione. Se retrouvera-t-elle vraiment au miroir? Elle s'est débarrassée de son lourd manteau. Une toilette apparaît, qui, pour n'être point de la mode la plus récente, ne lui messied pas, au contraire, depuis qu'elle a rejeté les voiles importuns qui cachaient ses yeux et son visage. Elle chiffonne, ici, là, ouvre et découvre ; elle élargit l'échancrure du corsage, ajuste le tout à l'aide de quelques épingles... C'est encore elle !
« — Mais tu es belle, très belle, comme autrefois, comme toujours !
« — Le crois-tu ?
« — Sans doute, mais ne tarde pas davantage. »
L'absence de Mme Walewska a provoqué dans son salon, parmi ses hôtes, un vif émoi de curiosité. Le nom a circulé déjà, on ne sait comment, de celle qui la retient, et qui va venir. On n'a pas la patience, de l'attendre. Les hommes s'échappent, à la volée, de la pièce de réception, pour l'entrevoir plus vite. On la salue. On la félicite. L'aurait-on reconquise ?... Elle fut, toute la soirée, d'une humeur charmante.
Le lendemain, malheureusement, elle avait repris
ses dispositions d'âme chagrines, qui allèrent en s'aggravant, jusqu'à devenir aiguës et maladives.
Sa correspondance d'alors, dont je possède quelques fragments, est d'une intense mélancolie. Des pleurs sur un fils disparu ; des doléances sur ses désillusions ; des détails pénibles ; des défiances subites ou, au contraire, des effusions brusques d'amitié ; des réflexions attristées sur le néant des grandeurs du monde ; et des plaintes surtout, des plaintes réitérées à rencontre des importuns, qui s'obstinent à violer l'incognito de sa retraite, et prétendent la complimenter en dépit d'elle.
Elle n'acceptait plus de recevoir personne, hormis quelques derniers fidèles (1). On ne devait ni sonnerv ni frapper, mais s'annoncer du dehors, siffler d'une certaine façon, user de signes convenus, qui faisaient qu'aussitôt s'ouvrait la porte obstinément close. Seul venait à sa guise, sans avertir et autant de fois que lui en chantait la fantaisie, le général Estancelin. Et le mécanisme intérieur de la fermeture jouait sourdement. Il se glissait à l'intérieur. La conversation interrompue de la veille ou de l'avant-veille reprenait son cours. Et ce fut ainsi, pendant une très longue suite de jours et de mois. A Baromesnil, Estancelin me montrait une curieuse photographie de la silencieuse demeure. La
(1) Saint-Amand fut de ceux-là. Je retrouve une curieuse lettre de l'historien diplomate, entre les feuillets d'un volume, qui avait appartenu à Mme de Castiglione :
« Madame la Comtesse,
« La photographie est ressemblante, c'est-à-dire admirable.
« L'arbre de Versailles, plein de poésie. La légende très juste : plut je cois les hommes, plus j'aime les chiens.
« Vous avez raison. Il faudrait à une beauté idéale, à un être excep tionnel comme la comtesse de Castiglione non point des hommes, non point même des anges et point même des archanges, mais des domi nations et des trônes. Bien entendu, je parle des dominations et dsa trônes du ciel. Ceux de la terre sont si peu de chose!
« Ne lisez pas les Femmes de Versailles. Ce n'est ni original, ni puissant. C'était ma première manière, je ne veux pas que vous me jugiez par ce livre. Je vous en offre un autre, qui est moins faible, tt qui vous fera penser au prince impérial et à votre fils.
« N'oubliez pas la date du 9 janvier. »
« A vos pieds,
« Saint-Amand »
comtesse se dissimule derrière la persicnne mi-entr'ouverte ; elle paraît avoir entendu le signal ; et, au bas de l'image, on lit, tracée de sa main, cette dédicace : A mon vieil ami Estancelin, en souvenir de vingt-cinq années de sifflement.
Il ne rencontra jamais personne, me disait-il, à par! un soir où, sans entente préalable, il se trouva à dîner avec Cornély et deux ou trois autres. Peut-être faisaitelle sortir discrètement telle visiteuse ou tel visiteur d'exception, ou de plus habitués, comme de certains réfugiés italiens que, par hasard, elle accueillait même assez imprudemment. Mais, avec ceux-ci, du moins, elle se souvenait des beaux temps de Gavour et de Victor-Emmanuel, quand elle était, à Paris, leur émissaire de beauté et qu'avec tant de chaleur sur les lèvres, de fascination dans les yeux, elle plaidait, auprès de Napoléon III. l'affranchissement de l'Italie... Etrange terminaison d'une aventure de rayonnement et de conquête !
Il y eut, dans cette phase inconnue de son existence, des épisodes singuliers et romanesques répondant bien au caractère de la femme capricieuse, qui aimait si fort, autour d'elle et dans ses actes, le grandissement du mystère. Ce s-erait un chapitre de couleur et de ton tout à fait appropriés à la manière d'un Ponson du Terrail ou d'un Emile Richebourg que les circonstances dont fut entourée, il y a vingt-sept ou vingt-huit ans, la remise à l'un de ses envoyés des précieux bijoux, qu'elle avait enfouis en lieu sûr, pendant la guerre franco-allemande. La cassette fut transportée dans une lointaine campagne d'Italie, au fond d'un village de la Calabre, de dramatique mémoire. On n'avait pas échangé de papier couvert du timbre des gens de loi ni d'aucune estampille administrative. Nulle formalité financière ni bureaucratique n'avait été passée avec l'homme simple et droit, qu'on avait chargé de veiller sur le trésor. Mais une carte avait été coupée en deux, dont une moitié lui avait été laissée et dont l'autre devait se raccorder avec celle-là, sur la présentation qui lai en serait faite par un inconnu. Et les choses
s'accomplirent ainsi, fidèlement. Elle en avait remis les soins à un homme de confiance, un avocat. Il avait fait le voyage. Lorsqu'il s'était vu au terme de sa course accidentée, on lui avait indiqué, non sans peine, la demeure de celui qu'il cherchait. Il était arrivé dans une masure étrange d'aspect, chez des gens encore plus singuliers. Avec quelle attention on l'écouta ! De quels yeux scrutateurs et inquiets on fouilla son visage ! Il avait présenté la parcelle complémentaire. On rassembla les deux cartons. Ils s'adaptaient exactement. On se décida à lui livrer les diamants et les perles, obscurément cachés dans la muraille. Il y avait là le fameux collier de perles noires et blanches, à six rangs, comme nulle impératrice n'en porta de plus beau, de plus fastueux.
Mme de Castiglione avait gardé plusieurs appartements dans Paris, dont elle payait la location et qu'elle n'habi tait point (1). Il m'a été donné de visiter l'un de ceux-là, rue de Castiglione.
Il était resté fermé, durant de longues années, comme un reliquaire où dorment des fragments d'âme. Quand on ouvrit ce local sombre et poussiéreux, où s'installèrent les ateliers de confection d'un couturier, on y trouva, sur un gros coussin bleu cerclé d'un câble d'or, orné de glands aux quatre coins, un ravissant moulage d'un petit bras d'enfant, en mémoire du fils qu'elle avait perdu et qui s'était appelé Georges. Le logis, en soi-même, n'offrait rien de très merveilleux, quant à la décoration intérieure. Ce qui m'avait frappé surtout, c'était la médiocrité des étoffes de tenture, également gros bleu, tapissant la chambre, et dont la teinte avait été choisie, évidemment, pour absorber et réduire la lumière. Au plafond, les plis froncés se rejoignaient en une rosace, avec un bouillonné au centre. La salle à manger était tendue pareillement, mais en vieux rose. L'ensemble était obscur ; les pièces, étroites et basses,
(li Hue Cambon, rue de Castiglione, aux Batignolles,; avec son appartement de la place Vendôme, le tout représentait UDe location annuelle de 18,000 francs.
ne donnaient guère l'idée d'un nid coquet, harmonieux et doux.
Ce fut dans un entresol de la place Vendôme qu'elle décida de cacher à tous les yeux, même aux siens, le deuil d'une beauté morte. Les miroirs et les glaces furent proscrits. Les volets durent être tenus fermés de jour et de nuit. On interdit à la lumière du ciel d'y pénétrer, sinon tout juste pour traverser d'une clarté de soupirail l'ombre où stagnait sa vie. Les pièces, tendues de sombre étaient à peine éclairées, le soir, par le gaz en veilleuse. Un système étrange de verrous et de clôture intérieure fut combiné, qui, joint au défaut de sonnette, au dehors, en rendait l'accès infranchissable.
Comme en ses plus beaux jours et avec cette persis tance de souvenir, qui lui faisait conserver dans leur état d'autrefois les choses qu'elle avait aimées, les appartements où elle avait vécu, elle avait arrêté que sa voiture demeurerait à sa disposition, toujours sur le point d'être attelée et de sortir, et elle gardait, pour cela, un cocher, une calèche, une remise, qu'elle n'utilisait point. Aux heures de nuit, elle se glissait hors de cette maison de la place Vendôme, habillée de sombre, le visage couvert d'une épaisse voilette, et, d'habitude, suivie de ses chiens minuscules, gras et laids. Des passants, quelquefois, entrevoyaient une femme d'apparences un peu singulières, portant une robe à petits volants, de mode ancienne, et qui s'arrêtait à considérer, avec une insistance rêveuse, les fenêtres d'un appartement inhabité. C'était la comtesse de Castiglione revoyant, sans se décider à en franchir le seuil, la demeure, à présent close, où s'étaient écoulées ses heures radieuses.
Ses dernières années se traînèrent dans l'isolement et la défiance. Elle s'était détachée de sa parenté même, au point qu'elle ne la connaissait plus. Son testament, dont le brouillon olographe nous était communiqué en 1904, à Baromesnil, ne l'exprime que trop nettement. Après avoir nommé les sept exécuteurs testamentaires, qu'elle avait choisis pour le règlement de
ses volontés suprêmes, exclusives de toute autre intervention, elle avait ajouté en marge en grosses lettres, et d'un crayon rouge :
« Pas d'héritiers... Sans aucune famille, ni en France ni en Italie, quoiqu'il y en ait de mêmes noms tout à fait étrangers, soit Oldoïni, Rapallina, Lamporecchi, de Castiglione, Caspigliole, Asinari, Verasis... »
Elle reniait volontairement, systématiquement des alliances qui existaient en réalité, comme nous en avons eu la preuve en relisant la lettre de faire part du décès de son mari, le comte de Castiglione (1). Mais n'avaitelle pas résolu de se supprimer tout entière, dans la vie et dans l'au-delà de la vie, pour sa famille comme pour le monde ?
Son rêve obstiné était qu'on l'oubliât absolument, définitivement. Elle avait donné les instructions les plus rigoureuses pour qu'il n'y eût, à ses obsèques, ni cortège, ni fleurs, ni lettres, ni articles, ni biographies, ni d'échos dans les feuilles publiques, en un mot aucun signe révélateur de son évanouissement dans la nuit éternelle. Elle n'était qu'une disparue depuis une trentaine d'années ; elle entendait rester ce néant, après la mort.
« Défense absolue, écrivait-elle, à tous mes exécu-
(1) En 1867. Nous avons retrouvé, dans nos papiers, cette pièce justificative des alliances de la famille de Castiglione, et nous la citerons par curiosité :
a Mm" la comtesse Verasis de Castiglione. — M. le comte Georges Verasis de Castiglione. — M. le chevalier Clément Castiglione.
— M"" la comtesse Clément Castiglione, née Litta. — M. Le marquis Oldoïni, ministre d'Italie en Bavière. — M"" la marquise Oldoïni.
— M. le général Cigala. — M- la comtesse Cigala. — Mm# la comtesse Massimino. — M. le chevalier Jean Lamporecchi. — M. le chevalier Alexandre Lamporecchi. — M. le général La Rocca. — M"" la comtesse La Rocca. — M. le marquis et Mm« la marquise Spinola.
— Mm* la comtesse veuve de La Villa. — M. le chevalier Henry Cigala. — M. le duc et Mm' la duchesse de Valombrosa. — M. le marquis Emmanuel d'Azeglio, ministre d'Italie en Angleterre. -* M. le marquis Aynard Cavour,
« Ont l'honneur de vous faire part de la perte douloureuse qu'ils viennent de faire en la personne de M. François Verasis, comte de Castiglione, chef du cabinet et premier écuyer de Sa Majesté le roi d'Italie, leur mari, père, frère, beau-frère, gendre, neveu et cousin, décédé au château royal de StiiDDinigi, près Turin, le 30 mai 18S7 •
teurs testamentaires, ainsi qu'à toutes personnes désignées, de faire paraître renseignements de quoi que ce soit à qui que ce soit, ni legs, ni souvenirs, ni écrits, ni distribution d'autographes, ni portraits. »
Cette continuelle peur des moindres symptômes de bruit, d'indiscrétion, de publicité autour d'elle et après elle, sous n'importe quelle forme, lui était une sorte d'obsession anxieuse et morbide. Rien n'en est plus significatif que la lettre suivante, la dernière qu'elle ait crayonnée, d'une main affaiblie (1) :
« Au plus mal, sans résurrection possible. Nous ne uous reverrons plus sur terre. J'en ai prévenu le colonel (le duc de Chartres), lui disant mon désir de le voir, lui. Il n'osera pas !
« Pensez à mes instructions pour qu'elles soient suivies à la lettre. Ce que je veux, c'est un enterrement solitaire. Pas de fleurs, pas d'église, personne. Entendez bien tout cela. Je vous conseille même de n'avertir quiconque, à Paris, qu'après... le retour.
« Veillez à ne rien publier sur moi. Une polémique surgissant, à cette heure-ci, ferait trouver mourante celle qui vous en supplie. Après ma mort, si vous en avez le temps, force vous sera de remanier votre article. Non, non, pas ainsi.
« Pour la centième fois (c'est une .dernière volonté), je vous supplie de renvoyer tous les portraits, absolument tous, — les huit épreuves, que depuis un an je réclame.
« Je donne à Cléry le même avis qu'à vous de sauver images, collections, livres, qu'on ferait saisir, et d'où résulteraient des procès malheureux.
« Adieu. Une prière... une larme, de Dieppe.
« Castiglione. »
Elle ne s'était pas trompée sur le court délai que lui ménageait la maladie. Le 28 novembre 1899, elle s'élei-
(1) A M. Estancelin, novembre 1899
MADAME DE KOKSAKOFF
gnait dans une chambre du restaurant Voisin, où elle avait émigré par crainte ou soupçon, et le dernier témoin de ses jours attristés adressait aussitôt ces lignes à M. Louis Estancelin :
« Cher monsieur,
« La pauvre comtesse est morte, cette nuit, des suites d'une apoplexie cérébrale qui l'a frappée, dimanche, à deux heures, et qui a été aggravée d'une paralysie du côté gauche.
« Elle se portait bien, les jours précédents ; mais elle avait eu de fortes contrariétés avec sa montagne, ce qui n'a pas peu contribué à accélérer son mal. On devait lui vendre tout ou partie de sa montagne (ses propriétés de la Spezzia), et je ne sais point si cela n'a pas eu lieu samedi.
« Elle s'est éteinte, très doucement, cette nuit, à trois heures trente minutes. Elle m'avait encore reconnu à onze heures, et je crois que, vers trois heures, son regard s'est posé la dernière fois, lassé, sur ceux présents.
« Triste et cruelle fin, — personne ne sachant que faire. Le secrétaire de M' Cléry est venu et a dû faire apposer les scellés, cet après-midi ; mais j'ignore ce qui a été décidé, Me Cléry étant à Venise et lui seul ayant les instructions...
La sépulture fut tenue secrète. On n'éleva point à sa mémoire de fastueux cénotaphe. Mais une simple pierre de granit marqua la place de sa tombe, tombe aujourd'hui bien délaissée. Je la visitai ; elle était comme perdue dans la partie encore boisée du Père-Lachaise. Je la trouvai sans ornements, sans fleurs. Une simple et pauvre couronne de houx en parait la nudité froide.
Elle avait beaucoup étonné le monde de son vivant. Après que le cercle de ses jours fut achevé, elle provoqua encore de mystérieuses interrogations. Peu de
temps avant l'issue fatale, on avait déposé, de sa part, chez Alphonse de Rothschild, un coffret sur lequel était fixée cette inscription :