LE COMTE DE NIEUWEHKEKKE, SURINTENDANT DES BEAUX-ARTS
(D'après le tableau de Dubufe.)
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avantages, lui fit remarquer, à plusieurs reprises, qu'elle empêchait le jeu ; d'abord inattentive à dessein, elle se retourne tout à coup vers lui, et d'un ton sec :
« Vous êtes inconvenant, Tabbé ; vos observations sont de la dernière inconvenance I »
De compagnie facile dans le monde, il était moins indulgent à ses confrères du clergé, glissant un doute sur celui-ci, jugeant souhaitable le remplacement de celui-là, dénonçant à mi-mots les tendances romaines de tel évêque, s'élevant contre les prétentions du Saint- Siège et montrant bien qu'il espérait être récompensé Sous peu de ses opinions ultra-gallicanes par l'octroi d'un évêché* La princesse Mathilde, qui ne l'appelait autrement que ce bon abbé, n'était pas, avec sa finesse, sans voir clair dans ce jeu d'homme d'Eglise. Une fois qu'il dînait chez elle avec le ministre des Cultes, elle l'avait vu circonvenir, plusieurs heures durant, l'Excellence, de qui dépendait le succès de sa candidature. Le prenant à part, dans la soirée, elle lui dit à l'oreille :
« Avouez, mon cher abbé, que si tout autre se conduisait comme vous le faites depuis quatre heures, vous le traiteriez d'intrigant 1 »
Mais elle était bonne et lui voulait du bien ; elle poussait fortement à sa promotion.
Théophile Gautier, bien autrement que l'abbé Coquereau ou le mémorialiste Viel-Castel, jouissait de la grande amitié de Mathilde. Un matin, elle lui faisait part d'une promotion très délicate à laquelle elle avait songé pour lui, dans la hiérarchie de sa maison. Comme elle avait un chevalier d'honneur (i), une lectrice (2) et
(L) Céiait le général Bougenel, auquel, après sa mort, elle délivrait ce bon certificat domestique, en guise d*oraison funèbre : • Le général avait toutes les qualités, étant toujours à son poste et sachant à merveiUe se tenir à sa place. Ainsi, durant des années qu'il m'a suivie en qualité de chevalier d'honneur, cet excellent homme n'a jamais marché sur ma queue! »
(2) En premier lieu, M"* de Fly, qu'elle disait une amie irremplaçable, et dont elle écrivit le portrait ; pour dames d'honneur, elle eut tour à tour Tinfortunée M"** de Saint-Marsault, qui fut brûlée vive, au moment où eUe s'apprêtait à partir pour un bal, de Koiset, Ninette Vimercati et de Serlay, née Rovigo. Enfin elle s'était adjoint on groupe de professeurs, chargés d'entretenir sa culture personnellOt
i14 LES FEMMES DU SECOND EMPIME
d'autres sinécuristes attachés à sa cour, elle voulut avoir un bibliothécaire, et l'avait nommé à ces fonctions peu absorbantes.
« Mais, au fait, demandait Théophile Gautier à l'un de ses amis de lettres descendant avec lui l'escalier^ est-ce que la princesse a une bibliothèque ?
c( — Un conseil, mon cher Gautier, faites comme si elle n'en avait pas. »
Elle avait voué une affection très réelle au poète colO' riste, ciseleur de mots et causeur étincelant. S'il n'étaût pas aussi près de son cœur que le furent le comte de Nieuwerkerke, le poète émailleur Claudius Popelin (i) ou le frémissant observateur « moderniste » Jules de Goncourt, il tenait chez elle le haut bout de la table. Il était le charme de ses réunions. Dumas a raconté qu'il y avait des maisons, où il se sentait en verve dès qu'il y était entré. Jamais Gautier ne se sentit en meilleure disposition d'être soi, dans tout le relief de ses qualités, qu'en cette maison où il se sentait attendu — que ce fût à Paris ou dans le pavillon Catinat, — où il était heureuif, où l'admiration et la sympathie le réchauffaient de toutes parts. Chacun paraissait attentif à cueillir les paroles sur ses lèvres. Des femmes élégantes et belles tenaient sur les siens leurs yeux attachés. Alors, il livrait en poète prodigue tous les trésors de son imagination. Que lui coûtaient ces perles ? Il les semait, sans compter, avec le f ciste d'un nabab.
Il devisait sur les propos infinis de l'art ou se confessait sur les bizarreries de ses goûts avec des grâces de galté enfantine ou des éclats de bonne humeur, qui chauffaient l'atmosphère de gaz hilarant. C'était encore un de ses thèmes favoris que de recommencer son lamenta de journaliste, se plaignant d'avoir à tourner
Giraud pour la peinture, Sauzet, qui lui enseipmait la musique, Jules Zeller, qu'elle tenait de Sainte-Beuve, et qui lui faisait quotidiennement un cours de deux heures, dont le principal objet roulait sur rhistoire générale contemporaine.
(1) Dans la préface d'un livre, malheureusement non mis dans le commerce. Claudius Popelin a tracé une fidèle peinture des soirées de Saint-Oratien ei un portrait ressemblant de Théophile Gautier chez la princesne.
la meule quotidiennement, quand il n'aurait eu d'autre raison d'existence que de modeler en prose ou en verô des formes plastiques ou d'égrener sous le ciel en fête des images pittoresques. E^ naturellement, quand il était sur son terrain, bien allumé, flambant de verve, il n'oubliait point de fulminer, et de toute son éloquence, contre la civilisation, les chemins de fer, les ingénieurs qui bouleversent la nature, défoncent et gâtent les paysages, avec leurs rails, avec toutes leurs inventions utilitaires I Que leur faisait cela aux autres, k la masse des civilisés, à la multitude de ceux qui n'étaient point, comme lui et trois ou quatre qu'il connaissait bien, des sensitifs, et, qui plus est, des exotiques I
Mathilde se fût grandement réjouie de voir le poète des Emaux et Camées siéger à la place qui lui était due parmi les Quarante. Pour le succès de sa candidature académique, elle s'était entremise avec beaucoup d'adresse et de persévérance, stimulant de ses rappels affectueux les « habits verts », qui fréquentaient en son salon et s'asseyaient « sur sa perse », se mettant en frais pour les autres de prévenances et d'amabilités. Un dîner fut organisé chez Sainte-Beuve, où l'on avait invité, sur son désir, le traducteur de Lucrèce, l'austère Pongerville. Elle s'y trouvait, en même temps que VioUet- Leduc et son peintre Qiraud. Toute la soirée se passa à chercher les moyens de faire raconter à l'honorable académicien les deux seules histoires de sa vie : une entrevue avec Louis XVIII et une entrevue avec Millevoye. On ne s'en souciait guère plus que d'une flgue sèche ; mais il fallait séduire, il fallait s'annexer le vieux Pongerville, de manière à gagner sa voix pour Gautier. Une de plus I Le succès en dépendait, peut-être. Tant dTiabile diplomatie resta sans efficace. Théophile Gantier ne devait pas avoir son fauteuil au palais Mazarin.
Une figure encore, qui ne passait pas inaperçue dans ce cadre exceptionnel, c'était Mérimée. Il venait assez souvent, sur le tard de sa vie, se doutant bien qu'il rencontrerait là des antipathies marquées, mais sachant aussi qu'il y trouverait son ami VioUet-Leduc. Un moment, il avait entrevu l'espérance d'amener la
princesse à faire élection d'une villégiature hivernale sur cette Côte d'azur, où le forçait de se rendre, chaque an, le mauvais état de sa santé. Pour Ty résoudre, jl lui avait apporté les dessins d'une villa, qu'il aurait aimé lui voir acheter, des gouaches tracées de sa main et qui ne donnèrent sans doute pas une idée assez enviable de la beauté du site ; car ces images lavées de couleurs criardes ne la décidèrent point. Il dut renoncer à la perspective de son agréable voisinage. Du moins savait-il qu'il ne perdait pas son temps à renouveler ses visites, ru^ de Courcelles. Il y distillait de l'esprit goutte à goutte. On Técoutait ; on dégustait cet élixir. Mieux seyait de l'ouïr que de le regarder. Il avait la physionomie sans grâce, des traits gros, des sourcils broussailleux et l'encolure épaisse. Mais qui songeait à ces disgrâces, quand il causait? Tout le monde ne goûtait pas ses airs sarcastiques, ni sa façon de ponctuer les traits et les (Inesses qu'il voulait bien détacher. Il était réfrigérant pour les spontanés, les sensitifs. Et son cynisme affecté, son dénigrement systématique de toute espèce d'illusions, par l'amertume sans doute d'avoir vu périr platement celles qu'il avait cachées au profond de son âme, ne lui conciliaient pas tïon plus ceux ni celles qui attendaient encore beaucoup de la vie. Mais il était Mérimée ; on n'échappait pas à l'artifice de cet esprit fort.
De tous les commensayx de la princesse, le plus curieusement suivi des yeux et de l'oreille était Sainte- Beuve. Ce médecin des esprits, qu'on aurait eu grand tort de prendre pour directeur de consciences, malgré le billet d'indulgence que lui décerne Jules Troubat, avait inauguré ses rapports avec les membres de la famille impériale en fréquentant la maison de la princesse Julie. Ou plutôt il allait du salon de celle-ci dans le saion de la princesse Mathilde, quand il n'était pas en visite, au Palais-Royal, chez le prince Jérôme, autant, du moins, que le permettaient ses recueillements d'auteur occupé. Il lui était resté de ses relations spirituelles avec la fille de Lucien un piquant ressouvenir.
A quelques pas du Corps législatif, tous les ven-
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dredis soirs, rue de Grenelle-Saint-Germain, en son hôtel, Julie Bonaparte, marquise Roccagiovini, groupait autour d'elle Télite de la société étpangère et du monde parisien. Il y venait des écrivains, des artistes en renom qu'on retrouvait, rue de Courcelles, aux soirées de Mathilde. Elle ne se bornait point à recevoir degf penseurs comme Renan, des fantaisistes comme Barbeyd'Aurévilly. Elle-même ne dédaignait pas.de confier au papier les échos de son âme. Des réflexions morales, des pensées, des boutades, s'étaient fixées sous sa plume, qu'elle avait fait parvenir à Sainte-Beuve, en exprimant le désir que l'éminent critique voulût bien en juger et lui en dire son avis. Mais, distraite par ses préoccupations d'auteur à sa toilette, l'aimable princesse avait commis une grosse faute, celle he pas relire son album avant de l'envoyer. Et comme, avec le souci de s'acquitter de sa mission conseillère, Sainte-Beuve en tournait les feuillets, il arriva que sefs yeux tombèrent sur une appréciation plus princier^ qu'académique de son discours visant le Diocèse de la libre-pensée.
« Je m'étonne, disait à peu près Julie Bonaparte, que . la princesse Mathilde reçoive un homme qui a si peu de religion. »
Elle ne disait pas que cela, mais y ajoutait des gentillesses de cet acabit ;
« M"* de B... née de C... reçoit tous les jours de quatre à, six heures. Elle a toute sorte de nouvelles, qu'elle débite, sans nommer les personnes de qui elle les tient, Voici ce qu'elle m'a raconté sur Sainte-Beuve : « 11 mène, malgré son âge, une vie crapuleuse ; il vit avec trois femmes à la fois, qui sont à demeure chez lui. » Saint-Beuve m'a laissé des cartes, m'a écrit, mais il n'est jamais entré dans mon salon. II est admiré comme écrivain, estimé comme critique ; quand il a parlé d'un livre, son jugement est accepté ; mais, comme considéralion personnelle, il n'en a pas. Il a fait des pieds. et des mains pour entrer au Sénat, duquel, pourtant, il se moquait. — Il a écrit du mal des personnes qui lui avaient fait beaucoup de bieti. Il passe pour très gourmand ; et, comme je l'ai dit plus haut, sa vie privée est très immo-
raie. *— M. Sainte-Beuve n'a qu'un Dieu, le plaisir ; il il'a aucune conviction religieuse ; et, un jour, en parlant de rhomme du peuple, il disait; « L'homme sans éducation est une fleur des champs, tandis que je suis une fleur de serre. »
. Rien moins qu'amusé de la surprise, Sainte-Beuve ne voulut pas rester sur cette impression. Sa fine plume était à portée, de sa main. Il griffonna une maligne réponse qu'il retourna, en même temps que le carnet, à la marquise Roccagiovini.
Mais voici le texte de cette réponse. Il vaut d'être lu :
« Ce 16 juin 1868.
• « Princesse,
« J'ai l'honneur de vous renvoyer les cahiers manuscrits, que vous m'avez fait l'honneur de me communiquer. Le hasard est, quelquefois, malin et spirituel. Il Ta été, cette fois, vous en conviendrez vous-même, en me donnant l'occasion de lire, et par vos soins mêmes, princesse, certaine note me concernant et qui n'est pas due toute à M"** de B... Je serais tenté de vous en remercier. Cette circonstance me permet, en effet, de vous faire observer, princesse, que, si je ne suis jamais entré dansvôtre salon, ce n'est pas faute, assurément, d'y avoir été convié par vous. Cù n'est donc point à mon peu de considération, comme vous dites, que j'ai pu devoir de n'y être pas admis, mais à une discrétion de ma part et à un éloignement instinctif dont j'ai à me féliciter, aujourd'hui.
« Quant aux autres incul<pations graves dont vous n'avez pas craint de salir votre plume, il en est qui se réfutent d'elles-mêmes. Comment se pourraitril que j'eusse tout fait des pieds et des mains pour entrer au Sénat, quand je n'ai jamais fait d'article sur VHistoire de César, n'imitant point en cela M. de M... (Mérimée) î
(f Quant aux convictions religieuses, vous-même, princesse, m'avez plus d'une fois mis sur ce sujet, lorsque j'ai eu l'honneur de vous rencontrer. Et je puis dire qu'à la crudité avec laquelle vous vous exprimiez, il n'eût tenu qu'à moi de vous juger beaucoup plus irreligieuse que je ne demanderais jamais à une femme de le paraître.
c Ma vie privée a un avantage, si elle a ses faiblesses.
LA PlUNCESSE MATHILDE ET SES AMIS 119
elle est naturelle et au grand jour. Or, Thistoire des trois^ femmes à domicile est une légende vraiment herculéennef et dont je n'ai pas à me vanter. De tout temps, c'a été faux, et archi faux, comme le savent tous les amis, qui m'ont visité, même en mes beaux jours.
« Ce qui me choque peut-être le plus dans ce passage si indigne de votre plume c'est le mot que vous me prêtez. Quoi 1 j'aurais dit qu'un homme sans éducation est une^ fleur des cha/mps, tandis que moi, je svis une fleur de serre l Non, non, croyez^le bien, princesse, je n'ai jamais pu dire ni penser qu'un homme fût une fleur. .Je réserve ces images pour un sexe différent.
a Veuillez agréer, princesse, l'hommage définitif d'un respect qui n'aura plus lieu de s'exprimer.
« Sainte-Beuve. »
MathHde n'avait point de tels scrupules à l'égard d'un sceptique, étant elle-même hardiment libre-penseuseJ L'esprit de Sainte-Beuve lui était nécessaire comme le pain quotidien, et son immense mémoire, et sa parole expressive, et son intelligence unique de toutes les conceptions de l'esprit? de tous les détours de l'imagination et du cœur.
Il y avait bien dans son salon des ironistes comme Mérimée, des malintentionnés comme les Goncourt, qui ne pardonnaient pas au lundisle du Moniicwr de n'avoir jamais écrit sur eux l'article tant espéré (1), des railleurs enfin passant le temps à éplucher le physique et le moral du grand écrivain, critiquant l'homme, ses
(1) Ils écrivaient, à la date du 22 'mars 1869 :
« Continuellement nous allons chez Sainte-Beuve, qui, en dépit de son peu de goût pour notre roman est disposé à lui consacrer un article critique. Et, pendant une heure il nous tient sous une espèce de sermon rabâcheur et aigu tournant, par moments, à des accès d'une colère en enfance. »
Ailleurs, à propos de leur portrait du même Sainte -Beuve, qu'ils avaient en tous sens piqué, dardé, d'une pointe envenimée, ils se défendent d'avoir obéi à aucun petit et misérable sentiment, en le faisant si noir, si désavantageux, eux qui avaient plutôt à se louer qu'à se plaindre du critique; mais confessent que « tout bonnement» (quel adverbe, en la circonstance!), ils avaient été mordus par leur désir d'analystes, leur besoin de pousser à fond la psychologie d'une individualité très complexe, etc. Qu'eût-ce été donc s'ils avaient eu, en
lîO LES FEMMES DU SECOND EMPIHE
faiblesses^ ses manies, les affectations vestimentales, qui lui faisaient rechercher les couleurs claires, jeunettes, printanières, ses sensualités cachées, et les per^ fldes habiletés de sa plume, tout enfin. Gar on s'occupait continuellement de Sainte-Beuve, absent ou présent.
. « Sainte-Beuve est malade, venait dire Mérimée; il a autour de lui, comme s'il était valide, une grande c[uan-* tité de femmes. »
« Quand j'entends Sainte-Beuve, remarquait, dans un autre instant, encore Jules de Concourt, avec ses petites phrases courtes toucher à un mort, il me semble voir des fourmis envahir un cadavre; il vous nettoie une gloire en dix minutes. »
« Sainte-Beuve, faisait observer un troisième, est toujours occupé de raisonner sur l'amour. Au fond, qu*aime-t-il ? Rien, si ce n'est les livres de sa biblio- IJîèque et la vie commode. »
Et c'était le tour d'un quatrième, Frédéric Soulié, donnant à savourer aux écoutants cette aimable présentation :
« Oui, justement, il y a deux Sainte-Beuve : le Sainte- Beuve de sa chambre d'en haut, du cabinet de travail, de l'étude, de la pensée, de l'esprit ; et un tout autre Sainte-Beuve, le Sainte-Beuve du rez-de-chaussée, le Sainte-Beuve dans sa salle à manger, sa famille, au milieu de la manchote, sa maîtresse, de Marie, sa cuisinière, et de ses deux bonnes, dans ce milieu bas ; Sainte-Beuve devenu un petit bourgeois fermé à tous les grands côtés de la v^e d'en haut, une espèce de boutiquier en goguette, l'intellectuel rapetissé par les ragots, les rabâchages d'une bande de femmes, »
Et Ton brodait sur le panég^Tique ; et Ton passait un bon moment, à Saint-Gratien, aux frais et dépens du
outre, contre un homme aussi malmené, dos griefs personnels et des motifs de rancune!
£t Sainte-Beuve, qui, pourtant ne passa jamais pour un esprit crédule et ingénu, Sainte-Beuve, dans ses Lettrée à la princeêêe^ n'arrêtait pas de dii^ tout le bien imaginable des amis Concourt, des chers, des excellents Concourt !
LA PRINCESSE MATHILDE (D'après le buslc de Carpcaux.)
LA PKINCESSE MATrilU)E ET vSES AMIS IH
critique» retenu dans son ermitage de la rue Montparnasse par le feuilleton du lundi. La princesse écoutait, souriait, et n'en appréciait pas moins à son mérite le Montaigne du siècle et de son salon. Elle aussi se disait à pari soi que si l'écrivain mettait te souverain bien à savourer les jouissances spirituelles, il était de chaijr et' de sang comme « les petits saints » qui le dénigraient devant elle, et elle passait condamnation sur le reste. Elle ne l'en avait pas avec moins d'assurance rangé parmi les sages de la Grèce, dans la peinture à la plume qu'elle avait essayé de faire à sa ressemblance (1).
Elle songeait à lui gracieusement et sans cesse ; elle le comblait d'attentions, de prévenances ; et, pour se rappeler à ses yeux^ remplissait sa petite maison de menus souvenirs et de présents aussi utiles qu'agréables (2).
Si fréquente était la communion de leurs pensées! Quand il n'était pas à sa table, là, causant, anecdotant, il tournait à son intention, de loin, quelques-unes de ses délicieuses Lettres à la princesse effleurant des actualités brûlantes, procurant à Mathide un sensible plaisir en lui disant un peu de mal de l'impératrice, ou tenant en perfection son rôle de conseiller littéraire, dirigeant
(1) Voir en tête des Irtdiscrétioru et Souoenirs, publiés par J. Troubat.
(2) « Je ne puis me retourner, dans ma chambrette d'étude, lui écrivaitril le 31 décembre 1862 sans y voir un autre don, une image, ni trop marcher dans mon petit chez moi, ni môme m*y asseoir un peu doucement, sans m'apercevoir que j'ai affaire de tous côtés à des objets, — souvenirs de bonne grâce et d'ingénieuse indulgence. » Les Lettres à la princesse sont criblées de remerciements exprimés .en détail, pour les surprises annuelles ou occasionnelles, qu'aimait à pror diguer la bonne princesse. Cétait pour une écritoire-pendule (XXII)^ une belle et chaude couverture artistement ouvragée (XXHI), une grande aquarelle d'elle-même d'après un tableau de Chardin (LIX), une lampe somptueuse, qui, même sans être alluméeéclairait le salon sombre, une petite table d'un merveilleux dessin turc ou persan, des boutons d'or pour le maître et les servantes (XCVII), un excellent fauteuil (CXL), un médaillon pour la petite cuisinière Marie, une bague pour ia gouvernante du logis, une M"» Dufour (CLHI); — un magnifique tapis (CLXXXIV), et le reste dont nous n'avons pas connais* sance.
Au XVI !!• siècle, M"' de Tencin, qui, par plaisanterie, envoyait é, chacun de ses habitués gens de lettres, comme étrennes du nouvel an, deux aunes de velours pour se faire une culotte, n'y mettait pas tant de bonne grâce et de variété.
122 LES FKMMES DU SKCOM) EMPIHE
ses lectures, rexcitant'à écrire et rectiflant, à Toccasion, les entorses de son style. Et, nnaintes fois, elle allait continuer la conversation, écrite ou parlée, chez lui, dans son abbaye de Thélème, simplement, en amie.
C'est dans un de ces bons moments d'effusion spirituelle que Sainte-Beuve peignit le portrait de Maihilde avec ses touches les plus raffinées et des délicatesses de pastelliste. Un éditeur anglais Gleaser, projetant de publier un volume sur la Famille Impériale, avait mani* festé le désir d'en avoir des pages sous la signature de rillustre écrivain. Sainte-Beuve tardait à lui donner' satisfaction. Mais la princesse était venue dans sa campagne parisienne. Elle était allée poser chez Sainte- Beuve, comme Teût fait une grande dame du xvni*. siècle devant La Tour ; il prenait des notes en la regardant, en l'excitant à causer; il fixait une à une les nuances de son être moral avec la sûreté de vision, qui n'était qu'à cet anatomiste littéraire. Et, par représailles d'amitié, Mathilde avait, de mémoire et d'âme, esquissé le portrait du peintre.
De temps en temps, elle acceptait de dîner chez lui. On cntendliit dans la rue paisible, encore sans trottoirs, tout en villas et en jardins, le roulement d'une voiture : c'était celle du prince Jérôme ou de sa sœur Mathilde qu'on attendait, en compagnie de plusieurs invités. Le nombre en était restreint comme l'espace. On n'y avait jamais été plus de cinq à six, sans crainte d'étouffement. Mais Socrate eût trouvé sa maison assez grande, pour recevoir ceux-là I D'ordinaire, Sainte-Beuve leur faisait, à Tun ou à l'autre, la politesse de les prier de désigner ie choix des convives, à leur convenance (1). C'est ainsi qu'à l'occasion du fameux dîner du 10 avril 1868, dit
(1) Témoin cette lettre d*iavitation, datée du 25 mai 1860 : Princesse,
C'est donc à mercredi prochain ma fête. J'écris un mot à \f . de Nieuwerkerke Je préviens aussi M. de Girardin, mais c'est à vous, princesse, qt il appartient de Tinviter en forme. J'ai, hier, dit un mot à M* Giraud Lcr ombre six est atteint, le petit salon^ heureux et comblé, me cria* Ce$t aêêesl
Je SUIS à vous, princesse, avec bien du respect et de l'attachement.
Saiktb-Beuvb.
LA PlUNCKî'SÎ*: MATiriLD:': CT SKS AMIS iti
du Vendredi sainte qui avait été demandé par le prince Napoléon, à la veille de son départ pour Prangins, furent inscrits sur la liste : Flaubert, Taine, Renan, Charles Robin, About, tous amis de Jérôme. En ces grandes circonstances on mettait tout en mouvement dans la petite maison. Et Sainte-Beuve, par une coquetterie qui lui était particulière, prenait le soin de répandre sur le parquet de sa chambre de travail de Teau de Cologne, pour chasser Todeur d'encre, disait-il. La petite cuisinière Marie faisait entrer ces hôtes illustres dans la salle à manger, où se dressait « comme le dîner monté d'un curé recevant son évêque ». Et la conversation Commençait au potage. Je laisse à penser quelle elle IJouvait être, avec des partenaires tels que ceux-là, et Nieuwerkerke, le docteur Veyne, le chirurgien Phillips — le casseur de pierres — comme se gratifiait luiïnôme ce grand opérateur de vessies malades, Giraud, M"* Espinasse, les Concourt, dont Tesprit plus que les dents s'apprêtait à mordiller. Jérôme-Napoléon, qui témoignait à Sainte-Beuve une grande amitié, n'aimait nulle part, comme chez lui, à laisser déborder le trop plein de son intelligence. Quant à Mathilde elle arrivait toujours fort gaie, et comme si elle se fût promis de bien s'égayer dans une partie de garçon.
Tels avaient été les rapports de vive sympathie et de parfaite amitié entre l'écrivain Charles Sainte-Beuve fi la princesse Mathilde. Mais, un jour, et tout à coup, cette belle entente s'était brisée à grand tapage. Les causes de la brouille furent exclusivement politiques. Depuis quelque temps la princesse voyait avec humeur Sainte-Beuve, recevoir dans l'intimité des ennemis irréconciliables de l'empire, tels que Scherer, Nefftzer, Hébrard. Sa contenance au Sénat, ses discours, ses tendances libérales de plus en plus déclarées, sa conversion à gauche, sa rupture en un mot avec le fond des idées napoléoniennes avaient révolté l'impérialiste de '^ace qu'elle était. Un article publié dans le Temps précipita la crise. Il y eut une scène violente dans le cabinet de Saint-Beuve, où elle était accourue, en un état de surexcitation et de colère indescriptible ; des paroles
forent prcmoncées ià et chez elle, des paroles tombant de sa bouche, très dures, sans Tètre autant que voulureat bien les rapporter les Goncourt en leur récit fantai* siste. Il y eut des éclats indignés, et des récriminations iTingrairitaide, et des mots d'amertume regrettables. Cet accès de fureur d'une amitié, qui se croyait trahie, eut son terme, Mathilde s'elTorça de n'y plus songer. Sainte- Beuve demanda des consolations à la philosophie sur Pincoostance humaine.
Cependant, il souffrait dans son être physique ei approchait de sa fin. La même année s'aggrava cruellement la maladie, qui le minait depuis des mois. Elle fe sut, et se ressouvint de Tami du passé qu'elle allait perdre irrévocablement. Oublieuse de ses griefs, fondés ou non, elle .fll demander des nouvelles au dévoué secrétaire, confident et ami de Sainte-Beuve, Jules Troubat. Sur sa réponse toute médicale, inspirée et transmise par le docteur Veyne, elle écrivit. On vînt apporter à Sainte-Beuve cette lettre où perçait un sentiment inquiet, ému- Il répondit. Sur son lit de mort, il dicta pour elle h Jules Zeller ses dernières lignes. Il mourut, réconcilié avec la princesse, le 13 octobre 1889.
Que nous sommes loin d'avoir épuisé la série des visages de connaissance dans le cercle en continuelle tï-ansformation de la princesse Mathilde !
Flaubert eut son couvert mis à la table des grands hommes. Il s'y montrait, fidèle à sa nature exubérante. Wne après-midi il avait eu la pensée cordiale d'amener arec lui, pour te présenter à la princesse, son ami Louis Bouilhet. Quelle fâcheuse inspiration avait visité, ce ipur-là, à son déjeun 2r, le poète normand ? n ne s'était sûrement pas noun i des pétales de la rose. Tout un omnibus du Midi, remarquait un railleur, avait dû passer dans le voisinage. Et Nieuwerkerke était remonté, épouvanté, disant aux gens d'en haut : « H y a en bas un poète qui sent l'ail ! » Quand Flaubert allait à SainV Cratien, c'était pour huit à dix jours.
Méry y faisait des apparitions, très spirituel en ses histoires, très curieux à suivre en ses imaginations, moins attrayant à voir, avec la vulgarité de ses traits, sa barbe inculte, « ses yeux glaireux d'aveugle », comme le dépeignirent cruellement les Concourt/ Il connaissait, d'ancienne date, « la bonne hôtesse » et se plaisait à refaire, d'enthousiasme, le portrait de la fllle de Jérôme adolescente, la beauté divinement ingénue de Mathilde, lorsqu'il l'avait aperçue, pour la première fois, chevauchant en amazone, à Florence, et n'ayant que quatorze ans I
Par échappées, c'était le tour d'Alfred Arago de ramasser Tattention, par sa verve un peu grosse, forçant à sô taire les délicats, les incisifs. Il plaisantait, bouffonnait, poussait tout à la charge. Les causeurs étaient réduits à se taire. Ces soirs-li Mérimée gardait un silence boudeur et rentrait ses pointes.
Octave Feuillet en pleine mode, Alphonse Daudet en -sa belle et productive jeunesse, Caro, étaient des coutumiers encore. Et il y avait des allants et des venants sans cesse, le moins possible d'hommes politiques, mais des intellectuels par séries, des peintres, le dimanche, entre le coucher du samedi et du lundi, des hommes de lettres, . le mercredi. On réservait le jeudi à la famille, que représentaient, d'ordinaire, le comte et la comtesse Primoli ; et le reste du temps appartenait aux intimités choisies.
On parlait de toutes choses à sa table, de politique, par accident, et lorsqu'un événement actuel y rejetait forcément les esprits, de religion quelquefms, préférablement de littérature et d'art. Elle ne se contentait pas de donner 5. Ir.r: et d'imprimer le mouvement ; courageusement elle V ^^lamait sa part^du feu dans la bataille des mots.
* En politique, comme en toutes choses, elle se prononçait par impulsion, par sentiment. Elle était femme et bien femme sous ce rapport* C'est ainsi qu'au moment de la guerre d'Orient, ses sympathies, ses relations de famille, ses attaches personnelles l'inclinant vers la Riussie, elle ne pouvait pardonner à l'empereur l'a^ lîance anglaise ; tout ce qui se faisait en Angleterre ou venait d'Angleterre lui paraissait à priori détestable.
12tî LES FKMMKS DU SliCOND EMPIRK
Elle avait aussi celte particularité qu'elle délestait TAutriche et n'aimait pas davantage Rome et les papistes. En réalité, les vues de la princesse Mathilde ne s'étendirent jamais très loin dans la zone politique. On peut le remarquer sans faire tort à sa mémoire : l'intelligence de*son frère Jérôme lui était en cela de beaucoup supérieure.
Avait-elle, d'autre part, un corps de doctrines philosophiques solidement établi ? Il serait aventureux de s'en porter garant. Elle se préoccupait peu des questions religieuses. Mais personne ne prenait moins qu'elle la peine de cacher sa parfaite absence de sympathie pour le clergé. Devant ses hôtes ou ses gens de service, portes ouvertes ou portes fermées, elle daubait, comme elle l'entendadt, sur les prêtres en général, le pape et le Sacré- Collège. En principe elle repoussait toute espèce de superstition, toute forme d'esclavage intellectuel. Ernest Renan, Sainte-Beuve et les causeurs à idées du café Magny auraient eu grand tort de se gêner; elle était avec eux consentante lorsqu'ils lâchaient la bride à leur verve raisonneuse et sceptique.
Mais, artiste en personne, il lui agréait avant tout de ramener les discours sur son terrain de prédilection. Elle découvrait là encore plus d'élan que de vraie connaissance, plus de ferveur d'âme que de goût éprouvé. On s'en aperçut à la vente de sa galerie de tableaux, incomparable pour les œuvres anciennes, de valeur très mélangée, quant aux modernes (1). Elle admirait l'art italien du xvi* siècle, parce qu'elle fut élevée dans cette admiration, en Italie ; sur d'autres points, son horizon paraissait borné. 11 y avait des côtés d'art, comme la gravure, qu'elle ignorait totalement. De grands talents lui demeurèrent incompris. Elle affectait
(1) n y eut, dans cette vente, dont le total excéda un million, de grandes surprises. Un portrait d'homme de Perronneau que la princesse Mathilde n'avait pas payé plus de 120 francs, en 1865, quand le xviii» siècle, était beaucoup moins en vogue, fut adjugé au comte de Camondopour la somme de 110,000 francs. Des Porbus, des Reynolds, des Van-Dyck, provoquèrent des enchères dignes de leur gloire. En revanche, des tableaux modernes qu'elle avait grandement aimés tombèrent à une bassesse de prix incroyable.
d'accabler Eugène Delacroix de son complet dédain. C'était, suivant elle, un mauvais homme, un fou, qu'il aurait fallu interdire. Il ne lui restait aucune excuse de mérite devant ses yeux prévenus.
Pourtant, elle avait la passion sincère de l'art et des artistes. Les peintres les plus célèbres faisaient cercle autour d'elle. Elle avait mis comme une chaleur de propagande à faire partager son zèle esthétique à l'empereur, qui s'efforça d'y acquérir un vernis de compétence, à l'impératrice, qui maniait les pinceaux et aquarellisait un peu. La mode de la peinture avait pris, sous sa chaude impulsion, un air de mondanité des mieux vus :
« Chacun a son artiste, maintenant, écrivaiUelle. Mon avoué a son peintre, lui aussi,, et c'est Corot. »
Et c'était devenu, de par elle, un genre d'imitation des plus suivis. Chacune de ces grandes dames faisait montre de ses passe-temps artistiques, comme à présent elles se piquent de littérature, contant, versifiant, rimaillant. Au dehors, toutes les Hohenzollern dessinaient (j'en vis un album entier silhouettes, croquis, paysages). La princesse de Mettemich, Tuniverselle ambassadrice, se distrayait à cela, quand elle en avait le loisir ; et là marquise de Contades, et, nous venons de le dire, l'impératrice.
L'idée que s'était formée Malhilde de ses propres aptitudes lui. tenait fortement au cœur. On n'y touchait point devant elle à contre-sens, par maladresse ou par oul)li, sans qu'elle ne montât aussitôt sur ses grands chevaux. Nieuwerkerke, tout le premier, en eut la preuve. Il lui reprochait de s'être compromise en exposant deux aquarelles. Allait-elle, à présent, elle trois fois princesse, risquer d'être confondue avec la vague corporation des artistes î Là-dessus, elle s'emporta :
(( Sachez, répondit-elle vivement, que je ne suis pas de ces gens qui sont plus glorieux d'une clef de chambellan cousue à leur derrière que d'une distinction accordée à un mérite réel ? »
La riposte était directe, car son cher ami Nieuwerkerke venaft d'étrenner l'habit rôuge de chambellan ; il était nomïT^é de la veille.
1«8' LES FEMMKS 1>U SECOND kMPIJtE
Ses inclinations picturales influaient sur son langage, parce que volontiers elle prenait le ton artiste, sur sa lînanière de penser et d'écrire, parce qu'elle tendait à y* rechercher la note vive et colorée, et jusque sur samanière de s'habiller parce qu!elle avait en cela aussi le sens du ton, de la nuance, et que c'était son goût d'avoir des robes de coloriste.
,' Le naturel, la spontanéité dans le geste et la parole, ^a ne saurait trop le redire, étaient l'expression niême çie son caractère. Elle y cueillait en causant d'heureuses fortunes sans les .chercher. Les saillies de la princesse, ^vec les hasards de brusquerie, le mélange de fermeté virile et de déhcatesse féminine, qui n'appartenaient qu'à çlle, faisaient la joie de son cercle. lùUe ne s'y laissait pas toujours conduire d'un égal abandon. Se sachant écoutée par des gens d'esprit, elle n'échappait pas à la tentation de vouloir être trop fine, comme une après-midi où, conversant des femmes du monde, elle glissait cette remarque subtile que beaucoup d'entre elles ont des voix selon l'étoffe de leurs robes, leur voix de soie, leur voix de velours... Ce qui avait paru naturellement fort bien observé. De même, comme elle se savait regardée autant qu'écoutée, elle posait au naturel d'une manière qui cessait de l'être.
Légères absences à peine sensibles chez la personne la moins affectée du monde, chez la maîtresse de maison la moins occupée de soi, la plus attentionnée à ceux qu'elle recevait comme la plus accessible qui pût être aux franchises de la conversation.
Partout où il y a des femmes, où seulement préside une femme, les conversations dérivent aisément du côté du sentiment et de l'amour. On théorisait d'abondance sur ces sujets-là chez la princesse Mathilde. Elle avait, en ces matières, la morale facile et condescendante, selon les cas ou les personnes. Quelqu'une de ses amies, que nous connaissons bien, était à la veille de é'engager à nouveau dans les liens d'hydiénée ; c'était, eh l'espèce, une imprudence notoire ; eile y aventurait l'éclat de son nom, sa situation mondaine, sa fortune- :
c Vous Taimez, lui écrivait Malhilde ; il est beau, il vous plaît ; gardez-le, mais ne Tépousez pas. »
On accordait à celte manière de voir, chez les abonnés de sa table. Il y avait là trop de romanciers, de poètes, de dilettantes de la vie agréable et facile pour qu'on n'y revînt pas souvent sur l'éternel féminin. Mérimée et Sainte-Beuve brillaient dans cet exercice, surtout l'épicurien Sainte-Beuve, qui parlait de l'amour en érudit et le pratiquait en bourgeois sensuel.
Quand on était entraîné sur cette piste, les anecdotes légères se mettaient bientôt de la partie. Une historiette du jour, autant que possible, une galante aventure fâcheusement ébruitée, ce qu'on disait et supposait. Viel-Castel avait toujours provision en poche de ces friandises. Un soir de janvier 1852, il était écouté, divulguant les véritables causes de la séparation de M. et de M^ de Chaponay, — un procès, qui venait de se lever. Les oreilles s'égayaient au motif de cette singulière requête en justice. M"* de Chaponay se plaignait de la brutalité de son mari, qui exigeait trop fréquemment l'accomplissement du devoir conjugal, lies avocats étaient convoqués pour plaider là-dessus, le vendredi suivant. Dans la société de la princesse un chacun voulait prendre l'avance sur les arguments à fournir pour et contre.
Ces discours menaçaient d'aller loin. Quoiqu'elle n'eût point l'oreille prude, ii lui seyait, d'ordinaire, de marquer par un mot, un signe indicateur, la limite à garder. On me racontait qu'une fois elle s'était révoltée positivement d'une image trop vive et trop parlante, qu'avait osée Edmond About. Il avait dépassé la mesure des libertés permises. S'y croyait-il autorisé par une affection plus tendre, que lui aurait témoignée, autrefois, la princesse Mathildeî Elle en fut d'autant plus irritée. Elle sonna.
« Faites avancer la voiture de M.. Edmond About », commanda-t-elle.
Il se débitait là, comme ailleurs, toute sorte de bêtises sentimentales et de folies. Les Concourt ont raconté, dans leur journal, l'un de ces propos de table. Ils étaient
allés, QùeUques-uns, déjeuner à Trianon avec la princesse. Sur la fin du repas, en humeur de provoquer des comftdemces, elle demanda à son voisin, puis à un autre, ce qu'il aimait le mieux avoir d'une femme comme souvenir* Et tous de préciser leur fétiche. L'un dit une lettre, l'autre une boucle de cheveux ; un plus ingénu dit une fleur ; Jules de Concourt, plus positif, un enfant. On allait se récrier contre l'audacieux, lorsque Amaury- Duval, « avec le petit œil souriant et battant la chamade », qui lui était particulier en parlant d'amour, revint au sérieux de la question. Ce qu'il avait toujours aimé et désiré d'une femme, c'était le gant, l'empreinte et le moulie de sa main, la chose qui dessine ses doigts :
« Vous ne savez pas, ajoutait-Û, ce que c'est que de demander, en dînant, son gant à une femme, qui vousle refuse... Puis, une heure après» vous la voyez au piano ; elle 6te ses gants pour jouer quelque chose, vous restez l'ceil fixé sur ses gants. Alors, elle se lève et les laisse tous les deux... Vous ne voulez pas les prendre... et puis une paire de gants n'est pas un gant... On va s'en aller... la femme revient et n'en prend qu'un... Alors, à ce signe qu'elle voiis le donne, vous êtes heureux, heureux I »
U larmoyait un peu, disant cela, le nez dans son assiette, ému d'une pointe de \in et d'idéale tendresse, pendant qne les auditeurs souriaient â ses effusions, d'un pétrarquisme inattendu I
On ne nageait pas toujours dans ce bleu. Des questions se posaient, plus rapprochées du réel. Encore en déjeunant, cette fois à Saint-Gratien, on prononçait qu'à un certain âge il fallait bien se résoudre à abdiquer et faire son deuil des plaisirs réservés à la jeunesse. Et ceux qui ne se sentaient pas arrivés au terme fatal d'approuver. Mais les amciens, comme Girand et Sainte-Beuve, les vétérans de la table, protestaient. Il y avait là une erreur de jugement nlanifeste. Et le critique s'était mis à développer, de sa voix onctueuse et a&ayante, son thème favori :
a On ne devait poiol detnaander l'amour d'une femme jeune, mails la eharité d'un \el amour, et faire en sorte,
n'étant ni beau ni jeune (c'était son cas), qu'elle vous tolère, au moins, et ne vous prenne point en haine. CTest là, oui, hélas I tout ce qu'on peut demander.
— Mais, avez-vcus jamais aimé réellement, monsieur Sainte-Beuve ? '
a — Moi, princesse, écoutez-moi, J'ai dans la tête;, je ne sais où, là ou là, une case que j'ai toujours peur de laisser trop ouvrir. El mes travaux et tout ce que je fais, c'est pour la comprimer. Je l'ai bouchée, écrasée avec des livres, de façon à n'avoir pas le besoin de réfléchir, de n'être pas libre d'aller et de venir... Vous ne savez pas ce que c'est de sentir qu'on ne sera pas aimé, parce que c'est impossible, inavouable, comme on le disait tout à l'heure, parce qu'on est vieux et qu'on serait ridicule... parce qu'on est laid (i) I
(e — Et vous, Giraud ?
« — Oh ! moi, princesse, répond celui-ci, un vieil incorrigible au verbe rabelaisien, que le sentiment ne tourmente guère, jamais- un seul amour, toujours deux ou trois, au moins ; c'est le moyen d'être tranquille et de ne pas trembler sur la perte de l'un d'eux.
« — Mais alors, quelles femmes I
« — Des femmes possibles. »
Sainte-Beuve intervient; il se porte à l'aide de son compagnon d'âge :
« — Vous ne savez pas cela, princesse, demandez à ces messieurs de Concourt ; il y avait, au xvm* siècle, des sociétés particulières, qui fournissaient ces ffemmeslà, des sociétés du momeni,
«f — Oui, répond Giraud, qu'a réconforté dans son dire le secours du critique ; oui, supposez des femmes qui descendraient de ces sociétés-là et qui, à première vue, dans le monde, se reconnaîtraient en s'abordant e4 se comprendraient d'un coup d'œii.
(l) J. de Gonconrl, qui est le translateur de cette confession, en a peut-être bien altéré des détails dans la forme ; mais il sentait* pensait de la sorte le célibataire endurci, le théodcien impénitent, qu'importuoait sans cesse^au milieu des plus sérieux travaux, Vodor di femina.
« — Tenez, s'écrie la princesse, vous me dégoûtez. Ah 1 le saligaud ! »
Et, pour la remercier du compliment, notre courtisan s'agenouille, baise la main de Mathilde, qui la retire, et trouve en soi, l'examinant, la galanterie peu souhaitable.
En ces choses, elle avait des suscepUbiliés d'âme particulières. Elle se plaignait des déceptions, que lui causaient certains de ses amis. Elle souffrait en son âme comme d'un froissement personnel de leurs faiblesses d'hommes, des imperfections matérielles de leur nature. Elle admirait en eux le talent reconnu, les belles conceptions d'art, les larges visées intellectuelles. Il lui était pénible de songer que, lorsqu'ils avaient enlevé l'habit de cérémonie dont ils se revêtaient dans leurs livres, ils se trahissaient dénués de principes, sans idéal, livrés à toutes sortes de petites passions médiocres, sans distinction de choix, vulgaires. Il n'était pas rare qu'en sortant de sa demeure aristocratique, tels de ses invités allassent user leurs gants à la Closerie des Lilas, au Château des Pleurs, ou en autres lieux de rendez-vous équivoques.
(( Hier, consignaient les auteurs de Germinie Lacerteux dans leurs mémoires journaliers, nous étions dans le salon de la princesse Mathilde ; à présent, nous sommes dans un bal du peuple, à l'Elysée des Arts, boulevard Bourdon. Nous aimons ces contrastes. C'est la société vue à tous ses étages. »
Ils trouvaient à cela de bonnes raisons. Le plaisir était différent, moins raffiné, sans doute, mais n'avait-il point ses compensations artistiques? N'était-ce pas la vraie rue, le brouhaiia joyeux, la parisienne Gavarni ? Ils s'expliquaient, se défendaient. La princesse contestait ce point de vue. Il lui répugnait d'admettre que l'élite de ses amis allassent se galvauder, commo elle le disait, avec ces femmes. Et elle comprenait dans la même catégorie les aventurières de l'amour, les parvenues de la galanterie, les patriciennes du plaisir tarifé. Le peintre Hébert, qu'un des railleurs de sa maison avaJ, surnommé « le fumiste de l'idéal », faisait le por-
trait de l'une d'entre elles, et demandait à la princesse son opinion. Mais elle était indignée qu'un artiste de sa valeur travaillât pour une impure :
(( — Une drôlesse comme ça protéger l'art I Mais vous ne pouvez pas seulement mener chez elle votre mère voir ces peintures.
(c — Voyons, princesse, ne faites pas vos yeux jaunes I
a — C'est que pour moi c'est bien simple, ces questions-là. Vous pouvez faire tout pour ces dames, quand c'est gratis, mais, du moment qu'il y a de l'argent I... »
Et, cherchant quelqu'un qui fût de son avis :
« Estrce que vous ne pensez pas comme moi î demande-t-elle à Frédéric Soulié.
— Mais non, pas du tout. Je soutiens que le peintre des madones, que le divin Raphaël, lui comme les autres, aurait travaillé pour n'importe quelle femme de son temps. D'ailleurs, il ne faut pas me consulter làdessus. Moi, je n'ai pas de principes. »
Cette réplique a jeté la princesse hors de soi. Elle quitte le salon, ayant à sortir en ville, et dit en s'en allant :
« — Vraiment, messieurs, avec vos indulgences, si je revenais au monde, vous me feriez désirer d'être une femme à tempérament, une gueuse I »
C'était un de ses regrets les plus vifs d'avoir à partager avec des créatures inférieures la société d'hommes tels que Taine, Renan, Sainte-Beuve, et qu'elles lui dérobassent à elle de leur temps, de leur esprit, de leur personnelle valeur.
Mathilde s'attacha par sa bonté enjouée et par le charme familier de son esprit beaucoup d'amis intellectuels, n lui en fut attribué de plus chers : M. de Pienne, le comte d'Ayguesvives, Nieuwerkerke, Chaplin, ou d'autres, qui restèrent dans le vague, quant au degré de faveur où les haussa « la bonne Princesse ».
Nieuverkerke était de tous ceux-là l'ami de cœur le plus authentique. Il descendait en ligne directe de la race Juan. Dans les âmes fémihines, on le vit exercer
bien des ravages. Il se laissait plaindre doucement d'être « la proie des femmes ». L'affection vive de la princesse avait grandement aidé à sa fortune exceptionnelle. Une haute situation administrative, de larges ^ émoluments et les rentes de plaisir que lui procurait le caprice épars des plus belles et des plus enviées, c'était son lot dans l'a vie (1).
Avec la nature très en dehors qu'on lui connaissait^ la princesse Mathilde voilait peu les témoignages de ses préférences ou les élans de ses sentiments passionnés. On feignait, dans son entourage, des airs de mystère sur une liaison qui n'en était un pour personne. Des deux parts se trahissait une imprudente sérénité, prêtant forcément aux Commentaires. C'est dire qu'on ne s'en privait point, n y eut des parties de voyage à Dieppe, sous des apparences de double incognito mal gardé, qui firent courir les propos des gens oisifs. L'empereur en avait marqué du déplaisir ; certains espéraient y voir déjà les symptômes d'aune prochaine disgrâce pour Nieuverkerke et la chance d'une succession à la surintendance des beaux-arts. Lui, confiant en sa chance coutumière, sûr du présent et de l'avenir, ne s'en affectait pas le moins du monde. Il vint habiter ostensiblement le pavillon de Breteuil, avec son valet de chambre, et en y installant, en outre, ses chevaux et ses gens d'écurie. De nouveau s'étaient ravivées les médisances. Le l*' juillet 1853, la princesse lui avait fait tenir ce billet, le pressant d'accourir :
(( Vous avez votre appartement dans mon pavillon ; venez-y le plus souvent possible. »
. Il n'avait fait que souscrire à l'invitation, sans se soucier de ce qu'en pourraient dire les bavards, les envieux, les jaloux. Les observations des uns et les malignités des autres allaient leur train. Nieuverkerke se conduisait, prétendait-on, avec une imprudence rare. Il en usait en maître dans la maison ; il bravait tout. Ne l'aVaiton pas vu se promener, à SaintrCloud, jusque sous les yeux de l'empereur, avec la princesse, négligemment,
(1) V. Frédéric î.oliée, la Séduction, 201-203.
en ATeste de toile ? Il entrait et venait dans le salon, en possesseur, en mari, sans son chapeau. N'était-ce pas' assez de preuves de ce qui existait et que la princesse ne dissimulait en aucune occasion ? On en paraissait très offusqué en haut lieu, et ceux du rez-de-chaussée s'en réjouissaient. L'empereur et l'impératrice avaient manifesté leur mécontentement. Les officiers de la maison impériale et les dames de l'impératrice reçurent le conseil de ne pas se présenter aux soirées de la princesse. Eugénie n'y était venue qu'une fois cette année-là. La duchesse d'Albe n'avait pas même envoyé une carte. Il n'y avait point à en douter. L'orage s'amassait et grondait. Il n'éclata pas, cependant. Nieuwerkerke continuait de sourire à son étoile, d'aimer distraitement la 1111e du roi Jérôme et de répondre du bout de la plume aux billets parfuftiés qu'il recevait, d'intervalle. Il n'en pouvait mais, il ne pouvait échapper vraiment à l'occasion qui s'offrait à. lui si fréquente de tromper la princesse. Un matin, en son appartement du Louvre, il tenait d'elle une lettre, qui n'était point passée par le secrétaire des commandements de Son Altesse, une lettre intime et douce ; et naïvement, il se mit à en lire des passages à Viel-Castel, le plus indiscret des confidents. Dans ces lignes affectueuses, elle lui exprimait avec une touchante sincérité les regrets d'une longue séparation, l'ennui de cette solitude de cœur dans laquelle elle se trouvait, au milieu de la Cour, le désir de retrouver le plus tôt possible son cher intérieur, ses habitudes, ses affections, et môme les méchancetés de quelques-uns, ajoutaitrclle en pensant à Viel-Castel et divers. Tout à coup, comme par un brusque rappel de mémoire, Nieuwerkerke interrompait sa lecture et, sonnant son domestique- « Priez, lui ditril quand il fut venu, M. Meissenet d'écrire à M"* Mignerot (i) que je Tat-
(1) Cette M**» Mignerot était uno belle personne, qui venait peindre avec beaucoup de ponctualité, dans les galeries du (.ouvre, où chacun s'arrêtait pour admirer, non ses toiles, mais elle-même. Par moments elle quittait son chevalet, parce qu'elle avait des conseils i qjiérir auprès de Nieuwerkerke, dans £e seul à seul de son cabinet.
C'est dans ses appartements du Louvre que Nieuwerkerke donnait des soirées fort goûtées, où se retrcavaient en partie les habitués du
tends à midi. » Le serviteur s'était retiré avec tin sourire entendu. Le secrétaire écrivit la lettre. On la porta, en grande urgence, à sa destinataire ; et la jeune beauté n'avait pas tardé à se mettre en roule pour rejoindre, à midi moins quelques minutes, dans la chambre close et les rideaux fermés, M. le directeur général des Musées de France, intendant des Beaux-Arts, de la maison de l'empereur, membre de l'Institut. Laissonsles reposer ; dans deux ou trois heures, il aura bien le temps de répondre à la princesse. « Pauvre princesse I » soupire ce bon apôtre de Viel-Castel.
Nieuwerkerke était trop gâté par le bonheur pour se croire coupable d'une ingratitude, même légère. N'aurait-il pas dû, ce jour-là, se trouver à Compiègne où l'attendait la belle M"* Agut, dont, Tannée précédente, il avait exposé le médaillon ? Quelle sorte de constance pouvait-on attendre d'un homme si demandé î
Mathilde éprouva, au cours de sa vie, une autre grande affection. Ce fut pour Chaplin, le graveur, une âme tendre et délicate, qui lui voua une gratitude profonde et un attachement sans bornes. Elle devait ressentir de sa perte une vraie douleur.
Pour tous ses amis de cœur ou de pure intellectualité, elle avait la vibration chaleureuse et l'entraînement dévoué. Cette amitié flexible s'accommodait aux goûts et aux manies mêmes des poètes, des artistes, des rêveurs, tous gens de complexion variable et difficile, qu'avait adoptés son affection. Elle avait des indulgences particulières, qu'elle savait exprimer de la manière la plus avenante. Un jour, en dînant, Jules de Concourt, au milieu d'une discussion soulevée par la personnalité de Franck, philosophe libéral de doctrines, Israélite dé race, s'était exalté rageusement dans la critique. La princesse avait levé les épaules, en ajoutant qu'il ne fallait pas y faire attention, qu'il n'en était pas respon-
salon de la princesse. Le cadre n'était pas ordinaire. On déposait les paletots dans la galerie des Miniatures. On faisait de la musique dans le salon des Pastels... Soirées d'art, soirées sérieuses, ou qui commençaient, au moins, sous des aspects sérieux, quitte à finir sur des conversations d'hommes seuls, rien moins qu'édifiantes.
LA MARÉCHALE CAMIOBERT
sable, et qu'il fallait en imputer la faute à sa maladie de foie. Il s'en était susceptibilisé, naturellement, et, le lendemain, comme Téloge de Franck était encore sur sa bouche, dans un de ces accès d'irritation fébrile dont il n'était pas le maître, il lui répliquait, devant les convives stupéfiés : « Eh bien, princesse, vous n'avez plus maintenant qu'à vous faire juive. » La parole avait à peine jailli qu'il eût voulu la reprendre, et le nerveux, l'impulsif qu'il était passait à une autre'extrémité : un excès d'attendrissement. Les larmes tombèrent de ses yeux sur les mains de Mathilde, qui, gagnée par son émotion, l'entoura de ses bras et l'embrassa sur les deux joues en disant : « Mais comment donc l Oui, je vous pardonne, vous savez bien que je vous aime. Moi aussi, depuis quelque temps, avec les choses qui se passent en politique, je me sens dans un état d'agitation et de lièvre. » Elle semblait épouser les nervosités aiguës de celui-ci. Auprès de Gautier, dont c'était le mal, elle adoptait « le sens exotique », parce qu'il fallait l'avoir avec cet homme, en continuelle nostalgie des pays où il n'était pas et des temps qu'il n'avait point vécus.
Elle déployait une ardeur combative, une chaleur étonnante à défendre la cause de ceux qui avaient su trouver le chemin de son cœur, très arrêtée là-dessus^ n'admettant aucune raison, écartant toute manière de voir qui pût les diminuer dans son opinion, mais bataillant pour eux obstinément. « Tout pour ceux que l'on aime, rien pour ceux qui ne vous aiment pas », elle confirmait ses actes à cette devise, qui n'était pas la suprême çxpression de fféquité ni du détachement philosophique, mais qui la caractérisait en plein.
Elle y dénonçait des partis pris touchants. Dans les dernières années de l'Empire, on joua une pièce douteuse d'Emile de Girardin : les Deux Sœurs, dont le succès fut court et malheureux ; on en causa chez elle. Ma« thilde ne voulut jamais admettra que le public l'eût sif* fiée, mais soutenait mordicus ïue son cher Girardin venait d'emporter un beau suce fes. Et ce fut une bien autre affaire avec VHenrielle Maréchal des Concourt. Elle
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avait imposé le drame à la Comédie-Française et mis tout en mouvement pour qu'on lui fît un accueil de triomphe, ce qui ne Tempêcha pas de tomber par terre avec un bruil effroyable. La critique ne fut pas tendre. On avait tempêté terriblement à la première et aux suivantes. Elle avait reçu, au sujet de cette pièce ouvertement placée sous son patronage, des lettres toutes chargées de menaces. N'importe, le 5 décembre 1865, elle était rentrée chez eire, les gants déchirés et les mains brûlantes, à force d'avoir applaudi.
Cependant, les réunions brillantes et si suivies, qui entretenaient le prestige mondain de la cousine de l'empereur, se succédaient sans que rien fît prévoir qu'elles dussent cesser. Brusquement elles s'interrompirent. L'intermittence était fatale. Le souffle d*un violent orage avait éteint les flambeaux et dispersé les aimables convives.
Lorsque éclata la bourrasque de 1870, les amis de Mathilde, quelques-uns de ceux qu'elle avait, aux heures calmes et propices, comblés de ses prévenances délicates, purent lui attester la preuve que leur cœur ne s'était point détaché d'elle, dans ce moment critique. Ainsi Alexandre Dumas flls, dont elle avait gâté les flUes, dès leur enfance, et qui lui garda toujours un profond attachement, s'était donné une peine inflnie pour réunir les tableaux, les meubles d'art de la princesse et tenir hors des atteintes de la Commune incendiaire ces objets de prix.
Dans le mouvement de réaction violente, qui suivit la catastrophe et déchaîna tant de colères contre le régime déchu, Mathilde fut de tout le personnel impérial la plus épargnée. Elle n'y échappa pas entièrement. Des éciaboussures en rejaillirent sur elle, forcément. En 1870, on publiait à Bruxelles un pamphlet des plus injurieux contre celle qu'on sumonumait « la Poppée » du dernier règne. Toutes sortes d'imputations y salissaient sa vie intime et ses mœurs. Il n'en résonna que de faibles échos. Avec son âme généreuse, sa nature franche et libre, Mathilde n'était justiciable d'aucune haine. Comment aurait-elle laissé de longues inimitiés dans ce
Paris, où elle avait toujours exercé un rôle d*intellectualité bienfaisante ?
Elle put rouvrir sa maison aux hôtes accoutumés. Laissée libre par Tamitié de Thiers de résider en France, elle avait abandonné la rue de Cou réelles pour la rue de Berry. Dans cette nouvelle demeure, où tout était resté « second Empire )>, dans le grand salon de damas rouge, où les marbres de Canova rappelaient aux yeux, fidèlement, les effigies napoléoniennes, s'empressaient, comme en celle d'autrefois, des hommes de tous les partis. Elle n'avait pas changé, mais conservé intégralement Tesprit de large compréhension et de tolérance, qui a été le meilleur mérite de son caractère et faisait le charme de ses réceptions. Avec la fougue de ses sentiments, elle n'avait pas abdiqué son profond attachement pour la tradition de famille. On le savait, chez elle. Nul ne l'interrompait, quand elle revenait sur ses souvenirs lointains, et c'était une impression inoubliable, pour ceux qui l'entendirent parler de la mère de l'empereur, du roi Joseph, de Lucien Bonaparte, de la reine Hortense, du roi Louis de Hollande, dont elle s'entretenait tout aussi sûrement que si elle les eût quittés de la veille. Simple sur le reste, elle portait haut cette fierté de descendance. Je n'en veux citer qu'un trait, au courant de la plume. Le roi Oscar de Suède, à l'occasion d'un de ses passages à Paris, était venu lui rendre visite, en l'hôtel de la rue de Berry. Il s'inclina devant elle, et galamment :
— Je n'ai pas voulu, lui dit-il, traverser Paris sans vous apporter mon hommage.
— Je l'accepte comme une réparation, répondit^ Mathilde, songeant à la défection de Bernadette.
Elle entendait bien ne pas mentir à l'hérita^çe du sang. Elle le disait. Elle en avait donné des preuves qu'on n'avait pas oubliées. Lorsque Taine, d'une plume trop sincère, écrivit ses pages terriblement documentées sur le premier des Bonapartes, les dures pages qui mirent dans un tel émoi ses descendants, elle n'essayn point d'en rétorquer les arguments, à l'instar de son frère Napoléon ; mais elle rompit toute relation avec
Fauteur- des Origines^ et cette gloire littéraire fut enlevée à son salon. On sait de quelle manière sobre et tranchante Taine en fut averti. Elle avait envoyé sa earte à l'adresse du célèbre écrivain avec ces initiales au bas : P. P. C, indiquant qu'à partir de ce jour leur amitié prenait un congé indéfini. Et la perte en fut regrettable beaucoup moins pour un esprit supérieur de la trempe de Taine que pour la princesse dilettante. On citait ce fait encore. Le fils d*un personnage connu sous le second Empire avait écrit, dans un journal de Paris, une série d'articles, qui firent sensation, où Ton présentait sous des couleurs fâcheuses les aventures de Napoléon III, à Londres, et les secrets do son existence de prétendant. Mathilde lui fit remettre par une personne amie un paquet de lettres. Celui qui avait composé ces articles put lire, au bas de la correspondance, le nom de sfon ' père. En des pages débordantes de reconnaissance et remplies de protestations de dévouement, celui-ci remerciait Louis-Napoléon, passé de l'exil sur le trône, de l'avoir, une fois, sauvé de la prison, et, une seconde fois, du suicide I... Elle était napoléonienne jusqu'au bout des ongles et s'en vantait'. Par bonheur elle était autre et diverse. La légende de l'Aigle, et les abeilles et les violettes ne tenaient point hypnotisée d'une passion étroite et jalouse son âme d'artiste libérale. Sauf des cas d'hostilité ouverte, ou des crises passagères, des fâcheries soudaines et plus tard apaisées, comme elle en eut avec Sainte-Beuve, elle ne demandait compte à personne de ses tendances.
n en fut, à la rue de Berry, comme il en avait été dans les salons de la rue de Courcelles. On y voyait se fondre, sous une délicate influence, les éléments les plus divers. A côté du c^rps diplomatique, des étrangers de marque, des altesses européennes en déplacement, voisinaient les grands noms de l'empire défunt et les titulaires des plus vieux lignages de l'ancienne monarchie ; puis, des députés du centre et de la gauche, des royalistes, des républicains et de jolies femmes sans cocarde. Aux vieux amis, aux fidèles dont le nombre, hélas ! dimi-
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nuait avec le temps, s'adjoignaient de nouveaux venus non moins distingués par les mérites et par l'éducation.
Elle en était le lien et le centre, Tâme et la vie. Assise dans son vaste salon, somptueusement vêtue, le cou paré de son collier de perles historique, on la revoit en pensée, distribuant les bonnes grâces de son aménité et laissant à la verve animée de ses hôtes la plus franche circulation. Pendant un demi-siècle la princesse Mathilde conserva cette souveraineté charmante.
Dans ses dernières années, elle ne quittait guère plus son attraycintie demeure de Saint-Gratien, qui fut, de tout temps, sa résidence préférée et son refuge pendant la belle saison. Elle y donna des fêtes exquises autant par la qualité de celle qui les organisait que par les attraits ou les mérites de celles et de ceux qui répondaient à son appel.
Quelques faiblesses et quelques étrangetés mises à part, d'inoubliables souvenirs resteront attachés à la mémoire de cette intelligente princesse, qui sut maintenir, autour d'elle, jusqa^à son dernier soupir, les plu& belles traditions de l'esprit de société.
L'AMBASSADRICE AUX CHEVEUX D^OR La Comtesse Le Mon
Un grand mariage et ses saites. — Étrange histoire et simple dénouement. — M. de Morny. — La comtesse Le Hon. — Retour en arrière : ses origines ; son arrivée à la Cour de France, comme ambassadrice. — Son portrait. — Qaand elle entrait dans sa loge, à rOpéra. — Toute une correspondance du duc Philippe d'Orlôans. — Dans le monde et dans Tintimité. — Caractère de son salon. — Une lettre de Vatout. — Xjcs belles années de la comtesse I^ Hon. en son hôtel des Champs-Elysées.
C'était aux environs de septembre 1856. En Je cer tains milieux, voués à riridiscrélïon professionnelle, de singuliers racontars, au sujet d*un événement d'ordre privé rendu public par la qualité des personnes, fortune non moins extraordinaire. Et Ton y mêlait le
On y mettait en cause un homme d'Etat du plus brillant relief, qu'un miraculeux concours de circonstances avait poussé à édifier, de ses propres mains, une — politiques, diplomatiques ou policiers, — circulaient nom d'une femme du monde, célèbre par sa beauté, par l'éclat de ses réceptions, par ses qualités rares d'esprit et de cœur, et que la chronique quotidienne n'oubliait jamais de porter en première ligne, parmi celles qui gouvernaient l'esprit de Paris. Un incident de lettres échangées, grossi de toutes les circonstances qu'il plaisait aux imaginations d'y ajouter, avait donné le vol à ces propos et commentaires.
Il s'agissait, quant au fond de l'histoire, du mariage bruyamment annoncé, de M. de Morny, lors ambassadeur extraordinaire de France près la Cour de Rus-
sie, et qui s'y était rendu avec une suite pompeuse, à Toccasion du couronnement du tsar Alexandre II... Des -difflcultés s'étaient produites, issues de causes tout intimes. Des réclamations avaient été formulées. Il avait iallu, disait-on, par ordre supérieur, prendre des mesures, intervenir.
On savait bien, en parlant d'épousailles, qu'avec ses goûts voyageurs le duc de Momy entama plus d'une fois de telles négociations, sans les conclure. Il faillit serrer les liens d'iiyménée à Florence. Avant son départ, il était fortement parlé de son union avec une Américaine, plus tard devenue l'une des comtesses de Moltke ; puis encore avec une charmante jeune flUe du faubourg Saint-Germain, M"* de Bondeville. On le •crut, un moment, engagé du côté de l'Angleterre. Les bans allaient même être publiés, à Londres, lorsqu'on apprit qu'il venait de se fiancer avec une beauté russe.
Mais, cette fois, la chose était formelle.
Lui-même, haussant le ton au langage d'un chef d'Etat, qui croit indispensable au bonheur de ses peuples la réalisation de ses personnelles joies, lui-même Tavait annoncé d'une façon presque solennelle, dans •ces premières lignes dîme lettre adressée à la comtesse Le lion :
c« Saint-Pétersbourg, 1856.
« Je me marie... L'empereur le veut et la France le désire. Pendant que j'étais au pouvoir, les rapports de police me disaient toujours : « Mariez-vous... Mariezvous. J'espère, et le désire, que ma femme n'aura pas de meilleure amie que vous, et que vous ne perdrez pas l'tiabitude du chemin de Bade...
a MORNY. »
M. de Momy se maria donc, pour le bonheur de' la France, comme il le croyait, et pour le sien» H épousa une jeune et blonde princesse moscovite, aux yeux noirs, aiix traits fins, à la tournure élégante, Sophie Troubetzkoï, demoiselle d'honneur de la tsarine, qu'il avait fascinée dans un bal d'ambassade, avec son