‹ Les fémmes du second empire (papiers intimes)Chapitre 9 sur 24 · UNE BONAPARTE · texte numérisé non relu

UNE BONAPARTE

Madame de.Rute

Une incarnatioD, la plus complète qu'on pût rêver de l'idée d'internationalisme. — Tout ce que fut et voulut être M"* de Rute, née Bonaparte. — Les circonstances singulières de son premier mariage avec le comte de Solms. — Beaucoup de bruit à travers le monde. — Les démêlés de M"* de Solms ,avec les pouvoirs publics. — Son impérial cousin signe le décret d'expulsion. — En Italie. — Années radieuses. — Une lettre confidentielle sur cette phase de sa vie. — De Milan à Turin. — Une curieuse soirée chez M"* de Solms. — Elle se nommera bientôt M"* de Rattazzi. — Autour de cet hyménée; propos et anecdotes. — Victor Emmanuel et la femme de son ministre. — Voyage de noces triomphal. — Dix ans après. — Son état de maison à Paris, lorsqu'elle fut devenue M"** de Rute. — Originalités et fantaisies. — Physionomie morale de cette personnalité singulière. — La femme et l'artiste.

Peu de femmes eurent une existence aussi mouvementée et jusqu'à la dernière heure aussi remplie de bruit, d'aventures vécues tapageusement, d'influences exercées, de velléités d'œuvres et d'actions entreprises, que Maria Studehlmine Letizia, petite-fllle de Lucien Bonaparte, dite comtesse de Solms, dite M"*^ Urbain Rattazzi, dite M"* de Rute, cousine de Napoléon III et fervente amie du républicain Castelar, femme du monde, femme de lettres, artiste ; tour à tour Française, Italienne, Espagnole au gré de ses alliances successives -et de ses volontés changeantes ; internationale, universelle,- brûlant du désir d'être partout, de s'assimiler toute chose et n'ayant, au fond, rien de plus cher que le souvenir de sa beauté et des triomphes qu'elle lui valut.

Volontiers, sous l'Empire, on se disait exotique.

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C'est le ton, à présent, de êe déclarer cosmopolite. Mais si jamais quelqu'un put se flatter d'incarner en soi ridée d'internationalisme ce fut bien, à coup sûr, M°** de Rute. Elle tenait de la Corse et se sentait Française par la descendance bonapartiste. Pour l'Angleterre, elle était la flUe de Thomas Wyse. A l'Italie, qui la reçut et la fêta^ elle faisait sonner haut le nom glorieux de Rattazzi. Pour l'Espagne, elle était Rute. Et par ses mille attaches intellectuelles, par le périodique* qu'elle dirigeait sous le titre de Nouvelle Revue internationale elle élargissait, antouF d'elle, autant qu'il était possible, ce vernis de cosmopolitisme, quitte à se prononcer, dans les grandes occasions, Française de cœur et de sang. Au reste, qu'elle fftt à Rome, à Arxks-Bdins, à Paris^ à Madrid ou à. Lisbonne, elle se montrait, d'excellence et avant tout, mondaine et salonnière.

Dès sa prime jeunesse, elle avait p^rovoqué vivemeait Faltention sut la précoeité de ses connaissances, sur ses qualités de grâce, de réflexion, d'intelligence et de rare décision. Elle avait le sang chaud, l'humeur dft la race, dominatrice et agitée, Fimagination fougusetise, . le désir capricant et fantasque, les ambitions voyageuses et diverses. Ajoutez fi cela l'impatience hardie de vivre et de sentir par toutes les facultés de l'être. Les honneurs qu'on accorde au rang^ l'emjpire dévolu à la beauté, la gloire qui sied d'une si merveilleuse façon aux ieunes talents : n'était-ce pas son bien légitime ? n lui tardait d'entrer en possession de ces avantages. Quelqu'un se trouva fort à propos pour accélérer sa fortune. Je veux parler du comte de Solms, qui eut la bonne inspiration de lui apporter un million dans sa corbeifle de mariage.

Les origines de cette première alliance^ sur laquelle on a conté des chose? extraordinaires, valent d'être rappelées avec exactitude. Elle avait dix-sept ans et n'était qu'une petite pensionnaire puritaine, — encore bien embarrassée de l'usage qu'elle serait s^pelée à faire de ses armes de conquête. Certain soir, au sujet d'une toilette de bal, une querelle s'était élevée entre elle et

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sa uiôre. A tel point que la main de celle-ci, trop leste, avait effleuré sensiblement son doux visage. Dépitée, courroucée, elle s'était écriée qu'elle ne resterait pas davantage en tutelle ; elle s'affranchirait de cette dépejtdance sur l'heure, s'il était possible. Le premier homme riche et disponible qu'elle rencontra ayant été le comte Frédéric de Solms, elle l'avait réclamé tout aussitôt, il n'était ni. jeune ni beau, n'importe; elle avait jeté son dévolu sur celui-là, elle n'en accepterait pas d'autre pour mari. Il fallut lui donner vite cet homme ennuyé et blasé, qui fut loin d'être l'époux idéal. De sa déconvenue prompte à se consoler, elle se jeta avec une telle ardeur dans les plaisirs du monde qu'elle eut à peine le temps de s'en souvenir. Une brillante société prit l'habitude de fréquenter chez elle, rue Caumartin, puis rue de Milan. Le comte Alexis de Pommereu l'aidait, en l'absence et même en la présence de M. de Solms, à faire les honneurs de ces réunions. Petit-flls du marquis d'Aligre, ancien pair de France et autrefois attaché à la personne de la reine Hortense en qualité de chambellan, c'était un personnage non négligeable et d'ailleurs, plein de zèle. Il avait été le parrain du premier enfant. Il était le familier de tous les jours, participait aux muniflcences présentes et voulut les accroître dans l'avenir en léguant à M"* de Solms un héritage fabuleux, qui suscita, après sa mort, d'interminables procès.

Elle jouissait déjà d'une sorte de réputation universelle. Il n'était bruit que de son esprit élincelant et incisif. Elle passait pour une excellente musicienne, chantait fort agréablement et jouait en actrice les comédies dont elle était l'auteur. Ses mérites ne s'arrêtaient pas là. Elle le disputait à M"" de Mirbel en l'art délicat de la miniature, et il n'oût tenu qu'à elle, prétendaient ses adulateurs, d'être l'émule d'un Meissonier dans la peinture de genre. Quant à l'éclat de sa personne, quant à la dignité dont elle accompagnait son port et sa démarche, on regrettait seulement qu'il n'y eût pas un trône vacant à lui offrir.

On parlait beaucoup de M»* de Solms Trop même su

^ LKS FEMMES l)V SECOND EMPIRE

gré du Priûcei-PrésidenL « Ma jolie cousine» disait Napoléon, est une perfection de vertus. Elk les a toutes, les bonnes et les mauvaises. » n ajoutait malfoieusenient qu'elle iouait de l'éventail à ravir, mais qpie, par malheur, elle jouait aussi de la plume,., à tort et à tejLvers, qu'elle commettait des vers, ce qui était pardonnable, mais faisait beaucoup de bruit^ ce qui était plus inquiétant.

M"^^de Soims avait inauguré chez elle uh salon à la fois politique et littéraire, dont le caractère frondeur déplaisait en haut lieu. Elle y recevait sans mystère nombre d'ennemis assez affichés du nouveau r^îme. Le ministre de la police, M. de Maupas, estima prudent d'y mettre bon. ordre, et lui fit parvenir une invitation, formelle comme un ordre, d'avoir à se présenter à son cabinet. En dépit des déviations de la ligne, elle avait hérité de famille un fond de caractère peu flexible et des instincts militants. Saisie de colère qu'un Maupas eût pris cette liberté envers la petitenièce d'un Napoléon, elle lui répondît de sa plume la mieux taillée que la a princesse de Solms » n'avait nulle envie de lier connaissance avec lui. Le ministre eut le mauvais goût d'insister. Et la petite-fille de Lucien Bonaparte eut l'imprudence de riposter par de nouvelles , bravades. Un ordre d'expulsion arrive, exécutoire dans cinq jours. Elle en appelle. Son cousin impérial signe le décret. Son mari lui donne tort. Son irritation s'en accroît. Elle refuse de quitter sa chambre et son lit. lî a fallu que des agents interviennent et menacent d'user de la force pour donner gain de cause à l'autorité. On la mena hors frontière. Peu de jours après. M"* de Solms intentait un procès au ministre, avec Berryer pour défenseur, faisait feu de toutes pièces^ et, condamnée sans recours possible, se proclamait une victime de la persécution.

A la suite de ses démêlés avec la police impédwde elle adressait des lettres aux journaux; elle écrivait sur le ton d'une mgénuité modeste, dont l'expressioa paraît fort curîeiise' à distance, qu^elle ne s'était jamais produite, que l'obscurité lui seiriblait le seul lot envia-

MADAME DE KCTE ^

i)îe des femihes... Heureuse dans son îiitérîôur etttré 9on enfant et Tétude, elle, tf aurait âmbitiorlné qu'inné cSiose : conserver ses nombreux iaumis, garder le sceptre d'un salon distingué et vivre oubliée d'une ïamîlle qu'elle n'airoaît point, à f ôrèe de la inésestîmer... Les honneurs d'une triste célébrité étaient Vetiû^ la cbfflTber, malgré elle. Hélas!... Elle s'y accoutuma, pourtant, et si bien qu'on alla dire, — des envieux sans doute, — que le goût de faire parler d'elle était devenu un besoin de son existence journalière.

Jusqu'à la paix de Vîllafranca, qui lui permît de revenir à Paris, parce qu'elle se considéra comme «•annexée » ^ l'Empire ainsi que la Savoie elle-même, M~ de Solms passa les jours en sa villa d'Aix-les- Bains, radîeusement, à la façon des grandes dames dé la Renaissance, dans une atmosphère de luxe, de plaîsîr alterné de travail, de ferveur spirituelle et d'enéhantement physique, qui Fenveloppait d'adoration.

La Cour, l'Empereur et la tribu serrée des Bonapartes supportaient mal qu'elle s'entêUit à porter le nom dynastique. On lui déniait ses droits au titre de princesse ; il eût été plus difficile de lui contester son patriciat de beauté. Ponsard l'appelait la msigicienne ; et il était des mieux fondés à la qualifier ainsi, dit-on ; car le poète de Lucrèce était descendu dans les jardins ffArmîde et s'était endormi sous les roses comme le béros du Tasse. Victor Hugo n'avait de fleurs assez parfumées ni de métaphores assez étincelântes lorsqu'à la comblait de sa correspondance lyrique. Suivant ce qu'en protestait le poète, inutiles étaient pour elle le titre, Ife rang, les honneurs : n'avait-elle pas déjà le rang de la fleur et le titre de Fétoile ? N'était-elle pas esprit, âme, Oamme, rayon? « Elle, de la famille de l'Empereur : voilà grand'chose, quand on est de la parenté du soleil 1 » Et Eugène Sue s'écriait : « Ouï, celle-ci, c'est bien la vraie Princesse î »

Elle était donc, à bon droit, fort satisfaite de son sort et de sa vie, non moin^ contente de sa personne et de ses qualités., Elle n'av^t pas encore franchi le cap de la Irentaîne. Un long espace de liberté s'ouvrait

aux chevauchées de sa Xantaisie. C'était le temps heureux où elle pouvait, ayant la plume en main^ se dépeindre elle-même, en pied, complaisante à son miroir, et sous la forme de cette curieuse lettre, adressée à un jeune ami français, comme elle de passage à Milan :

« Milan, mars 1860.

« J'ai été très touchée, mon cher dldeville, de votre bon et affectueux souvenir. Je croyais qu'à peine arrivé à Turin, avec l'insouciance qui m'a paru quelquefois vous caractériser, vous m'auriez déjà oubliée. Je vous avoue que cela m'affligeait bien un peu. Merci doçic pour la surprise que vous me ménagiez, et croyez que je vous suis très reconnaissante du commencement d'amitié que vous voulez bien avoir pour moi. Je ne suis pas aussi difficile à connaître que vous vous l'imaginez. J'ai beaucoup de cœur et assez d'esprit, une très mauvaise tête et une grande maladresse en toutes choses. Je suis franche surtout parce que cela m'ennuierait de me donner la peine d'être hypocrite, loyale par orgueil, ferme dans ma conduite et mes amitiés, par égoïsme. Je suis bonne, parce que, jusqu'à un certain point, c'est une grâce chez une femme, et que je tiens à rester femme, malgré mes bas bleus, le plus possible ; je ne suis pas inoffensive, car ce serait une duperie, et je ne suis pas assez religieuse pour pardonner, ni môme oublier les offenses. Somme toute, j'af de grandes qualités et de grands défauts ; je crois cependant que, modestie à pari, les premières l'emportent sur les derniers ; je compte parmi mes qualités la volonté bien arrêtée de ne pas être et surtout de ne pas paraître parfaite. Je n'ai pas du tout de bon sens, rtlais j'ai un caractère très sûr ; je n'ai aucune prétention, aussi suis-je incapable de supporter l'affectation chez les autres. Pour en finir avec ma biographie d'après moi, je suis le meilleur ami qu'on puisse trouver, un honnête homme, mais une femme impossible, que je ne souhaiterais pas à mon pire ennemi; vous voyez que je suis sincère. C'est beau, n*est-ce pas?

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A présent que je suis un sujet épuisé, pour le présent et pour l'avenir, parlons un peu de vous. Je me suis fait montrer M"* ***• Elle est jolie comme ces fllles-là ont seules le droit de Tôtre. Sa vertu me paraît beaucoup plus contestable que sa beauté. On dit, avec beaucoup de probabilité, je dois le confesser, que votre ami *** a dû convenablement vérifier Tune et l'autre, pendant son séjour, à Milan. Ah 1 le vilain homme, c'était donc pour cela qu'il n'est pas venu au veglione I Ne m'en parlez jamais, je crois bien qu'il avait envie de dormir : votre rêve idéal lui servait d'oreiller. Mais j'oubliais deux choses : 1** que je ne veux pas me moquer de vous; 2® que j'oublie sans cesse la recommandation que m'avait faite ma belle-mère, une femme d'esprit, le jour de mon mariage. « Soyez sagô, mon enfant, si vous pouvez, me dit-elle à voix basse, mais surtout, quoi qu'il arrive, mettez des verrous à vos portes et n'écrivez jamais. » J'ai toujours fait tout le contraire. La défiance m'est impossible et le calcul m'est odieux ; puis, en définitive, je me trouve assez grande dame et assez intelligente, pour me faire pardonner, quand j'aurai quarante ans, ou lorsque cela me plaira, par le bon Dieu et par les hommes, toutes les excentricités de ma jeunesse et les incartades de mon esprit. N'est-ce pas votre avis, mon nouvel ami ? Mais voici une bien longue lettre et qui tourne, décidément, à la profession de foi. Je me dépêche bien vite de vous quitter, en vous priant de passer tout ce galimatias, pour ne vous arrêter qu'à la dernière ligne, • qui contient mes meilleures sympathies.

ce Marie Bonaparte-Wyse de Solms. »

L'année suivante, le jeune secrétaire d'ambassade auquel la petite-fille de Lucien Bonaparte avait versé les confidences, que nous venons de lire, eut la satisfaction de retrouver l'aimable princesse à Turin. Et il enferma dans un piquant récit, que nous allons suivre de près, les détails de sa visite, ornés des impressions qu'il en garda. ; ,

Un petit mol de ïa comtesse de Solms \m ébait parwonu, le priant de passer €hez eîle, vers neuf benres (&i «oir. ïaie était desoeiwlue à Thôtel Feder. Il y vint après ie dîner. On rintrodutsit. M^ de Solms avait on désha* btllé <;equet., lui seyant an mieux, avec des cOtés négligés de sa personne, oà se trahissait Tindcde^» italienne :

« J'arrive de Paris, coinmença-t^lje à dire, tout est terminé et arrangé entre Teiripereur et moi. Il s'est conduit d'une façon très généreuse et en vrai parent Ainsi, •désormais, vous pouvez me voir sans danger ; je ne suis plus une ennemie de votre gouvernement, comme jadis à Milan. Je ne suis plus défendue 1 Aussi^ sans retard, je me suis mise en route pour savoir où en sont les •choses et prendre de nouveaux renseignements sur mon futur beau-frère, mon ancien ami le général Turr, Ce mariage ne me convient pas parfaitement; mais, enfin î »

La causerie darail depuis quelques minutes, lorsqu'on frappa à la porte. Et Ton -vit entrer le comte Cibrario, grand-chancelier des ordres des SainlrMaiirice et Saint- Lazare, ancien ministre, sénateur, un savant, en outre, adonné aux lettres, à la philosophie, au madrigal, galantin par habitude, et qni parut fort troublé de ne pas trouver « la dame du logis » seule. Etre de tiers, passe encore ; il commençait à se remettre de son désappointement, lorsque Ty replongea lintroduction d'un nouvel arrivant, et quel arrivant ! le fougueux mandataire de la gauche piémontaise, le ««èbre député, orateur, poète, Brofferio, qui, s'aj^eroevant aussîtM de rembarras que sa présence causait au vieil homme d'Etat, débuta par le plaisanter agréablement sur Theureuse fortune qui les réunissait chez une lettrée française. Il allait abréger ce jeu d'esprit e* se retirer, quand de légers coups frappés d'une main discrète et aocoutnmée annonc^'ent «tn quatrième visiteur. M^ de Solms n'avait pas entendu. « Entrez », cria Brofferio de sa voix puissante. Et la mince silhouette de RaiWazzi se glissa ûans ia pièce. Décidément ia chance n'hélait h personne, ce jour-là, et moins encore au commandeur Urbain, qui, en gravis-

MADAME D£ RIFFE U

saut Tes^ali^ de Th^tel Feder, s^TOurait les cfcouceurs eatrevfyes d'une cans^ie en tôtetMète, et qui tomlMdt tout à coup au miliea d'une coitTersaUoa très animée. Le d^plai^ qu'il &à épreimûi ^iaifc peioi sur sa figure penaude. Tandis que Cibrario s'esquivait légèrement^ le malicieux BrQfferio s'installa plus à Taise dans saa fauteuil, posa sur un meubla le chapeau qu'il tenait à la main, et^ avec un sourire où passait infiniment d'es- {Hèglerie :

« Je ne veux pas, 0t-il, faire à mon président l'injure ou le plaisir de me retirer, quand il entre; et je Yaia rester quelques instants encore, si vous le permettez, comtesse. Il y a longtemps que nous n'avcms causé ensemble, M. Rattazzi et moi autrement que du fauteuil à la tribune ; et. Dieu le sait, mon président ne m'adresse jamais la parole que pour me rappeler à l'ordrç. Chez vous, chère madame, nous sommes égaux, et sur un terrain neutre, n'est-il pas vrai, monsieur le président 7 »

Cette petite allocution railleuse n'était pas pour consoler Rattazzi de sa déconvenue. Il eût voulu battre en retraite, si une force plus grande ne l'avait attiré vers la maîtresse de la maison. Il soupira, s'assit et, se tournant vers le secrétaire de la légation de France, il engagea les propos sur les affaires intérieures et extérieures du pays voisin. On parla de Benedetti, qui venait d'arriver comme ambassadeur. Hattazzi annonça son: intention de rendre une visite procteiine au nouveau ministre français. « Ah I voilà notre président, répliqua le député de l'opposition, qui va faire sa cour à la France. Ici, ce soir, je le comprends, ajouta-t-il, en glissant un coup d'œil galant dans la direction de M»* de Solms; mais, ailleurs, du moins, je le désapprouve. » Rattazzi, pourtant, soit dit entre parenthèses, n'était pas un si mauvais politique ; car c'est à Benedetti qu'il dut, quelques mois après cet entretien, le portefeuille dont la possession lui fut enlevée, au lendemain d'Aspromonte.

Pour le moment, l'amoureux président était au supplice. Enfin, Brofferio se leva et sortit. D'Ideville aUait en faire autant. Il était déjà près de la porte. Le visage de l'homme d'Etat italien s'éclairait. Courte salis--

n LES FEMMES DU SECOND EMPIRE

faction 1 M"' de Solms, cruelle et coquette, avait fait signe dés yeux au visiteur français de rester ; et, malgré qu'il en eût, celui-ci s'était vu investi du rôle de surveillant, destiné par ordre à troubler le tôte-à-tète du voisin. Une demi-heure s'écoule. D-ideville fait mine à nouveau de prendre congé. D'un nouveau signe, la capricieuse personne lui impose de rester.

« Rattazzi assis sur un canapé, auprès de M"** de Solms, raconte-t-il, la regardait silencieusement ; un guéridon nous séparait. Pour rompre le silence, je me mis à lire à haute voix l'article d'un journal français,. que la belle voyageuse avait apporté de Paris. Chaque fois que j'abaissais la feuille, j'apercevais dans l'ombre, près de l'épaule de la comtesse une main et un bras, qui disparaissaient furtivement, aussitôt que j'interrompais ma lecture. A plusieurs reprises, je me donnai le plaisir de constater le trouble d'Urbain Rattazzi et sa promptitude à dissimuler un geste trop familier tenté avec une maladresse naïve et pleine de charme pour l'observateur. »

Et la soirée se prolongeait languissante. Et la causerie traînaillait, ne sachant plus à quelle branche se raccrocher. D'Ideville se donnait une peine extrême à ranimer la conversation qui se mourait, et n'y parvenait point, lorsqu'il songea qu'il avait précisément sur lui un album questionnaire; sur lequel il avait l'habitude de noter les réponses de ses amis et des personnes de sa connaissance. On posait, comme on le fait en<îore maintenant, une série de questions sur les goûts préférés de celui ou de celle' qu'on soumettait à ce genre de confession ; ies réponses s'inscrivaient en vis-à-vis sur laJ même Hgne ; on les commentait entre soi, et le temps passait à ce jeu. Il présenta donc son livret à la femme d'esprit* et à l'homme supérieur, dont il avait bien innocemment gêné l'entretien ; et le hasard voulut que l'un et l'autre consignassent sur un feuillet d'album des traits de leur caractère, en trahissant leurs inclinations. Mais, pourquoi ne pas relever cet interrogatoire ' d'espèce rare, puisqu'il provoqua, pour une fois des aveux presque sincères î Le voici dans sa fidélité.

LA IHCHKSSE DE UASSANO, DAME D DONNEIH DE I. I.MPÊMA I HICE

TilADAME DE BUTE

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César, Garibaldi.

Napoléon.

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ORllnve?

LaNam9elleHëloi6ae,

QBitoâaukaito?

JMe toujoan bim

porter, Pouvoir Jkoqjoors aimer, sans être fati- «(■ëe, m jaiMts Tieâllir.

L'étrange soirée prit fin là-dessus. Elle avait é^é mdl dhaneeiii^e pour le commandbesir Urbain, qui, depuis quelqifte ieiBgips, avait déclaré sa flamme à i'inutraUable coiq* tesse née princesse, et qui adorait en elle triplement la ïemme d'intelligence et de beauté, la personnalité libérale et la petite cousine de Napoléon III. Sa persévérance connut de meilleurs lendemains. Lorsque, peu de mois ensuite, Rattazzî devint ministre des Affaires étrangères,* continue d^Ideville, ce fut aux pieds de M™ de Solms qnll vint déposer son portefeuille. Il la consultait, lui llwHime d'Etat lucide, avisé, et, dans l'illusion de sa tenAresse, il '^inragroait siBoèremenl qu'en recevant les confidences de la turt)u!ente princesse, il pénétrait d» scème coup les secrets ies plus intimes du caLinet des Toileries 1

Le temps a marché. Elle n'est plu<* M"* de Sohns. Comme elle voyageait aux pays d'azur, f^v q«ête d**!»-

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preçsions inédites, elie avait brusquement changé de nom et de patrie pour épouser le plus grand homme d'Etat de Tltalie moderne, après Gavour : Urbain Rattazzi. La chose s'était passée, disons-nous, avec une diligence extrême. Le pauvre M. de Solms, qu'on tenait pour im personnage fabuleux et dont quelques personnes allaient jusqu'à nier l'existence, était venu bieB à propos s'éteindre à Turin. Il avait eu le temps juste de passer cinq à six semaines auprès de son épouse, comme pour justifier dès liens sociaux qui les unissaient; puis, il s'en était allé de ce monde, discrètement. Quinze jours après son décès, l'impétueuse princesse avait reçu la bénédiction nuptiale, dans Téglise de Saint- Philippe, à minuit, en présence d'un petit nombre d'assistants; et, pour informer le reste de la ville, des photographies furent répandues che? les marchands de nouveautés, représentant Rattazzi, recouvert de tous ses ordres, en habit noir et <5ravate blanche, ayant au bras conjugalement penchée vers lui la veuve de M. de Solms, vêtue de blanc et là tête abritée sous un long voile.

Sa Galante Majesté le roi Victor-Emmanuel, qui se larguait d'avoir pris l'avance sur son ministre dans les bonnes grâces de M"* de Solm.s, n'avait eu garde d'apporter aucun empêchement à ces justes noces. Généreusement, il offrit son tribut à la corbeille et préleva sur les diamants de la Couronne un bijou digne d'une reine.

Les circonstances de cet hyménée firent causer, comme on pense. Il y a quelques années. M"' Walewska me contait à moi-même, sur le mariage de M"** de Solms •avec Urbain Rattazzi, les détails d'une conversation piquante, qu'elle avait eue avec le roi Victor-Emmanuel.

C'était à Florence. Le souverain avait accepté, non sans un peu de résistance (car il se refusait autant qu'il le pouvait, aux réceptions, dîners et autres cérémonies plus ou moins représentatives), il avait accepté, disons-nous, d'assister à un grand bal semi-officiel. M"** Walewska était assise à la gauche du roi, au moment du souper. Elle remarquait qu'il ne louchait guère. aux plats qu'on posait devant lui :

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cf — Sire, obséi*va-t*elle, vous n'êtes que de bien petit appétit, ce soir.

« — Cela m'arrive, en effet, répond-il, et ces dîners d'apparat n'aident pas à le stimuler. Maïs, je vous prie, comtesse, ne faites pas attention.

ce — Tout de même, car en voyant,. Sire, que vous ne goûtez qu'à peine aux choses, je sens aussi l'appétit me quitter.

(e — Oh ! ce n'est pas un exemple à* suivre. Laissez faire à vos jolies dents blanches, sans vous préoccuper d'un voisin maussade. »

La conversation entamée sur ces propos de bouches*étendit à de plus importants sujets. Tout un nouveau ministère, avec Rattazzi pour président, était en ligne de l'autre côté de la table. Ils étaient nommés de la veille. La comtesse Walewska, que la chose intéressait' parce que son parent, le baron Ricasoli, cousin de sa mare, la marquise de Ricci, avait dû quitter la place :

« — Vous avez donc jugé bien opportun. Sire, de vous séparer de votre ancien conseil des ministres î

« — En effet. Et je le regrette pour votre cousin. Mais il faut avouer que ni les uns ni les auires ne sont des aigles. Je sais bien qu'on appelle Ricasoli un homme de fer. Ce qui ne veut pas dire qu'il soit un homme aussi perspicace que résolu et qu'il ait le caractère d'initiative nécessaire aux circonstances. Voilà des ministres, ceux-là, qui, chaque jour, m'entretenaient d'une difficulté nouvelle, me signalaient un péril et ne trouvaient rien pour y parer ; ils ne voyaient que le mal à me faire connaître et jamais )e remède. Alors, à quoi bon avoir des ministres ? Je suis, maintenant, • aux mains des libéraux et de Rattazzi.

« — A propos, on parle encore de son mariage ; on en parle môme beaucoup, dedans Florence. Je n'ose vous interroger. Sire, à cet égard. Vous auriez peut-être des raisons particulières de discrétion, à cause de M"' Rattazzi.

(c — Ah 1 oui, une fameuse femme, celle-là I Et son mari, un étrange homme ! Croiriez-vous qu'il était venu me demander mon avis à moi sur celle qu'il allait

m LES FEMJMCS DU SECÛNil EMPIRE

foûi2ser l lies hruito cireulaieiit^ me disait-il^ qui teii domîaient de Fiiiquiétude. n voulait connallre mes^aeo^ timents. a En vérité^ lui a^aisrje répondu, le ne suis pas ff înfonnéf |e ne sais rien de tout cela; et doiuit£r ma (f jugement sur un poûïi. qu'on igncure fut touidors (() trop périlleux^ >- Sans dpute, mais e'est qu'oa.parïe ^^ aussi de WHis-même» Sire^ et Ton insinme,.. — Ah l yt (c n*ai pas la mémoire fraîche là-dessus. Sincèremient» M mon cher Rattazzî, >e n'en ai aucun souvenir. » Mais voyezrVQtts cet homme, ce mari, qui tenait absolument à me faire convenir que sa femm^ aurait pu être ma matr trœse l... tt

Et le roi se prit à. rire, pendant qu'en lace de bù^ Urbain Rattazzi soiuriait de cette gatté subite de seu. souveraio. sans se deuter vraiment qu'il en. étaîl lia eause et robjjel.

L'Italie acclama la. femme de son premier ministre et ioncha de fleurs le ch«aain de leur voyage de noces. <iuand M"" Rattaaan traversa, Naples en 1867^ elle put, un mstant, se eceire transportée dans un royaume de i&BTiB. Au thé&tre. Royal,, lorsqu'elle apparaissait dans ^Qt. logiB, l'empressement ài la voir était si grand qu'il faJ^ iBÀl interrompre le spectacle. L'élite de la société napolitaine lui ofirit un banquet,. &ùl elle répondit en it^dien aux toasteurs enthousiastes. Un soir, sa montée au Vésuve eut des: coeteurs d'a4K)thé€se. La population Sx'é* toit massée: sur son passage. On avait, en outre, disposé les choses d£. telle sorte que des paysans échelonnés du haut en bas de la montagne éclairaient sa route avec des torches enflammées et dcmnaient au Vésuve un. aspect d'illumination générale, pendant que grondaient. à l'intérieur, les orages volcaniques*

Elle était alors au zénith. Ce fut le moment de splendeur de sa vie.

Dix ans après. L'nmour espagnol a remplacé dans son cœur la flaname ibalienne. Elle a épousé M. Louis de Rute, ancien secrétaire d'Etat et député aux Cortès^ Bile a contiBUé de vivre,, de se r^andre et de recevoir ejomme par k passé. Seulement cm renaarque que ^^cleetisme, qiisi avaût toujours r^né dans soa saloo.

MADAME 0fi KtJTH '"T

est allé 3'tiaiFgiaaanti ju^u'à FaEtaPêmfi des cottceasionsu

âa (f iHt iKHii, d'un talent leeooJMi* Ua œoineskt vûi£ ail ii foi^à peine néttess&ire d'en pradizire le témoigiu^. Pu l8&astttde, pac (UsteaieiioiL au par maïkque de pré- TQsasee, elle; avait Iai»é s'aoMiiBdrir le caraetèire éL te qualMè de ses lefajbostsw Un gram é'excentmtté a'f mâlar €p défrayait copieuâemei&t ia £iia%iûbé de la ehrom^gœ. Elle n'était phfô sous £e ro^iOA, mmva& nous difiîDas totti à Thenre, de la comtesse de CaetigUone. Sqa afle^EidaiU avait baissé.

Fixlril EieiL de pbm sin^Ikr, ^wt exenqple^ ({ue I» cadre et le cérémonial de aes dloeira p^riés^ quaoïd ^e balMtait rue Logelback ?

ËUe comaadsaait trop de moade pcnis ae aeuTenir toukjQois exaetement; de eeusL qi&'elle acvait clMiisiâ. La maison était hospitalière, ouAsevte k bb. ehaetui. Qut'impoirtaii le nombre dea inserits ? Oa deYail êtoe trexite^ n stffvenait ^n^ante convives. Les; easfaoïBâ pesés, suï' ^e cnstaJ des verres risquaienty. cbaquîe' fois, d'êtire coiL' fondas bizarrement, et les meiULs d'être courtSw U fot lait trouver plaee^ o^eodani. Et dans qiBelles eondir lions d'espace étrai^esieat délii3aitées> l Je m'en soiicviens comme d'hier. M""" de Rute avait eu lai fantaiiûie de transporter sa ^le. «b maog^eir en ptein salons, de SOTte que les dîneurs vissent arriver les invites de tut seconde série, et que le& soiristes pussent coniemq[)teir les dîneurs. Elle s'était aivisée,. dis-je, de feire installer^ au centre de son grand salon^ luoe sorte de vîtrin« à quatre faces, un large enclos tout entier composé de plaquea de verre,, avec quatre ©uvertuirea sur tes côiés. An. dedans étaient la table et lea |H*iviIégiés de la fourchette. Au dehors, à Tentour, se tenaient les invités» do deuxième ban ; et le djner, généralement ayaist eommencé tard et se prolongeant au delà de l'heure normale, ces derniers étaieiii aulmia au plaisir creux de voir manger les autres et d'assister aux eonversalioms sans y prendre part.

Avec le temps la eoniusion H«e fit que s'accuser davantage dass ses habitudies de mais^m et dans le cl&sse^

78 LES FEMMES liU SECONP EMPIIIE

ment de ses amitiés. Son état de fortune devenait irrégulier et paraissait instable. Après la mort de M. de ' Rute, elle s'était ressaisie dans la volonté ferme d'être à elle-même son propre intendant et de réagir contre les gaspillages de la livrée par une âpre défense de ses intérêts. Puis Tinsouciance habituelle de sa nature avait repris le dessus. Le flot recommençait à couler : le programme et la forme de ses réceptions s*en res-^ sentirent. Avec son prestige avait diminué le respect. On épiloguait ironiquement autour de la princesse fantasque, qui de cela, d'ailleurs, n'était pas avertie, qui ne voyait, n'entendait et gardait en ses yeux de myope la sérénité des jours brillants.

M"' de Rute n'avait pas su ou n'avait pas voulu vieillir. Ses dernières années, que ternirent d'équivoques histoires et de fâcheux procès, ont été le reflet bien artificiel de sa période brillante.

On la voyait, — les portes de son salon du boulevard Poissonnière ouvertes à deux battants, — accueillant ses hôtes, souriante» toute parée de ses diamants, de ses camées, ayant aux joues le rose et le blanc virginal, que l'art a découverts pour suppléer aux défections de la nature, les cheveux ouverts et flottants, avec une rose pourpre dans « leur soie neigeuse ». Elle était restée Adèle jusqu'à la fin à l'ambition la plus constante de son âme d'Italienne, qui fut de représenter en soi tout ce que le rôle de la femme peut comporter d'éclat, dans un ensemble de beauté, d'esprit et de faste apparent. Elle fit montre d'une vaillante résistance à la marche fatale du temps. Elle était de toutes les premières, de tous les vernissages, de toutes les réunions d'apparat où l'on se reconnaît et se nomme. Elle ne désarma que devant l'inexorable.

Put-elle réellement « un caractère », ainsi que se plaisait à la qualifier en son admiration attendrie et dévouée un journaliste, qui lui touchait de près par les liens d'une parenté adoplive ? On ne saurait l'avancer que sous condition et réserve, — mobile, inconstante, toujours portée d'une extrême à l'autre, comme elle était et se montrait dans ses actes ou ses impulsions.

MADAME DE HUTE 19

Des bizarreries inexplicables, des échappées d'excentricité se mêlèrent aux inspirations les plus heureuses de sa conduite. Que d'anecdotes ou peut-être aussi de médisances on alignerait aisément, de ce fait, sur le compte de celle qu'Alphonse Karr appelait, pour §on amour du bruit et ses soudains caprices, la princesse Brouhaha I Elle était toute de prime-saut, excessive en ses amitiés comme en ses antipathies, en ces dernières surtout. On sait à quels éclats se portèrent certaines de ses inimitiés féminines, ou telles de ses brouilles retentissantes. Au fond, elle était éminemment bonne et serviable. Elle avait chaleureux et vif le sentiment par excellence de l'admiration. Elle porta haut la gloire de ceux qui excitèrent en son âme d'artiste les élans de l'enthousiasme. Sensible à l'éloge, dédaigneuse du blâme, elle s'en alla dans la vie, — la vie de parade et de tumulte qu'elle avait choisie, — consciente de ses longs succès et de son talent véritable, quelquefois.

L'oublier serait injuste : sa passion mondanisante n'empêcha jamais qu'elle n'eût aussi la lièvre du travail, sous les formes de littérature et d'art qui concourent à de mêmes effets extérieurs de bruit, de réputation (1).

M"* de Rute a laissé près de cinquante volumes. La poésie, le roman, l'histoire, la politique, le récit de voyages, le théâtre, des traductions, des fragments d'autobiographie occupèrent diversement sa plume.

Poète, son effort lyrique n'excéda point la hauteur

(1) M"« Rattazzi, en cflfet, s'occupait de beaucoup de choses, de trop de choses môme, au dire des malveillants et des sceptiques. Les mauvaises langues ne se privaient pas d'insinuer que des aides variées coopéraient au succès de ses multiples ambitions de femme auteur, compositeur et statuaire.

L'orientaliste Jules Oppert remarquant, à Tune de ses soirées, une cnrant très jeune, demanda à qui appartenait cette aimable et puérile Créature, qui n'était pas encore couchée. « Mais à M"* Hattazzi », lui fui-il répondu. Il resta un instant, surpris, calculant et comparant. Puis se penchant à mon oreille,: « Après tout, c'est croyable; elle ûtit faire ses partitions, ses statuettes, ses articles par d'autres ; il se peut qu'elle fasse faire aussi ses enfants par une autre, » Les gens d'esprit sont terribles. De fait, M-* de Rute avait donné la preuve la moins douteuse de sa tendre et tardive maternité en allaitant elle-même la dernière néo.

m LES FËMMBS IRJ )S<f:CUK» EMPIRE

moyeime de rtiorieon. Nocrrelfiste <m romaiioière^ 4dle e«t dfis éclairs de sensibiUM fptoiis^aite. SHe traça 4'ai3i»d>lai DVxatixms de ses feMaîsks voyagaiises, 4e ses courses <m promeiUMles en Italie, eai Espagne, «t Portogal, en HoUsnte, sams y Tévékr, toutefois, ce jMttofvsque ée deseripfioii, celte ftnesj» ou oette prolim- 4eur 4e pe&sées et «e disnne irapvérvu de seofin^at, qui sant des qualités de maître. En eritigtie, sa Mose était de iM*ie essenec et s^ppeîait«athottsiasme. EHe ewt des ferveurs indiscrètes, cependant, elTanta comme des chefe-d^œnvre des pauvretés d'invention, qu'ilîumUiaît à ses yeux la flamn^ de Tamitié.

Le goùi, en un mût, ne présidait pas toujours à la toilette de sa pensée, de même qn-e, sur le déclin de ses charmes, trop souvent lui faussait compagnie ce discernement délicat dans le rajeunissement factice de ses parures. Tant de pa^es ]>rouiUées d'une main Mtive n'auront joui que d'une réputation viagère, et encore sans beaucoup d'étendue.

.on fera penlrÉb*e un ^ort plus durable à ses mémoires, pour l'intérêt de ses rapports suivis avec tant de personnages éminents, et, en ce qui la concerne, pour la curiosité de l'y chercher elle-même ; car elle dut se bien coniaaître, si Ton en préjuge d'après le soin extrême et la longue attention qu'elle prit à se regarder penser, agir, aimer, et à porter dans le relief le plus évident' sa personne, ses travaux, ses intérêts, ses attachements, par-devant le public, qui ne fut pas toujours obligé de la croire sur parole.

De tout cela que demeuj>cra4-il ? Le souvenir d'une belle activité d'esprit:

En somme, iP" de Rute ri^ura pats été la seconde M*^* de Staêi, que des prenriers admiiateurs avaient asmonoée. Elle aura passé dans le monde très «mnante, très agissante, toujours en vue, facilement oubliée. On se souviendra que sa matsasi :^t longtesii^ ie i«iidesvous de l'élite des él^fances èl des talents. Les historiens de la société gardes'ont uae place, dans feur galerie, à la siliiouette origiMle e* pittoresque de cette grande curieuse de la via

et ses amis

L'armoriai de Mathilde-Napoléon. — Années d*enfance. — Sous le» cnannilles d*Arenenberg. — Des lettres inédites de la reine Hortense. — Une recUflcation historique sur les véritables sentiments de Mathilde à Tégard de Louis-Napoléon. — Après l'échauffourée de Strasbourg. — Mathilde est rappelée auprès de son père» le roi Jérôme. — Plusieurs prétendants à sa main. — Elle sera com-r tesse DemidofT. ^— Les revers de cette union richissime. — Une sc^ne de jalousie violente, sn plein bal. — L*empereur de Russie prononce la séparation. '— I«a princesse Mathilde à la cour du roi Louis-Philippe. — Après la révolution de 1848; rôle d'alliance de Mathilde, sous la «Présidence, et au défout de l'Empire. — Soa étoile est au zénith. — Diminution de son ascendant, avec l'avènement d'une impératrice. — Les relations de Mathilde et d'Eugénie de Montijo. — Désaccords intimes des Bonaparte. — Oppo. sitions d'idées avec l'Empereur. — Brouilles de famille. — Mathilde, haussée au titre d'Altesse impériale, plus largement que Jamais ouvre les portes de son salon. — Éclat exceptionnel et d'une durée incomparable. — - A Paris. — Dans sa résidence de Saint- Gcatien. ^ Ses habitudes hospitalières. — Les passe>temps de rAca;ɧmle mathildienne. — Portraits anecdotiques de quelques-uns de ses fidèles. — Nieuwerkerke. — Eudore Soulié. — Viel-Castel et ses livres noirs. — Les Goncourt. — La dynastie des Giraud; plaisant tableau d'intérieur. — L'abbé Ck>quereau; les façons de parler d'un prélat. — Théophile Gautier et le feu d'artifice de tes conversations. — Mérimée. — Sainte-Beuve. — Le carnet de la princesse Julie. — Comment on s'entretenait de Sainte-Beuve chez la princesse. — Grande affection de Mathilde pour l'illustre critique. — Quand elle dînait chez Sainte-Beuve. — Brusque rupture. — Réconciliation in eœtremiê. — D'autres convives. — Propos de table. — Sur le sentiment de l'amour. — Les amis de cœur de Mathilde. — L'un d'eux : encore le comte de Nieuwerkerke. — Apre la guerre. — Trente cnnées de souveraineté artistique et mondaine.

Peu de physionomies princières auront été diverses corame celle-ci et mêlées à un tel mouvement de personnes et de choses.

32 LES FEMMES DU SECOND EMPUiE

Ses origines napoléoniennes, son état à la Cour et hors de la Cour, durant la période triomphante, les circonstences exceptionnelles, qui firent d'elle la flUe d'un roi de Westphalie, la petite-fille d'un roi de Wurtemberg, la nièce de deux empereurs : Napoléon I** et Nicolas P' «t la cousine d'un troisième, avec une part de généalogie se proiri^nant de maoïire fort înattendne à travers Çla. descendance directe de la maison d'Angleterre ; le hasard des événements, qui voulurènT^xTû'à deux reprises la couronne impériale effleura son front sans s'y poser ; et son indépendance de caractère, son esprit original, avec des côtés d'outrance, de singularité ; sa situation qualifiée de protectrice des arts^ qui la mootrait, à la façoa des grandes dames de b. Renaissance îBalienne, entourée d'une sorte de déeaméron d'écrivains, êe peintres, d^ïionmies dîsfiiigués en tons genres; le personnel dilettantiâme et les mclinationa, de nature,, caiti- Tées par Féinde^ qui Mi metlaieirt lo<ur k tour le pin««au ©n ïa pEmne à Js, main ; Técîat inteflectuet sans éga! de ses récepiiions^ à Paris^ ou à Saint-Gennain^ sa deiHeure et pf é^teetton ; d'autres éléamm^ encoire ôTmtérël, de curiosité nmïtiple, rassemblés dans une seule exTsteikee : n'étaM-ee pas de qimi >uâtifiep refnf)fessezzKiit qn'on apportai à se rapprodier d'Hle, à la connaître,, à Ta décrire, à. la raconter T

Elevée par la femme admirable, Catherine de Wurtemberg, qui avait prêfâ-é fa prison du château. dHIvang^n aux tristesses de la séparation, la princesse MatbiMe îaûMt être piujs qise reiite.

G*êtart an eMtean d'Arcneîtberg, dans le. canton hd- Tétique de Thurgovie» sur lela^ de Constance. Elle y rece^'ait Fbo&p^alîté de la sentânentale Hortense ; déebfte de son trône, ceUe-cî régnait sur te cœur de quelques fideks et n'avait pas ateadânaé les rêves anabltieux de la f aniiWe.

La jeunesse die A^Ktmiâe dL sa beauté^ qui s'étaieat éveillées à Florence, s^épanouissaient là, dans le voisinage 4es ardeurs eoncenirées et 4^ desseins hardis d'ui^ prince de fortune^ s€»i parent^ et qui se Bomaiait Louis. Avec un frère aîné, dont la mo^ti^rématarée defvaît

LA PIUNCKSSE MKTfiOLDE SHT SES AMIS BS

laisser <i«vaiit ivi la rouie libre, il avait oomb&tta dans les RiMna^es poiir l'indépendance de populations asservies/; eft, par un retour <ridées <»iitr»diofk)ires, ooutumàet k la dyfucstie des Bonapatles^ fl appelait de toois des iroBtiK, au nom de la dgmocraye, lE<Aietatiare impérialiste. Depuis la mort du duc die Reicîisiadt, ^sparu de rhorizon <x)inme une ombre îaiïlôinale, quelquesnns, autour de lui, partageaient la foi qu'il avait su.ksur inspirer dans le prestige de son étoile, afflrmant que oelai-là seul restaurerait le nom e% la puiseance du grand Empa^ewr.

Ifattiilde, sans doute, ne screyaît pas à oette chimère -, iDBis le jeuQe bdcime {Pensif, qui mélangeait dans les ftiioées de son cerwau tant d'idées «ennemies,- qui médilait sur rinégalité des conditioiis socîailes, poursuive^ rexUnctkm du paapérisme et, en môme temps, cares^ sût r^spoir de la donniBa/tion dass le lu»e et la pompe d'une Cour pleine d>e f»sle, t*et éaigBsatique cousin inliressail, occupait son imagination. Des promenades s'éfaient répétées sous les ctearmiïtes d'Arenenberg. Du canamenceraent d'idylle avait rapproché les aspirations des jeunes exilés, et Ton croyait en pressentir déjà le dénouement. Quoique, aufond de son âme, le sentiment restât aussi tiède qu'était accusée Topposition de leur caractère, elle y rêvait. U y pensa. La reine Hortense ^n désirait racoompHissement.

Les foBes expéditions de Stradwurg et de Boulogne mirent en déroule œs ]>eaux profdts d'hyménëe. La dis^ corde av^lt éclaM entre les BaflEutaariHds et les Bona* partes, Jérôme et les siens avaient crié haro sur le pftnrair, le téméraire, rutopiste pf étendant auxquels étaieafit déniés tous droits de mettre en aventure, au détriment de ses proches, le glorieux héritage. Vingt fois ii lut écrit et répété, sur ce sujet, que la princesse Maihiide, ayant aloi^ douté de la sage^e et de la mison de LonBfs-Napoléoa, s'était détachée de lui complètement par le cœur. H n'ten fut rien. Des lettres originales de la reine Hortense, passées entre nos mains (1), attestent

(1) Eïlcs nons ont été comiminiquées par la princesse Poniato^'sk» fllle4e U «omtesse Le Hon, auxquelles elles furent adressées.

84 LES FEMMES DU îSECOND EMPIRE

au contraire, qu'elle avait subi la pression paternelle et que ses sentiments à elle n'avaient pas varié, sympethiques et dévoués, sinon passionnés. Hortense revient, à plusieurs fois, dans cette fraction de correspondia.nce, sur le fait du mariage, qu'elle avait entrevu possible et souhaitable et sur le compte de la jeune princesse :

« Je n'ai reçu, écrivait-elle en 1837 à la comtesse Le Hon, qu'une seule lettre de Celle qui devait être ma î)elle-fllle. Elle aura été la seule n'ayant pas donné signé de vie dans un moment douloureux I Aussi bien, je ne Taccuse pas, la pauvre petite. Il n'y est de sa faute en rien,' je le suppose. Son père lui aura défendu de bouger la main. Mais vous comprendrez qu'après cela il n'y ait guère de rapprochement possible. Dans un mariage, à la suite d'un mariage, on s'en souviendrait toujours. Et c'est elle qui en souffrira. Car, je vous le demande, qui épousera-trclle ? Son père n'a que des dettes... Et les choix sont difficiles en pareil cas. »

Elle eût appelé de ses vœux cette union de Louis- Napoléon et de Mathilde. On le sent à des signes d'irrilation qu'elle ne dissittiule pas, sur ce que la chose entrevue, désirée, n'a pas eu lieu. Et elle retourne à l'affaire de Strasbourg, dont elle avait désapprouvé 5'aventureux dessein :

« J'en voulais à ce cher enfant, qui a été jouer sa tête, sans doute avec l'espoir de relever sa famille, de l'aider à sortir de son bourbier. Mais, quand je l'ai vu malheureux., je n'ai plus songé à ma colère, je n'ai plus, eu de reproches contre lui, pour avoir troublé ma quiétude; au contraire, j'eusse voulu lui trouver des excuses, me prouver à :moi-même qu'il avait bien agi ; car je trouve misérable de placer la louange ou le blâme sur la réussite ou la défaite. »

C'est que le neveu du grand homme, aux yeux de la famille, était un visionnaire nuisant d'une manière fâcheuse par son obstination à poursuivre le fait prédestiné, au repos, au bien-être, à la réputation des Boriapartes.

<( Jusqu'au père, qui lui supprime sa médiocre pension de six mille francs, parce qu'il a osé entreprendre,

agir, sans le consulter, de même que Toncle (Jérôme) rompt le mariage, pour le même motif... Quant à celle dont vous avez vu le portrait (la princesse Mathilde), elle a mieux écouté la voix de son cœur. Certes, elle avait le désir d'épouser son cousin, car, un jour, elle répliquait à sa mère, qui lui en parlait :

ce — Mais ce jeune homme est, dit-on, charmant.

c( Et, répondant aux appréhensions de sa cousine, elle ajoutait :

« — Vraiment, cela vaut bien la peine qu'on risque, pour l'atteindre, d'avoir le cou coupé.

« Vous voyez le caractère. Et, comme on continuait de s'entretenir de ce que venait de faire son cousin :

« — Je l'en aime davantage, dit-elle. »

Persévérance d'amour et de confiance d'autant plus sensible qu'elle était seule à la manifester.

a Le pauvre cousin, continue la reine Hortense, est honni, abandonné par tous... Il a sa mère, au moins, et celle-là sait qu'on a surtout besoin d'elle dans l'infortune. »

Ne voilà-t-il pas un ensemble de déclarations précises et qui renversent bien des suppositions avancées sur l'inconstance des sentiments de la princesse Mathilde à l'égard du futur empereur ?

Elle était retournée d'abord à la cour de Wurtemberg, puis en Toscane, auprès de Jérôme, son père, Téxroi de Westphalie, dont les coffres béants appelaient la chance providentielle, la pluie d'or qui les remplirait. Grâce au sourire de ses vingt ans, aux séductions de son esprit et de sa personne, .à l'éclat de son parentage, elle n'eut pas à chercher des yeux l'époux fortuné aussi longtemps que semblait le craindre pour elle la châte-' laine d'Arenenberg, h cause de la médiocrité relative de sa dot. Pendant qu'elle résidait, au palais Orlandini, elle avait été demandée plusieurs fois. Un Strozzi s'était présenté. Un Aguado. Le père de celui-ci, le richissime marquis Aguado avait promis des millions à la dizaine si son fils parvenait à se faire agréer de la nièce de Napoléon I*. Etrange particularité, circonstance peu connue : le même Aguado, refusé par Mathilde, devait

R6 LKS FEMMIvS DU SECOND EMPIIŒ

reporter ses vues sur bi blonde Eugénie de Montijo. On le vit pleurer à chaudes larmes, chez Hamel, parce qu'il avait appris que Fempereur, passant sur le chemin, l\ri avait soufflé ce rêve.

Mattiilde, qui se répandait extrêmement dans la société de Florence, avait jeté les yeux sur un étranger, dont la prestance était superbe souts Tunifomie circassien. Son désir de jeune flUe avait voté vers le comte Anatole Demidoff, prince toscan de San. DonatiK Se déclarer en sa faveur était prendre une décision hardie. En s'y portant, elle ne devait pas ignorer qu'elle contreviendrait à une secrète intention de l'empereur de Russie. Il fallait que la voix de la passion fût la plus forte, car elle pouvait envisager d'autres espoirs. C'est un point de sa vie que, longtemps après, la princesse voudra rappeler, lorsque, en un petit comité d'intimes, elle se plaira à retrouver son passé et à revoir ce qu'elle aurait pu être et devenir. Bien qu'il considérât Napoléon III comme un parvenu et qu'il affectât, à travers ses politesses diplomatiques, de ne pas le traiter à l'égal des rois et des princes de vieille hft'édité monarchique, le tzar avait cs^^essé la fantaisie de donner à soa fUs Alexandre la main d'une Napoléon. Et celle qu'il avait honorée, privilégiée de son choix impérial s'y était dérobée pour obéir à un entraînement qu'elle aurait à regretter, un jour (1). c Jamais je ne vous le pardonnerai ^, c'est le mot par lequel il Tavaît accueillie, dans un premier mouvement d'irritation, lorsqu'elle se îm*senta, à sa Cour, sous le nom de comtesse Demidoff.

Anatole Demidoff, prince toscan de San-Donata, n'avait pas que sa haute mine et ses titres ; il était considérablement riche. Son père avait été ministre de Russie à Rome, â Florence, et, ce qui valait mieux, possédait dans l'Oural des mines, qui alimentaient intarissablement son luxe de satrape. La maison du comte Demidoff était le rendez-vous de tous les étrangers. H lui plaisait d'associer les gens en foule à la vision de ses richesses ; c'était la faiblesse de cet homme, dont la

(1) Î.CI mnrinpc ca* lini lo V' norcnihrc 1810.

LA PRINCESSE MATHILDE El SES AMIS 87

magnificence s'étalait lourdement, avide d'étonner^ d'éUouir. Ses salons, surchargés d'or, étaient remi^is de tableaux, de bronzes, de malachites. Aux grands jours de réception, on exposait sfous des vitrines les bijoux les plus précieux ; et, conmie on était peu difficile sur le choix des invités, deux domestiques se voyaient placés en surveillance pour garder de la tentation les amateurs indiscrets. B tenait à gages une troupe de comédiens français, qu'il avait arrêtés, dès son séjour à. Rome, quand il faisait jouer, en son palais Ruspoli, des vaudevilles du Gymnase. Malade, vieilli, perclus, il n'arrêta point de donner des fêtes ; et, plus la foule se pressait, curieuse et tapageuse, dans ses salons, plus grand était son contentement On le connaissait, de toutes parts, pour ses singularités, pour son faste asiatique, d'où le bon goût et la mesure étaient absents. Sa bienfaisance n'était pas moins notoire ; on avait à lui savoir gré d'actes de libéralité mieux ccHnpris et plus utiles. U créa, à Flotrenee, une précieuse galerie, une école, un asile libéralement doté. A sa mort, l'opinion jugea que le comte « Nicolo » avait rendu des services assez larges à la ville des.Médicis et qu'on lui devait bien une statue, qui fut élevée sur Tune des places pmbliques.

Anatole Demidoff, à qui le grand-duc régnant avait conféré le titre de prince de San-Donato (du nom de ses pdpopriétés en Toscane) continuait et amplifiait cette large existence de luxe, d'activité artistique et de philanthropie. Il y découvrait plus de discernement et de culture. Le domaine des lettres ne lui était pas fermé : on goâta de sa plume des impressions de voyages, puis des articles en foorme de lettres^ que publièrent les Débmts^ sur l'empire de Russie. Il avait la réputation justifiée d'un Mécène. En épurant et en enrichissant la coUeetion qui lui fut léguée, il l'avait relevée d'un haut prix. Toutefois, il n'avait pas béffité que des goâts ei de ro|)ulence de l'auteur de ses iours, mais des lubies^ qui les accompagnaient. U était brusque en ses gestes, fantasque en son bnmeur et d'allures despotiques, n avaity en particulier^ la ^tlousie tracas*

88 LKS FlîIMMKS l»U SKGOND M.MPIIŒ

sière et violente, quoiqu'il y eût moins de droits que personne avec les licences qu'il s'accordait à lui-même en matière de fidélité conjugale. Car il était ardent aux plaisirs et menait son train à folle allure. Par ses dons naturels, ses qualités de race, son élégance, on eût pu croire qu'il cédait à l'entraînement de passions inspirées, jusque dans les milieux folâtres où s'égaraient ses fantaisies. Il n'en était rien ; on savait, parmi ses familiers, qu'elles lui coûtaient très cher, les demi-mondaines auxquelles il sacrifiait la possession d'une des plus belles princesses de l'Europe.

Il jugea, cependant, certain jour, qu'il avait à se plaindre, qu'on l'avait lésé dans ses droits exclusifs, et il en manifesta son déplaisir d'une manière toute caucasienne, qui rendit inévitable la séparation.

On était revenu de Paris, où le comte et la comtesse Demidoff occupèrent un superbe hôtel, rue Saintr Dominique.- Une grande soirée avait lieu, ce jour-là, dont les salons du château de San-Donato étaient le théâtre étincelant. Le bal entremêlait les couples étourdis de joie, de lumière et d'harmonie. Soudain, au milieu de ces danses animées, en présence de plusieurs centaines de personnes, qui s'ai*rêtèrent clouées sur place, saisi d'un accès de jalousie irraisonnée, sauvage, il alla droit à la jeune princesse sa femme et la souffleta sur les deux joues. Devant cet outrage public elle était restée sans pai^ole; mais, se ressaisissant bientôt, elle se retira dans son appartement, s'y enferma jusqu'au matin, et, sans revoir son mari, elle quitta la demeure et la ville, afin de se rendre immédiatemîent à Saint-Pétersbourg, ne doutant pas qu'elle y trouverait protection et justice auprès de son oncle maternel le tsar Nicolas I". L'empereur fut d'autant plus disposé à les lui accorder qu'il avait de l'attachement pour elle et n'éprouvait aucune sorte de complaisance, au contraire, à l'égard de Demidoff.

il s'agissait d'un sujet russe* ayant la majeure partie de ses biens en Russie. Nicolas pouvait parler, trancher en maître ; car il avait sous la main les garanties de son obéissance. Il entendit surveiller lui-même les arrangements de fortune, qui assureraient à sa aièce

Malhilde une large indépendance, ordonna la séparation, exigea que Demidofî servît à la princesse deux cent mille livres de rente et défendit qu'il séjournât aux mêmes résidences qu'elle. Le prince de San- Donato si volontaire avait dû plier, cette fois, devant une volonté plus forte que la sienne.

Anatole Demidoff a porté, dans l'histoire intime de Mathilde, la responsabilité exclusive de leur désunion. Il gâtait les dons d'une éducation brillante par son instinctive violence et par ses habitudes de dissipation effrénée. Pourtant^ fut-il le seul à avoir des torts ? Ses transports jaloux ne furent-ils que de pure imagination ? Il serait équitable de plaider, au moins une fois en sa faveur, les circonstances atténuantes de «on geste. Mathilde était belle, d'une beauté provocatrice d'attentions et d'hommages, elle fut très entourée de flirté, en cette ville de Florence, et qui devinrent pressants • avec le baron de Poilly, le capitaine Vivien, avec Nieuwerkerke. Tout autre que Demidoff eût senti passer un vent d'alarme sur son front En bonne justice, on l'aurait pu traiter moins rigoureusement. 11 subventionnait en grand seigneur l'existence princière de la femme, qu'il avait épousée, et qu'il lui était interdit de revoir. Seulement, très tard, quand Demidoff, usé de plaisirs, ne sera plus qu'une ruine vivante, on n'y fera plus obstacle : « Que vous importe, maintenant )> I dira le tsai- Alexandre. II avait essayé de s'ouvrir des voies vers îa réconciliation en touchant le cœur de Mathilde en ce qu'il avait de plus sensible : un culte profond pour le passé, en faisant parade de sentiments bonapartistes chaleureux, en achetant la villa de l'île d'Elbe, où Napoléon avait passé ses jours d'exil, en y rassemblant des reliques du plus grand prix... Vainement. La plsice était restée chaude où sa main avait frappé et le souvenir cuisant dans Tâme de Mathilde.

Cette âme flère et napoléonienne n'avait pas refusé, cependant, une appréciable part de sa fortune (1). Bt

' (1) Le total de cette rente an1iueile« servie par la famille Demidofî dvra&t une soixantaine d'années, atteindra finalement une douzaine éù miUiona.

UO LES FEMMES DU SECONll KMIMUK

la situation mondaine de la belle M"** Demidoff, que tripleront presque les dotations impériales, pendant les dix-huit années que durera le régime, était de celles qui aident singulièrement à briller les femmes d'esprit dont elles sont Theureux apanage.

En 1847, cette princesse française élevée à l'étranger avait délaissé les cieux italiens. Avec une mansuétude, dont les Bonapartes ne s'empresseront point de suivre l'exemple, lorsqu'ils seront à même de le faire à l'égard des princes d'Orléans exilés, Louis-Philippe avait autorisé Jérôme et sa fille à rentrer en France. Mathilde reçut l'accueil le plus flatteur à la Cour du roi. Elle était en première ligne parmi les habituées des soirées intimes de la reine Marie-Amélie. Elle se lia d'une affection franche avec le duc d'Aumale, dont l'intelligence, comme la sienne, était ouverte aux idées de la plus large tolérance. Et cette estime réciproque persista bien au delà des circonstances, qui l'avaient fait naître. Lé temps, qui efface tout : amitiés ou rancunes, gloires ou défaites, fut impuissant à l'amoindrir. Après tant de révolutions accomplies, on devait voir encore une Bonaparte fréquenter le château de Chantilly et le duc d'Aumaïe s'asseoir à la table, qu'elle présidait rue de Courcelles.

Des événements significatifs se rapprochaient. Au mois de septembre 1848, tandis qu'elle était aux bains de mer de Dieppe, son cousin Louis-Napoléon, arrivé à Paris, était descendu à l'hôtel du Rhin. Son exil de trente-quatre ans avait cessé ; il touchait en homme libre le sol du pays qu'il avait quitté à huit ans et où il n'était rentré que deux fois, en prisonnier. Il ne connaissait personne dans cette capitale, où il brûlait de s'acquérir tout le monde. Et le nerf de la politique, qui est bien le même que celui de la guerre, lui faisait défaut. Les avances de miss Howard s'étaient évaporées. A cette heure critique, Mathilde lui rendit un éminent service. Louis-Napoléon lui avait détaché un express â Dieppe. Elle accourut. I^a séparation avait été longue. Leur première entrevue accorda quelques minutes aux rappels 4mus du pass4 ; puis, il aborda la question essentielle,

LA PRINCESSE MATHILDE ET SES AMIS \fi

exposant que l'argent indispensable pour mener à bien sa «ampagne électorale lui manquait, et insista sur là nécessité d*un effort, qu'il prévoyait heureux. Aiathilde vida son écrin ; ou, pour le dire plus exactement, elle engagea ses diamants et ses perles, qui étaient fort beaux, et en versa la somme à son cousin. Elle avait agi de confiance et dans un élan de son cœur. Elle n'eut point à le regretter. Il obtint son mandat législatif, premier échelon ; il fut président, deuxième degré vers la dictature. De ce pacte d'alliance entre Mathilde et Napoléon des notations précises nous sont parvenues ; des acteurs ou témoins du moment en consignèrent exactement le souvenir (1). Est-il réel, comme on l'a prétendu, que le président de la République, après le coup d'Etat lui ait renouvelé la demande de mariage faite avant Boulogne et qu'elle ait repoussé le diadème ? Est-il bien vrai qu'à l'offre d'une couronne elle ait répondu : « Je préfère décidément Tindépendance, qui me permettra d'aimer qui j'aime et ce que j'aime » ? Il est permis d'en douter. Les affirmations, qui se sont répétées sans preuve à l'entour d'un détail romanesque, nous laissent sceptique. La princesse Mathilde était encore la comtesse Demidoff (2). Et les attentions de l'empereur commençaient à se tourner vers un autre objet. Mais il est plus plausible qu'il lui ait tenu ce langage, ou à peu près : « Jusqu'à ce qu'il y ait une impératrice en France, vous êtes la première ici et vous prendrez toujours ma droite. »

Mathilde, assistée de quelques dames" en grande faveur, comme la marquise de Contades, faisait les honneurs des salons de l'Elysée. On a dit qu'elle s'en acquittait avec une aisance et une grâce parfaites. Dans Tintervalle, elle recevait chez elle, et préparait la moisson pour le prince-président. Elle amenait à lui toutes les illustrations et toutes les influences, qu'elle avait réu-

(1) Ea particulier, le maréchal Canroberi» dont les notes ont Mé rassemblées et fondues par M. Germain Bapst.

' (2) U ne faut pas oublier que le divorce ne fut jamais prononcé entre Mathilde et le prince de San-Donato, qu'il y avait séparation et non divorce et qu*elle était restée de son nom M"« Demidoff.

9i LES FEMMES DU SECOND EMPIRE

nies en son cercle. Elle n'eut jamais plus d'ascendant. Elle n'avait pas seulement un salon, mais une Cour, où naquirent et s'entre-heurtèrent bien des rivalités. Ceux qui la virent alors, et qui en ont témoigné, assurent d'un accord unanime qu'elle produisait grand effet, avec son profil de médaille romaine, ses yeux bruns clair. Ans et expressifs, ses cheveux superbes d'un blond cendré, ses mains aristocratiques et l'harmonie de tout son être.

C'est chez elle que son cousin avait rencontré, la première fois, M^** de Montijo; ce fut elle qui, la première, reçut la confidence (1) de ce projet d'union, qu'elle n'avait point approuvé. Les choses allèrent vite audevant de leur accomplissement. Peu de jours après la solennelle cérémonie, elle était invitée à dîner aux Tuileries. L'empereur, me racontait un témoin de ce dîner, la comtesse Walewska, avait à sa droite et à sa gauche Mathilde et lady Hamilton, entre lesquelles avaient flotté jadis ses velléités hyménéennes. A l'une il dit : « Mathilde, si vous l'aviez bien voulu, vous seriez ici itiaintenant (2). » A l'autre : « Et vous, Marie, il me semble que vous n'auriez pas été trop mal non plus à cette place-là. » Mais la page était close.

Par un effet inévitable, l'étoile de Mathilde scintilla d'un éclat affaibli. Haussée par compensation au titre

Le 5 janvier 1854, ,2) A vrai dire, elle n'avait pas eu les prémices du cœar de son eoustn. Au mois dej um 1834. Louis-Napoléon avait jeté ses vues matrimoniales ur la duchesss de Padoue. « Vous me feriez grand plaisir, écrivait>il9 e 5 jum 1834. à son père le comte de Saint-Leu, Tex-roi de Hollande* de me donner votre avis sur cette alliance, quoique je ne sois pas très presse de me marier. » L'année suivante, on revint sur une idée de ma* riage, au sujet du prince Louis-Napoléon : il avait alors vingt-sept ans et habitait la villa d'Arenenberg. Le brmt s'était répandu sans grand fondement qu'il allait épouser la reine doua Maria de Portugal. En troisième lieu naquit le projet d'alliance avec la princesse Mathilde. A la suite de TafTaire de Boulogne, s'étant évadé et résidant en Angleterre, il était devenu amoureux d'une jeune et charmante anglaise, miss Emmy Rowles, qui demeurait avec son beau-frère, — circonstance étrange et empreinte d'uue couleur de fatalité, à Chislehurst» à Camden-House, c'est-à-dire dans la propre maison où devait mourir, yingi-six ans après» Napoléon m» Le mariage allait se faire; tt fut fompuj lorsque miss Rowles eut appris la liaison qui existait entre le prince et miss Howard.

d'Altesse Impériale, la princesse Malhilde continua de recevoir ceux qu'elle avait distingués, auparavant, de ses sympathies.

On n'ignorait point qu'elle avait été Tune des premières affections tendres de Napoléon III ; et de certains esprits hasardaient le présage que plus de bonheur et de sécurité eussent été garantis à la France, si le sort eût voulu qu'il renouât sur le trône leurs fiançailles autrefois rompues. Les idées personnelles de Mathilde, son inclination sincère au libéralisme, la préférence manifeste qu'elle montrait à partager les opinions plus clairvoyantes en matière de politique extérieure aussi bien qu'intérieure du prince Napoléon, auraient été le gage» supposaient-ils, d'une influence plus salutaire que celle dent se trouvait investie, par le coup le plus imprévu du hasard, la trop vive et trop imprévoyante impératrice Eugénie. Peutrêtre. Mais elle-même, on doit le confesser, avait aussi ses algarades, ses poussées capricieuses, ses entraînements d'opinions, qui n'étaient pas toujours du patriotisme le mieux raisonné. On s'apercevait de reste qu'elle avait appris à penser et à vivre hors de France. En pleine guerre de Crimée, sous l'impression d'une lettre, qu'elle avait reçue flatteusement du tsar et qui commençait par ces mots : « En vérité, je ne sais pas pourquoi la France me fait la guerre », elle avait affirmé haut ses tendances slavophiles ; on eut la surprise de voir la cousine de l'Empereur correspondre avec un chef d'Etat contre lequel son pays était en guerre. Ce qui n'était point, évidemment, pour réjouir Napoléon m,

La princesse Mathilde aimait l'empereur d'une affection dynastique. L'incompatibilité de leurs natures n'en était pas moins flagrante :

« Moi, déclarait-elle, je n'aurais jamais fait mon chemin avec Louis-Napoléon, parce que je vais droit devant moi, sans biaiser dans mes mots ni dans mes actes. »

Et, revenant de Coiflpiègne, un soir, elle ajoutait en présence de quelques auditeurs, qui ne l'oublièrent pas :

« Non, non, nous ne pouvions nous entendre qu'à

demi. Qu'estrce que vous voulez ? cet homme... il n'est ni ouvert, ni impressionnable I Rien ne Fémeut.

« Un homme qui ne se met jamais en colère et dont la plus grosse parole de fureur est : « C'est absurde 1 » il n'en souffle jamais plus... Moi, moi, $i je Tavais épousé, il me semble que je lui aurais cassé la tête pour savoir ce qu'il y avait dedans. »

A sa table, elle laissait tomber des paroles de franchise osées jusqu'à l'imprudence, des aveux dépouillés d'artifice jusqu'à l'extrême étourderie, comme dans une fin de dîner où elle disait, sans prendre garde que des échos en reviendraient aux oreilles des hôtes de Sain^ Cloud :

« Je n'ai jamais désiré la chute de Louis-Philippe, j'étais plus heureuse sous son. règne. »

Toute détachée d'ambition qu'elle voulût paraître, ces mots-là trahissaient un grain de rancune, pour des déceptions éprouvées, et dont l'impératrice avait bien sa part. Eugénie et Mathilde, qui se rapprochèrent après la terrible année, et, dems un deuil commun, à l'occasion de la mort du prince impérial, s'entendirent beaucoup moins en leur jeune temps de souveraine triomphante et de princesse opposante.

Lorsque, le 28 janvier, au soir, dans le cérémonial du mariage civil aux Tuileries, Mathilde se vit désignée, ainsi que son frère, par les droits de la parenté, à conduire l'auguste fiancée vers l'empereur, quelles pensées de comparaison et de regret avaient dû visiter son esprit en se remémorant les circonstances, qui l'avaient poussée, elle, la nièce du fondateur de la dynastie, à choisir l'union sans joie, l'associant non pas à l'âme ni au cœur mais à l'immense fortune de Demidoff 7 On n'en pénétra pas le secret. Mais ce qu'on savait mieux, c'est que l'harmonie laissait grandement à désirer entre les deux femmes, dont l'antithèse était complète et de caractère et d'idées. Tandis que Napoléon avait gardé à sa cousine Ti«e invariable amitié, Eugénie s'était éloignée d'elle graduellement, se montrant le moins possible à ses réceptions et s'en tenant avec la nouvelle Altesse impériale sur un ton d'étiquette et

LA phincessiî: mathilde et sks amis Oj

de cérémonie. Des intervalles de défaveur se prononcèrent, dont les symptômes parlaient clair aux regards perspicaces. Au printemps de 1857, on ne fut pas sans remarquer que les dîners de la Cour se suivaient de près en Thonneur du grand-duc Constantin, et que la princesse Mathilde n'y avait pas encore été invitée. Etait-ce ombre de fâcherie, dépit léger parce que le grand-duc, à son arrivée, avait rendu la première visite à Mathilde avant les autres membres de la famille? Etait-ce pour une autre raison ? Le fait sûr, patent, était son absence, dans ces liesses officielles. Le 3 mai, il y avait bien eu là deux princesses, deux vieilles rabâcheuses fort peu avenantes, insinuaient cette mauvaise langue de Viel-Castel ; mais elles n'avaient pas remplacé la belle et souriante sœur du prince Napoléon. Dans une autre occasion, le refroidissement des relations s'était aggravé par la chaleur qîi'elle avait mise à soutenir la cause sénatoriale de Sainte-Beuve, qui n'était pas en cour.

On prétendait que l'impératrice se sentait froissée de la popularité de Mathilde, des succès qu'elle obtenait en se donnant la peine d'être aimable, et qu'enfin très faible était son désir de l'avoir près d'elle aux Tuileries. Au surplus, leurs manières de voir, de penser, de croire, n'étaient-elles pas en opposition absolue ?

Catholique passionnée, cléricale à l'excès, Eugénie poussait de toutes ses forces la politique impériale à faire prédominer la souveraineté temporelle, à Rome. Mathilde, si bienveillante qu'elle se montrât, individuellement, en faveur d'un abbé Coquereau, avait horreur, collectivement, des cardinaux, des prêtres et de la domination papale. En conséquence, Eugénie tenait à distance la princesse Mathilde, ce qui rendait un peu forcé le renoncement de celle-ci aux pompes du monde officiel.

Il eût fallu, pour qu'elle exerçât une action, qu'on Técoutât tout au moins. Mais son heure était passée.

D'une manière générale, il est à propos de constater que les liens de famillle, chez les Napoléons, tenaient

m LES FEMMES DU SECOND EMPIKE

-moins aux attaches du cœur qu'à des raisons dynastiques ou à des mobiles intéressés.

Mathilde eut d'abord l'occasion de se brouiller avec son père, Jérôme, qui n'était pas justemoijt un modèle de vertus, en tant que pureté de mœurs, délicatesse de conscience et désintéressement. N'alla-t-on pas jusqu'à prétendre qu'il avait fait proposer à Demidoff, son gendre, moyennant une somme de..., la preuve, écrite de l'intimité de Nieuwerkerke avec la princesse Mathilde?... Le 1* janvier 1853, Napoléon III n'avait pu présider le repas de famille. Alors, l'ancien roi de Wes1>phalie, passé gouverneur des Invalides, avait reçu, au Palais-Royal, les invités de l'Empereur ; et^ à la faveur de cette circonstance, il s!était réconcilié avec Mathilde, à laquelle il avait fait toutes les avances paternelles. Le lendemain, il s'était rendu chez sa fille, lui apportant de belles étrennes et lui disant, pour exprimer la satisfaction qu'il avait éprouvée du réveil de leurs bons sentiments : « Tu m'as fait passer la meilleure nuit dont j'aie joui depuis longtemps. »

Entre elle et son frère les nuages étaient fréquents ; elle rendait justice à sa supériorité d'intejligence ; elle n'estîmait que peu son caractère. Lui jalousait les avantages, de Mathilde, les déclarait excessifs, disproportionnés, inéquitables. C'est qu'en réalité la situation de la princesse était financièrement enviable. En 1860, elle avait vu son revenu, déjà considérable, se grossir d'une allocation supplémentaire et annuelle de trois cent mille •francs (1), qui, s'ajoutaiït aux deux cent milte de sa dot restituée et à la rente équivalente, qu'elle tirait tous les douze mois de la fortune de Demidoff, portait son budget d'alors à sept cent mille francs. Un beau chiffre, pour soutenir l'état de princesse dans le monde ! Mathilde

(1) Ces dotations extraordinaires, disparurent arec TEmpire, qui les lui servait. La fortune de la princesse Mathilde, dans les derniers temps, se composait presque uniquement de la rente Demidoff, rente viagère de 200,000 francs et non de 200,000 roubles, qu'eUe dépensait avec libéralité pour soutenir son rang, satisfaire ses goûts hospitarliers et soulager de nombreuses infortunes. En dehors de ses .collections d*art, bijoux et objets ■ précieux, eUe no laissa pAs de capital proprement dit.

LE COMTE ANATOLE DEMIlmFF, PHLNCË DE SAN-|)ONATO, ÉPOIX DE LA PRLNCESSE MATHILDE , EN COSTUME ESPAGNOL

LA PRINCESSE MATHILr)E ET SES AMIS 97

avait ses motifs d'irritation, à rencontre de ce frère, si remarquablement doué, de cet étrange Jérôme Napoléon, dont Tesprit pouvait s^élever si haut et raisonner si juste, et qui, malheureusement, compromettait tout un chacun et lui-même par ses actes ou ses paroles.

«( C'est un être impossible, déclarait-elle. Je le sais bien, et nous sommes tous, en France, de cet avis. »

Quand il fut question du mariage du prince Napoléon avec la fille de Victor-Emmanuel, la pudique et sévère Clotilde, elle s'était écriée plaisamment :

« Mais, Jérôme chez Clotilde, c'est le diable dans un bénitier I »

A l'empereur, un jour qu'on proposait un accroissement de dotation pour Jérôme, elle n'avait pu s'empêcher de dire, dans un éclat de franchise rien moins que fraternelle :

« Vous ne savez donc pas que Napoléon est votre ennemi le plus acharné : vous ignorez donc ce qui se dit chez lui ! »

On le voit, l'esprit de concorde n'était pas un des apanages de la famille régnante.

Mathilde ne suivait les réceptions de la cour qu'autant que l'exigeaient son rang et les circonstances. Son humeur prompte jusqu'à l'extrême, son amour de la vérité, fût-ce à ses risques et périls, se trouvaient mal à l'aise dans ces milieux de dissimulation et de courtisanerie. Aussi ne lui donnaitron pas voix au conseil. Au contraire, on la tenait en dehors de toute consultation importante, et les gens bien informés savaient pertinemment que, dans la famille impériale, les membres masculins et féminins, selon le mot d'un biographe, n'allaient guère d'accord sur la manière de diriger le vol de l'aigle ; qu'en voulant plaire à un cousin on risquait fort de déplaire à l'autre, et qu'il en retournait d'un jeu pareil du côté des cousines.

Quoiqu'elle en eût au fond de l'âme, nous le répétons, une rancœur secrète, parce qu'elle était, comme son frère, le prince Jérôme, d'une nature fort agissante, elle s'^stenait d'en murmurer sa plainte à l'écho. Elle

m LE;S FENfMES DU SECOND EMPIUE

se déclarait satisfaite de sa part, tâchait, du moins, d'en avoir la certitude et de Finspirer à ses amis :

« Les Tuileries... Saint-Cloud... C'est triste, ce château de Saint-Cloud. C'est singulier comme je suis contente de m'en aller de tous ces endroits-là... Je ne suis pas à mon aise, à la cour. Là, les sentiments, la langue sont différents... Je ne peux pas m'expliquer cela. Mais je m'y sens une tout autre personne, et je suis pressée de revenir à moi et à mon cher moi. »

Elle se consolait de son inaction politique en s'entourant d'un cercle étendu d'amis et d'invités, dont le talent était la meilleure des prérogatives, et profitait de cette sorte d'exclusion officielle pour rendre son saloa le plus éclectique qui pût être. Bonapartistes, légitimistes, républicains ou orléanistes confondaient là toutes les nuances. Les programmes étaient bannis de ces réunions mixtes, où les opinions particulières n'avaient pas à se trahir et ne devaient point s'afficher.

Le salon de la princesse Mathiîde n'a pas eu d'égal, au xix" siècle, pour la durée de son empire. Ce fut une véritable institution, ainsi que me l'exprimait Alfred Mézières. Il se prolongea au delà d'un demi-siècle, sans cesser d'être le foyer par excellence de l'esprit parisien.

Mais les années les plus somptueuses, les plus complètes de cette académie mathildienne relèvent du second empire, quand elle se trouvait elie-même par son nom, son entourage, ses conditions et son rang portée dans le plus grand lustre.

Elle ne s'y confinait pas exclusivement. Elle eut une phase très extérieure, où Ton n'aurait pas conçu, sans qu'elle y participât, une fête de haute mondanité. Dans les soirées travesties, elle ne dédaignait point d'apporter sa note originale et libre. Au courant de Thiver 1864, elle s'était tout égayée d'une imagination fantasque, qui lui passa par la tête, pour un bal costumé, chez Morny. Elle s'y était rendue, non pas en marquise rocaille, non pas eh Diane chasseresse, mais en pauvresse, vêtue de loques, des loques de modèle arrangées par son pointre Giraud, et la figure couverte d'un masque en fil de fer du plus vilain effet, qui la rendait méconnais-

LA PRLNCESSE MATHILDE ET SES AMIS 9e

sable. Ce lui fut ime joie, cacbëe sous son déguisement, de rencontrer des hommes enfin qui ne lui parlaient point la bouche en cœur, qui pouvaient se croire permis de lui débiter des impolitesses, et de s'entendre dire par des femmes qu'elle était vieille et laide. Ce qu'elle savait bien ne pas être.

Gaîté de jeunesse et frivole dissipation de sol dont elle tendit à se déshabituer de plus en plus, aimant beaucoup mieux tenir la porte ouverte à ses amis que d'avoir à tuer les heures, hors de chez elle, dans le vide et l'inutile. Elle se sentait vraiment au supplice, lorsque les exigences d'une réception ou des raisons de monde l'obligeaient à se crucifier dans la compagnie des écerveîés et des diseuses de rien. Elle en devenait jaune d'ennui, quand un malheureux haSard l'avait enfermée dans un cercle fastidieux dont elle ne pouvait plus se désengluer, alors que, non loin peut-être, à leur aire, devisaient des gens d'esprit. Ses fidèles connaissaient son expression de visage désolée en de pareils moments. Elle se tournait vers les causeurs, curieuse, vaguement intéressée ; elle les voyait, croyait les entendre ; elle aurait voulu prendre part à leur conversation, et elle était tenue d'écouter, quoi ? Des naiseries, des fadasseries. Une après-midi que la visite de deux femmes légèrement sottes l'avait forcée de prêter l'oreille à des babillages insoutenables, elle s'était écriée, quand elles furent parties :

c( Vraiment ce serait assez de se galvauder dans le monde jusqu'à trente ans, mais, h cet âge-là, on devrait avoir sa retraite et n'être plus bonne aux corvées assommantes de la société î »

Une autre fois, comme elle se plaignait de la peine qu'on avait à rencontrer des femmes s'intéressant aux choses d'art, aux nouveautés de la littérature, ou montrant des curiosités sinon viriles, du moins élevées ou rares :

« Parmi la plupart des femmes qu'on voit, qu'on reçoit, disait-elle, il en est si peu avec qui l'on puisse causer I Tenez, qu'il entre une femme ici, je serai obligée

de changer immédiatement la conversation. Vous allez voir tout à Theure... »

Et Texpérience lui donnait aussitôt raison.

Libre de ses jugements et de ses opinions, telle qu'on Ta dépeinte, elle s'était édifié comme une chapelle à part dans la société impériale et dont les dévots s'appelaient Nieuwerkerke, Sainte-Beuve, Jules de Concourt, Mérimée, les peintres Hébert, Giraud, Baudry, PrcHnentin, Ary Scheffer, et d'autres écrivains passés maîtres, Théophile Gautier, Dumas,.Sardou, sans compter les dii minores, que nous oublions. Grands seigneurs spirituels, dilettantes de la vie, théoriciens d'idéal ou fileurs d'esthétiques, chacun y contribuait de sa note originale, ou de la sincérité d'un goût, d'un sentiment.

La musique avait ses soirs de faveur. .Par condescendance plutôt que par goût s'y prêtait-elle, car elle avait le tempérament anti-musical. On invitait alors un plus grand nombre de femmes. Celles-ci, rangées en corbeille, dans leurs coquets atours, faisaient partie du décor. Elles écoutaient, se sachant regardées, avec des expressions* de physionomie, des langueurs dans les yeux, des mouvements pâmés d'éventails, qui étaient une des distractions offertes par la princesse au regard des hommes. « Ce que j'aime surtout dans la musique, remarquait joliment un des Concourt, ce sont les femmes qui l'écoutent. »

Quelques dates consacrées étaient réservées, dont le cérémonial tranchait sur les allées et venues de la maison. Le 30 mai, par exemple, appartenait à la célébration de la fête annuelle qu'elle donnait à l'empereur. Largement s'y déployait l'apparat de commande. La lumière électrique courait à travers les frondaisons du parc. A l'intérieur, le feu des lustres allumait la pompe des tentures et faisait étinceler les plaques diamantées sur les revers des habits. Accotés au bras dé leur fauteuil, nonchalamment se laissaient bercer d'harmonie Leurs Excellences, les ministres et les diplomates. Et l'homme qu'on fêtait, ce soir-là, traversait les salons de son pas traînant, un sourire vague aux lèvres.

LV PUIXGKSSK MATIIILDS ET SES AMiS 101

Puis, la dette payée à ses obligations d'Altesse impériale, vite elle revenait à ses invitations coutumières. D'intervalle, elle se plaisait à visiter quelques-uns de zttsi plus chers et plus illustres hôtes. Dumas fils et Sardcwi Teurent souvent à Marly. Elle partageait entre eux son séjour, s'intéressant particulièrement aux meubles, aux collections, aux mille souvenirs de Tauteur de Patrie, vivifiés par sa conversation. Elle connut jeunes filles M"* Sardou et ses sœurs ; les relations s'étaient rendues très suivies, depuis que le célèbre écrivain dramatique avait épousé la fille d'Eudore Soulié, Tun des fidèles de la princesse. Longtemps ensuite et bien des fois, Sardou devait lui faire faire le tour du parc de Marly, en s'attachant à lui donner une idée de ce qu'était le domaine, en la splendeur des fastes royaux et impériaux. Et c'est là, vers la fin de sa vie, comme elle ne cessait d'admirer la beauté de Marly, ses horizons, son pittoresque, le passé d'élégance et de luxe qu'il rappelle, qu'elle dira avec un léger soupir de regret : a J'aurais dû planter ma tente en ces lieux, et non pas à Saint-Gratien. »

Sous l'Empire, les réceptions de la princesse étaient les plus recherchées du monde parisien ; et c'est alors que, gardant le dimanche aux invitations courantes, elle avait dû réserver le mardi pour les personnages officiels, et le mercredi les intimes, des artistes presque exclusivement. On aimait, on vantait cette petit cour de beaux-esprits, façonnée sur le modèle des cours italiennes du xvi« siècle. Elle y avait imprimé un cachet tout personnel, qui faisait dire de ceux qu'elle accueillait qu'en vérité ils n'étaient point des bonapartistes, mais des mathildiens.

L'hospitalité large, continuelle, était un besoin de sa nature ; elle le pouvait contenter surtout dans sa belle résidence d'étés à Saint-Gratien. Ce château n'était pas, comme* on l'avança par erreur, le manoir historique de Catinat. Il datait seulement du premier Empire, où il fut bâti par le comte de Lucay, préfet du palais. Il n'avait pas l'aspect imposant d'une œuvre d'architecture; c'était une demeure spacieuse, meublée avec goût, sans

caractéristique saillante. Il fut souvent décrit. Au rez-dechaussée étaient le vestibule, le grand salon tendu de perse à fond vert et à ramages, le plafond tendu de la rnême étoffe en forme de tente, une jolie véranda, tout ombragée de vigne vierge, donnant sur le parc, une bibliothèque, un salon de musique, un billard, et, dans les annexes, construites sur les indications de la princesse, d'un côté la salle à manger et de l'autre râtelier. Un second atelier fut établi dans le parc, fait d'une ancienne chapelle, qui avait conservé, chose curieuse^ son autel, et où se réunissait, par occasion, toute la maisonnée du moment. Un bel escalier à double l'évolution menait aux étages du pavillon Gatinat. Au premier paher se dressait une grande glace sur laquelle « le peintre ordinaire » de Mathilde, Eugène Giraud, avait entrelacé des sujets Louis XV et Directoire, devant figurer, en des symboles discrets, les sept péchés capir taux. A cet étage étaient les appartements de la princesse. Le second était réservé aux invités, huit chambres au total, dont la plus belle était destinée, par une attention toute galante, aux nouveaux mariés.

Elle avait, à Saint-Gratien, des amis en vacances tout l'été. C'était pour elle le plaisir des dieux de les recevoir et de les retenir. Quand on venait, pour la première fois, sur son invitation, jouir d'une semaine ou deux de présence, à Saint-Gratien, elle commençait par faire les honneurs de son chez soi avec une riante simplicité, ouvrant ses appartements et, en particulier, soa cabinet originalement encombré de petits meubles et d'accessoires qu'expliquaient ses menues occupations, ses personnelles habitudes ; puis elle montrait ses chambres d'amis, répétant qu'elle n'avait pas de meilleur contentement que d'avoir du monde, de vivre au milieu de gens sympathiques, et se réjouissant que son sort lui permît d'y vaquer tout à son aise. Elle aurait pu, disaitelle, avec ses revenus, son esprit de curiosité, sa naturelle fantaisie, s'assigner des buts extraordinaires, accomplir de rares desseins, élever des monuments, se dresser à elle-même un palais de financier ; mais — ek c'était là son mot, fréquemment de retour sur ses lèvres.

LA PRINCKSSE MATHILDE ET SES AMIS lOS

— et elle préférait à tout cela mille fois a sa perse avec de vieux amis assis dessus ».

Dans les grands jours d'invitations, comme aux séHes de Compiègne, on arrivait en plusieurs voitures à Saint- Gratien, à Theure de prendre place à table ! Après le déjeuner on passait dans la véranda. La princesse, qui détestait Fodeur du tabac, avec un beau courage allumait les cigares de quelques fumeurs impénitents et les causeries se prolongeaient. L'une des distractions habituelles de cet instant psychologique était « d'atteler », selon le mot d'un des familiers du lieu, le peintre attitré de S. A. MathiMe Napoléon à l'album des carieatures. Giraud y excellait. S'appuyant au bras du canapé, où l'artiste était assis, la princesse s'égayait toute la première en voyant sortir peu à peu le sujet, sous l'empreinte du crayon alerte. Sur une page, c'était Mathilde elle-même posant pour son buste de Carpeaux en déposant un baiser sur le museau de son chien Chine ; sur une autre se développait en une rondeur énorme la partie postérieure de l'abbé Coquereau, ballonnant dans un pantalon de bébé. C'était encore la charge d'Arago écrasé sous une Légion d'honneur gigantesque, on celles de" Maréchal et de sa face épanouie, ou la double silhouette des Concourt reliée par une seule plume. Ces gaîtés du crayon amusaient beaucoup les habitués. Ils s'y retrouvaient entre eux. Des cartons pleins, de volumineux albums regorgeaient des croquades de Giraud (1). L'un de ceux-là les appelait l'histoire intime et burlesque de la maison. On tournait, on feuilletait. On se passait la chose de main en main. On riait. Puis, de s'échapper afln .d'aller en troupe au bord de l'eau, dans le chalet, garni de rames, d'avirons, étageant sa

(1) Giraud lâchait la bride aux mêmes fantaisies humoristiques, chez Nieùwerkerke, à l'issue de chacaDe de ses soirées du Louvre. Le vendredi, lorsque la foule des invités s'était écoulée, qu'il ne restait là que sept à huit intimes, la main et l'esprit toujours dispos notre peintre se mettait à faire à l'aquarelle la charge tl'un des hommes marquants, qui fréquentaient le salon du surintendant des Beaux-Arts. En juin 1855, la collection se composait d'une soixantaine de dessins enfermés dans un portefeuille, qu'on estimait déjà des plus curieux, et qui s'enâa, par la suite.

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flottille de canots, d'yoles, de patins, bien proche de Tembarcadère. C'était pour le tour du lac accoutumé.

Souvent, après le déjeuner, Mathilde aimait à faire de courtes promenades en campagne, jetant ses pensées à Tair libre, comme elles lui venaient, sur ridée du moment, l'impression du jour. Promenades charmantes et qui l'eussent été davantage si la princesse — glisserons-nous cette remarque en passant ? — n'eût eu de compagnie que ses intimes. Mais elle avait aussi ses chiens. Elle en était très occupée, trop au gré de ceux qui cheminaient avec elle et qui ne s'en plaignaient pas à haute voix, évidemment, mais qui éprouvaient de l'agacement de ce que la conversation en marche était, à chaque minute, dépaysée par les retournements de la princesse, par ses cris d'appel : Chine ou Tom, chaque fois que l'un ou l'autre de ses intéressants quadrupèdes s'était égaré dans un détour ou enfoncé dans quelque massif.

A cette heure du jour, elle avait, d'autres fois, sa crise de travail. D'un pas pressé, elle se rendait à son atelier. Là, paisible dans le vaste hall aux portières somptueuses, aux murs garnis d'immenses palmes entrecroisées, la princesse reprenait un portrait commencé. Hébert, assis derrière elle, présidait au travail. Ou. bien Giraud, debout, peignait un sujet décoratif pour le château. Parmi les personnes présentes, celle-ci lisait, celle-là tapissait. L'un, comme le prince Gabrielli, brunissait les tons d'une eau forte. D'autres feuilletaient des albums ou devisaient à mi-voix. L'après-midi se passait dans ce calme ; et l'on allait endosser l'habit pour le dîner.

Mais ne nous arrêterons-nous pas à nouer plus étroite connaissance avec plusieurs de ceux-là, qui composaient le noyau de cette colonie salonière ?

Nieuwerkerke tiendrait la tête de la liste par le degré d'intimité et la durée des séjours. Nous le retrouverons tout à l'heure, au chapitre des affections privées.

Un sagace chercheur, connu de tous les moliéristes par ses révélations sur les origines et sur le parenlage de l'auteur du Misanthrope, Eudore Soulié, conservat-eur

LA PHI.NCESSE MATUILDE

D'iiprcs le table;ui de Girnucl.i

LA PRINCESSE MATHILDB ET SES AMIS l*^

adjoint du palais de Versailles, était aussi, de fondation, l'un des hôtes accrédités du logis, où Tavait introduit la bienveillance de Nieuwerkerke. Il s'était constitué là, par habitude, un peu comme Tintroducteur des visites. Il avait, dans ce rôle, des indécisions, des manières de scrupules presque excessives. Théophile Gautier se présentait, une après-midi à Timproviste. Eudore Soulié cnit devoir s'informer : la princesse pouvait^lle recevoir Théophile Gautier ? « Comment I répondit-elle, avec un cri du cœur, comment î si je veux recevoir mon poète I » On parlait de Soulié comme d'un convive aimable et d'un homme de sens. Les anecdotes du crû ajoutaient au signalement d'ensemble des traits particuliers. Une grande histoire s'était déroulée dans sa vie, & ce qu'on en disait, émouvante et cocasse. De nature sentimentale, à vingt ans, il avait eu son désespwr d'amour et faillit s'asphyxier avec des charbons. L'originalité de l'aventure fut qu'il avait choisi pour réceptacle de cet élément nocif des amoureux en peine, quoi T Le bain de siège paternel I Chanceuse inspiration : le plomb s'était dessoudé, et « Eudore-Werther » avait pu rouvrir les yeux à la vie.

Je m'en voudrais d'oublier le Tallemant des Réaux de la ruelle mathildienne, un homme de beaucoup d'esprit et de méchanceté, et si mal disant et si vindicatif, tout de même si curieux à questionner, que chacun appétait d'entr'ouvrir ses livres noîfe : le comte Horace de Viei-Cadtel. Il est en ces lieux constamment aux aguets, fouillant de ses yeux aigus l'expression des visages, écoulant d'une oreille avide les ana qui circulent, et les racontars, les histoires salées, qui feront si bien sur ses tablettes, lorsqu'il les y couchera, le soir, aggravées de ses réflexions aigres-douces et de ses insinuations perfides 1

n avait été jeune, aimant, sensible, léger, frivole aussi comme on Test alors, mais capable aussi d'affections profondes, et qui le firent beaucoup souffrir en se brisant. Même, à l'en croire, il était né avec la faculté de sentir plus vivement que qui que ce lût : joies, passions, douleurs. Mais, comme il dut changer en prenant de l'âge et de l'expérience I Viel-Castel a la critique

amère. Presque aucune appréciation ne passe sous sa plume qui ne s'achève en -coup de griffe. « J'appartiens à cette race d'iiommes, prétendait-il, que le monde ne peut connaître et qu'il jugera toujours à faux. Je n'aime pas et n-e peut pas aimer à demi ; je m'enfonce dans mon amour et ne tiens à être connu que de lui. » C'est pour cela, sans doute, qu'il ne parle que de ses colères, de ses jalousies, de ses haines. Aussi, quelle abondance de veine sur ce chapitre I

Il paraît vouer à la princesse une affection sincère. Souvent il s'entretient de sa bonté, de ses attentions charmantes à l'égard de ses amis, des présents qu'il reçoit d'elle, de sa gracieuse hospitalité et du plaisir qu'il éprouve, grand collectionneur d'objets d'art (i), à faire passer entre ses mains des bibelots précieux, qu'il a réservés, avec l'intention de les lui offrir (2) ? Mais, pour cela, ne croyez pas qu'il se gêne de dauber sur ses faiblesse^, ses erreurs, ses partis-pris, ses crédulités 1

« La princesse, qui est bien la personne la plus faible du monde », c'est une antienne à laquelle retourne, à chaque Jnstant, ses plaintes. (( Le salon de la rue de Courcelles est vraiment déplorable », c'est encore une de ses formules. Il y a, chez elle, vraiment trop de gens qui lui déplaisent. Cette société fait le plus grand tort à celle qui la reçoit. Pauvre et aveugle princesse ! Que ne lui est, permis à lui de chasser loin ces coteries intéressées et fausses, qui mettent sa confiance au pillage (3) ! Il en convient, SainVGratien et ses ombrages

(1) Viel-Castcl donna, en 185^1, au Musée du Louvre une collection de peintures provenant d*anciens manuscrits îtaliens > spagholn, flamands et français des xip, xiv», xv« et xvr siècles. H y ajouta, en plusieurs occasions, pour le musée et^hnographlque, maints ob.ets rares ou curieux, et des faïences, des cristaux

(2) « A la princesse Mathilde j'ai offert tant «peuts et précieux objets, qui garnissent ses étagères que je ne saurais les nommer ». (Viel-Castel, Mém,, 9 oct. 1854.)

(3) « Pauvre princesse Mathilde* Vous êtes bien mal entourée, et personne ne vous donne de bons conseils. Peu à peu, vous vous laissez aller aux complaisants; l a flatterie vous mord, elle vous séduit; ceux qui vous baisent es mains vous renieraient si la fortune cessait de vous favoriser. Vous êtes trahie par les personnes mêmes 4\i) votre intérieur chacun de vos propos «st rapporté envenimé; vos

soutraconie», mprudences enregistrées ». (18 juillet 1853).

lui conviennent mieux que Tatmosphère néfaste, qu'on respire dans les salons de la rue de Courcelles :

« J'arrive de Saint-Gratien, la campagne achetée par la princesse Mathilde. C*est joli et bien arrangé. Mon petit appartement y est très confortable (1). »

Oui, SainIrOratien lui plairait extrêmement, si un malheur obstiné ne voulait pas qu'il y rencontrât aussi les Giraud et la Desprez, et l'abbé Coquereau, la queue du cortège I Pould aussi est sa bête noire. Le comte de Laborde lui inspire de véritables accès de rage, surtout depuis que ce concurrent heureux a été nommé directeur général des archives. Il a des colères bleues contre le prince Jérôme-Napoléon, et s'étonne ensuite de n'être pas des mieux reçus au Palais-Royal. Coquereau, déjà nommé, le met au supplice. Et encore M"' Desprez, lectrice de Son Altesse Impériale ; c'est une peste qu'il ne peut souffrir (2).

Traite-t-il d'une plus indulgente sorte les écrivains, les artistes ? Que non pas. Alexandre Dumas, qui se donne pour un grand historien, n'est, à ses yeux, qu'un grand histrion... Alexandre Dumas fils, un jeune vaurien, auquel a manqué toute éducation de famille... Thé(> phile Gautier... J'arrête ici la nomenclature, ^juant aux journalistes, n'en parlons pas ; il les exécute d'un trait :

« Peut-être serait-ce un grand bienfait de supprimer les journaux comme tribune politique ; ce serait pour la France un grand apaisement et le gouvernement ôterait surtout par là un moyen de parvenir aux intrigants (3). »

Rien de plus impudique et d'immodeste autant que ses anecdotes graveleuses sur les personnes de la Cour. A l'en croire, toute la haute société parisienne ne comprendrait pas une seule femme honnête ; toutes impudemment prennent leurs ébats sous les courtines de l'a-

(1) 31 juillet 1854.

(2) « M"« Desprez, fort en faveur, cherche à me nuire dans Tesprit de la princesse; elle aurait voulu qu'on s'assurât de mon livre noir, c'est une honte que cette femme! »

(3) 8 juin 1852.

dultère ou s'enlratnefit à pratiquer les mœurs de Lesbos (1). Et il les nomme, il précise, il avance des choses ioiouïes, avec une crudité de termes qu'auraient enviée les romanciers naturalistes. N'importe, la morale, sociale ou littéraire, n'a pas de plus ardent défenseur. Il est plaisant de lire les protestations indignées de cet homme sage contre le scandaleux succès de la Dame aux Camélias :

K La Dame aux Camélias, le drame d'Alexandre Dumas fils, est une insulte à tout ce que la censure devrait faire resper.ler. Cette pièce est une honte pour r^ïoque, pour le gouvernement qui la tolère, pour le public qui l'applaudit. »

Ses emportements ne sont pas moins épiques contre George Sand et autres propagateurs de gales modernes, comme l'eût dit Barbey d*Aurévilly. Se rch\che-t-il de ses rigueurs habituelles, ij a des façcHis de dire atténuées, des gentillesses à sa manière, du genre de cellft-ci :

« M~ de X... est une aimable et spirituelle femme, un peu catin... Mais qui ne l'est pas, aujourd'hui!... »

La princesse parlait en riant, parfois, des méchancetés de Viel-Gastel. D lui fallait un doigté spécial pour manier cette humeur difficile. Viel-Castel aimait à prendre la parole sur l'état des choses du moment. Le pays veut ceci... Le pays réclame cela... avançait-il. En vérité, que pouvait-il entendre par là, cet ennemi juré d'un peu tout le monde î Des classes qui composent le corps de la nation, il en rejetait une si grosse part que le reste après cela devait paraître bien exigu. L'aristocratie lui semblait simplement rongée de vices. Les bourgeois, il les appelait les puces du corps social. Quant au menu lieuple, quelles pouvaient être ses sympathies pour un ramassis de pauvres hères î

Etrange nature que cet esprit de malice, tout hérissonné de pointes et tout éclaboussé de venin I

(1) Ses mémoires foisonnent d'affirmations, comme la suivante, Isani les unes et les autres :

ft M"* la marquise de Belbœufetla comtesse deGouy scandalisent Dieppe par leurs façons. La princesse prétend qu'elles se grisent, qu'elles cassent des carreaux, dansent le cancan et font enfia un tel tapage qu'eUes font honte aux lorettes. La princesse exagère peutètr<^ cependant, il y a du yra » (17 septembre 1854).

Il faut se garder des salissures. Encore est-il permis de prendre son bien où il se trouve. Viel-Castel avança trop d'allégations calomnieuses ; mais il releva aussi, sur son chemin, nombre de faits révélateurs, nombre de détails observés et de paroles entendues, sans lesquels on ne connaîUtiit qu'imparfaitemet la société si bigarrée des premiers temps du second Empire. En soulevant les portières du salon de la princesse Mathîlde, il nous a découvert des coins ignoré», que n'auraient pas reproduits les photographies de plein jour officieusement arrangées.

Plus artistes et non moins « débineurs », les Goncourt avaient sous la main de Tétoffe autant qu'ils en pouvaient désirer dans cet intéressant milieu. Ils ne se privèrent point d'y tailler. On en juge à Tabondance de leurs gloses sur le sujet de Mathilde et de son cénacle. Jules de Goncourt prolongeait ses arrêts à Saint-Gratien jusqu'à trois semaines, en cette délicieuse résidence, dont les ombrages et la vie ordonnée calmaient sa surexcitation fébrile. Cherchant partout l'impression reposante et le suprême refuge du silence, et ne les obtenant nulle part, ni à la campagne, ni à la \ille, il goûtait chez elle, tout au moins, l'heureuse détente, l'apaisement. « Les princes n'aiment pas les gens malades », lui disait-il, dans une heure de tristesse maussade où il se sentait fâcheux pour autrui comme pour soi. En réponse, elle s'employait à le retenir par ses paroles les plus séduisantes. Il devait s'installer à Catinat et prendre avec lui sa fidèle Pélagie (1). Les deux frères avaient une grande dévotion pour Mathilde, le cadet surtout, qui n'en contenait pas l'expression. De cette tendresse particulière, il prodiguait les marques, non seulement lorsqu'il pensait à la louer de ses qualités de cœur et d'esprit, mais encore lorsque sa plume tremblait de • satisfaction en sous main, à décrire la toilette charmante qu'elle avait arborée, un soir, le joli décolletage de soie

(I) Ce qui ne Fempéchera pas eostiifce, dans un de ses moments d'hnmenr noirct de jeter cette plainte : « Être malade, et n'avoir pas la faculté d'être malade chez soi, traîner sa so^ffirance et sa faiblesse de place ea place, de logis loués ea logis prêtés! » (!•* novembre

ilO LES FEMMES DU SECOND EMPIRE

cerise qui lui laissait les épaules et les bras nus, une autre fois, et tranchait d'une façon si avantageuse sur une enveloppe de dentelle noire, qui jetait la filigrane sombre de ses ramages sur le rosé de la peau... H parlait d'elle en littérateur, en romancier, et s'échauffait, au réel, d'un sentiment plus complet que l'amitié. A ce point que par le ton même de son enthousiasme, par la chaleur de son zèle et Tindiscrétion presque de ses propos, Jules* de Concourt compromettait légèrement la princesse. Des amis empressés en avaient insinué la remarque. Quelqu'un fut chargé, mais pourquoi ne le nommerai-je pas ? Alfred Stevens eut à l'en tenir averti, à mots couverts, prudemment, délicatement.

Le vieux Giraud, de l'Institut, le peintre de la princesse, et son fils, habile aussi dans cet art, avaient leurs coudées franches à Saint-Gratien. Eugène Giraud passait pour un courtisan. Ce qui ne l'empêchait point de garder, en ses propos, toutes les libertés de la discussion. Il se tenait avec la dame du lieu sur le pied d'une bonne familiarité, qui n'allait pas sans lui attirer des mots un peu gros, lorsque l'artiste, enclin aux gaillardises, dépassait la mesure et se faisait rappeler à l'ordre. Il se rattrapait, du reste, entre les quatre murs de sa chambre, où les causeurs aimaient à se réunir, afin de jaser'plus à l'aise et de s'offrir un supplément d'histoires salées, qui Tétaient trop pour la table de la princessie.

Aussi bien Giraud avait l'estime d'un beau talent, d'une grande franchise de caractère, d'une serviabilité constante avec de la bizarrerie dans les manières, dans les habitudes et le sans-façon de sa vie. On a rapporté d'amusants détails sur l'arrangement patriarcal de son existence intime, égayée de quelques fugues boulevardières.

Ayant maison de ville et maison des champs, n'habitant presque jamais celle-ci et n'occupant de celle-là que le minimum de la place nécessaire, il formait avec sa femme un ménage d'artistes bien original, le peintre Eugène Giraud. La mère, le père, le fils, tous trois gîtaient dans la môme chambre, Giraud senior s'accom-

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modant d'un large fauteuil, Giraud junior s'étendant sur un lit de sangle, au pied du lit de sa mère, à la traverse. Les hommes sortaient et rentraient tard. La femme était casanière et gagnait sa couche, huit heures sonnant. A deux heures du matin, les noctambules réintégraient la maison. Le flls prenait un livre ramassé au hasard — la chambre en était pleine — et le lisait à haute voix. Des réflexions étaient échangées ; et, vers les trois ou quatre heures du matin, le calme se faisait : chacun avait repris ou commençait son sommeil. Comme on a lieu de le croire, d'après ce qu'on vient d'exposer, Giraud et son flls n'avaient pas le réveil matinal. Au contraire de la maîtresse de la maison, qui tracassait, dès l'aube ; elle préparait le café au lait pour l'apporter, au bon moment, à son mari et à son flls ; les chers artistes dégustaient le chaud breuvage, couchés, et paressaient, après, les yeux clos. On avait assez du reste de la journée pour fixer des impressions sur la toile.

Ces allures du genre bohème n'empêchaient point Eugène Giraud, membre de l'Académie des Beaux-Arts et pensionnaire de la princesse Mathilde, de se faire une bourse rondelette ; ses maisons de Paris et de Saintr Gratien travaillèrent à te rendre riche sans qu'il y eût songé ; et de façon moins inconsciente sut-il placer en bon lieu les produits de la palette familiale. Dans l'histoire de la princesse, comme amateiir d'art, la dynastie des Giraud occupa une large place. Une quarantaine de leurs toiles et aquarelles étaient parvenues à se glisser chez elle, qui ne retrouvèrent plus, après la dispersion de la galerie de Mathilde, la faveur qui les y avait introduites jadis (i).

L'abbé Coquereau, chanoine de SaintrDenis, aumô-'. nier général de la flotte, ledit abbé tant maltraité tout à l'heure par Viel-Castel, était en bonne posture chez cette

(1) A la Tente du 18 mai 1901, le plus grand des Giraud : le C/ia«- 8eur de pigeons par Victor, une toile de grandes dimensions, fut acquise pour 475 francs. Le meilleur de la série: \ù. Pitance^ deê cygnes au lac SEnghien, par Eugène, n'alla pas au-dessus de ^ francs.'

incroyante, qu'il espérait peut-être convertir. Du reste, s'y prenant fort galamment pour cela et ne man(ïuiaint aucune des distractions qu'il pouvait prendre sans y compromettre sa soutane. Il ne détestait pas le jeu de mots profane ni le sous-entendu. C'était affaire à lui de lire à haute voix, sous la présidence de la princesse et en petit comité, des vers amoureux d'un poète du jour, avec des intonations et des airs complices que l'habit du personnage rendait plus singuliers. Il fallait qu'en sa présence les choses fussent un peu bien loin poussées pour qu'il fît mine de s'en offusquer, comme dans un après-souper de janvier 1855, où Nadaud chan^ tait quelques-unes de ses chansons un peu grasses. Il se iM^udifla, au point de quitter la place et de se retirer dans un salon voisin, ce qui lui attira les plaisanteries d'un marquis de Custine. Celui-ci jouissait d'une réputation équivoque pour un côté de ses mœurs, dont la Nature elle-même était choquée. « Je m'étonne, remarqua-t-il, qu'un Silène chrétien s'effarouche pour si peu de chose. » Et l'abbé, très haut, vingt personnes ayant les oreilles ouvertes, avait renvoyé au marquis une réponse telle que nous ne pouvons la reproduire ; mais il eût mieux valu, pour les convenances, qu'il écoutât, tranquille, dans l'autre salon, vingt chansons de Nadaud encore plus grasses et qu'il n'eût pas fait cette réponse-là. Très bon enfant^ à l'ordinaire, très tolérant autour de soi, il n'était pas homme à gêner le ton des conversations particulières ; le voisinage de sa robe h*en détournait point l'objet. On en prenait plutdt à Taise avec lui. H ne paraissait pas assez qu'on s'adresr sftt à un prince de l'Eglise, certaines fois, à la manière dont lui parlaient certains interlocuteurs. Un soir, il . jouait en amateur émérite la poule au billard, avec les Paterson, c'est-à-dire les deux Bonaparte américains, qu'on commençait à traiter de princes, lorsque la lectrice de Mathilde, M°** Desprez, qui se donnait dans la maison des airs importants, s'appuya sur. le billard, et, sans se préoccuper des pousseurs de billes, étala sur le tapis une gravure qu'elle montrait et expliquait à qui voulait l'entendre. Coquereau, pressé de poursuivre ses

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