UNE POMPADOUR IMPÉRIALE
La Comtesse de Castiglione
Un éclatant leyer de soleil. — Jeunesse radieuse et mariage précoce.
— Départ de la jeune comtesse de Castiglione. —En mission secrète.
— Son arrivée en France. — Une apparition fulgurante, aux Tuileries. — Visite de TEmpereur. — Diplomatie piémontaise et diplomatie féminine. — Chez une Italienne. — Tentative d'assassinat sur la personne de Napoléon III.— Exil temporaire de la comtesse florentine. — L*incogaito de la belle recluse, à Turin. — Son retour triomphant. — Quelques traits de caractère. — Anecdotes. — Lettres inédites. — Les jugements qu'on portait d'elle.
Si vraiment la beauté doit être regardée comme le don souverain, l'épanouissement le plus enviable de l'être dans la lumière et l'harmonie, c'est à M"" de Castiglione, l'impeccable, « la divine », que revient la couronne parmi les charmeuses du second Empire ; car, raccord de tous les yeux la lui avait décernée, admirateurs ou jaloux.
Sur la fin de ses jours» la célèbre comtesse s'était enveloppée de beaucoup de mystère. Et le zèle de ses derniers amis l'aidait à' s'y renfermer. Mais on aura beau voiler d'ombre les portraits de M"* de Castiglione, enchâsser religieusement les reliques de sa turbulente existence, dérober au profond des tiroirs les quelques
■)ribes de paperasses échappées à Tautodafé général, 4ui consuma tout ce qu'on put trouver d'elle, au lendemain de sa mort.,, les curieux ne se lasseront pas. H faudra bien savoir quand même ce que fut, au réel et tout entière, Tamie des rois, la conseillère des princes, k secrète ambassadrice officieuse, appelée comtesse Verasis-Gastiglione.
C'était inévitable : faute de documents, on a colporté à son sujet plus de suppositions hasardées que d'affirmations positives. Il s'est répandu, de droite et de gauche, autant d'inexactitudes que d'anecdotes, et cela en prenant les choses depuis l'œuf, c'est-à-dire dès le début de sa vie, à sa naissance.
Des souvenirs personnels, qui nous ont été confiés, des .fragments de ses lettres et de ses papiers intimes passés fortuitement entre nos mains, enfin les reliquiœ que nous tenons d'elle, indirectement, par l'entremise du plus constant de ses amis : le général Estancelin, vont nous permettre de ressaisir dans sa pleine exactitude cette physionomie si captivante, demeurée cependant, jusqu'à ce jour, quoique célèbre, voilée d'ombre, énigmatique et mal connue.
Elte ouvrit les yeux en 1840, d'après d'Ideville, en 1843, suivant elle, et le 22 mars 1835, selon les actes authentiques et flt ses premiers pas dans un très authentique palais, le palais des Oldoïni; et ce n'est que par un jeu de son imagination, en quête d'exemples notoires sur les revirements de la fortune qu'un ingénieux romancier (1) l'a fait naître dans une petite ferme, où, fillette, on l'aurait chargée, pour son plaisir, de mener les bêtes aux champs.
Virginie Oldoïni, mariée au comte François Verasis- Castiglione, qui fut chef de cabinet et premier écuyer de Sa Majesté piémoutaise, était de bonne extraction florentine. Sa mère possédait de nature la grâce, le charme, l'élégance. Elle avait une santé fragile : on la perdit de bonne heure. Avec l'insouciance de caractère, qui lui était propre, son père, le marquis Oldoïni supporta
(1) Henri de Régnier, Le MaHàge de minuit.
la deuil assez légèrement; et, laissant au grand-père de Tenfant, lé célèbre avocat et jurisconsulte toscan Lamporecchi, les soins d'une éducation difficile, il continua, comme attaché d'ambassade, à promener ses pas, je dirais aussi ses goûts frivoles, à travers TEurope.
Toute jeune, elle avait été fort adulée, sous le regard maternel. On réleva dans le luxe et la satisfaction prompte et complète de tous ses désirs.
Dès l'adolescence, elle parut désignée aux hasards d'une vie orageuse et passionnée. Elle était de celles que Saint-Simon disait nées pour faire, de par le monde, les plus grands désordres d'amour, et qui, au delà de la vie, gardent, encore leurs chevaliers, leurs enthousiastes. A douze ans, elle était aussi grande et aussi belle qu'elle le fut à vingt. Peu de mois après ce douzième anniversaire, elle avait sa loge pour elle, à la Pergola, oi!i son regard lumineux, les promesses de sa taille, les fleurs de pourpre semées dans sa brune chevelure et son attitude assurée forçaient déjà l'attention. Le bruit d'une si rare perfection s'était répandu dans tout Florence. Un murmure flatteur suivait sa trace aux « Cascine » (1). Elle devint l'idole de la ville artistique et païenne.
Virginie, appelée dans l'intimité Nicchia, n'avait pas quinze ans sonnés qu'on avait plusieurs fois sollicité sa main. A la suite de quelles circonstances on l'accorda au comte de Castiglione, l'histoire m'en a été contée par M™'» Walewska, qui n'y fut pas étrangère.
Alors que le comte Walewski était ambassadeur à Londres*, en même temps que le ministre italien Azeglio, il y avait réception, un soir de l'hiver 1854, chez la duchesse d'Inverness, parente de la reine. Dans l'assistance, entre les habits noirs, on remarquait un jeune Italien de fort jolie prestance et de bonne mine, le comte de Castiglione. Il se trouvait aux côtés des ambassadeurs de France et d'Italie. On venait de danser. Et parmi tant de gracieuses femmes réunies,
(1) Promenade de Florence.
épaules et gorges nues, le regard du genlilhommc errait complaisamment. Il se tourna vers le comte Walewski :
« — Sans doute, vous ne savez pas le motif, le vrai, qui m'amène ici. Je suis venu à Londres pour me marier.
« — En ce cas, mon cher Gastiglione, vous n'auriez pas dû quitter la belle Italie. Croyez-moi, retournez à Florence. Présentez-vous chez la marquise OldoYni ; faites-vous agréer par sa flUe, épousez-la, et vous aurez la plus jolie femme de l'Europe. »
Le conseil était trop séduisant pour n'être pas suivi. II le fut de tous points. Le comte de Gastiglione se déclara, sur l'heure, éperdu, fasciné. Il le pouvait être en effet. Un pastel de la radieuse Florentine, peinte au moment de son mariage, me fut montré au château de Baromesnil. Quelle idéale évocation ! On ne saurait imaginer rien de plus exquis ni d^aussi parfait. Le regard bleuté, comme le ton de la robe, est d'une douceur infinie ; les cheveux bruns floconnent, abondants et légers, sur un front très pur ; les bras et la gorge ont une grâce de contours qu'on ne saurait dire ; le menton ponctué d'une fossette, les lèvres petites et légèrement entr'ouvertes comme le calice d'une fleur rouge semblent appeler la caresse... M. de Gastiglione pressa le mariage.
D'elle à lui beaucoup moins vive fut l'attraction. Pour nous servir d'un mot que nous tenait la comtesse d'Alessandro, elle se laissa conduire à l'autel avec l'air d'une Iphigénie qu'on traîne au sacrifice.
En effet, elle ne l'aimait que très modérément et l'en avait prévenu d'avance. Il n'aurait, lui disait-elle, qu'à s'en prendre à lui-même des désaccords, qui pourraient survenir entre eux. Ne l'avait-elle pas, de bonne foi, dissuadé de s'attacher à elle et conseillé de mieux comprendre l'élection de son propre bonheur? Quand il s'enflammait à l'extrême, elle n'avait rien négligé pour atténuer la chaleur de ses sentiments.
w — Je vous en supplie, mon cher comte, lui déclarait-elle, cessez de demander ma main. Je n'ai pour vous aucune affection, aucune sympathie ; je sens que
VOUS serez toujours pour moi ThomïTie le plus indifférent. Aimez ailleurs, pensez à d'autres, de grâce.
« — Qu'importe ! lui répondait-il, vous ne m'aimerez jamais, soit 1 Mais j'aurai l'orgueil d'avoir la plus belle parmi les femmes de mon temps. »
Il paya à son prix, c'est-à-dire chèrement, cette précieuse et illusoire satisfaction. Un trait, cueilli dès les débuts de leur vie commune, permettra d'en juger. Au lendemain d'un mariage, qui ne s'était pas conclu sans tiraillements, les convenances réglementaires exigeaient qu'elle rendît une visite filiale à la mère de son mari, comtesse de Castiglione. Pour quelle raison éprouvait-elle à faire cette démarche une répugnance extrême ? On ne sait. Toujours est-il qu'elle s'y refusait absolument. Le comte s'y employait en pure perte, priant, raisonnant, insistant, usant tour à tour des plus fermes paroles et des tendresses les plus enveloppantes : elle n'y voulait rien accorder ; et les meilleures exhortations ne la décidaient pas à accomplir cette chose simple et naturelle. Un jour qu'ils étaient sortis ensemble, en voiture, et que la conversation ayant pris un tour aimable, il la croyait mieux disposée qu'à Tordinaire, il avait saisi l'occasion rare pour jeter l'adresse de sa mère au cocher, dans l'espoir qu'elle s'y laisserait conduire. Elle ne souffla mot ; mais, comme la calèche traversait un pont, elle eut tôt fait d'exécuter une idée diabolique qui lui était passée par la cervelle : vivement, elle ôta ses souliers et les lança dans l'eau.
a — Je ne suppose pas, dit-elle alors, que vous me forcerez à marcher pieds nus I »
Bien des femmes eussent aimé, choyé l'époux qu'elle avait reçu. Il avait vingt-deux ans, il était de race, et nous avons su qu'il avait jolie figure. Ce qui lui manquait, c'était l'énergie de caractère, l'esprit de volonté, l'initiative entreprenante, qu'elle aurait désirés chez l'homme de son choix, pour devenir elle-même la digne associée d'une existence ambitieuse, agissante.
En vain l'avaitril installée avec un luxe inouï dans un château, près de Turin, et se Jmait-il aux plus folles prodigalités pour embellir ^es jours. Il n'en était
récompensé que de sourires contraints et de froideur réelle. En deux années, il avait dépensé une fortune considérable, ce qui ne contribuait pas à le relever aux yeux d'une femme, qu'humiliait le sentiment de la nullité de son mari. D'autres raisons hâtèrent la séparation (1).
En se mariant à contre-gré, la dédaigneuse Floren* tine avait bien dû se promettre qu'elle n'arrêterait pas dans ces liens uniques ses goûts ni ses ambitions. Le roi de Piémont Victor-Emmanuel fut le premier h meir tre, sur son chemin, Toffre des diversions extra-conjugales.
Qu'il fût, en sa qualité d'homme, plus avenant, plus séduisant que M. de Castiglione, on en pouvait douter. Le contraire était le vrai. Ce Victor-Emmanuel ne brilla que faiblement par la distinction des dehors et la courtoisie des propos. Rarement un prince se montra-t-il si réfractaire à l'attirance des mondanités. Aux dîners d'apparat, il était nerveux, impatient, ci se sentait au supplice. Il n'assistait qu'après bien des résistances et des jurements aux démonstrations de Cour. La chasse, les manœuvres, le militarisme, les plaisirs des sens (2) étaient seuls capables de le mettre en joie. C'est Victor- Emmanuel qui, pendant un bal superbe, qu'on donnait en son honneur, en 1860, au palais royal de Milan, sanglé dans son uniforme et roulant autour de lui des yeux étonnés, se pencha vers un diplomate, le ministre de Suisse, pour lui glisser à l'oreille ces paroles mémorables :
(1) Le comle François de Castiglione, qui n'avait gardé que des débris passagers de son ancienne fortune, rechercha une place dans la maison du roi, et Tobtint'par rcntremise de son oncle, le général Cigala. Il devait peu à peu s'élever dans la confiance et l'amitié de Victor- Emmanuel. Il était chef de cabinet du roi, lorsqu'il mourut subitement. C*était le lendemain du mariage du prince Âmédée, duc d'Aoste. Comme il accompagnait, à cheval, la voiture des époux royaux, il avait été frappé d*une congestion cérébrale.
(2) « Nul monarque, disaitron de lui à Turin, n'a mieux réussi que Vîctor*EmmanuoI à devenir le père de ses sujets. » îi dispersa libéralement ses .fantaisies de paternité.
« — Est-ce que vous vous- amusez ici, mon clier ? Quant à moi, je m'y ennuie bougrement, et je voudrais que ce fût flni. »
Et chacun, dans l'assistance, s'était demandé avec quel personnage s'entretenait ainsi le souverain et quelles graves paroles pouvaient bien s'échanger entre eux. Une entente élargie entre les deux pays voisins allait en sortir peut-être. Des vues neuves et fécondes s'en dégageraient au mieux des intérêts réciproques. On s'imaginait cela. Et, dans l'espèce, il n'y avait eu que les propos ennuyés d'un porte-couronne rébarbatif aux soirées officielles et qui trouvait le temps bougrement long.
C'est avec une pareille desinvoltura que notre roi de Sardaigne, étant de visite en France, exprimait, au cercle de l'impératrice, ses façons de penser... Napoléon III avait reçu en solennelle délégation les vœux de son clergé de France. S'approchant du duc de Morny : « L'empereur, lui dit-il, a été admirablement reçu et surtout auprès de son clergé. Ce n'est pas comme moi. » Puis, faisant une pirouette : a D'ailleurs, je m'en f... », ajoula-t-il. M. de Morny, par politesse, avait répondu : « Moi aussi », et pirouettant à son tour, lancé cette boutade à ses plus proches voisins : « En voilà un, au moins, qui sait le français !» A la vérité, le royal personnage, dont il parlait, connaissait mieux le langage des camps que celui des cours. Et puisque nous sommes sur ce sujet, on nous permettra bien, avant de reprendre la suite de notre récit, une courte digression anecdotique.
Victor-Emmanuel était l'hôte de Napoléon et faisait briller, aux Tuileries, cette indépendance cavalière, qui amusait les hommes, effarouchait la pudeur vraie ou jouée de quelques dames et surprit d'abord tout le monde jusqu'à ce qu'on en eût adopté l'habitude.
Une femme d'esprit, qui ne perdait rien de ce qui se disait autour d'elle, la comtesse de Damrémont, s'était donné la peine ou le plaisir de relever un certain nombre de traits, à titre d'échantillons un peu gros de l'esprit du roi d'Italie, pour en saler l'une de ses lettres, — véritables chroniques parisiennes, inconnues du pu-
blic, dont par bonté d'âmo elle régalait les yeux et Timagination de ses amis absents. Elle en écrivit long à Tambassadeur Thouvenel, dans la pure intention d'égayer son exil officiel sur les rives du Bosphore. Elle lui rappelait de quelle manière fruste Victor-Emmanuel tournait le madrigal, lorsque, voulant complimenter Timpératrice sur la séduction qui émanait de sa personne, il n'avait trouvé rien de mieux à dire, sinon qu'elle lui faisait endurer le supplice de Tantale. Ou, c'était chez la princesse Mathilde à laquelle il protestait qu'elle l'attirait singulièrement, qu'il entendait être reçu chez elle, les portes fermées, et que .tes portières ^ouvertes le gênaient beaucoup I Puis, venaient des historiettes du genre de celle-ci. Au milieu d'un groupe, il avisait une dame d'honneur de la souveraine, circonspecte et pincée, M"** de Malaret ; et, tout le monde écoutant, il lui déclarait qu'il aimait les Françaises parce qu'elles étaient aimables, parce qu'il s'était aperçu, depuis qu'il était à Paris,. qu'elles ne portaient pas des pantalons comme les dames de Turin, et qu'avec elles, en vérité, c'est le paradis ouvert. La comtesse détaillait d'autres gentillesses de la sorte et fermait son courrier sur ce paragraphe :
[ « Un soir, étant à l'Opéra assis auprès de l'empereur, le roi Victor-Emmanuel fixait depuis une demi-heure une petite danseuse. Se penchant vers Napoléon : « Sire, « dit-il, combien coûterait cette petite fille ? — Je ne sais, « lui répond l'empereur; demandez à Bacciochi. » Le roi, se retournant : « Combien coûterait cette enfant? — Sire, pour Votre Majesté, ce serait cinq mille francs I — Ah I diable, c'est bien cher 1 fit le roi. — Mettez-la sur mon compte, répliqua l'empereur, en s'adressant à Bacciochi. »... Il y aurait à en raconter comme cela pendant vingt pages. Mais, adieu, mon cher ambassadeur. Vous avez raison de m'aimer un peu ; car, moi, je vous aime beaucoup.
c Damrémont. »
. Quelles impressions devait laisser aux femmes, qu'il avait connues, un tel galanVuomo ? Rien moins
qu'idéales, sans doute. Mais il était roi. Ce fut son titre auprès de M"*^ de Ca^^tiglione, lorsqu'il prétendit être de tiers dans les privautés de son alcôve.
Cependant, le ministre Cavour, qqi était apparenté aux familles Oldoïni-Castiglione, avait apprécié, chez la femme, autre chose et mieux que sa beauté de chair. En homme de raison plus que de sentiment, il avait compris, d'abord, quel précieux auxiliaire pourrait trouver sa diplomatie dans le concours d'une intelligence très éveillée, à la fois souple et dominatrice, capable d'attirer habilement les influences masculines pour s'y glisser, s'y établir et s'y maintenir avec cette adresse persévérante, qui e^t le propre du génie îémînin.
Sur son instigation, M"* de Castiglione prit le chemin de la France, poussée par sa destinée vers le chef d'Etat, qui, pendant sa jeunesse, lorsqu'il n'était qu'un prétendant aventureux, avait embrassé de cœur la causç de l'indépendance Italienne. Et Cavour eut de bonnes raisons pour consoler le roi de Piémont du départ de Tabsente. Elle-même ne savalt^lle pas, d'avance, qu'elle serait du mieux accueillie ? Son père (détail qu'on ignore généralement) avait servi de tuteur au fils de la reine Hortense. Louis-Napoléon s'était rendu, maintes et' maintes fois, au palais des Oldoïni. Touché du charme de l'enfant, il la prenait sur ses genoux et lui prodiguait, à rencontre de son ordinaire froideur, des caresses que des âmes malignes soupçonnaient d^être paternelles. L'ancien ami de ses jeux puérils pouvait-il être autrement qu'heureux de la recevoir avec tous les honneurs et le faste de son nouvel état impérial ? Elle individualiserait sous ses yeux, de la manière la plus engageante, l'Italie et la question italienne.
La première visite de M°** de Castiglione à Paris, fut de politique et d'amitié. Elle descendit, d'abord, au ministère des Affaires étrangères, pour s'y faire accréditer par Walewski et pour, en même temps, y revoir nne Florentine comme elle, la comtesse Walewska.
Du reste, elle ne touchait point la terre de Franc.
«n inconnue. La réputation de ses charmes Tavait précédée. Des journaux Tannoncèrent à grande pompe. Le bruit de son extraordinaire beauté avait franchi les monts. On allait voir, disaient les gens informés, une merveille survenue dltalie. Elle n'était pas arrivée que des seigneurs impatients brûlaient de se faire inscrire chez elle. Les invitations affluèrent. Un bal officiel aux Tuileries s'offrit très à propos comme le c^dre le plus souhaitable à ses débuts, sur le théâtre de la Cour.
Elle vint assez tard dans la soirée. Un frémissement de curiosité signala son approche. A son entrée, le mouvement fut t^l que les danses s'arrêtèrent. La musique cessa de jouer. Un courant passa dans la ^alle comme une expansion magnétique d'admiration. L'impératrice fit un pas au-devant d'elle. L'empereur avança jusqu'à la place où elle était assise, pria le duc Ernest de Saxe-Cobourg d'engager l'impératrice ; lui-même offrit la main à la nouvelle invitée, et, pendant que se réveillait l'orchestre de Strauss, fit avec elle quelques tours de valse, puis quelques pas de promenade en causant, jusqu'au moment où s'éteignirent les mesures de la danse.
. Les yeux ne -se détachaient plus de la courbe harmonieuse de sa taille. Un profil pur, des yeux longs et pleins de feu, une bouphe petite, des cheveux d'une abondance et d'une splendeur superbes, le cou délié, qu'une ligne tombante attachait à des épaules modelées à ravir, une gorge libre de tout frein et dont la perfection hardie semblait, selon l'expression d'un témoin, jeter un défi à toutes les femmes, un buste royal, des bras et des mains d'un contour charmant, et la ligne du corps irréprochable ; il n'était rien, chez elle, qu'on pût voir sans l'aimer. Le succès de la comtesse fut complet, triomphant. On prononça (lue c'était l'événement de la semaine.
Les débuts mondains de la comtesse, aux Tuileries, eurent un succès merveilleux. La réputation de ses grâces l'y avait précédée. Dès les premiers soirs où le marquis de Plammarens, type accompli des chambellans d'ancien régime, s'empressait de lui frayer le pas-
LA COMTESSE DE CASTIGLIONE tl
sage en ouvrant devant la belle étrangère la foule des habits chamarrés, elle ne s'était ni étonnée ni gênée que tous les regards se Axassent sur elle.
Toujours très occupée, quand elle était sous les armes, de mettre en ordre tel ou tel ajustement de sa toilette, de relever une boucle rebelle, de mignoter sa chevelure, elle semblait en marchant jeter aux glaces des salons, qu'elle traversait, un regard de reconnaissance pour la grâce qu'elles avaient de lui renvoyer si ilatteusement son image.
L'assentiment des hommes l'avait mise hors de pair. Et nulle n'en était plus consciente qu'elle-même. Elle éprouvait une sorte de mysticisme passionné du beau, représenté dans sa personne. Sa pensée de toute heure et le meilleur de sa sensibilité s'étaient concentrés autour de cette idée : « Je suis belle. » Elle avait promené les yeux autour de soi, considéré les femmes du plus grand monde, qui s'asseyaient en cercle dans les mêmes salons princiers, jugé celles-ci et celles-là avec une tranquille confiance; et, cet examen fait, elle en avait acquis une assurance désormais imperturbable et pour la vie. C'est alors qu'elle prononçait ces paroles, reportées plus lard au bas d'une photographie, que j'ai pu voir entre les mains de Paul de Cassagnac, ces paroles d'une si parfaite sérénité dans l'orgueil : Je les égale par ma naissance. — Je les surpasse par ma beauté, — Je les juge par mon espril.
Comment n'aurait-elle pas eu la tête étourdie des vapeurs de l'encens ? Lorsqu'elle arrivait, en ses toilettes d'apparition, dans une fête pressée de monde, on se hissait sur des chaises, rapporte la comtesse Stéphanie, pour la voir passer. Ainsi, quand elle visita l'Exposition de Londres, elle était si prestigieuse que, dans la salle de l'Opéra, on montait sur les banquettes, afin de la contempler (1). Avait-elle pris sa place pour regar-
(1) On s'étonne en lisant ces détails. L'histoire de la beauté féminine en fournit des exemples. Je lisais, dans un livre ancien i>eu connu, des récits non moins extraordinaires sur reffervescence que produisait, à Toulouse, au xvi* siècle, ceUe qu'on appebii la belle Panle sans autre désignation. Quand elle apparaissait, la foule des admirateurs s'amoncelaient autour d'elle comme les flots d'une
12 LKS FEMMES DU SECOND ExMPIRE
der, écouter ou causer, elle semblait enfermée dctns une couronne d'adorateurs.
Les jolis visages souriaient de tous côtés, à la Cour. Ils avaient Taimable diversité des fleurs d'une môme corbeille. On y voyait, à choisir, des profils grecs et des grâces parisiennes, des yeux bleus rêveurs et des yeux de velours noir, des matités bien expressives et. des carnations éblouissantes, des bras ronds, des tailles souples autant qu'il plaisait d'en regarder. A celle-^ appartenait un délicieux détail, un charme, une accord lise, qu'aurait enviés celle-là. Aucune ne réalisait l'harmonie impeccable, qui était le privilège unique de M°** de Gasliglione et qui rélevait au*dessus de toutes; Rien n'est parfait, dit-on.. Or, elle était la perfection même, depuis la naissance de ses cheveux jusqu'à ses pieds menus, délicats et soignés comme des mains. Ds nous l'ont dit, ceux qui la virent.
Et puis elle était soi tout entière, n'imitant rien ni personne, en prenant fort à son aise avec la mode et ne s'en remettant qu'à sa fantaisie du soin précieux d'enjoliver, chez elle, les dons prodigues de la nature..
Là-dessus elle s'entendait assez mal, soit dit en pasr sant, avec l'impératrice. Une rivalité de coiffures (1) faillit écarter M°* de Gàstiglione des invitations officielles. Il y eut d'autres dissidences de détails et défaut d'entente, en général, entre la souveraine et son hôtesse florentine, sur la grave question des toilettes, la première étant conservatrice et la seconde presque révolutionnaire.
L'impératrice accordait sa haute protection à dte inventions bien singulière'? : amas de falbalas, fouillis de mousseline et d'étoffes lâches, enjuponnements et ballonnements déraisonnables, qui font rire, à présent — jusqu'à ce qu?iMeur prenne envie dîen ressayer, preut-
séditioQ ». Les capitouls durent intervenir pour la préserver des im- IMkPtunités de ces idolâtres. Ënoore les magistrats avaient-ils dû solliciter et obtenir dVile qu'elle se ftt^ deux fois par semaine, ladouoB fiolènoe dô se montrer;'en.publio.
(l) A propos de cAiiTure, notons que M"* de Casiiglione avait mi» à.l* mode ces grandes- plumes disiposées en ci»uronne^ qui la gnut*- ^iisMâent encore et s'baoraioBiMieni aoree son altière beauté.
être — nos femmes amincies de buste, allongées de taille, diminuées de partout et moulées au plus juste dans leurs robes étroites. Trop consciente de ce qu'elle devait aux lignes pures de son corps pour Tassujettir à ces fâcheux emmaillotements, à ces boursouflures, M^ de Castiglione avait pris l'avance de trente ou quarante années sur les modes contemporaines et rejeté de sa garde-robe les impedimenla de la cage d'acier. Laissant jaser celles qu'effaraient ses costumes du soir hardiment découpés, et que le goût d'aujourd'hui trouverait presque simples, elle avait gagné l'approbation de la partie masculine de la galerie en donnant la préférence aux robes et corsages, dont l'étoffe souple épouse les formes, gante en quelque sorte la gorgi^ et les épaules, dessine d'un heureux contour l'orbe simple et les lignes onduleuses, et qui paraît vivre, en un mot, avec la personne, av^c la chair.
Les bals costumés étaient le triomphe de son imagination, très entendue à faire valoir hamliment la plasticité de ses formes statuaires. Ces hardiesses même ont été cause qu'on a fait circuler à son sujet deux ou trois anecdotes inexactes, et que nous allons rectifier diaprés témoins.
D'abord, celle de son entrée prétendue, une entrée plus que sensationnelle dans un bal de la Cour, en Salanunbô, uniquement vêtue de mousselines transparentes, si transparentes que les yeux de l'impératrice en auraient été scandalisés et que la souveraine aurait prié l'un des chambellans de reconduire la nouvelle prêtresse de Tanit hors des salons. De fait, pareille: aventure nJétait pas anrivée à Mf^ de Castiglione,. qui n!eut jamais à rebrousaBî* le seuil des palais des Tuiierdes^ou de Gompiëgne, mais bien aune autre étrangère, aune dame russe (on nous l'a nommée), M"* KorsakofL
En' second- lieu, l'incident de la « Dame de cœur », Une jeune magicienne de Bohême, les cheveux répandus sur les épaules, avait frappé tous les yeux par les ornements singuliers de son< ajustement : des cœurs disperses partout et même en dfe certaines places où: ce symbolique emblème nlawait qua faire; Cette fois, c'était
14 LES FEMMES DU- SECONb EMPIRE
réellement M"»* de Castiglione. Trente années plus tard M. d'Antas racontait, dans Tintimilé, Teffet inouï qu'elle produisit alors sur l'assistance. L'impératrice la félicita sur son costume, mais en ajoutant : « Le cœur est un peu bas ! »
Et M. d'Antas ayant eu l'occasion, par la suite, de demander à l'impératrice si l'histoire était vraie, elle avait répondu qu'elle n'en avait pas gardé le souvenir, mais que, si le mot était passé sur ses lèvres, c'était sans y prendre garde... De vrai, la chose s'était passée, non point aux Tuileries, mais au ministère des Affaires étrangères, chez la comtesse Walewska, qui était ellemême, au dire de M"" de la Pagerie, le sourire de la fête, et qui daignait, un jour, nous en rapporter les détails, grâce à une précision de souvenirs des plus attachantes.
L'audacieuse Florentine s'était avisée du costume le plus fantaisiste et le plus provocant qu'elle pût arborer (1). Moitié Louis XV et moitié second Empire, ce costume était éblouissant. La nudité d'une gorge flère et sans corset, assez sûre de son assiette pour rendre inutile tout soutien étranger, n'était qu'en partie et très bas voilée par une gaze zéphyr. Les jupes retroussées sur le jupon de dessous, à la façon des modes du xvni' siècle se trouvaient enlacées, ainsi que le corsage, de chaînes formant de gros cœurs. Laissant retomber en nappe sombre sur son cou et ses épaules son opulente chevelure, M"*' de Castiglione semblait traîner à sa suite tous les cœurs, en effet, qu'elle avait si hardiment symbolisés.
On en parla longtemps, les femmes avec un reste d'envie, les hommes avec une admiration païenne, bieû justifiée par le souvenir des indiscrétions voluptueuses de tout le costume. Elle-même en avait gardé bonne mémoire. Je le constate à la page 148 d'un volume
(1) Suivant un autre détail, que Je tiens, celui-ci, du marquis de Kraysseix, le célèbre chanteur Mario di Candia, le plus beau des Almayiva, l'enfant gâté des duchesses, avait eu l'avantage, de lui ser* vir d'habilleur. Il avait disposé, de ci de là, ces coeurs solliciteurs de fottillements d'yeux et d'arrière-pensées libertines.
annolé de sa main : Mon Séiour aux Tuileries, passé depuis lors dans la bibliothèque de M. Gabriel Hanolaux, et où, en marge d^une description flatteuse de sa personne par la comtesse Stéphanie Tascher de la Pagerie, elle a écrit très lisiblement : C'était bien la dame de cœur. Portrait d*ExposUion^ i867.
Il en eût fallu moins pour expliquer le faible très prononcé, que trahissait Napoléon III à regard de M™ de Castiglione.
Mais nous l'avons fait entrevoir, elle eut d'autres visées que d'emporter, à la Cour de France, la palme de la beauté et d'exciter des caprices célèbres. Dans le bruit des paroles adulatrices et l'entraînement des plaisais mondains (1), elle n'avait pas oublié la mission secrète, qui lui avait été confiée. La comtesse était venue de Turiii à Pari^ avec la résolution formelle de faire échec à la nature impressionnable auprès des femmes de Napoléon III et d'aider, par une action personnelle et intime, aux agissements de la diplomatie italienne. Que dis-je ! Elle en était chargée officiellement.
« Une belle comtesse, écrivait Cavour à Luigi Cibrario, chargé des Affaires étrangères, est enrôlée dans la diplomatie piémontaise. Je l'ai invitée à coqueter, et, s'il le faut, à séduire l'empereur. Je lui ai promis, en cas de succès, que je demanderais, pour son frère, la place de secrétaire, k Pétersbourg. Elle a commencé discrètement son rôle, au concert des Tuileries, hier. »
Bien que M™ de Castiglione se défendit, en paroles, d'avoir jamais fourni de légitimes griefs à l'impératrice, elle n'était pas, en réalité, si mystérieuse qu'on n'en soupçonnât davantage. Plus d'une fois la couronne tint à la jarretière. C'est à quoi elle avait songé trop tard, avec regret.
(1) Peu de jours avant la déclaration «'e guerre à TAutriche, les bals costumés faisaient fureur, à Paris. Il y avait mascarade à la cour, chez le ministre Fould, chez >!■• de Bassano, à Thôtel d'Albe, et le nouveau duc Tascher de la Pagerie s'était mis à l'unisson des musiques de danse*
16 LES FEMMES DU SECOiND EMPIRE
« Ma mère fut une sotte, déclarait-^lle franchement à une amie, qui nous en a répété le hardi propos. Si, au lieu de nous river l'un à l'autre, Gastiglionè et moi, elle avait eu la bonne inspiration de me conduire en France, quelques années plus tôt, ce ne serait pas une Espagnole,- mais une Italienne qui régnerait aux Tuileries. »
D'être ime force était son. rêve. Elle se consolait difficilement d'avoir manqué l'heure, supposait-elle. Du mdins, elle n'avait poiht perdu de vue les instructions de son cousin Cavourtii ses patriotiques desseins : de toute son influence, de toutes ses grâces, elle appuya sur la volonté encore hésitante de Napoléon III. L'empereur y rêvait depuis longtemps. Il avait fait paraître une brochure, émanée de sa pensée, sur la question italienne. Elle était arrivée à propos,-, et bien instruite des engagements, que l'ancien aventurier des Romagnes avait contractés, de loin, avec certaines personnalités politiques très avancées dltalie. Il ne savait rien des chances de l'avenh' qne deux ambitions l'avaient hanté déjà : la première, d'où dépendait la réahsation de la seconde, était de reprendre possession, comme président consulaire ou comme empereur, de l'héritage napoléonien; l'autre de mériter le titre de libérateur de l'Italie. n avait formellement promis de la rendre libre, des Alpes à l'Adriatique.
Habile à le flatter dans sa vanité d'homme convaincu qu'il aurait à tenir, en Europe^ un rôle prépondérant, elle hâta la réalisation d'une politique extérieure et d'événements, qu'il avait d'ancienne date prémédités. 'Cavour était un grand joueur (1). Il' joua sur cette carte : la beauté de M™ de Gastiglionè, et n'eut pas à se repentir de l'avoir considérée comme un. atout dans la partie.
Douée d'une incontestable activité d'esprit, parlant.
(1) n avait beaucoup^ joué dans sa Jeunesse. Ses amis parisiens avaient conservé le souvenir de grosses parties, où le hardi Turinois faisait preuve sur le tapis vert de Taudace et du sang-froid qu'il devait déployer sur d'autres plus importants théâtres.
LA COMTESSE DE CAST1GU0NE DANS LES TARf.EAUX VIVANTS
Tristesse.
écrivant presque toutes les langues de TEurope, tourmentée d'un continuel besoin de s'informer, d'intriguer, de conseiller, sinon d'agir, lancée quotidiennement, au trot de ses chevaux, et tenant sur les genoux un portefeuille bourré de notes, de documents, de brochures, dans une course quotidienne de ministère en ministère ; successivement amenée par ses relations et le jeu des circonstances à correspondre avec presque tous les princes et gouvernants de l'Europe, elle était la. première à concevoir une très haute idée de ses aptitudes politiques et diplomatiques. Il n'est pas douteux qu'elle entretint un commerce assidu avec les chancelleries de Turin, puis de Rome, et l'insistance avec laquelle le gouvernement italien a exigé la livraison des papiers de M"* de Castiglione, pour les anéantir de manière à n'en laisser subsister aucune trace, le prouve surabondamment. Il est certain aussi qu'elle avait contribué à retenir le pape à Rome, lorsqu'elle fut exprès déléguée auprès de Pie IX par Victor-Emmanuel, porteuse de promesses et d'offres pleines de conciliation au Souverain-Pontife (1). Enfin, on peut affirmer qu'elle eut assez d'influence sur l'esprit de Napoléon III, déjà gagné à la politique italienne, pour le déterminer à Réclamer la présence du comte de Cavour au Congrès de Paris (2), où fut posée la question de l'unité du royaume d'Italie.
(1) EIIq montrait, volontiers, le bracelet, qui lui fut donné, d cette occasion par le pape, avec la tiare couronnant ce bijou.
(2) Très italienne, M"* de Castiglione professa toujours une grande admiration pour la vaste intelligence et le profond génie de Cavour. Si je feuillette un livre, qni lui avait appartenu et qu'elle cribla de ses notes dans les marges, je eonglatef entre autres détails, quelle y souligne avec une satisfaction très appuyée chaque point concernant l'illustre Turinois. Elle écrit bien proche du nom le titre de parenté, qui la rend itère : mon couêin. Qu'il fût au physique d'une laideur décidée, elle ne le conteste pas. Elle y accède d'un trait léger comme une approbation discrète. Mais, comme elle renforce le coup de crayon, et à juste titre, dès qu'il s'agit du beau côté moral, de sa vive intelligence, de l'énergie créatrice qui se lisait dans ses yeux, qui éclatait dans toute sa personne! Comme elle en redouble la ligne zigzagante, aussitôt qu'on rend, justice entière au patriote déterminé, dont Tunique effort tendait à faire son pays grand par tous les moyens possibles ! .
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« l.ES FEMMES DU SECOND EMPIEIE
n serait absurde d'afflrraer que rintervention de M~ de Gastiglione fut la cause décisive de la guerre ; nais il est de toute évidence que, dans la transmission des correspondances entre la France et Tltalie, à la veille d'événements inéluctables, elle joua un rôle actif et s'agita beaucoup. C'est en souvenir de ses pas et \ démarches multipliés qu'avec la disposition naturelle "*"
aux femmes, les faisant amplifier à l'extrême les proporttons de leurs actes, et leur amour des mots qui surfont les choses, elle s'écriait, d'enthousiasme, un beau jour i Tai fait Vllalie et sauvé la papatUé I
L'ambitieuse phrase, aoQS l'avons vue textuelle dans •no lettre au général Estanceiin. Eltle s'y plaignait fort d'Javoir été méconnue, et, d'occasion, elle s'y laissait alltr k un véritable réquisitoire contre l'ingratitude des princes en général. Mais voici ce fragment de lettre iévélairice :
« Lorsqu'un souverain ou prince fait tant que de 6ovipter sur l'ami, sur son dévouement sans réserve, il «roît impossible que cet ami puisse se révolter, même pour le porter en avant, même pour l'obliger à faire davantage, dût-il le pousser d'un coup de poing dans te dos, le jeter de haut par la fenêtre, comme Mocquari fit, à Ham, de Napoléon en blouse, avec sa planche, au pisque de le tuer, parce qu'il le fallait. Il le fit empe^ reur, et moi je l'aurais fait vainqueur, comme je l'avais eommencé avec ma parole, mes pas, mes démarches secrètes et personnelles, qui m'ont attiré tant d'infamies, dont la flère et désintéressée réussite sans personnelle gloire a ameuté contre moi tant de gens, et pourquoi ? Pour avoir mené Victor-Emmanuel à Rome, renversé sept dynasties napoléoniennes, bourboniennes m ps^alisies. C'était quelque chose, cependant, d^avoir préparé cela, seule, envers et contre tous, malgré tous. Je n'aurais pas, moi, Tltalienne, fait le Mexique, comme TEspagnole, qui a entraîné la défaite do Sedan, la destruction de l'Empire et le démembrement de la France. Mais ces Tuileries sont maudites, ou prédestinées pour les changements de gouvernement et la destruction des
LA COMTESSE DK CASÏIGLIONI-: »
races soui^^raines. Voyea riiistoire, rien de mal el depire qu'au Louvre... Ah I si j'avais été une Catherine I.« Mais, mon Napoléon avait peur (1), et je Fai lâché, lui et lés siens. »
Jamais une Italienne influente et belle ne fut mêlée aux intrigues d'une Cour sans qu'on n'ait soupçonné, autour d'elle, quelque tortueuse macliination, quelque drame mystérieux, compliqué de poignard ou de poison. Il en fut ainsi pour la Castiglione.
Il y eut, dans cette vie, des aventures romanesques, des équipées boccaciennes, et des scènes qui approchèrent du tragique.
Un agent secret de Napoléon III, le Corse Griscelli, a rapporté dans ses confidences et sur le ton emphatique, habituel à ce Saltabadil de la police impériale, une histoire terrifiante, dont eUe aurait été l'héroïne et qui serait à brosser dans le ton et la couleur des plus sombres imaginaiions feuilletonesques.
Peu de temps s'était écoulé depuis l'apparition de la séduisante Florentine aux Tuileries. L'empereur, de nature très empressée, sous son masque de froideur, avait mis à profit ce court délai. On attendait l'auguste visiteur chez M"" de Castiglione, à lliôtel Beauvau. En pareilles affaires, des précautions secrètes étaient prises pour la sécurité du souverain. Son aide de camp, le général Pleury, qu'on avait informé du projet, ordonna à Griscelli de venir le prendre, au salon de service, à huit heures du soir. Il pressentait un guet-apens, une trahison. Le Corse arriva au moment prescrit. Le voyant avant l'heure. Napoléon, qui était habitué à saisir, dans les allures mystérieuses, boutonnées jusqu'à la gorge, de son agent, des indices de quelque grave révélation policière, lui demande :
« — Qu'y a-t^il de nouveau ? »
(1) Le Piémont, Victor-Énrmannel, Cavour et M— de Castiglioiifc, sa cousine, n'étaient pas complètenieiit satisfaits : on Toalait Tltalie eitière. Mais à peine Napoléou UI ayait-il ébranlé ses armées que, trompé par la Prusse, menacé par l'Allemagne < ntière, malgré les protestations de Cavoar et les éclats de colère de Pltalie, il ayait conclu la paix à mi-côte.
«e LES FEMMES DU SECOND EMPIRE
Griscelli répond par une autre interrogation :
« — Sire, je désirerais savoir où nous allons î
<c — Pourquoi î
«' — Parce que, ce soir, je le crains, il arrivera quelque chose. »
Sur ces entrefaites, entre Pleury. On part, sans attendre, par le jardin des Tuileries : Napoléon, son \ aide de camp et Thomme dei, vendettas.
En pénétrant dans l'hôtel, qu'une faiDie lumière éclairait :
« — Attention, général, murmure Griscelli, nous sommes chez une Italienne. »
On gravit les marches,' lentement, sans bruit. Comme on vient d'atteindre le palier, qui donne accès sur l'appartement, une porte s'ouvre ; une jeune servante (1) fait entrer l'empereur et le général, puis retourne sur le palier, où se tenait rencogné dans l'ombre, sans qu'elle le vît, l'agent secret. Quelle idée l'a ramenée là ? Il y songe et surveille. Elle a battu trois coups dans ses mains >n signal, sans doute. Aussitôt, un homme est sorti, l'on ne sait d'où. Il va se diriger vers le salon ; mais, avant qu'il ait touché la porte, il est mort. Un coup de poignard, de haut en bas, lui a percé le cœur. Au bruit de la chute du corps, aux cris que pousse la servante, Pleury tressaute. Il s'élance du salon, saisit la fille et l'enferme dans un cabinet noir, pendant que Griscelli traîne le cadavre à l'intérieur. Puis, il rentre précipitamment, enferme chez elle « la dangereuse sirène » et sort avec l'empereur en faisant signe au Corse de rester là et d'attendre. Peu d'instants après, il revient, accompagné de l'agent Zambo, avec deux voitures. Dans l'une oij met le mort et la femme de chambre ; dans l'autre il s'installe avec elle qu'il soupçonnait d'avoir médité l'assassinat de remi)ereur. Le souverain était de retour, au palais, dans son cabinet de travail, où Gris- . ceili, qui avait ses entrées à toute heure, le trouve assis, le coude appuyé sur la table, la tête reposant dans sa main. Il lève les yeux, en voyant entrer cet homme,
(1) Noua avons lieu de présumer que c'était la « Corsi », qui demeura au service de M"* de Castiglione jusqu'à sa mort
€t, avec une expression douloureuse contractant son Aisage :
« — Encore du sang I Pourquoi l'avoir frappé ? Ce tf était qu'un innocent, peutrêtre, un. malheureux, inoffensif, et qui venait pour la carriériste.
« — Les amoureux des servantes ne portent pas sur eux de semblables recommandations », reprit l'agent, prompt à faire valoir les preuves de son zèle.
Et il tire de sa poche un revolver et un stylet dont la pointe était empoisonnée. Il les avait saisis sur la victime. Napoléon examine le tout avec attention, considère de près la pointe et la lame du poignard, et, convaincu, gratifie son sauveur, ou prétendu tel, d'une somme de trois mille francs, en lui enjoignant d'aller iaire un rapport fidèle de ces choses à Piétri.
« — Je ne les lui dirai pas. Sire I » réplique-t-il en s'en allant.
Toujours d'après Griscelli, la comtesse de Castiglione — qu'il gratifie, par confusion, du titre de duchesse, — lut conduite aux frontières italiennes. A l'en croire, elle se rendit" immédiatement chez le comte d'Arese (1), l'informa de ce qui s'était passé et menaça l'empereur d'une divulgation retentissante, si on ne la laissait pas rentrer en France. La menace produisit son effet. Peu de temps ensuite, la comtesse devait inaugurer son retour à Paris en donnant une grande réception.
Il y a du vrai dans le récit, très flottant comme indication de date, de l'homme de police qui se flattait d'avoir été, pendant neuf ans, l'exécuteur des hautes œuvres d'un nouveau Richard et son ombre même. Paire la part de l'exact et du faux ; dégager les choses de l'exagération avec laquelle il avait coutume d'enfler les détails pour grossir davantage, son rôle et son importance ; dire catégoriquement en quelles circonstances, à quel inst€mt précis put s'affilier à d'autres
U)Céfcait un anciea ami de Louis Bonaparte, au temps o# le prince habitait la Suisse. Grand seigneur milanais coQnu comme très libéral, on le chargea, après Villafranca; de composer un ministère, mission cpÊ^ n'accepta point. Certains hommes politiques italiens le tenaient en ^Nispicion, à cause de son attachement non déguîAé pour Tempe* rem des Français. . i
conspirations, qui fermentaient dans l'ombre des sociétés secrètes contre l'ancien carbonaro trop lent à remplir ses serments, l'affaire mystérieuse que semblait conduire la main de la Florentine : c'est une triple énigme très difficile à éclaircir.
(( Vous ai-je rappelé, nx'écrivait celui qui a le mieux connu dans tous ses détails la vie de M"* de Castiglione, qu'un agent de police de service près de l'empereur étÀîi venu trouver quelqu'un que je sais pour assassiner le grand chef, et que cet individu était en rapport avec la comtesse ? Vous ai-je renvoyé l'écho lointain de ces paroles dans une conversation à deux ;
« — Si je l'avais fait assassiner, qu'auriez-vous dit ?
« — Rien... Non, je ne m'étonne de rien. Mais ce n'eût pas été par vengeance d'amour, ni par intérêt C'était donc une raison politique... Laquelle?
« Oui, d'où venait la rupture entre Elle et Lui ? Déception ? Fatigue ? Ou quoi 7
« Il reste beaucoup à approfondir dans les ténèbres de cette grande existence si agitée. El, d'ailleurs, sait-on jamais la vérité de ce que dit une femme, et une femme politique surtout?
a Général Estancelin.
« 20 mars 1904. »
La comtesse de Castiglione avait jwris le peirli monoentané de €e retirer à Turin, pour se consacrer, disaitelle, à la première éducation de son fils, auquel elle donnait, sans beaucxmp de tendresse apparente» mais avec soin, des le^ns dTanglais, de français, d'allemand, langues qu'elle pariait avec autant de facilité que Fidiome maternel.
Elle avait étaWi sa résidence, «ne villa isolée, audessus de la ville, ayant devant elle et sous ses pieds un magnifique panorama, avec la longue chaîne des Alpes à l'horizon.
C'est là qu'en l'hiver de 1»» était venu s'annoncer chez elle, sur la présentation du prince de La Tour d'Auvergne, un diplomate français, Henry d'IdeviUe,
LA COMTliSSE DE GASTIGLIONE 23
qui a laissé un très alta^^haat récit de sa visite à la belle recluse.
Il fallait gravir la côte assez roide, qui menait à la villa Gloria. Une grille de bois indiquait en arrivant l'entrée de cette demeure modeste et un peu triste. On \ y accédait par les allées d'un jardin, d'aspect riant en la belle saison, quand la nature est en fête, mais qui n'avait, non plu§ que d'autres, le privilège d'égayer la vue, quand les arbres sont dépouillés de leur parure et que la neige couvre les chemins. On arrivait directement â la porte du vestibule. Un domestique vêtu de noir ouvrait et, avec quelque mystère, introduisait les visiteurs au premi-er étage, où se tenait, de préférence, la comtesse seule ou ayant son enfant, qui jouait auprès d'elle, un enfant de cinq années, son fUa, doux et beau comme une fille, avec des cheveux blonds bouclés autoar du front, ses bras et ses épaules nus, des grands yeux limpides et étonnés.
M*" de Castiglione apparaissait froide» silencieuse, et n'échangeait que le nécessaire des paroles. Sa porte était iermée à presque tous ses compatriotes de Turin. Elle ne l'ouvrait qu'à de rares étrangers, à des Français. La première impression éprouvée en sa présence ne pouvait être que d'admiration, mais une admiration dénuée de chaleur et s$tns élan. Son air de visage était plus imposant qu'aimable. On y voyait cette expression hautaine, que prennent souvent les femmes auxquelles on a trop chanté l'hymne d'adoration plastique.
Le jeune diplomate avait satisfait son regard à considérer la pureté, l'harmonie parfaite de formes d'une créature surprenante. Puis il était redescendu, le cœur tranquille et le cerveau calme, dans la plaine, avec son ami et collègue le baron de Chollet, qui l'avait accompagné. Une seconde visite, puis une troisième se succédèrent. Son sentiment ne s'était guère modifié. Il se rappelait alors les jugements peu favorables, qu'il avait entendu porter, bien des fois, autour de lui, sur cette femme singulière.
« Elle est trop belle, disaient les mondaines, et, fort heurnuscment^ elle n'est que belle. » Elle est profondé-
ment égoïste, avaient ajouta quelques-uns de ceux qui l'entouraient; au milieu de ses plus éclatants triom-^ phes parisiens, elle est capricieuse, incapable d'éprouver une affection, et, avec ses miraculeux avantages, iticapable aussi d'inspirer un amour vrai, une passion, âérieuse. Il s'en fallait de peu qu'on ne lui déniât toute, valeur d'esprit. Dldeville avait entendu ces généreuses appréciations. Il était retourné cinq à six fois à la villa Gloria, sans avbir pu se fonder une opinion personnelle et certaine.
Il avait peine à croire, cependant, que sous l'enveloppe de la déesse ne brillât aucunement l'étincelle divine. L'exil volontaire auquel paraissait s'être condamnée celle dont l'apparition à Paris et à Londres avait eu l'importance d'un événement, sa vie retirée, son éloignement systématique, les habitudes mystérieuses dont elle commençait à pratiquer l'expérience intermittente, bien longtemps avant l'heure où .elle s'y plongerait à jamais, l'indifférence absolue de cette jeune tête à l'égard des circonstances du dehors susceptibles de rompre et d'animer la monotonie de ses jours : tout cela excitait étrangement sa curiosité. Sans doute, elle devait receler en elle des ressources d'âme et d'intelligence ignorées du commun. Et, pour s'en convaincre, il continua de monter la colline.
Il commençait à perdre l'espoir de pénétrer l'énigme, lorsque, après avoir arrêté le dessein de n'y plus songer, il se trouva, certain jour, sur le chemin de la Gloria. Le hasard voulut qu'il se vit seul avec elle, sans témoin. Et ce fut une révélation. Les lèvres de M"* de Castîglione s'étaient décidées à énoncer d'autres paroles que des mots de politesse et des formules de banalité. La conversation prit un tour intéressant* Des pensées originales jaillirent, découvrant une nature élevée, qu'il ne soupçonnait point, une largeur d'esprit, qu'il avait à peine, jusque-là, pressentie.
Qui donc la lui av^it figurée à la fois si riche et si dénuée, en un mot si incomplète? Il n'avait eu qu'à l'écouter pour reconnaître qu'elle avait sur beaucoup de femmes une supériorité de raison et de caractère, ne le