‹ Les fémmes du second empire (papiers intimes)Chapitre 6 sur 24 · Pieuse mëdilation- — 2, Sous les armes · texte numérisé non relu

Pieuse mëdilation- — 2, Sous les armes

LA COMTESSE DE CASTKJLIONK i5

cédant en rien à la supériorité que chacune élail obligée de lui céder au physique. Cette mélancolie qu'elle ressentait, ce dédain dont elle ne se défendait pas assez à l'égard du reste de Thumanité, lui venait de la décep- .tion trop prompte de ses songes ambitieux :

« A peine ai-je traversé la vie, disait-elle, et mon rôle est déjà fini. »

Il s'en retourna, pensif et réfléchissant h tout ce qu'il avait entendu. Le charme s'était produit. Les entrevues suivirent, plus prolongées. Elle se rendait confiante. Eile devenait expansive, presque ; et il demeurait sous J'impression d'une causerie pleine de nouveauté. DldeviUe apprit bientôt une partie de sa vie ; et il s'aperçut qu'elle était sincèrenîîent heureu;?o d'avoir proche d'elle un confident capable de la coknprendre. Elle et lui firent ensemble des promenades en barque ; elle égrenait ses souvenirs aju fil de Tean, et se confiait avec naïveté. Il ne put se défendre de fixer sur le papier la suite de ses impressions -et d'en donner lecture à celle qui les lui avait inspirées. Alors, avec une sorte de eandeur oigueilleuse, elle avait ajouté ces lignes étranges à sa narration :

« Il Padre eterno non sapeva cosa si faceva quel giorno che l'ha niessa al mondo ; ha impastata tanto e tanto, e quando l'iaa avuto fatta, ha perso la testa vedendo la sua maravigliosa opéra, e Ta lasciata h, in un cinto, senza metterla a posto. In tanto, Thanno chiamato da un altra parte, e quando e tornato l'a trovato fuori di posto. »

« Le Père éternel ne savait quelle chose il créait, le jour où il l'a mise au monde ; il la pétrit tant et tant qu«, lorsqu'il l'eut faite, il perdit la tête en voyant son merveilleux ouvrage ; il la laissa dans un coin, sans la mettre à sa place. Puis, sur ces entrefaites, il fut appelé ailleurs, et lorsqu'il revint il ne la trouva plus. ))

Ceux qui n'étaient pas dans le secret des visées de M"* de Castiglione et qui ne savaient rien du commerce de lettres qu'elle entretenait avec les diplomates étran-

gert, en mellant à profit sa connaissance remarquable des principales langues de l'Europe, ceux qui n'avaient aucun soupçon de son vrai rôle et des desseins sur lesquels elle gardait une discrétion absolue, ne jugeaient d'elle et de son esprit que sur les apparences. On n'avait qu'une appréciation superficielle de son inleliigence et de ses facultés. Sa conversation était vive, légère, indulgente aux libertés de la galanterie ; on s'y plaisait sans y chercher autre chose que ce plaisir. De certaines gens, qui restreignaient à ses perfections physiques tout le mérite de cette créature séduisante, allaient presque jusqu'à dire qu'elle était, au moral, insipide et insignifiante. En réalité, les délicatesses de l'art lui étaient sensibles. Elle justifia d'une smguiière perspicacité en matière de politique ; et, si elle avait eu plus de ressources à sa portée, plus de moyens à faire agir, elle n'aurait pas laissé de doute sur les inclinations de son caractère fort ambitieux.

Ce qui paraissait clair, indubitable, c'est la situation exceptionnelle dont elle s'était emparée.

On n'avait pas oublié, dans ce monde d'intrigue et de coquetterie toujours sous les armes, l'impression fulgurante qu'elle avait produite, à son apparition. Quand elle y fit sa rentrée, ce fut avec un air de conquête aussi sûr de soi que par le passé.

Elle réveilla les critiques, au camp féminin. On discutait à force les signes de son goût, qui n'était pas, en effet, d'une distinction irréprochable, et les audaces de sa coquetterie, qui souffraient un alliage moins avantageux de négligence méridionale et de singularité individuelle. De ces coups d'épingle elle ne s'embar-, rassàit guère, mais en appelait du jugement des femmes au témoignage flatteur des hommes. Sa personnelle opinion n'élait-elle pas fixée, du reste, et de façon à n'en recevoir aucune atteinte ?

J'en trouve encore des marques sur un livre annoté de sa main et tout ouvert sous mes yeux. Je le vois clairement à ces rectifications crayonnées par elle, à ces répliques soulignées comme de brèves réponses aux appréciations dont elle était l'objet.

« Il y avait sur ce beau visage, prononce Tauleur du livre» lectrice et compagne de riippératrice, une expression de hauteur^ de dureté... »

Aussitôt, d'effacer ces qualifications désobligeantes et de mettre en leur place les mots : fierté, douceur.

Et quand M"^ Carelto ajoute : « Le charme n'existait pas.,. » Erreur! assure-t-elle, sans plus de commentaires.

De vrai, les dames d'honneur et les habituées du palais partageaient les réserves de leur souveraine à l'endroit de la comtesse et lui en donnaient avis par des abstentions ou des froideurs, ou des omissions d'égards, dont elle n'était pas la dernière à s'apercevoir. Sur la première page annotée de son exemplaire des Souvenirs de la Cour, j'en saisis une indication furlive :

« Les demoiselles d'honneur, chargées de faire le thé, écrit-elle en marge, ne m'en ont pas offert, mais je me le fis servir par la princesse de la Moskowa. »

Si les dames de l'entourage impérial ne la comblaient pas d'effusions cordiales, elle n'était pas à leur égard plus prodigue jde compliments. D'occasion, pourtant, elle savait voir les agréments des autres femmes et leur rendait justice avec d'autant moins d'hésitation qu'elle n^aurait fait à aucune d'elles l'honneur de la considérer comme une rivale. Les louanges ne coûtaient pas à sa supériorité. Elle notait d'une approbation satisfaite, en connîùsseuse, le détail entrevu d'un beau regard, d'une bouche séduisante, d'une jolie rondeur d'épaule, d'une taille souple, d'une ondoyante démarche. Elle avait la vision prompte d'un trait gracieux du visage ou d'une valeur plastique et d'abord en consignait le souvenir dans un coin de sa mémoire, ou parmi ses papiers, comme d'un point acquis. -

Ainsi, spectatrice de l'accident de chasse, qui désarçonna dans les fourrés de Compiègne la fille du géhéral Bertrand, M"* Horlense Thayer et, plus tard, en retrouvant le récit dans un chapitre des Souvenirs de la comtesse Stéphanie, elle a le bon cœur d'ajouter au

bord de la page une note significative en son laccMiisme : ' « Bfas cassé,., belle jamhe, » ITcst-il pas atdmirable le dernier détail ainsi relevé comme chose de prix par « là divinilé » dont, tant de fois, des. artistes pleins de zèle comme efle était pleine de complaisance, moulée léMi les bras, les ïnains, la jambe 1

De façon générale, elle ne se gênait pas de dire qu'elle estimait faiblement la société, la conversation^ le caractère des femmes.. Elle ne les aimait, je crois, que dans son propre miroir. En la compagnie choisie des hommes elle se sentait mille fois mieux a causer sérieusement ou frivolement. D'amour elle s'entretenait sans pruderie, ne détestait pas les propos lestes, et volontiers en louchait le sujet, aux instants de flirt ou, par occasion, dans certaines lettres. Elle passait pour être froide, comme le sont, d'ordinaire, les beautés partages destinées à ravir les yeux plutôt qu'à partager les émotions des sens. Elle n'estimait point, au reste^ qu'il convînt d'y attacher tant d'importance. Sans doute, elle faisait sa part à ce mariage des effluves, à ce momentané de l'électrisation amoureuse, qui n'est pas une des pires choses de la vie. Encore n'était-ce que passagère surprise, disait-elle. A Tun de ses correspondants, dont les souvenirs insistaient sur Fautrefois, elle ripostait, dans une lettre si vive d'expression que je ne puis la citer tout entière :

« Eh bien I il y a eu ceci, il y a eu cela entre vous et moi... Ce sont choses anciennes, qui furent parce ffu'elles avaient leur raison d'être. Rencontre, accident. A quoi bon, ensuite, remuer des cendres où le fetr ne couve plus ? »

Les grands sentiments ne faisaient que glisser en son âme, hormis les ambitions, des ambitions à vide, qui la hantaient. S'entremettre d'afîairçs, correspondre sur fa politique, -^u loin, donner un sens' aux oracles de la diplomatie, entretenir, ne fût-ce qu'en imagination, des projets extraordinaires, jouer un rôle, même secret et mystérieux dans la partie internationale : combien plaisait davantage à sa nature remuante une telle occupalion d'esprit î Elle s'y efforçait, se multipliait en visites,

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échangeait des rapports, disiribiiait des nouvelles à la finance et continuait à brasser de larges desseins.

Jusque dans quelle mesure M"* de Castiglionc putelle influencer Napoléon III, en matière de politique étrangère ? On ne saurait en fournir que des explications sommaires et relatives. On est plus sûrement informé de Tempire qu*elle exerça sur son cœur et sm ses sens, qui se dispersaient assez volontiers. Sur la fia de sa vie, elle protestckit, par un scrupule d'âge bien légitime, que l'impératrice en se montrant jalouse d'elle n'en avait point de juste motif. Sa très fidèle gouvernante Luisa Corsi conta d'autres détails à l'oreille d'utn journaliste connu, qui s'empressa de les répéter en public. Et du jour ou plutôt de la nuit, qui signala sa chute ou son triomphe, M^ de Castiglione elle-méroe en marquait la date, sur le brouillon de son testament, que nous avons en main et où nous voyons de nos yeux, écrite et soulignée d'une manière très apparente, la ligne où elle exigeait, pour sa dernière toilette :*La chemise de nuit de Compiègne^ batiste et dentelle^ iS37.

Les phases prélimniaires de l'aventure s'étaient trahies par des signes assez ostensibles.

Elle se trouvait, depuis plus de deux semaines, au château de Compiègne. Un soir qu'on avait inscrit, au programme du théâtre, une représentation des artistes de la Comédie-Française, eHe s'était fait excuser, se disant souffrante. On remarqua que, dans sa loge, ren> percur semblait distrait, préoccupé, et qu'il tordait sa moustache d'un mouvement de doigts plus nerveux qu'à l'ordinaire. Au premier entr'acte, il disparut, délaissant l'impératrice aux yeux de la salle entière. Chacun savait, le lendemain, qu'ail avait été prendre des nouvelles directes de la manière dont se comportait la santé de la belle Florentine.

L'empereur lui rendit d'autres visites à Paris, des visites du soir en son logis retiré de la rue de la Pompe, qui, avec sa double issue, son escalier dérobé, ses airs de mystère, semblait aménagé tout exprès pour favoriser les tendres entrevues.

Doucement on frappail ou sonnait. Un guichet pratiqué dans la porte d'entrée s'ouvrait avec précaution... Qui venait là 7... Le cher seigneur. Un rais de lumière indiquait la direction du boudoir. La causerie durait une heure ou deux. Et le cérémonial de retour se pratiquait à l'instar du cérémonial d'arrivée. Le chef de l'Etat ne se répandait pas en confidences (quoiqu'il ne fût pas très. discret en matière de galanterie) sur le but de ces sorties extra-officielles. Bien qu'il fût toujours accompagné, à distance, d'un agent secret, chargé de veiller sur sa personne, il s'exposa à de dangereuses péripéties et faillit, pour la deuxième fois, être assassiné k la suite d'un rendez-vous chez M°* de Castiglione. Il s'y était rendu incognito, dans son petit coupé, sans domestique, conduit par son cocher de confiance, et en sortait à trois heures du matin. Comme la voiture quittait l'hôtel de la comtesse, il se vit assaillir par trois hommes en armes. Le cocher enleva vigoureusement les chevaux, qui bondirent, renversèrent un des assaillants, ôt purent entraîner l'empereur sans accident jusqu'aux Tuileries.

Cette liaison, de quelque mystère que Napoléon feignît de l'entourer, n'était pas ignorée de la galerie des courtisans. Différentes personnes bien placées pour voir feignaient de n'ouvrir point les yeux et révoquaient la chose en doute, par exemple la comtesse Potocka, qui très fort admirait le grand empereur et fort peu Napoléon III :

« Les médisants, écrivaitrelle à la comtesse Sophie Wodzicka, prétendent que M"* de Castiglione a eu besoin des eaux de Plombières (1) ; moi, j'en doute ; car, il me semble que le séducteur n'est pas séduisant, »

Sans doute, mais la couronne est un joyau, qui embellit singulièrement celui qui le porte. Quoi qu'elle en dît, l'opinion générale était fait« sur ce point. A un bal costumé, chez la duchesse de Bassano, passaient des masques très variés : c'étaient, parmi les hommes, des Gilles, des pierrots, des seigneurs d'antan et des

(1) Où se rendait l'Empereur.

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photographes du jour, ayant eu, ceux-ci, la fantaisie de porter aux épaules des images de beaucoup de dames rassemblées là. L'empereur, en domino,' s*élait attardé ; pour considérer ces photographies. Il en arracha deux,

j en disant de Tune, à Teffigie de la belle Italienne, avec

V une pointe d'humeur : « Que vient-elle faire ici ? » Et,

f ^ quelqu'un aurait répondu : « Sire, puisque vous possé-

dez l'original, pourquoi voulez-vous la copie ? »

Lorsqu'elle s'installa rue de Castiglione, il y fut aussi, de loin en loin. Dans cet entresol, qu'occupent aujourd'hui les ateliers d'un couturier, on nous montrait le mécanisme de la porte, montée sur pivot, et qui, tournant sur elle-même, dérobait la vue du personnage entrant ou sortant. On a rapporté par erreur que Napoléon fit des apparitions, place Vendôme. Un document privé nous apprend que la comtesse y était venue trop tard pour cela, l'empereur n'étant plus du monde, quand elle y transporta ses pénates.

« C'est le 25 décembre 1876, témoigne dans une lettre du 24 août 1900 M. H. D... propriétaire de Timmeuble, que M"* de Castiglione est entrée, place Vendôme : elle avait demandé de prendre possession de son appartement à minuit, pour y venir comme le petit Jésus. »

Les attaches de M™* de Castiglione avec Napoléon étaient notoires. De ses amitiés et relations diverses, il est assez difficile de parler avec toute la précision qu'il y faudrait. Sur les pages de son histoire intime, d'indiscrets anecdotiers griffonnèrent bien des aventures contestables. Caprices d'un soir, appels mystérieux et sans rappels, curiosités de femme très adulée et désirant, à son tour, choisir... que sais-je ? L'imagination est volontiers prêteuse sur le cas des galantes faiblesses. Il y eut des accords notifiés, toutefois, dont la galerie était instruite.

Lord Hertford, l'un des plus grands seigneurs d'Angleterre, marquis, chevalier de la Jarretière, riche fabuleusement et peu prodigue à l'ordinaire de services ni d'argent, avait passé dans sa vie, sans s'y arrêter, — renouvelant au réel la fable antique du maître des

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dieux se transformant en pluie d'or pour ctiaraier Danaé.

Il n'avait d'ailleurs, le noUe lord, que la igrâ^oe de ses Tnillions. M"^ de CasUglione ne conservait atucon doute là-dessus ; je le vois à 3a manière dont «ile formulait, un jour, de certaines nat^ intimes -sur ie personnage et prenait plaisir à souligner de préférence les détails les moins flatteurs du portrait, par exemple, au physique, ce détail :

u II a Tair sombre, presque sinistre ; il roule des yeux furibonds, comme un tyran de mélodrame. »

Et cet autre, au moral : ,

« H a courtisé les femmes, mais ce n'est pas une preuve d'amour. ♦>

Aucune marqua approbative, à l'endroit où il est dit :

i< Sa politesse est exquise avec les formes du grand seigneur. »

Mais, par une réminiscence légère et non trop déplaisante, le crayon est très appuyé sur cotte allusion :

a II était Adèle à* la devise de son ordre de la Jarretière : Honni soit qui mal y pense. »

Etait-il plus sentimental Fhomme d'affaires et de plaisirs, qu'elle connut en 1861, sous de meilleurs aspects*? Devons-nous révéler ce détail ignoré qu'alors elle fit une fugue passagère en Italie pour s'installer à Turin avec Laffltte ? Mais, puisque nous l'avons dit, passons.

Des personnages encore sont en belle place sur la liste de ses plus vives sympalîiies. Avant et après b chute de l'Empire, le duc d'Aumale garda chez elle le ton et les procédés d'une familiarilé tendre. No«s avons pu compter, au château de Barom^nil, bien des reliquiœ d'écriture, de dédicaces et de fleurs commémoralives dédiées à la mémoire du noble écrivain.

"L'attachement de la comtesse au régime napoléonien ne l'empêchait pas d'entretenir des rapports de grande ■affection avec les princes de la maison dX3rl6ans. Jus- 'qtfk \h an, le duc de Chartres resta l'un de ses ftdèlès. Awsâ le 'baron Alphonse de Rothschild. Enfln on pourrait avancer, sans encourir le reproche d'une extuèroe indiscréSon, qu'uti des plus zélés serviteurs de la cause

LA COMTESSE DE CASTIPiLIONE EN COSTIME DE IXXiAHESSE

monarchiste, M. Estancelin, eut de sa part des témoignages d'une amitié constante, et qui dura quarante- ' cinq ans.

Il y eut même, en cette dernière communion d'âmes., un chapitre de roman, auquel nous voudrons dérober quelques traits.

C'était, il y a de longues années, au château de Twickenham-House, dans le Yorkshire, chez le duc d'Aumale. Un visiteur du prince travaillait en sa bibliothèque. De haute taille, il semblait dans la force de Tâge. Avec une ardeur d'étude, que reflétait l'animation de son visage, il compulsait les gestes historiques du passé. Des pièces d'archives d'un grand prix s'étalaient sou? ses yeux ; l'une d'elles le tenait profondément absorbé. Il avait devant lui le t^xte original de la lettre par laquelle Richelieu annonçait à Louis XIII la raison d'Etat qui avait commandé, suivant lui, le supplice de Cinq-MÉUCS et de son ami de Thou. Tandis que sur cette page d'histoire, gravée d'une 'main froide et cruelle, se concentrait tout© la force de sa réflexion, quelqu'un, pénétrant dans la bibliothèque, vint le prévenir qu'une jeune femme en compagnie d'un petit enfant, l'attendait au salon en l'absence du duc. Déçu; presque irrité d'une visite, qui l'arrachait à sa lecture, il descendit. En entrant, sa vue se porta directement sur le spectacle d'une très jolie personne, assise au-dessous d'un magistral portrait du cardinal-ministre. Il la consid'éra et elle jeta les yeux sur lui. Son regard avait conservé une expression de dureté, qui la frappa. En revanche, il avait eu la vision prompte du charme féminin se dégageant d'elle, de tout son être. Elle n'avait pas été non plus sans apprécier la prestance de l'homme et le caractère d'énergie empreint dans sa personne. Cependant, la première rencontre des yeux, avant le premier échange des paroles, ne fut pas le choc magnétique, d'où jaillit l'étincelle de l'amour. Ils ne devaient plus rester indifférents l'un à l'autre, mais ce fut l'amitié qui en sortit, une amitié garçonnière libre et complète, sans réserve et pour toujours.

L'heure en fut marquée sur le registre de sa vie,

en 1850. Une quarantaine d'années plus tard, elle en solennisait l'anniversaire : les Noces de Perle, disaitelle ; et, dans une lettre datée du 25 novembre 1895, laissait percer quelque amertume sur ce qui aurait pu être et n'avait pas été.

c( Lorsque tant de preuves se sont accumulées de la fidélité^ amicale la plus dévouée, la plus inquiète, on doute, on accuse, on soupçonne 1 L'amour-estime ne défendrait donc pas des aveuglements du cœur ? Sa force ne seraitrelle aussi que faiblesse 1 »

Estancelin avait connu M°* de Castiglione, au moment •de sa plus belle gloire corporelle. Cependant cette grande beauté n'avait pas eu de prise sur sa volonté. H s'était juré que les femmes devraient être une joie de son être, mais qu'elles n'auraient jamais d'action dans sa vie. Les goûts entiers, dominateurs, qu'il ne lui avait pas été difâcile de discerner sous cet épiderme délicat, s'étaient heurtés à ce qu'il y avait en lui d'indépendant, d'absolu. Une instinctive <iéflanc€ Favait préservé d'une passion où il eût craint de trouver une servitude. Elle y eût incUné, Il s'en délendit. Et, à cause de cela, moitié par dépit^ moitié par enjouement, elle lui écrivait : « Ah l je le vois ! la femme qui doit vous mener, vous^ n'est pas encore née* » Loi^emps plus tard, en cette période extrême où l'âge autorise les confidences entières, parce qu'elles sont désintéressées, alors qu'elle n'était plus ni jeune ni belle, et qu'elle jetait sur son passé un regard mélancolique, c'était pour exprimer, à* la suite de quelques vers itar liens assez faibles, dont nous donnons la traduction, cette plainte et ce regret :

« Le passé 7 Non, je ne t'en peindrai pas la triste ressouvenance. Le futur ? Non ; mais j'en laisserai .fuir le crédule espoir. Le présent ? Seul, nous le vivons^ mais il s'échappe et tombe dans le néant, comme l'éclair qui sillonne la nue, et disparaît aussitôt. Dobc la vie nous est : Un souvenir, une espérance, un point I

« Voilà pourquoi je n'ai pas pris l'homme, que j'ai cru entrevoir à Dieppe, un soir de mes dix-huit ans.

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Parce gue je n'ai pas trouvé en toi tout ce qu'il fallait, ' ni tout ce qu'il m^aurait fallu pour être Traiment, et pour faire devenir celui que j'aurais aimé, non pas (Tune de ces amourettes de carton et de passage, mais exctttsivement, fièrement, publiquement. Il me fallait à moi une liaison entière, profonde, sérieuse, stable et continuable après nous par notre race ascendante, sans masque de fer, ni honte, ni crainte, ni scrupule. Pas d^amour k demi ni à côté. Enfin, une liaison acceptée par l'opinion, reçue dans le monde, admise à la Cour, tolérée par les familles, consacrée par le temps et pour être unis d'esprit comme de corps, pour lutter cœur à cœur, les yeux vers le môme unique but, au service volontaire de telle gloire ou de tel dévouement. Et nous aurions pu faire quelque cliose, étant quelqu'un (1) à deux, femme et homme. Voilà ce que n'ayant eu n'ai voulu d'autre. »

Et l'on disait, dans le monde, M"* de Castiglione froide, indifférente^, sans âme, occupée de sa seule et

(1) Estancelin, qui fut député à vingt-quatre ans, fit concevoir, lui aussi, à son heure de larges desseins et de fermes espoirs.

Il était entré résolument dar>s la vie, la tète haute, le cœur enllé de joie, avec la confiance d'un amoureux qui ne voit que succès, plaisii's, belles ambitions réalisables dans les promesses du lendemain. Des débuts précoces seroblcreni d'abord gager l'avenir. Les temfps étaient agités. Us oflraient un champ d'action bais, facultés d'une nature énergique et militante. Les circonstances politiques, -avec les remous des émeutes et des révolutions, avec leurs brusques changements d'hoTDfsies, favorisaient singuliôi'efnent le« àabiles. Les chances, (|ae ceux-ci contournaient, il préféi-a les attaquer de fruHt^ Il annonça tout de suite un parti pris d'opinions et une ténacité de principes, qui ne devaient plus ni plier ni variei\ Cependant, les héritiei-s de la tradition, monarchiqiae, auxquels Vêtait attacJké ^flnitivemenl son xèle, n'avaient plus dans Icm-sveiles les souffles favorabJes, qu*y pousse la fortune. L'occasion fit défaut à sa volonté. Klain vaillante, intelligence remait|uable, ceiTeau plein dldcpes et do sonveairs, il se rési<gna, fidèle jusqu'au bout à de* cjoavictions d'un autre âge, à s'enifermer dans l'accomplissement du devoir sans gloire. — Sans vaine gloire, disons-nous; car, il ne faut pas oublier que ce fut cet homme d'énergie, qui, pendant la guerre de 1870, mit aux ordres du général Chanay, an Mairs, un corps de quarante milte combattants levés, équipés par ses soins et sur sa bourse , et qu'il accomplit à -son honneur une haute tntssion patriotique dont l avait chargé le OouTerrieraeiït de la Défense nationale, lorsque, ie 2^ sepietnbi'e il conduisit vers Paris la colonne de troupes, qui, pendant le siège, s'approdia le plus près des murailles. ■ .

unique satisfaction d'amour-proprel La tirade est chaude et vibre bien. Le caractère, le tempérament y éclatent avec cette fougue dans Tidée, dans le sentiment de la fidélité, comme aucune femme sur la terre ne réprouve — àit-on — aussi fortement que l'Italienne pour le mari J!; / ou ramant qu'elle s'est librement choisi. La plainte même sur les heures évanouies ou perdues est d'une expression touchante. Il est vrai que M°" de Castiglione avait attendu longtemps pour la tirer de son sein. Et nous ne pouvons nous empêcher de remarquer que, dans l'intervalle d'une déception de jeunesse à* des regrets tardifs, son existence n'était pas restée vide, ni son cœur inoccupé.

Quoi qu'on pût dire du nombre et de la diversité des sentiments, — platoniques ou non, — de M"* de Castiglione, il n'apparaissait pas qu'on lui en tînt grief , à la Cour. Elle s'était imposée à l'entourage du maître comme à lui-même. L'impératrice l'avait admise à ses lundis, un peu à contre-cœur. En revanche, elle était fort bien reçue chez la princesse Mathilde, qui l'invitait à ses dîners, ù, ses soirées, recommandait à son peintre Giraud de tirer un chef-dœuvre du portrait qu'il avait commencé d'elle, en 1857, et lui témoignait une faveur dont les marques n'allaient pas, à cette époque-là*, sans une secrète intention de faire pièce à l'impératrice (1). Car, dans le môme moment, la souveraine ne cachait pas sa froideur à TAltesse impériale, que, depuis assez longtemps, elle n'avait pas invitée aux dîners de la cour. M°** de Castiglione n'en était que mieux traitée, rue de Courcelles.

On l'agréait en maints lieux avec ce qu'elle avait d'attirant et d'étrange. D'abord, on s'était étonné, choqué, irrité presque de ses hardiesses et de ses singularités. Puis, elles passèrent à l'état d'accoutumance. On accepta tout d'elle,

(1) « Lorque la princesse Mathilde faisait le tour des salons (à un grand bal, au ministère de la Marine), donnant le bras au graiid-duc, la Castiglione prenait le pÀs immédiatement après elle» donnant le bras à un personnage russe. Le ministre, M*« Hamelin et le service d'honneur de la princesse ne venaient qu'après. » (Viel-Castel , Mém,, t, III.)

LA COMTESSK DE CASTKILIONK îH

Elle allait quelquefois un peu loin en paroles. Elle n'envoyait pas dire ses vérités à l'étiquette. Il lui arrivait d'outre-passer les bornes et de friser Timpertinence.

Vers 1861, le prince Jérôme donnait une réception au Palais-Boyal, en Thonneur de Timpératrice qu'il fêtait en public et n'aimait guère en particulier. Eugénie s'y était rendue en robe de tulle bleu, coiffée d'une guirlande de violettes de Parme. Jérôme-Napoléon lui avait fait faire le tour des salons, en lui donnant non pas le bras mais la main et en la précédant avec une grâce un peu surannée^ mais qui parut très chevaleresque.

Après minuit, l'empereur et l'impératrice se retirèrent, lorsque, montant vivement l'escalier qu'ils descendaient, la comtesse de Castiglione se trouva devant eux.

« — Vous arrivez bien tard, madame la comtesse, lui dit galamment Napoléon.

« — C'est vous. Sire, qui partez bien tôt », répliqual-elle, et elle entra dans le bal la tête haute.

Son éducation de jeunesse avait été laissée fort libre, pour ne point dire qu'elle fût très négligée. Aucun frein n'en réglait les mouvements capricieux. La marquise Oldoïpi, sa mère, se trouvant trop occupée, sans doute, d'elle-même et des soins de son indolente beauté, ne s'enquérait que faiblement des moyens de tempérer,' d'assagir ou de brider l'humeur et les nerfs de la bouillante Nicchia. Gâtée par les uns et par les autres, l'usage de la vie n'y changea rien. Elle prit doucement l'habitude de ne parler et de n'agir qu'à sa tête, de ne consulter, sur ce qui lui plaisait, l'opinion de personne et de n'entendre qu'à sa fantaisie du soin de conduire les démarches de son esprit ou de son cœur. N'avaitelle pas cause gagnée ? Ne lui passait-on pas toutes ses bizarreries, au moins les hommes î Elle avait le talisman pour cela.

Son indépendance d'allures, l'excentricité tapageuse de ses toilettes, le contentement qu'elle affichait d'elle-

même et de la suprême élégance de ses formes statuaires, les fugues inattendues de sa conduite, prêle à tout pour ébouriffer la galerie, si j'ose dire, séduisaient et blessaient tour à tour. Tantôt, dans le plein de la fêt«, elle se dérobait aux curiosités dont elle se sentait poursuivie ; tanWl, après une courte absence, où îes uns et les autres s'étaient demandé : « Qu'a-t-elle pu devenir? i» elle réapparaissait plus fleurie et plus diaroanlée que jamais, plus provocante et plus fascinalrice, plus conquérante et plus enviée.

Elle le 'disputait, en réputation d'excentricité, — avec moins d'esprit de conduite — à la princesse de Mett«rnich. C'était à qui, dans le monde babillard des nouvellistes, se répandrait, sur son compte, en des anecdotes rien moins que véridiques, et Ton y ajoutait, comme bien on pense, en les colportant.

On rapportait qu'un soir, il lui avait plu de faire tendre de noir, funèbrement, chambre et salon et d'y recevoir ses amis en toilette toute de blancheur et de transparence, aftn de produire, sur eux, le maximum de l'impression de beauté.

Un jour qu'elle prenait le thé, en tête à tête, chez Nieuwerkerke, elle lui annonçait son intention pi\^ise de venir, le lendemain, à minuit, sur le toit du Louvre, à dessein d'entendre sonner toutes les cloches de Paris. C'était à la veille de Noël. Elle le voulait. Et cela fut. Mais la chose est à raconter.

Elle était arrivée d'avance. On avait commencé par deviser des uns et des autres. Nieuwerkerke ne détestait pas l'historiette. Pendant qu'elle croquait des gâteaux, du bout des dents, il lui glissait â l'oreille des anecdotes du jour, par exemple une ingénuité de l'impératrice dont on avait eu malin plaisir, ces jours passés. Elle visitait l'Exposition. S'étant arrêtée devant une statue de la Pudeur, die reprochait à ce marbre l'étroitesse des épaules et de toute la figure. Nieuwerkerke objectait, pour la défense de l'artiste, quMne figure de jeune fille devait avoir les formes moins développées qii'une figure de femme, et que ce peu de dévelo^^)eineiit convenait même à l'expression àa sentiment

pudique. Aussitôt, avec cette vivacité qui lui était familière, et sans prendre la précaution de réfléchir sur le double sens de ses paroles :

« On peut être très pudique, répond-elle à Tétourdi, sans être aussi étroite ; je n'en vois pas la tiécessité. )>

Persooae n'avait ri ; mais on avait eu beaucoup de peine à gardex son sérieux après celte sortie. Et M"' de Caatiglione, qui n'a pas ici les mêmes raisons de se coQtraindre, s'en donne à cœur-joie.

Tout en causant, ils ne laissèrent point passer l'heure. Il en fut comme l'avait souhaité M"* de Castighone. A minuit sonoant, elle parcourait avec Nieuwerkerke l'immense tenture, gravissait les pentes des frontons ; et, sous la pleine clarté, lunaire, le personnel du musée, encore éveillé,, et les errants de la rue auraient pu, en levant la tête, l'apercevoir là-haut, accompagnée de « M- le surintendant des beaux-arts de Sa Majesté iK

Il n'en allait, chez elle, que par sursauts et voltes imprévues, comme dans l'histoire des tableaux vivants.

A cette imagination fantasque et chercheuse de l'effet à produire la mode nouvelle des tableaux en question suggérait les meilleurs prétextes de faire briller son initiative et d'exposer de la façon la plus ingénieuse les avantages d'une plasticité sans défaut. ETle y faisait florès. Chaque fois on attendait beaucoup d'elle et des libertés auxquelles l'entraînerait son caprice. Ce fut, pourtant, un soir, une déception. Aux premiers jours de l'année 1867, la baronne de Meyendorff avait offert, dans son hôtel de la rue Barbet-de-Jouy, une représentation de cette sorte, pour le succès de raquelle avaient été requises les plus charmantes mondaines. Elles avaient passé tour à tour, symbolisant des impressions visuelles fort agréables.

On n'espérait plus qu'en M~ de Castiglione pour Tapothéose de la féerie. Sans doute, elle aurait trouvé une imitation plus extraordinaire encore que d'habitude, une mise en scène, une apparition merveilleuse. Elle se révèle enfin. On se frotte les yeux. On en doute

un moment. Est-ce bien elle, dans ce décor austère, une grotte, et dans cet asile d'ermite, une religieuse, une capucine ? C'était elle-même. Une idée malicieuse de sa part, supposait-on. Les plis de cette robe de bure devaient dissimuler une prochaine et éclatante transformation. Il n*en fut rien. Les spectateurs attendaient. Ils durent se résigner à n'en pas connaître davantage ce soir-là. Beaucoup d'entre eux se retirèrent fâchés et dépités. Non tous, cependant. Une lettre du 7 janvier, signée d'un académicien fort galant, quoique* philosophe, Edme Caro, et qu'avait enthousiasmé, au dernier points la vue d'une photographie de la scène (1), atteste que ce costume de péniteiite n'avait pas rencontré que des regards désappointés. Il écrivait à un familier de la Cour, sous une forme mignarde et madrigalesque, où perçait l'intention d'être lu par d'autres yeux que ceux de son correspondant :

« Vous seriez aimable de me faire savoir si je dois envoyer mes remerciements pour la belle photographie, que vous avez bien voulu vous charger de me remettre. Quelle est l'adresse de ce mystérieux nid, que vous nous décriviez l'autre jour si bien, et qui me rappelait ces vers de Lamartine :

Semez, semez de narcisse et de rose Le lit où la beauté repose.

« Je sais bien que la belle religieuse demeure à Passy, mais j'ai oublié tout à fait le reste de l'adresse où doivent aller les remercîments de mes regards émus.

(c Caro. »

Le prestige de sa souveraineté physique la poussait fi bien des folies. Une foule de traits seraient à dire, ([ui provenaient de cette orgueilleuse exaltation de soimême. Toujours attentive à porter en montre une péril) longtemps après, en 1903. je retrouvai un exemplaire de cette photographie, qui parlait avec tant d'éloquence aux « regards émus • du philosophe; elle n'avait pas trop souffert des années et dormait, paisible, dans un tiroir, avec d'autres reliques castiglioniennes, appartenant au châtelain de Barom'esnil.

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