‹ Les fémmes du second empire (papiers intimes)Chapitre 8 sur 24 · LA COMTESSE DB CASTIGMONE SUR LE DÉCLIN · texte numérisé non relu

LA COMTESSE DB CASTIGMONE SUR LE DÉCLIN

journaux ou les conversations. Paris, par intervalles, se rappelait son nom, sa personne. Puis, l'ombre et le silence s'épaissirent.

Pourtant, nous devons le remarquer, cette retraite n'avait été ni aussi immédiate, ni aussi complète qu'on le croit généralement. Elle avait encore de la jeunesse après les événements de 1871. Sa beauté n'avait pas disparu, d'un souffle. L'éclat de ses formes statuaires ne s'était pas évanoui tout d'un coup, et son humeur ne s'était pas altérée au point où elle en arriva avec le temps. Parmi des brouillons de lettres, griffonnées de son écriture indéchiffrable, je retrouve des invitations faites à des absents, sur un ton presque joyeux, comme celle-ci :

<( Sept heures du matin.

« Nous vous attendions jusqu'à deux heures du matin pour souper, sauter, et autre. A propos, s'il vous plaît de toucher les derniers diamants de la Couronne en effigie, par exception l'album entier de leurs photographies, avec un dossier très curieux des domaines de Napoléon III, me sera confié pour quelques heures. A mercredi. »

Ou, encore, cet appel, qui ne manque pas d'une certaine allégresse, dans son laconisme :

« Tout chemin mène à Paris, dites-vous. Me voici. Venez. Sur ce, je tourne la broche de mon agneau. »

Ses visites se rendaient rares. Elle n'allait plus dans le monde. Mais elle en effleurait, comme d'une atteinte furtive, les tentations dernières. J'en puis rapporter un souvenir bien personnel.

C'était une quinzaine d'années après l'effondrement de l'Empire. M"* Waleswska, devenue, par son second mariage, la comtesse d'Alessandro, donnait une soirée dans son appartement de la rue Washington. On vint la prévenir qu^une personne très emmitouflée, et ne voulant pas dire son nom, demandait à lui parler. Assez intriguée, elle sort du salon, porte ses pas jusqu'à l'antichambre et ne reconnaît pas d'abord l'étrangère.

'^^w^^^mÊBm^f'^mimmmmmmfwu^^^^mt^^^^^^m^mmmmmmmmmB^t^fmK^^m^

« — C'est moi, Nicchia, lui ditelle. Je t'apporte des fleurs, les fleurs annuelles. N'est-ce pas ta fête, aujour^ d'hui ? »

Et, en même temps. M"" de Castîglicme dégage, d'une enveloppe de soie noire, un bouquet de roses siiperbesi^ fraîchement épanouies. Les remerciements sont accompagnés d'effusions tendres. On s'embrasse.

4c — Mais, demande la maîtresse de logis, voudrais-tu fuir si vile, et sans te laisser voir î On aurait grande joie, de l'autre côté, si j'annonçais ton apparition.

K — Non, le temps de ces folies est passé. Je ne suis plus que Tombre de la Castiglione.

« — Et, moi, je ne veux pas te croire 1 Retire neulement cette double ou triple voilette et je t'en dirai mieux mon opinion. »

La comtesse Walewska parvient à l'entraîner dans la pièce voisine. Une vision de coquetterie a passé devant les yeux de M"* de Castiglione. S« retrouvera-trelle vraiment au miroir? Elle s'est débarrassée de son lourd manteau. Une toiletle apparaît, qui, pour n'être point de la mode la plus récente, ne lui messied pas, au contraire^ depuis qu'elle a rejeté les voiles importuns qm cachaient ses yeux et son visage. Elle chiffonne, ici, là, ouvre et découvre ; elle élargit l'échancrure du oopsage, ajuste le tout à l'aide de quelques épingles... CTert encore elle î

« — Mais tu es belle, très belle, comme autreft^,. comme toujours I

« — Le crois-tu ?

« — Sans doute, mais ne tarde pas davantage. »

L'absence de M*"* Walewska a provoqué dans son salon, parmi ses hôtes, un vif émoi de curiosité. Le nom a circulé déjà, on ne sait comment, de celle qui la retient, et qui va venir. On n'a pas la patience de l'aV tendre. Les hommes s'échappent, à* la volée, de la pièce de réception, pour l'entrevoir plus vite. On la salue. On la félicite. L'aurait-on reconquise?... Elle fut, toute la soirée, d'une humeur charmante.

Le lendemain, malheureusement, elle avait repris

ses dispositions tfâme chagrines, qui allèrent en s*aygravant, jusqu'^à devenir aiguës rt maladives.

Sa correspondance d'alors, dont je possède quelques fragments, est d'une intense mélancolie. Des pleurs sur un fils disparu ; des doléances sur ses désillusions ; des détails pénibles ; des défiances subites ou, au contraire, des effusions brusques d'amitié ; des réflexions attristées sur le néant des grandeurs du monde ; et des plaintes surtout, des plaintes réitérées à rencontre des importuns, qui s'obstinent à violer l'incognito de sa retraite, et prétendent Ija complimenter en dépit d'elle.

Elle n'acceptait plus de recevoir personne, hormis quelques derniers fidèles (1). On ne devait ni sonner, ni frapper, mais s'annoncer du dehors, siffler d'une certaine façon, user de signes convenus, qui faisaient qu'aussitôt s'ouvrait la porte obstinément close. Seul venait à sa guise, sans avertir et autant de fois que lui en chantait la fantaisie, le général Estancelin. Et le mécanisme intérieur de la fermeture jouait sourdement. n se glissait à l'intérieur. La conversation interrompue de la veille ou de l'avanl-veille reprenait son cours. Et ce fut ainsi, pendant une très longue suite de jours %X de mois. A Baromesnil, Estancelin me montrait une curieuse photographie de la silencieuse demeure. La

(1) Satni-Amand fut de ceux-là. Je petrouve une cttriense lettre de l'hiatonea diplomate, entre les feuillets d'un volume, q«i arait ajvpartenu à M"* de Castigiione :

a Madame la ConHesee,

« La photo|çraphie est ressemhiaiite, c'est-à-dire admiratde.

« L'arbre de Vei-sailles, plein de poésie, La légende très juste : plu$ je voU les hommes, pfus faime les chieriM.

m Vons a^z rataon. Il faudrait à une beooté idéale, à un être exesp tkmnel comme la comtesse de CasUgliene non point des hommes, jbca point môme des anges et point même des archanges, mais des domi natioiis et des trônes. Bien enftendu, je parle des dominations et des Mnes du ciel. Ceux de la terre sont si peu de ckoeel

c Ne lisez pas les Femmes de Versailles. Ce n'est ni original, m puissant. Cétatt ma première manière, je ne veux pas que vous me jugiez par ce livre. Je vous en offre "»n autre; qui ©si moins faible, et qii vous ftira penser au prince impérial et à votre ils.

« rroubliez pas la date du 9 janvier. »

« A vos pieds,

« Saimt-âmand »

a LES FEMMES DU SECOND EMPIRE

otBfitesse se dissimule derrière la persienne mi-entr'oumvte ; elle parait avoir entendu le signal ; et, au bas de rimage, on lit, tracée de sa main, celte dédicace : A mon vieil ami Estancelin^ en souvenir de vingt-cinq ^ années de sifflement.

Il ne rencontra jamais personne, me disait-il, à part un soir où, sans entente préalable, il se trouva à* dîner avec Cornély et deux ou trois autres. Peut-être faisaitelle sortir discrètement telle visiteuse ou tel visiteur d'exception, ou de plus habitués, comme de certains réfugiés italiens que, par hasard, elle accueillait môme assez imprudemment. Mais, avec ceux-ci, du moins, elle se souvenait des beaux temps de Cavour et de Victor-Emmanuel, quand elle était, à Paris, leur émissaire de beauté et qu'avec tant de chaleur sur les lèvres, de fascination dans les yeux, elle plaidait, auprès de Napoléon III, l'affranchissement de l'Italie... Etrange terminaison d'une aventure de rayonnement et de conquête !

Il y eut, dans cette phase inconnue de son existence, des épisodes singuliers et romanesques répondant bien au caractère de la femme capricieuse, qui aimait si fort, autour d'elle et dans ses actes, le grandissement du mystère. Ce serait un chapitre de couleur et de ton tout à fait appropriés à la manière d'un Ponson du Terrail ou d'un Emile Richebourg que les circonstances dont fut entourée, il y a vingt-sept ou vingtrhuît ans, la remise à l'un de ses envoyés des précieux bijoux, qu'elle avait enfouis en lieu sûr, pendant la guerre franco-allemande. La cassette fut transportée dans une lointaine campagne d'Italie, au fond d'un village de la Calabre, de dramatique mémoire. On n'avait pas échangé de papier couvert du timbre des gens de loi ni d'aucune estampille administrative. Nulle formalité financière ni bureaucratique n'avait été passée avec l'homme simple et droit, qu'on avait chargé de veiller sur le trésor. Mais une carte avait été coupée en deux, dont une moitié lui avait été laissée et dont l'autre devait se raccorder avec celle-là, sur la présentation qui lai eni serait faîte par un inconnu. Et les choses

s'accomplirent ainsi, fidèlement. Elle en avait remis les soins à un homme de confiance, un avocat. Il avait fait le voyage. Lorsqu'il s'était vu au terme de sa course accidentée, on lui avait indiqué, non sans peine, la demeure de celui qu'il cherchait. Il était arrivé dans une masure éfrange d'aspect, chez des gens encore plus singuliers. Avec quelle attention on l'écouta I De quels yeux scrutateurs et inquiets on fouilla son visage I II avait présenté la parcelle complémentaire. On rassembla les deux cartons. Ils s'adaptaient exactement. On se décida à lui livrer les diamants et les perles, obscurément cachés dans la muraille. Il y avait là le fameux collier de perles noires et blanches, à six rangs, comme nulle impératrice n'en porta de plus beau, de plus fastueux.

M°* de Castiglione avait gardé plusieurs appartements dans Paris, dont elle payait la location et qu'elle n'habitait point (1). n m'a été donné de visiter l'un de ceux-là, rue de Castiglione.

n était resté fermé, durant de longues années, comme un reliquaire où dorment des fragments d'âme. Quand on ouvrit ce local sombre et poussiéreux, où s'installèrent les ateliers de confection d'un couturier, on y trouva, sur im gros coussin bleu cerclé d'un câble d'or, orné de glands aux quatre coins, un ravissant moulage d'un petit bras d'enfant, en mémoire du flls qu'elle avait perdu et qui s'était appelé Georges. Le logis, en soi-même, n'offrait rien de très merveilleux, quant àla décoration intérieure. Ce qui m'avait frappé surtout, c'était la médiocrité des étoffes de tenture, également gros bleu, tapissant la chambre, et dont la teinte avait été choisie, évidemment, pour absorber et réduire la limiière. Au plafond, les plis froncés se rejoignaient en une rosace, avec un bouillonné au centre. La salle à manger était tendue pareillement, mais en vieux rose. L'ensemble était obscur ; les pièces, étroites et basses,

(1) Rue Cambon, rue de Castiglione, aux BatignoUes ; avec son appariemeot de la place Vendôme, le tout représentait une location annueUe de 18,000 franc».

ne donnaient guère Tidée d'un nid eoquet, harmoni^u et doux.

Ce M dans \m entresol de }a place VaAdôme qu'elle décida de cacher à tous les yeux, môme aux siens, le deuil d*une beauté morte. Les miroirs elles glaces furent proscrits. Les volets durent être tenus fermés de jo&r et de nuit. On interdit à la lumière du ciel d'y pénétrer, sinon tout juste pour traveiser d'une clarté de souf»rail l'ombre où stagnait sa vie. Les jHèces tendues de sombre étaient à peine éclairées, le soir, par le gaz en veilleuse. Un système étrange de verrous et de clôture intérieure fut combiné, qui, jcnnt au défaut de sonnette, au dehors, en rendait l'accès infranchissable.

Gomme en ses plus beaux jours et avec cette persistance de souvenir, qui lui faisait conserver dans leur état d'autrefois les cioses qu'elle avait aimées, les appartements où elle avait vécu, elle avait arrêté que sa voiture demeurerait à sa disposition, toujours sur le point d'être attelée et de sortir, et elle gardait, pour cela^ un cocher, une calèche, une remise, qu'elle n'ntilisait point* Aux heures de nuit, elle se glissait hors de cette maison de la place Vendôme, habillée de sombre, le visage couvert (Tune épaisse voilette, et, d^habitude, suivie de ses chiens minuscules, gras et tadds. Des passants, quelquefois, entrevoyaient une femme d'apparences un peu singulières, portant une robe à petits volants, de mode ancienne, et qui s'arrêtait à considérer, avec une insistance rêveuse, les fenêtres d'un appartement inhabité. C^était la comtesse de Castîglione revoyant, sans se décider i ai franchir le seuil, la demeure, à présent close, où s'étaient écoulées ses heures radieuses.

Ses dernières années se traînèrent dans Visolemcfnt et la défiance. Elle s'était détachée de sa parenté mêmpe, au point qu'elle ne la oonnaîssait plus. Son testament, dont le brouillon dographe nous était communiqué en 1904, à Baromesnil, ne l'exprime que trop nettement. Après avoir nommé les sept exécuteurs testamentaires, qu'elle avait choisis pour le règlement de

ses volontés suprêmes, exclusives de toute autre intervention, elle avait ajouté en marge en grosses lettres, et d'un crayon rouge :

« Pas d'héritiers.,. Sctms aucune [amiUe^ ni en France ni en Italie^ quoiqu'il y en ait de mêmes noms tout à {oit éirangers^ soit Oldo^, Rapallina, Lamporeechi, de CûstigHone^ C€Lspigliole^ Asinari^ Verasis^.. »

EUle reniait volontairement, systématiquement des alliances qui existaient en réalité, comme nous en avons eu la preuve en relisant la lettre de faire part du décès de son mari, le comte de Ca^tiglione (1). Mais n'avaiteUe pas résolu de se supprimer tout entière, dans la vie et dans rau-<lelà de la vie, pour sa famille comme pour le monde î '

Son rêve obstiné était qu'on Toubliât absolument, définitivement. Elle avait donné les instructions les plus rigoureuses pour qu'il n'y eût, à ses obsèques^ ni cortège, ni fleurs, ni lettres, ni articles, ni biographies, ni d'échos dans les feuilles publiques, en am mot aucun signe révélateur de son évanouissement dans la nuit étemelle. Elle n'était qu'une disparue depuis une trentaine d'années ; elle entendait rester ce néant, après la mort.

a Défense absolue, écrivait-ellei, à tous mes exécu-

(1) En 1867. Nous avons retrouvé, danmos papiers, celto pièce justifîeative des alliances de la famille de Castiglionc, et nous la cilerons par curiosité :

« M"* la comtesse Verasis <!e CasIigKone. — M. le comte Georges Verasis de Castiglione. — M. le chevalier Clément Castiglione.

— M"* la comtesse Clément Castiglione, née Lilta. — M. Le marquis OldoTni, ministre d'Italie en Bavière. — M"« la marquise OldoTni.

— M. le général Cigala. — M"* la comtesse Cigala. — M** la comtesse Massimino. — M. le chevalier Jean Lampoi^cchi. — M. le chevalier Alexandre I^raporecchi. — M. le général La Kocca. — M"* la comtesse La Rocca. — M. le marquis et M^ la niar«|uise Spinola.

— M" la comtesse veuve de î^ Villa. — M. le t'hevalier Henry Cigala. — M. le duc et M"* la duchesse de Valombrosa. — M. le marquis Emmanuel d*Azeglio, ministre d'Italie en Angleterre. — M. le marquis Aynard Cavour,

« Oni rhonneur de vous fûre part de la perte douloureuse qu'ils Tiennent de faire en La personse de M. François Verasis, eomte de Castiglione, chef du cabinet et premier écuyer de Sa Majesté le roi dltalie, leur mari, père, frère, beau-frère, gendre, nevnu et cousin, décédé au château royal de Stuppinigi, ptès Turin, le 30 mai 1867. »

leurs testamentaires, ainsi qu'à toutes personnes désignées, de faire paraître renseignements de quoi que ce soit à qui que ce soit, ni legs, ni souvenirs, ni écrits, ni distribution d'autographes, ni portraits. »

Cette continuelle peur des moindres symptômes de bruit, d'indiscrétion, de publicité autour d'elle et après elle, 60US n'importe quelle forme, lui était une sorte d'obsession anxieuse et morbide. Rien n'en est plus significatif que la lettre suivante, la dernière qu'elle ait crayonnée, d'une main affaiblie (1) :

« Au plus mal, sans résurrection possible. Nous ne nous reverrons plus sur terre. J'en ai prévenu le colonel (le duc de Chartres), lui disant mon désir de le voir, lui. Il n'osera pas I

« Pensez à mes instructions pour qu'elles soient suivies à la lettre. Ce que je veux, c'est un enterrement solitaire. Pas de fleurs, pas d'église, personne. Entendez bien tout cela. Je vous conseille même de n'avertir quiconque, à Paris, qu'après... le retour. ^

u Veillez à ne rien publier sur moi. Une polémique surgissant, à cette heure-ci, ferait trouver mourante celle qui vous en supplie. Après ma mort, sî ^vous en avez le temps, force vous sera de remanier votre article. Non, non, pas ainsi.

« Pour la centième fois (c'est une dernière volonté), ie vous supplie de renvoyer tous les portraits, absolument tous, — les huit épreuves, que depuis un an je réclame.

« Je donne à Cléry le même avis qu'à vous de sauver images, collections, livres, qu'on ferait saisir, et d'où résulteraient des procès malheureux.

« Adieu. Une prière... une larme, de Dieppe.

« Castiglione. »

. Elle ne s'était pas trompée sur le court délai que lui ménageait la maladie. Le 28 novembre 1899, elle s'étei-

(1) A M. Estancelin, novembre 1899*

MADAME Dl K0R8AK0FF

gnait dans ima chambre du restanraai Votsio, où. die avait émigré par crainte ou soupçon, et ]^ dernicar témoin de ses jours attristés adressait aussitôt ees lignes à M. Louis Estancelin :

« Cher monsieur,

a La pauvre comtesse est morte, cette nuit, des suites d'une apoplexie cérébrale qui Ta frappée, dimanche» à deux heures, et qui a été aggravée d'une paralysie du côté gauche.

« Elle se portait bien, les jours précédents ; mais elle avait eu de fortes contrariétés avec sa montagne, ce qui n'a pas peu contribué à accélérer son mal. On devait lui vendre tout ou partie de sa montagne (ses propriétés de la Spezzia), et je ne sais point si cela n'a pas eu lieu samedi.

a Elle s'est éteinte, très doucement, cette nuit, à trois heures trente minutes. Elle m'avait encore reconnu à onze heures, et je crois que, vers trois heures, son regard s'est posé la dernière fois, lassé, sur ceux présents.

a Triste et cruelle fin. — personne ne sachant que faire. Le secrétaire de M* Qéry est venu et a dû faire apposer les scellés, cet après-midi ; mais j'ignore ce qui a été décidé, M* Cléry étant à Venise et lui seul ayant les instructions..^

La sépulture fut tenue secrète. On n'éleva point à sa mémoire de fastueux cénotaphe. Mais une simple pierre de granit marqua la place de sa tombe, tombe aujocird'hui bien délaissée. Je la visitai ; elle était comme perdue dans la partie encore boisée du Père-Lachaise* Je la. trouvait sans orfiementsy sans fleurs. Une simple et pauvre couronne de houx ea parait la nudité froide.

Elle avait beauicoup étonné le monde de son vivant- Après que le cercle de ses jours fut achevé, elle provoqua encore de mystérieuses interrogations. Peu de

temps avant Tissue fatale, on avait déposé, de sa part, chez Alphonse de Rothschild, un coffret sur lequel était ûxée cette inscription :

DÉFENSE d'ouvrir EN CAS DE MORT

Et, le matin de ses obsèques, on découvrit deux plis non moins énigmatiques, qu'on se contenta d'inventorier. Le président du tribunal civil ouvrit en personne la cassette. On y trouva des papiers intimes, dont il ordonna Tincinération, et des documents susceptibles d'intéresser la succession, qui furent remis au notaire.

L'espoir de ceux qui s'attendaient à découvrir du rare fut trompé une fois de plus. Lçl police italienne se chargea de dissiper le reste de leurs illusions. Elle est terrible sur le chapitre des révélations posthumes, cette police ; elle voudrait tout lacérer, tout détruire des moindres paperasses frisant l'indiscrétion, à l'égard des gens investis d'une part de l'autorité royale, tout ce qui serait susceptible d'affaiblir la considération dévolue au pouvoir. Plus récemment en éclata la preuve, pour les papiers de Crispi, sur lesquels on posa les scellés, et que dut énergiquement défendre la fille de l'homme d'Etat.

La dispersion des miettes documentaires appartenant à la mémoire de M"** de Castiglione fut une perte regrettable, sensible au cœur des archivistes et des biographes, pourchasseurs de pièces inconnues. Il y aurait eu de quoi vraiment les affriander. Que ne purent-ils flairer d'une narine experte et de leurs mains palper ces liasses confuses, et y chercher leur bien 1 M"** de Castiglione, quoiqu'elle écrivît fort mal (je dis la chose au matériel)^ avait échangé des lettres certaines avec les plus hauts personnages de l'Europe entière. Pie IX, Victor-Emmanuel, Napoléon, Cavour, Thiers, les princes d'Orléans, l'avaient gratifiée de leurs autographes. Des diplomates étaient sortis, en son honneur, de la réserve obligatoire à leurs fonctions. Elle détenait, en l'une de ses cassettes, des notes révélatrices, presque des papiers d'Etat... Mais ce fut le pillage organisé de la correspondance castiglionienne. Des émissaires aux

yeux aigus, aux doigts agiles, chittopnaient, détruisaient, brûlaient tout, sous le regard consterné de journalistes accourus en hâte, qui voyaient partir en fumée leurs espérances de butin.

C'est k Tintervention inquiète des autorités de la Péninsule que fait allusion clairement ce passage d'une lettre, émanant d'un des exécuteurs testamentaires de la comtesse, et qu'on avait adressée à l'ami fidèle, en Normandie :

« Je rentre, aujourd'hui même, de Sicile. Absent de Paris depuis trois semaines, je ne sais ce qui a pu paraître dans les journaux; niais, deux jours avant mon départ, j'avais vu l'avoué de la comtesse. Il me dit, alors, qu'en appel le gouvernement italien avait obtenu le droit de liquider les affaires de M™ de Castiglione et qu'immédiatement l'ambassade avait levé les scellés et commencé très rapidement le dépouillement des papiers. Il s'est trouvé une quantité de clioses écrites de sa main, mais incompréhensibles. Ces papiers ont été jetés au feu, ainsi qu'un grand nombre de lettres, dont l'origine était inconnue.

« Deux jours après le jugement, les héritiers de la comtesse se sont présentés pour recueillir ce qui reste de la succession. Peu de chose, paraît-il. Je ne connais pas la personne dont vous jne parlez dans votre lettre, M. Tribone. Je n'en ai môme jamais entendu parler par la comtesse. Du reste, elle prétendait toujours n'avoir pas d'héritiers ; mais ses assertions étaient souvent inexactes.

Tout ce qu'elle avait accumulé dans l'appartement oti elle est morte, chez Voisin, a été dépouillé ; mais rien de bien important ne fut trouvé.

a Agréez, etc...

Des chercheurs obstinés remuèrent les cendres. On continua d'interroger, autour d'elle, jusqu'aux moindres parcelles des souvenirs qu'elle avait pu laisser. On n'en

put rien rapporter, «qui eût le caractère confidentiel . Des carnets de comptes, baitK)umés de commun avec la gHsaivemante Ualsa Corsi, des pièces de procédure, des bribes de correspondance sans grande signification, d'étranges chiffons {!), que griffonna la main lourde de gens subalternes, et Tévélant que la reine 4e beaulé, la divine comtesse, daas son triste déclin, Savait pas dédaigné les entretiens ori les consolations, si ce n''est pas trop dire, de cette espèce de gens... c'était peu de chose, ou plutôt ce n'éteût rien. De ses intimités illustres pour unique trace : une enveloppe sans lettre, où se reconnaissait TempreinJe impériale. Il avait feiUu se contenter de ces minces vestiges. Les virtuoses de la chronique durent se rabattre sur les glanures du reportage et s'en tenir, faute de meilleurs éléments de copie, à rinventaire de la vente, qui suivit de près les obsèques, avec les lots d'importance et les autres, divers ; tels le fameux coilieir de perles de 422,000 francs, — un pi^lèvement de l'empereur des Français sur les économies de sa cassette particulière, — le carnet de bal signé par le roi Victor-Emmanuel, et des parcelles d'héritage, joyaux, dentelles, porcelaines, dispersées au feu des enchères.

L^anéantlssement de tous les papiers qui lui avaient appartenu, le silence de parti pris où s^enferm^it les rares confidents de ses impressions, aux années mauvaises, tout cela n^a pas arrêté ni diminué la curiosité quj s'attache, exceptionnelle, à la personne de M~ de Gastiglione.

Curiosité bien légitime, et que notre longue et si minutieuse étude ne fera, sans doute, qu'aviver par ses divulgations mêmes. Car, véritablement, avec sa puissance fascinatrice, son rôle de mystère, ses ambitions plus grandes que ses moyens, ses dons incomparables

(1) J'en via de tels, recueillis par M. Georges Monlorgueil, et M. Hanotaux me montrait, un matin, sur une enveloppe jaune, un mot, paraissant, à tous les points de vue, de la main d'un domestîjçne. Or, «elui-ci, après avoir rendu «onple ée diverses coromisskiBB, sur un Um ua peu familier, temisie son pooilet par «b ■ fcia le bonjour à \1"** la comtesse », qui semJile singulier^ précédant la «mple signature CnARLES.

de corps, sinon d'âme, ses étrangetés de toute sorte, poussées jusqu'à l'extrême limite de ses jours, la comtesse de Castiglione aura été, non pas « une figure surhumaine », comme tentera de l'établir quelque dévot extasié, mais, sans conteste, l'une de ces physionomies singulières et rares que, dans l'espace d'une vie, on ne rencontre pas deux fois.

Il faut à chaque période déterminée du passé son image dq séduction et sa légende. Entre les femmes de son temps. M"" de Castiglione fut cette légende et cette séduction.

Si peu qu'on ait tenté de jouer un rôle, de trancher sur la foule, on n'échappe paint à la loi de l'histoire ; on est prisonnier de ses jugements ; on appartient, bon gré mal gré, au besoin qtf ont les hommes de savoir les choses en détail et de juger snr des faits. L'obscurité d'outre-tombe, à laquelle avait âprement aspiré M"*® de Castiglione, ne poiavait pas lui servir de linceul, parce qu'elle eut son momaent d'éclat et de biMit, et qu'elle appartient au corttge de son époque.

fe

Page 1