LE T CHINE
Orel, gouvernement d'Orel.
La province dont je vous ai entretenue dans ma dernière lettre, est la terre promise des employés; parce que la concussion y est beaucoup plus facile que dans le voisinage de Tautorité centrale. Si à Pétersbourg, sous les yeux des chefs de l'administration , tant d'abus sont encore possibles , que doitil arriver dans les gouvernements reculés d'un empire beaucoup plus vaste que celui des césars, où le tchinovnik, éloigné de toute surveillance, n'a à redouter aucune publicité ? Aussi les employés jouentils le principal rôle dans les Goubernskie otcherki de M. Tchédrine, ce peintre habile de la vie provinciale.
Il n'est plus question ici des héritiers de ces boyards qui partageaient autrefois lautorité avec les tsars comme législateurs suprêmes de l'empire. H s'agit de fonctionnaires destinés par Pierre T' à remplacer une aristocratie peu docile* et qui, devant tout au gouvernement, sont prêts à tout faire pour lui. Cette plaie 2 n'est point particulière à la
1 Au temps de Pierre, le Ukiw comprenait seize classes
2 C'est l'expression môme dont se sert un collaborateur du Nin'd.
Russie. Oq connaît la flexibilité de la bureaucratie germanique. Dans votre pays les Bourbons ont aussi substitué à Tancienne noblesse des employés dépendants que Saint-Simon n'a pas épargnés. Cette classe, qu*il ne faut pas confondre avec une bourgeoisie active et honorable, — telle que la classe moyenne de TAngleterre ou de la France contemporaine, — ne s'est jamais dévouée à personne, ni au peuple, ni au souverain. Elle a servi tour à tour les principes les plus contradictoires, aujourd'hui dévote et demain voltairienne , tantôt absolutiste et tantôt constitutionnelle, mais toujours impitoyable pour les vaincus, toujours rampante vis-à-vis des vainqueurs. Pierre-le-Grand eût été beaucoup mieux inspiré en appelant, comme les rois de la Grande-Bretagne, la véritable aristocratie à concourir à son œuvre de régénération. On ne s'appuie que sur ce qui résiste ^
Quand il s'agit de décrire les mœurs des employés, personne ne fait mieux que les écrivains russes. Gogol leur a donné l'exemple, et MM. Nékrassoff, Tchédrine et Lvoff ont été de dignes continuateurs de Gogol. Dans une des Esquisses de la vie de province^ intitulée Récit du temps passé, M. Tchédrine (Soltikoff), met en scène un ancien employé
M. TCHITCHÉBINE : a Que dire, 8'écrie-t-il, de la vénalité des fonotionnairei, cette plaie antique, mais toujours saignante ? »
1 Depuis la promulfation de la Jltagna Charta sous Jean-sBni-Terre (1215) , les barons anglais ont pris part au gouvernement de leur pays.
S G9uhtm$kie oUherH,
118 LIVBB PREMIER.
qui raconte lui-même, sans nulle vergogne, les bons toors que l'on jouait autrefois dans l'administration.
• Non, ce n'est plus maintenant comme autrefois : jadis on était plus simple et tout n'en allait que mieux, faî servi en qualité d'assesseur dans un tribunal de district ; je recevais trois cents roublesassignats d'appointements; j'étais chargé d'une nombreuse famille, et pourtant je ne vivais pas plus mal que d'autres. Autrefois on savait qu'un tckmovnik doit boire et manger, et l'on nous donnait une place qui pouvait nous nourrir. Pourquoi cela? Parce qu'on était simple en tout, et que l'autorité était indulgente: voilà tout.
a II m'est arrivé en ma vie bien des aventures ; je vous le dis. et des aventures vraiment curieuses. Notre gouvernement est un des plus reculés de la Russie; il s'y trouve peu de noblesse' et nous y vivions comme en pays de Cocagne. Une fois par an on allait au chef-lieu du gouvernement pour porter des cadeaux à ceux que Dieu nous avait donnés comme bienfaiteurs, et l'on n'avait plus à s'inquiéter de rien. On n'entendait jamais dire que quelqu'un eût été mis en jugement, ou qu'on allait faire une révision, ainsi que cela se pratique maintenant. Tout allait comme sur des roulettes. ■
La pièce de Gogol, intitulée l'Inspecteur, est une curieuse peinture de ces temps regrettés. Personne n'avait mieux étudié que le célèbre auteur des Ames
mortes la hiérarchie administrative. Tout en insistant énergiquement sur son orgueil et sur sa vénalité, il ne fait point assez comprendre que ces deux défauts sont la conséquence nécessaire d'une organisation essentiellement vicieuse.
En effet, les employés du plus haut grade ont dans FEtat une position beaucoup plus élevée que dans l'opinion : Les « Excellences » (Prévoskhoditelstvo) et même « les Àrcbi-Excellences o (Vysokoprevoskhodi'telsivo) constituent une aristocratie improvisée, dont l'ancienne noblesse fait un cas médiocre et pour laquelle les classes inférieures elles-mêmes n'ont qu'un respect purement extérieur.
Les femmes ont, en Russie, beaucoup de finesse, et telle personne à laquelle le grade de son mari ouvre l'entrée de la cour voit avec un suprême dépit se fermer devant elle bien des salons où le tchine ne fait pas la moindre impression. C'est ainsi qu'en France telle obscure bourgeoise peut avoir pour mari « Son Excellence M. le Président du Conseil d'Etat » ou tout autre dignitaire de l'Empire et ne pouvoir, cependant, franchir l'enceinte si bien défendue du faubourg Saint-Germaine 11 ne reste alors qu'une consolation à la femme d'un fonctionnaire russe qui éprouve le même chagrin, c'est de tâcher
1 n ne faut pas voir dans ce passage Tapprobation des tendances ezcliisiyes de l'aristocratie française. Tonte noblesse qui yent échapper à la décadence , doit se recruter perpétuellement , comme la noblesse anglaise, dans la bourgeoisie. Toutefois, cette admission ne doit pas avoir pour raison un tchine quelconque; mais des talents hors ligne ou des services éminents. Certes , Taristocratie anglaise a eu mille fois raison d'admettre dans ses rangs des hommes tels que les lords Brougham et Hacaulay.
par un luxe plus ou moins bien entendu, par la ri-* chesse des équipages , les galons de ses laquais, la profusion des fleurs dans ses appartements, etc., d'écraser celles qui n'apprécient pas comme elles le devraient la compagnie des élues du tchine^ et de relever par le faux éclat d'une opulence apparente une condition que les idées aristocratiques s'obsti-» nent à rabaisser.
Cette situation étant donnée, il n'est pas difC^ cile d'en déduire les conséquences. Dans les grands centres de la Russie , la vie est plus chère qu'à Londres. Les appointements des fonctionnaires, civils et militaires, sont fort loin d'être considérables. Qu'on se figure à quel embarras doit être exposé un pauvre employé, manquant d'argent, ayant à satisfaire cet amour-propre personnel si prononcé chez les Slaves, et, qui plus est, les prétentions de sa moitié. En Allemagne, la bureaucratie essentiellement bourgeoise, ne peut pas même avoir la pen^ sée de rivaliser avec l'aristocratie. Sa probité n'est donc exposée qu'à des tentations dont on peut triompher sans beaucoup d'énergie. Il n'en est pas ainsi en Russie. Pour qu'un employé reste fidèle aux inspirations de sa conscience, il faut que son cœur soit garni d'un a triple airain » comme celui du premier navigateur dont parle Horace.
M. Nekrassoff , poète éminent, a peint avec une verve incontestable la situation de l'employé aux prises avec la vanité d'une femme. Cette pièce est intitulée Mâcha.
« Le jour s'est éteint dans les rues de la capi-
LBS RUSSES. 119
taie; la jeune femme repose paisiblement; seul son laborieux époux, aux traits pâlis, ne dort pas « • . Un autre soin Toccupe. Demain il sera en mesure de montrer à Mâcha une brillante toilette. Elle ne lui donnera point de réponse; elle le remerciera seulement d'un de ses regards enivrants! Il l'adore et veut être payé de retour. D'autres parures suivront. Et pourtant la vie est chère dans ces murs!
«c II existe bien un moyen fort simple de s'enri^ chir, la caisse du gouvernement est là . ^ • Mais notre fonctionnaire avait été gâté, dès l'enfance, par les doctrines funestes qu'on lui avait enseignées. C'était un homme de la nouvelle génération; il tenait à l'honneur par-dessus tout et considérait même tout revenant-bon comme un vol, le libéral I II aurait bien voulu vivre avec plus de simplicité ; mais Mâcha n'entendait pas raison'. »
La pièce spirituelle de M. Lvoff qui a eu un immense succès à Pétersbourg, jette un jour trèsvif sur la condition des femmes des tchinovnikis et sur les tentations qui attendent leurs maris. L'un des deux principaux personnages d'/f y a des honnêtes gens dans le monde^ est un prodigue nommé Licitsky, employé dans un ministère , qui a hérité de l'auteur de ses jours, concussionnaire décidé, de cinq cents paysans. Mais le proverbe a à père avare enfant prodigue » est plus vrai en Russie que partout ailleurs. Licitskv est à la merci des usuriers et des
1 NEKBÂ880FF. SHkoînorinia, Moflcoa, 1856. — Mâcha. S StiUu bex doltrykk iiowUi.
passions : « Il se réveille à une heure de Faprès* midi, dit son valet de chambre, il se nettoie les ongles, lisse ses favoris, ordonne de préparer son trotteur gris, puis sort pour faire ses visites. Il faut, dit-il, entretenir des relations, sans relations on ne peut rien faire. De là, il va se promener sur la perspective de Newski, il entre chez Dominique i, vis-àvis de réglise de Kazan. » N'ayez pas peur qu'il aille voir si Ton a blanchi les murs de son département, a A quoi bon, dit-il, aller au département? Je rencontrerai mon directeur en soirée, nous ferons ensemble une partie de préférence 2, » Cependant, il existe des circonstances où le travail devient une nécessité. Alors notre homme fait venir « du département » quatre ou cinq des plus pauvres employés, qu'il installe chez lui et qu'il traite splendidement. Quand ils ont bien mangé, il les met en besogne. « Vous, dit-il, écrivez ceci; vous, cela; et vous, monsieur, copiez, pour que tout soit fini en même temps, d
Plus occupé de ses plaisirs que de ses devoirs, Licitsky a jeté ses vues sur Olga Andrée vna. Une espèce de sorcière, qui lui prête de l'argent à 100 pour 100 par mois , prétend servir ses amours. Elle se charge de porter à Olga des cadeaux qu'elle garde toujours pour elle, sans même dire un mot des projets de Licitsky à la jeune femme. Celle-ci est l'épouse dévouée d'un employé nommé Volkoff, qui s'est marié par amour et qui lutte avec courage
1 Café-restaurant
2 Jeu de cartes très-usité en Russie.
et probité contre la misère. Le pauvre ménage, avec vingt roubles par mois, se trouve souvent dans les plus cruels embarras. Les maladies, les enfants, les crises financières , les exposent aux plus rudes tentations , tentations d'autant plus fortes que beaucoup de gens se rient des scrupules de Yolkoff. Sur ces entrefaites arrive à Pétersbourg un certain Frîsauf Semenof Ivantchikoff, inquiété par le chef de son gouvernement, et qui vient acheter des protecteurs. Le récit qu'il fait de son affaire à Licitsky montre assez à quels dangers la vénalité des employés de province expose les femmes privées de protection : t Personnellement, monsieur, je n aurais aucune affaire; mais il y avait chez nous un pametschik (propriétaire terrien), nommé Jarikoff, homme jeune et spirituel, qui n'était pas mal, ce me semble, de sa personne ... Il possédait huit cents âmes, ce qui n'est pas une bagatelle ! Il passa à-peu-près cinq années dans un régiment et quitta le service avec le grade de cornette ... Il arriva dans sa terre, organisa une meute ... un orchestre ... il forma un chœur de ses paysannes . . . Tout cela était charmant; chacune d'elles avait sa chambre séparée; leur seule occupation était d'amuser les hôtes, et quand le soir le maître allait se coucher, l'une d'elles venait chanter devant lui . . . pour l'endormir. Enfin, monsieur, notre homme aurait pu vivre ainsi comme Osman-pacha . . . Ëh bien! non, monsieur, malgré cette existence dorée, il lui fallait autre chose.
Licitsky. — « Ah ! vous avez dit le mot : une existence dorée.
Ivantchikoff. — « Or il y avait, Monsieur, dand le voisinage, à la distance de deux verstes^ à-peuprès, une petite ferme et une maisonnette oh demeurait la veuve d'un capitaine avec sa fille, un véritable bijou. Un jour il la voit ... il va chez ces dames , une fois , deux fois ... il parle d'amour . • . la jeune personne s'enflamme ... et la mère, que voulez-vous? c'était une vieille imbécile! ... et voilà comment le charmant bijou se laissa prendre. La mère se fâche, elle crie tout haut qu'elle obligera le pametschik à épouser sa fille; mais celui-ci lui donne un millier de roubles ; il la fait boire pendant une semaine, deux semaines, et la chose en reste là. Trois mois après, monsieur, il part pour la foire. .» de là il va à Moscou, se promène à la suite des Bohémiens 2 ... Il s'amuse ainsi pendant trois mois, et dans cet intervalle, par malheur, on change le régiment de notre district ... Il nous arrive une foule d'officiers jeunes , brillants, étourdis. L'un d*eux, qui avait à peine le duvet au menton, rencontre la fille du capitaine. On te sait, la jeunesse attire la jeunesse; nos deux jeunes gens s'éprennent si bien l'un de l'autre, que rien ne peut plus les séparer. On parle de mariage ; la fille ne cache pas à l'officier ce qui s'est passé; il ne se rebute pas, enfin l'aventure se répand dans le district. Mais lui, monsieur , le sultan turc , le voilà qui revient . . . Or, il y avait parmi nous un pametschik ^ un fin matois, qui
1 Une yerste équivaut à-peu^près à un kilomètre.
2 Les officiers ne dédais^nent pas la société de ces Tsigams , mosiciens nomades.
lui dit en riant : a J'ai l'honneur de vous féliciter, M. Jarikoff, au sujet du mariage de Mademoiselle M^.» Celui-ci , à peine arrivé chez lui » crie à tue-tête : « Qu'on envoie chercher la fille du capitaine ! » Puis il se met à boire, il avale les verres l'un après l'autre . . * On part ... On amène la jeune fille : « Comment, c'est ainsi ! s'écrie-t-il ». — « Eh bien! qu'y a-t-il, répond-elle. Qu'était-ce que votre amour? Vous avez abusé de ma jeunesse , et puis vous m'avez abandonnée; celui-ci est un honnête homme, qui m'aime réellement ...» Comme elle disait cette parole, monsieur, il saisit ce qu'il trouve sous la main . . •
Licitsky. — « Que dites-vous? est-ce possible?
Ivantchikoff — prenant une prise. — « Non, monsieur, l'afiaire s'est terminée autrement : Le matin, on a trouvé la malheureuse sur le chemin qui conduit à la ferme ...»
Grâce à son argent le pametschik est trouvé blanc comme neige. Mais la veuve du capitaine continue, même après la mort de ce scélérat, de poursuivre les fonctionnaires qui n'ont pas rempli leur devoir. Trois gouverneurs se succèdent. Enfin, il en arrive un qui apprend de quelle façon s'est conduit dans cette afiTaire «le secrétaire du gouvernement», Ivantchikoff. « Comment, dit-il, peut-on souffrir au service cette canaille? » Celui-ci qui trouve « qu'il n'y a pas de quoi fouetter un chat », se voit exposé « à voir la foire de Makarieff *. » Licitsky, devenu son protec-
1 VUle snr la route de Sibérie*
teur moyennant finance, lui apprend que le dossier de son affaire, qui contient les preuves de sa culpabilité, a été confié par lui à remployé Volkoff pour être examiné. Ivantchikoff, décidé à le tirer de ses mains, pénètre dans un intérieur où régnent le dénûment et la maladie, où femme et enfants sont livrés aux plus douloureuses privations. La tâche du tentateur semble d'autant plus facile qu'il s'attend à voir Madame Volkoff devenir son auxiliaire.
« J'ai connu votre père, monsieur, dit Ivantchikoff: je me souviens même de votre aïeul : C'était un homme d'un cœur excellent que monsieur votre père! Il regardait comme une fête de tirer quelqu'un d'une mauvaise affaire. Il n'y a qu'un malheur . . . (il prend une prise).
Volkoff. — « Lequel, monsieur?
Ivantchikoff. — « C'est qu'il ne vous a rien laissé: h voir votre logement , monsieur , vous ne vivez pas dans l'opulence.
Volkoff. — « Mon père a laissé une bonne renommée ; il m'a légué un nom honorable : c'est quelque chose.
Ivantchikoff. — « Tout cela est bel et bon, monsieur, mais il vaudrait encore mieux que vous ne fussiez pas dans le besoin. Vous avez, je le vois, une charmante femme; avez-vous aussi des enfants?
Volkoff. — « J'en ai deux : et ensuite?
Ivantchikoff. — « Mais il vaudrait bien mieux que votre femme ne fàt pas obligée de préparer le samovar : elle a les mains si blanches, si délicates. . .»
Après ces adroites insinuations, Ivantchikoff se décide à aborder « l'affaire sérieuse », l'assassinat de Maria Gravilovna, la fille du capitaine Louzdaltsoff. Volkoff jette alors un coup-d'œil sur le dossier qu'il est chargé d'examiner : « Oui, oui, dit-il, c'est cela même, quelqu'un qui porte votre nom, . Ivantchikoff ... Il était ispravnik (chef de la police du district); ce serait justice, vraiment, de noyer un pareil misérable.
Ivantchikoff, se précipitant à genoux: — oc Pitié pour lui! c'est mon frère, monsieur, mon propre frère!...
Volkoff se lève , sa femme en fait autant. — « De grâce! que faites-vous? à genoux, un noble! n'êtesvous pas honteux?
Ivantchikoff. — « Monsieur, c'est mon frère, c'est pour lui que je prie ... Il n'y a pas de honte à cela. Madame, intercédez pour moi!
Volkoff le relevant. — « Calmez-vous ; asseyez- . vous, je vous prie. Parlons de sang-froîd. Olga, apporte de l'eau.
Ivantchikoff. Il boit et baise les mains de Madame Volkoff. — a Mes bienfaiteurs ! de grâce ! Epargnez-moi la route de Kasan^!
Volkoff. — « Ah ! mon Dieu ! comme vous m'avez effrayé! . . . mais voyons; jugez vous-même; que pois-je faire, moi, simple employé de chancellerie?
Ivantchikoff. — «Ah! monsieur, monsieur, c'est mon propre frère! c'est bien triste, cela fend le cœur! Mais, monsieur, oserai-je vous prier de venir sur le
1 La route de Sibérie.
126 LIVRB PREMIER.
pas de la porte écouter un mot? . . . Pour quelques paroles seulement , monsieur . . • devant madame, je suis un peu gêné. » (Madame Volkoff se lève.)
Volkoff à Olga. — « Reste, mon amie, (à Ivantchikoff) je n'ai aucun secret pour elle; vous pouvez parler.
Ivantchikoff à part. — Soit, une femme n'est pas un témoin. — « Alexandre Pétrovilcb, dix mille roubles n est-ce point une somme? »
Le refus que fait Volkoff a d'escamoter Taffaire » attire sur lui et sur sa femme des tribulations de toute espèce. On opère une saisie chez lui, parce qu'il est hors d'état de payer ses dettes , et Madame Volkoff est obsédée des propositions de Licitsky qui veut profiter de l'occasion pour acheter ses faveurs. Volkoff indigné le provoque; mais Licitsky refuse de se battre en alléguant « la différence du rang. » Non seulement on ne sait pas gré au malheureux employé de sa probité, mais Ivantchikoff lui ayant volé le dossier, on l'accuse de l'avoir fait disparaître pour des motifs personnels, et ce n'est que par un concours de circonstances romanesques que ce dossier se retrouve et que la vertu triomphe . . . dans la comédie ^
Beaucoup d'écrivains étrangers, en parlant des vices que je viens de signaler dans la hiérarchie administrative qui gouverne l'empire des tsars, les ont attribués exclusivement au caractère russe. Cette
1 On retrouve la môme verve «caustique dans une antre pièce de M. LVOFF, Le Préjugé ou CSe n'est pas la place qui relève V homme, l'homme qui relève la place.
appréciation paraîtra très-sévëre à tous ceux qui ont étudié rhistoire universelle. Comment pourrait-on rendre les Romains responsables de la corruption des affranchis qui peuplaient la cour des césars? A-t-on jamais dit que vos compatriotes fussent naturellement serviles, fourbes et voleurs? Pourtant tous les documents du XVII' et du XYIir siècles, les Mémoires de Saint-Simon comme ceux de Tavocat Barbier prouvent de la manière la plus éclatante que l'administration n'était, avant 1789, qu'un abominable pillage, organisé sur la plus vaste échelle ^ Ne nous hâtons pas trop de déclarer les nations incurables et d'a£Brmer qu'elles sont condamnées sans appel par la Providence à croupir dans les sept péchés capitaux. Les anciens Slaves qui ont , — pendant onze siècles — tenu si haut le libre étendard de Novgorod-la- Grande n'étaient pas» assurément, une race abjecte et vile. Qui oserait af&rmer que leurs fils sont incapables d'une véritable régénération? Des institutions plus conformes à leurs tendances et à leurs traditions produiraient d'autres hommes. Y a-t-il eu jamais un peuple plus rampant, plus méprisable que les Anglais sous les premiers Tudors? Jamais nation a-t-elle poussé plus loin l'idolâtrie du pouvoir des^ potiqne que vos ancêtres sous Louis XIV? N'adorait-on pas alors les plus honteuses fantaisies des princes ? D'autres idées et d'autres lois ont transformé la Grande-Bretagne comme votre glorieuse patrie,
1 Fouqnet, surintendant des finances sons Louis XTV, pat dépenser 4ix-kmit mitUons à sa terre de Vaux. Qui ne connaît les scandaleuses fortunes des Fermiers-srénéraux ?
et des mœurs plus clignes ont succédé aux vieux abus.
J'ai parlé d'idées et de mœurs. C'est, en effet, par là que toute réforme sérieuse doit commencer. En Russie , les employés et leurs femmes ne se sont point aperçus qu'en se montrant tellement avides de considération, ils sont devenus la risée de ceux qu'ils veulent éblouir. Si les hommes s'étaient attachés k servir loyalement leur patrie, personne n'aurait pu voir avec chagrin s'élever dans l'empire une classe moyenne, énergique et hoijinête, dont l'Etat a bien plus besoin que d'une fausse aristocratie. Si les femmes, au lieu de s'absorber dans de puériles vanités, avaient travaillé à élever pour le pays une génération intelligente et consciencieuse , qui aurait pu leur refuser son estime et son admiration? La vanité est un très-mauvais guide. Elle préfère à la ligne droite ces obscurs chemins de traverse où le pied trébuche t6t ou tard dans la fange. Mais si avancé qu'on soit dans ces tristes sentiers, il est toujours temps de rebrousser chemin. Le désespoir n'appartient qu'aux esprits faibles et aux cœurs sans virilité. Les âmes résolues profitent même de leurs erreurs et de leurs fautes pour faire de nouveaux progrès dans la justice et dans la vérité. Je veux donc espérer que le morceau remarquable que je vais vous citer appartiendra bientôt à l'histoire ancienne.
Le poète suppose que la femme d'un fonctionnaire veut endormir son fils:
«Dors, vaurien, pendant (^ue tu es inoffensif!
— Do, Tenfant, do.
« La lune couleur de cuivre répand mystérieusement sa lumière sur ton berceau ! — Ce n'est pas une histoire en l'air que je veux te dire. — Je vais chanter la vérité! — Toi, continue à reposer les yeux clos. — Do, l'enfant, do.
« Une bonne nouvelle s'est propagée dans la province. — Ton père, coupable de tant de méfaits, vient en6n d'être cité en justice; — mais ton père, coquin consommé, saura se tirer d'affaire. — Dors^ vaurien, pendant que tu es honnête! — Do, l'enfant, do.
<x En grandissant, tu apprendras à apprécier le monde chrétien; — tu achèteras un habit de scribe et tu prendras la plume. — Tu diras avec hypocrisie : « Je suis honnête , je suis pour la justice. »
— Dors, ton sort est assuré. — Do, l'enfant, do.
« Tu auras l'apparence dun grave fonctionnaire et tu seras coquin dans l'àme. — Après t'avoir reconduit jusqu'à ma porte , je ferai un geste de mépris.
— Tu apprendras à courber le dos avec grâce . . .
— Dors, vaurien, pendant que tu es innocent. — Do, l'enfant, do.
« Quoique doux et craintif comme un agneau et borné comme lui, — tu sauras arriver en rampant à une excellente place sans te laisser prendre en faute. — Dors, pendant que tu ne sais pas voler.
— Do, l'enfant, do.
« Tu feras l'empiète d'une maison à plusieurs étages; — tu atteindras un haut grade et deviendras
U. Les Russes. 9
tout-à-coup un grand seigneur, un noble russe! — Tu vivFas longtemps et finiras ton existence en paix. — Dors, mon beau fonctionnaire. — Do, Tenfant, do<. »
L'avenir des filles est-il moins inquiétant que celui des garçons? Un milieu où la vénalité exerce tant d'influence ne semble guère propice au développement des qualités sans lesquelles il est impossible à une femme d'accomplir sa mission. Aussi le gouvernement s'est-il justement préoccupé de l'éducation des jeunes personnes qui , nées dans ce milieu , se trouvent, en perdant leurs parents, plus exposées peutêtre que d'autres aux dangers inséparables de leur âge. Un établissement considérable est chargé de leur ouvrir un asile et de les y préparer à rendre à l'Etat des services de la plus haute importance.
Le Coup-<rœil général sur la maison impériale (Téducalion à Moscou 2 me permettra de vous donner une idée aussi exacte que possible de cet intéressant établissement. Il ne s'ouvrait d'abord qu'aux enfants trouvés. Mais au temps de Paul T', qui avait nommé l'impératrice directrice suprême de l'institution, le plan primitif fut notablement modifié. L'empereur Nicolas le transforma tout-à-fait en y donnant accès aux jeunes orphelines dont les parents ont rendu à l'empire des services civils ou militaires et qui justifient de l'impossibilité où elles se trouvent de pourvoir, par elles-mêmes , à leur édu-
1 NEKRASSOFF, SHkotoorinia, — Moscou, 1856. — Chant du bercemn.
2 Moscou, 1856, imp. d'Alexandre Semen.
* cation. Une seule condition est mise à leur admission dans rinstîtut, c'est qu'elles se consacrent pendant six ans au service de l'Etat dans l'instruction publique. L'orphelinat ne compte pas moms de 800 élèves. La protection accordée par la maison à ses pupilles est aussi éclairée que prévoyante : « Cette protection, dit le Coup-cTceil, reste acquise aux jeunes débutantes pendant les six années de service qu'elles doivent à la couronne. Outre un trousseau fourni à la sortie, elles ont droit, au bout des six ans, à une gratification sur la caisse de la maison; enfin, sont-elles sans place, la maison, comme une tendre mère, leur ouvre toujours ses bras, les loge et les défraie de tout. »
Les études sont organisées de manière à pouvoir répondre à toutes les exigences de l'enseignement public. A leur entrée, les élèves font d'abord partie du cours préparatoire, où se révèlent leur capacité et leurs aptitudes particulières; puis elles sont réparties, selon ces aptitudes, dans les trois divisons qui composent le cours général. La première division est consacrée à l'enseignement supérieur des sciences , des lettres et des arts ; c'est là que se préparent les gouvernantes-candidates, auxquelles l'Université délivre un diplôme constatant leur compétence dans toutes les parties de l'éducation; la deuxième division forme les simples maîtresses, pourvues, à leur sortie, d'une attestation du gymnase; la troisième, enfin, est destinée aux jeunes filles qui se vouent à renseignement primaire. Des cours de danse, de dessin, de musique, de broderie, de
couture, complètent Torganisation de cette section importante qui possède, en outre, une belle bibliothèque et des cabinets de physique et de minéralogie.
C'est en effet une étrange idée d'exclure, comme on le fait encore généralement, les femmes des études scientifiques. En Amérique, le seul pays où l'instruction soit vraiment universelle et populaire» de pareils préjugés n'existent plus. On s'y rappelle que la Suisse n'a jamais produit un philosophe qui égale Madame de Staël, que Madame du Châtelet s'est placée, au XVIir siècle, parmi vos plus habiles physiciens. Aussi, à Boston, les filles ont-elles leur école supérieure [girl's high and normal school) qui, fondée en 1852, a déjà obtenu de grands succès. En 1859, elle avait 174 élèves. La première année on y enseigne l'arithmétique, la géométrie, la grammaire, l'histoire naturelle, les synonymes, la rhétorique, la composition anglaise, Thistoire, le latin, le dessin, la musique vocale; — la deuxième année, l'algèbre, la philosophie morale, le français, la rhétorique, la physiologie, l'histoire; — la troisième année, la géométrie, l'histoire, la philosophie, l'astronomie, la chimie, la géographie physique. Vous voyez que les Anglo-Saxons tiennent peu de compte des Femmes savantes de Molière , ce fidèle représentant de l'esprit latin toujours porté à l'ironie ^ î L'Américain, très-peu sensible à ce genre d'épigram-
1 Même chez le tendre Racine qui a fait les Plaideurs et ches Taostëre Corneille qni a écrit le Menteur!
mes, n'est nullement humilié d'avoir une femme plus t savante » que lui. Il trouve, au contraire, tout naturel de réserver au « sexe fort » le souci des affaires vulgaires et pénibles, afin de laisser à sa compagne le soin de développer son intelligence. Aujourd'hui , un des meilleurs astronomes des Etats- Unis est une femme, miss Mitchell. Le grand inconvénient de ce système d'éducation est, qu'il sera difficile d'obliger des femmes qui auront quelque notion des lois de la nature, de croire aux capucins volants et aux madones qui roulent les yeux.
LETTRE V