LÀ BOURGEOISIE
Odessa.
On appelle en Occident a bourgeoisie » une classe qui possède des droits étendus et une influence considérable. Elle a existé, il est vrai, en Russie au temps oii florissait Novgorod, dont la domination s'étendait de la Lithuanie aux monts Ourals, du Lac- Blanc et du lac de Rostof jusqu'à la Mer-Glaciale. Dans les murs de la ville se pressaient 400,000 habitants, à une époque où les capitales de TEurope avaient une enceinte fort étroite. « Qui oserait s'attaquer à Dieu et à Novgorod-la- Grande? » disaiton alors 1. Après quatre siècles de succès, la république mit à la tête de ses troupes trois chefs normands ou Scandinaves, Rurik, Sinaf et Trouvor (862). Depuis le IX* siècle, les chefs militaires tendirent toujours à prendre plus d'importance. Mais les bourgeois défendirent longtemps leurs antiques coutumes. Il sufGt de citer le nom de la célèbre Martha de Novgorod pour donner une idée de leur énergie. L'autorité réelle était dans les mains des posadniksy élus par l'assemblée populaire, ainsi que l'archevêque
1 Voyez dans 6ÉBEBTZ0FF , Essai swr Vhistoire de la cieilisaHom en Russie^ I, ch. III, le tableau curieux de rorsranisation et des ressources de Novgorod.
et tous les membres du clergé. Ivan III, après plusieurs victoires remportées sur la ville (1470- 1475), transforma ces institutions. Ivan-le-Terrible, qui le premier prit le titre de tsar, acheva cette œuvre de destruction en faisant un affreux massacre des citoyens de Novgorod (1570). Il est à regretter qu'au lieu de recourir à de pareilles violences, les chefs de l'Etat n'aient pas travaillé, comme les rois de l'Occident, à concilier les privilèges de la bourgeoisie avec les droits qu'ils revendiquaient pour le pouvoir centrai. Cette grave erreur sera bien difficile à réparer!
Aujourd'hui tous ces souvenirs sont plus effacés en Russie que chez vous la mémoire des communes du moyen-àge. A peine se rappelle-t-on qu'un petit bourgeois de Nijni-Novgorod, Cosme Minine, a sauvé son pays. Il n'existe plus d'autre classe moyenne dans l'empire que la « bourgeoisie » organisée par Catherine II. « Bourgeois » signifie littéralement « habitant de la ville » , jet la bourgeoisie se compose des hommes libres et d'anciens nobles des provinces polonaises qui n'ont pu fournir de preuves de leur noblesse ; des marchands, qui forment les trois classes de la a guilde »; des habitants des villes; des arti-^ sans appartenant aux maîtrises; des étrangers qui ont élu domicile en Russie; enfin des ouvriers serfs, inscrits sur les registres d'une cité 2.
1 Voyes Ang. TUIËBBT , Essai sur l'histoire de ta formation et des progrès du tiers-état^ Paris, 1853.
2 Une des héroïnes de M. Tonrguenieff, Arina Timoféevna, est
De ces diverses catégories d'individus, les négociants sont incontestablement la plus importante. Les Occidentaux apprendront avec surprise qu'ils comptent dans leurs rangs plusieurs milliers de serfs. Sur environ quarante mille marchands, il y a pins de cinq mille serfs, que leurs seigneurs autorisent à faire le négoce. Us peuvent devenir millionnaires, sans posséder pourtant le bien qui vaut tous les autres, — la liberté.
Parmi les marchands libres, ceux de la troisième et dernière catégorie, qui n'est autorisée à faire le commerce qu'à l'intérieur, ne sont guère plus considérés que les serfs et sont exposés, comme eux, à subir la peine du bâton. Ils n'ont pas, du moins, suspendue sur leur tète, une épée de Damoclès qui menace toutes leurs joies. Les habitudes des commerçants sont généralement très-simples. Plus indépendants que les paysans, ils sont aussi privés de toute intervention dans tes affaires de l'Etat qui, néanmoins, ne dédaigne pas de recevoir d'eux de grandes sommes toutes les fois que le pays est en danger. Ils vivent comme les anciens Slaves de la vie de famille et ont conservé généralement l'ancien costume russe avec la barbe. Leur économie, leur aptitude au négoce , leur activité infatigable* leur permettent d'accumuler d'im-
I mari , le meunier 8a-
lompole, alust que l'aKeate, dani lei coloni^INE : a Que dire de I* ftande eommei- Is de> sltclea? a i.e uchireB de I* criml-
menses richesses, tandis que la noblesse se ruine en prodigalités fastueuses. Leurs femmes qui se distinguent par un embonpoint remarquable ont, grâce h leur existence sédentaire, une peau éclatante de blancheur. Elles jouissent comme elles peuvent de leur opulence en menant une vie oisive* et en étalant sur leur personne les fourrures les plus coûteuses et les plus riches bijoux, tout en se contentant dans leur intérieur de kvass^ et de chtchi^. On reconnaît, du premier coup-d'œil, dans ce besoin de briller, la passion qui agite toutes les classes de la nation. Malgré leurs habitudes parcimonieuses, les marchandes ne désirent rien plus ardemment que d'introduire leurs filles dans l'aristocratie par un mariage , fut-il détestable à tous les points de vue. Mais hélas ! il faut souvent se contenter du tchinovnik (employé).
A rentrée de la belle saison, aux fêtes de la Pentecôte, les familles des négociants se réunissent dans le jardin d'été de Pétersbourg. C'est là qu'on amène leurs filles quand elles sont en âge d'être mariées. Si vous les aviez vues, ma chère amie ! Rangées le long .des allées devant leurs parents et parées comme des châsses, elles réservent leurs plus doux regards aux seigneurs qui viennent les toiser
ntlité établissent qu'il se commet plus de délits dans la classe des bourgeolM que dans les autres.
1 Lear plus grande occupation est de mâcher la graine du tourne- •ol des Jardins.
2 Boisson Tolgaire des Busses, aigrelette et rafraîchissante.
3 Soupe aux choux aigres.
dédaigneusement avec la mine dont ils examinent un cheval. Presque toujours enfermées, elles ne doivent pas perdre l'occasion de trouver là un mari, soit parmi les gentilshommes blasés et ruinés, soit parmi les jeunes marchands. Dans ce dernier cas, il leur restera la ressource de se faire accepter un jour, à l'aide de grosses sommes arrachées à leur économie par leur vanité, dans quelque société de bienfaisance où elles rencontreront quelquefois de grandes dames. Mais c'est là une ressource désespérée; car elles tiennent par-dessus tout à un mari de bonne maison. Le plus prodigue, le plus mal famé, le plus idiot est accepté avec un étrange enthousiasme quand il daigne apporter un titre en échange des roubles < devenus nécessaires pour redorer son écusson. La noblesse française appelait cette opération financière « mettre du fumier sur ses terres ». Le fumier, c'est la fille qu'on épouse! En Russie, ces alliances sont encore assez rares, à cause de la séparation des classes et de la facilité qu'ont les gentilshommes qui portent un nom connu d'en soutenir l'éclat, même dans une situation de fortune très-peu satisfaisante. Aux bords de la Neva et de la Moskva, l'aristocratie n'est pas un vain mot. Dans un pays où subsiste encore l'organisation sociale du moyen-âge, le sentiment de l'égalité, que j'ai constaté chez les Grecs et chez les Serbes, ne serait compris de personne. Il y a, en Russie comme dans l'Inde, des prêtres, des guerriers, des
1 Le rouble d'argrent vaut 4 francs.
marchands et des serfs ^ Que dis-je? Uempire des tsars est bien plus riche ! Entre la bourgeoisie et la noblesse s'échelonne la hiérarchie des employés , pareille à réchelle de Jacob dont une extrémité reposait sur la terre tandis que Tautre se perdait dans les cieux.
1 La « commune slave », qoi inspire tant d'enthousiasme à certains écrivains russes, lesquels vont Jusqu'à prétendre que TOccident doit envier à leur pays cette forme du communisme primitif (vojes OEBEBTZOFF, I, eh. XV), est aussi une imitation de l'organisation communale d'une partie des villages hindous, organisation qui remonte jusqu'à l'arrivée des Aryas dans la péninsule. (Voyez le comte Edouard DE WARBEN, L'Inde anglaise mani et aprèi VinsurrecHon de 1857, troisième édition, Paris, 1858, II* partie, oh. Œ.) — On ne voit pas trop pourquoi la Russie s'attacherait obstinément à des institutions surannées qui ont endormi les populations asiatiques dans une étemelle enfance.
LETTRE VL