LES PAYSANNES
Matsahkj gouvernement de Kalouga.
Pour bien comprendre le peuple russe — et par ce mot j'entends, non plus telle ou telle classe, mais l'ensemble même de la nation, — il faut se rendre un compte exact de ses origines. Les trois grandes races qui occupent la partie la plus considérable de l'Europe, les Latins *, les Germains 2 et les Slaves 3 sont à peu près égales en nombre*, cest-à-dire que chacune d'elles compte de 80 à 90 millions d'âmes. Mais il est aussi difficile de trouver des Slaves qui n'aient pas dans les veines un sang étranger qu'il est malaisé de rencontrer un Latin qui ne participe pas plus ou moins à la race des barbares 5. Lorsque les Russes se sont établis sur le sol qu'ils habitent aujourd'hui, il était occupé par des tribus dont les débris subsistent encore. Depuis
1 Ou Romans, comprenant les Italiens, les Gallo-Latins (Français, Savoisiens, Belges et Suisses), les Roumains, les Espagnols, les Portugais, les Sud-Américains et les Mexicains.
2 Divisés en trois branches principales. Allemands, Scandinaves et Anglo-Saxons de l'Angleterre et des Etats-Unis.
3 Divisés en Slaves de Pouest, du sud-est et en Lettons.
4 Les Latins sont les plus spirituels; les Germains les plus savants; les Slaves les plus Jeunes. La jeunesse est un grand avantage.
5 En Europe, Celtes, Daces ou Germains, en Amérique, tribus indigènes.
LES RISSES. m
cette époque, les invasions asiatiques sont venues modifier encore le fonds primitif. Aussi, au sud de la Russie, l'élément turco-tatar entre-t-il pour une forte proportion dans la population; au nord, l'élément finnois est, en réalité, prédominant.
Ces faits incontestables expliquent la différence de caractère qu'il est aisé de remarquer entre les paysans des diverses parties de la Russie. Dans une contrée de cette étendue, il faut se défier des généralisations précipitées. De même que chez vous le Provençal, le Basque, le Normand, le Breton, l'Alsacien 1, etc., ne se ressemblent guère, ainsi les Grands-Russes, les Petits-Russes, etc., ont des tendances tout-à-fait particulières. Les Grands-Russes s'élèvent à 34 ou 36 millions 2, tandis que les Petits-Russes ne dépassent pas 6 millions^. Ces deux groupes ont une physionomie bien différente. A Kieff, en traversant la Russie pour venir à Pétersbourg , j'ai eu plus d une occasion d'examiner les femmes de la Petite-Russie. Elles ont quelque chose de lent et de calme dans les mouvements, un caractère rêveur et assez mélancolique. L'habitant de la Grande- Russie est, au contraire, éveillé, inconstant et moqueur. Leurs femmes n'ont, généralement, point de taille et sont disposées à l'embonpoint; les plus jo-
1 Ce sont presque autant de nations. Marseille a été fondée parles Hellènes, le Breton descend des Celtes, le Normand des Scandinaves, VAlsacien des Allemands. Quant an Basque, on ne sait pas même s'il appartient à la race indo-européenne.
2 Dans dix-neuf gouvernements.
3 Dans quatre gouvernements, Kieff, Tchernigoff, Pultava et Slobodis d'Ukraine.
lies vivent dans le gouvernement de laroslaff. Les hommes de la Russie-Blanche ^ ont un extérieur moins avantageux que ceux delà Grande-Russie, qui sont, en général, bien faits. On dirait que les Russes- Blancs sont un peuple abâtardi. Leurs femmes sont petites, faibles et peu fécondes.
Quant au costume, il ne varie pas autant que vous seriez tentée de l'imaginer en tenant compte uniquement de la prodigieuse étendue du pays, les populations primitives étant excessivement attachées à leurs anciens usages. J'ai trouvé en Allemagne pre«que autant de modes que de districts. Or, dans la Grande-Russie, qui est beaucoup plus vaste que l'Allemagne entière, l'habillement des hommes ne subit que quelques modifications dans la coiffure. Quoique les femmes fassent naturellement plus de concessions à la fantaisie, ces concessions n'affectent pas les parties essentielles de leurs vêtements. Par-dessus une robe en laine, en coton ou en soie, longue et étroite , à manches très-courtes et de couleur voyante, nommée sarafanne, elles attachent un lourd tablier qui étrangle le sein et qui en altère la forme. En hiver, elles portent une pelisse, nommée doucheigreka , dépassant à peine les hanches, qui prend la taille et qui est plissée par le bas comme un éventail. Seule la coiffure est d'une incontestable élégance. Le kakoschnik se compose d'un
1 Les gouvernements de la Bnssie-Blanche sont Smolensk, MohUeff et Vitebsk. — La Bussle-Rouge correspond en partie à la Galllcie occupée par l'Autriche. — La Bnssie-Koire aux gouvernements de Grodno, Minslc, etc.
bonnet en velours ou en soie, brodé dW ou de perles et formant autour de la tête comme une auréole. Cette coiffure fait partie de rhabilleraent dé cour et elle pare le front de Timpératrice comme celui de la plus humble paysanne. Dans certains cantons le costume est beaucoup plus beau que celui qu*on porte généralement. Ainsi, sur les bords du lac Ladoga, le plus grand de l'Europe, on voit, les jours de fête , les jeunes filles en robes do drap d'or, avec un kakochnik orné de pierreries, d'où tombe un voile brodé de paillettes d'or qui descend jusque sur les talons.
La condition des paysannes ne varie guère plus que leur vêtement. Vous savez qu'elles sont, sauf celles qui appartiennent aux familles, relativement très-peu nombreuses, de cultivateurs libres, attachées à la glèbe. Quarante millions de Russes vivent dans le servage. En vous rappelant, chère amie, quelle était la situation de l'Europe occidentale au Xir siècle, vous aurez une idée à peu près exacte de l'organisation sociale imposée à l'empire des tsars par Boris Godounof (1598-1605), ce prince à moitié tatar par le sang et par le caractère. Chose étrange! Le plus puissant Etat autocratique du continent européen et la grande démocratie américaine se sont entendus jusqu'à présent pour conserver l'esclavage ^ L'abus de la force a produit des résultats analogues à la Nouvelle-Orléans et à Moscou , et les deux pays
1 On sait que l'empereur Alexandre II a décrété , en principe, l'abolition du serrage. Aux Etats-Unis ce n'est pas le serrage, mais bien Vesclavage qui subsiste et qui ne semble nullement ébranlé.
14i LIVRE PREMIER.
qui ne sont plus réparés que par le golfe de Géorgie, et qui se disputeront peut-être un jour la domination du monde, sont exposés par les mêmes causes aux mêmes dangers. Telle est la loi de l'histoire. Toute violation des préceptes de la justice devient, tôt ou tard, pour les peuples une cause d'inextricables difficultés» Combien de maux n'ont pas souffert les serfs de l'Occident! MM. Leymarie et Bonnemère ont écrit leur martyrologue. « La France du moyen-àge, dit Chateaubriand, était une monarchie sans peuple où tout était esclave ou serf. »
Je n'ignore pas que le servage, considéré comme institution économique, a trouvé des gens pour le regretter et de zélés apologistes même dans la patrie de Mirabeau. Mais aucune considération de ce genre ne décidera les empereurs de Russie à éterniser un ordre de choses qui rend impossible le développement religieux et moral de l'être humaine Madame Beecher-Stowe a eu raison d'insister sur ce point de vue dans sa polémique contre les nombreux partisans que la servitude compte parmi les républicains des Etats-Unis. Si elle avait pu étudier les serfs de la Russie , cet examen lui aurait fourni de nouveaux
1 Quoique le gouvernement doive évidemment s'occuper sans relâche de Tabolition du servage, c'est aussi une rigoureuse obligation pour lui de prendre, comme l'ont fait les rois de la libérale Angleterre , toutes les précautions pour que cette indispensable mesure ne devienne jamais et sous aucun prétexte une cause de ruine pour les classes supérieures. Ce devoir est même plus impérieux pour lui, l'aristocratie russe personnifiant, jusqu'à présent, la civilisation nationale. Alexandre I'' a bien su émanciper les serfs des provinces baltiques sans ruiner la noblesse.
arguments. Je sais bien qiae le propriétaire est intéressé à leur assurer une situation matérielle tolérable et qu'ils échappent ainsi aux souffrances du prolétariat occidental*. Mais dans une société chrétienne a rhomme ne vit pas seulement de pain ». Il a besoin avant tout que son foyer soit un sancr toaire inviolable, que l'honneur de sa femme et de sa fille, que sa dignité personnelle soient à l'abri des caprices et des passions d'un maître. Or, en estil ainsi aux Etats-Unis et en Russie? Toute garantie sérieuse est évidemment ôtée aux individus absorbés par ce communisme primitif qui enlève aux membres de la commune russe leur personnalité 2. « Dieu est trop haut, le tsar est trop loin, » disent mélancoliquement les paysans. En effet, aucune loi, aucune surveillance n'empêchera dans un Etat trèsvaste les propriétaires de serfs, surtout les parvenus', — dont la dureté est partout proverbiale, — de les considérer comme le congrès de Vienne considérait les nations en 1815, et de les traiter en conséquence. Qu'il existe en Russie des seigneurs, et en Amérique des planteurs, incapables de manquer, même envers une esclave, aux préceptes de la plus stricte délicatesse, je n'ai aucune envie de le contester. Les plus mauvaises institutions ne par-
1 Les Mystères de Paris d'Eugène Sue contiennent beaucoup d'ob- Mnrations exactes sur l'état des prolétaires gâtées par d'insoutenables théories fouriéristes.
S Dmna la famille slave ancienne, comme dans toutes les familles primitives, le père ou l'ancien {starosta) était seul maître et propriétaire. La commune russe, gouvernée par son starosta et par son nUre (conseil communal), n'est qu'un développement de la famille patriarcale^
n. Les Busses. 10
I44( LIYRB PREMIER.
viennent pas* toujours à gâter les natures d'élite. Malheureusement le seigneur est souvent comme Tempereur un être invisible, et ses représentants dors pour les vieilles femmes, font trop souvent acheter chèrement aux plus jeunes Thonneur de leur protection. M. NekrassofF le fait aisément comprendre.
a La mère Nénila vient demander au bourtnisire^ Ylass quelques poutres pour bâtir une isba^. Il lui répond : <f Je n'en ai point; tu n'en auras pas! » Le maître va revenir, pense la vieille, il prononcera. Le maître verra que Yisba est vieille, et il me fera donner du bois.
« Un voisin, homme rapace, arrache aux paysans un morceau de terre et des meilleurs. Le maître va revenir; les arpenteurs riront jaune, se disent les paysans. Il suffira d'un mot du maître pour qu'on nous restitue notre bonne terre.
« Un cultivateur libre s'éprend de Natacha; mais l'intendant, homme sans entrailles, refuse de consentir à ce mariage. — « Attendons, Ignacha, le maître va venir, » dit Natacha h son amant. Bref, petits et grands, pour la moindre contestation répétaient en chœur : — « Le maître va revenir, il nous donnera raison. »
« La vieille Nénila est morte; le morceau de terre rend au voisin cent gerbes pour une. Le cul-
1 Ce mot est une altération de TaUemand Birgermeitter. — M. Iran Tourg^uenieff nous montre dans Zapittki okhotnika — le Bmarmistn , — comment « an des gentilshommes les plus ciyilisés » se sert « d'un boormistre forte tête. »
S Cahane.
tivateur libre a été trouvé de taille pour porter le fiisil, et Natacha elle-même ne pense plus au mariage . . . Mais le mattre n'est pas là , il est toujours absent.
« Enfin, un beau jour une pesante voiture à quatre roues et attelée de six chevaux à la file apparaît sur le chemin qui mène au village. Au milieu se dresse une bière de chêne; dans cette bière était le maître et derrière s'avançait son héritier. On enterra Tancien maître, et le nouveau, après avoir essuyé ses larmes, monta dans Téquipage et repartit pour Pétersbourg^ »
Je ne m'attacherai point à vous peindre dans ces détails la vie des femmes attachées à la glèbe. Un seul fait la caractérise. Une jeune fille, une femme mariée et même enceinte peuvent être battues comme rhomme le plus robuste 2. Des écrivains* russes ont, de nos jours, jeté une vive lumière sur les souffrances quentraîne une pareille situation. Leur patriotisme ne peut les rendre suspects à personne. Les Tablettes (Pun chasseur de M. Ivan Tourgueniefr3 et les romans villageois de M. Grigorovitch ^, Bobyl (le vagabond), le Village, la Vallée de Smédova^ Antone
1 NEKRAS8OF, Sakotoorénia, Moscou, 1856. Le village abandonné.
2 Or, M. Ivan T onr gnenleff, — Zapitski okhotnika, Le Bourmistre, — dit de Sophron Javoviitch , le bourmistre : « Ce n'est pas un homme, e'est un chien . . . il a la rag:e de battre, voyez-vous . . . c'est une bête féroce. »
3 Moscou, 1852.
4 M. Nicolas GRIGOROVITCH , qui s'est montré un peintre si habile de la vie populaire, n'a pas décrit avec moins de bonheur la petite bourgeoisie dans Stfistoulkine.
G<yrémyka (Antoine Souffre-douleur) , le Mattre de cA«pelle Souslikoff, ouvrages qui ont obtenu un succès légitime , ne peuvent être considérés comme des œuvres déclamatoires. Les auteurs de ces remarquables écrits ne sont ni des philosophes, ni des politiques. Mais en peignant avec exactitude les mœurs rustiques de la Russie, ils ont montré que la vie de famille, telle que le christianisme Fa comprise, est incompatible avec une organisation sociale qui oblige de sacrifier dans toutes les occasions les faibles et les petits aux riches et aux puissants.
Il suffit de vivre quelque temps en Russie pour se convaincre que MM. Tourguenieff et Grigorovitch n'ont pas usé de couleurs rembrunies. On ne trouve pas, en effet, chez les paysannes russes ce sentiment de la dignité de la femme qu'on admire chez les Slaves du sud. Quand on les a vues, dans leurs étuves, la veille d'une noce, mangeant, buvant de l'eau-de-vie et chantant en se fouettant les unes les autres avec des verges, sans se préoccuper le moins du monde dune nudité digne des sauvages, on se fait sans peine une idée exacte du peu d'élévation de leur caractère et des étranges lacunes de leur éducation morale.
Aussi le serf russe paraît-il faire très-peu de cas de sa compagne. Un paysan très-intelligent, surnommé, à cause de sa pénétration, khor (putois}, s'exprime ainsi sur le compte des femmes <k qu'il méprisait du plus profond de son âme » dans une des spirituelles nouvelles de M. Tourguenieff : « Les femmes, ça crie et ça pleure, ça a besoin de se prendre
anx cheveux, si un homme met la main là-dedans, il ne la retire pas nette et il a versé de l'huile sur le feu '. » Les paysannes elles-mêmes semblent reconnaître la nécessité d'un gouvernement rude; car, dans une chanson populaire, une belle-mère dit à son gendre : « Quel fils es-tu pour moi? quel chef de famille seras-tu, toi qui a une jeune fçmme et ne la bats jamais? »
Leur cœur ne m'a pas semblé non plus bien tendre. Une jeune poitrinaire que j'avais soignée pendant quelques mois , succomba un matin dans mes bras. Personne ne s'en émut dans la pauvre isba. Lorsque je revins le soir jeter quelques roses blanches sur le cadavre d'Evdotia, je trouvai la famille prenant son repas et jasant au milieu des chiens et des chats, sans avoir l'air de se rappeler que le drap, étendu sur le sol à leur côtés, cachait une fille et une sœur. L'insensibilité est la conséquence naturelle de la servitude 2. Un poète russe a montré avec bonheur comment même dans un cœur de mère les considérations mesquines , inséparables d'une vie dégradée par une dépendance excessive, se mêlent aux regrets les plus sincères.
« Mon pauvre fils est mort, Cassianovna 3, il est mort et couché dans la terre.
1 TOURGUENIEFF, Zapitski okhotnika, Moscou, 1852, Khor et Ka- Uflijteh.
2 L*habitade de la servitude faisant de rinsensibilité une seconde latnre. Voilà pourquoi, dans une nouvelle de M. Tourg^nenieff, Les deux ttHgnemrt de village y un serf prend parti pour le seigneur qui Ta fait battre.
S C'est une haha (femme de village) , qui s'adresse à une de ses amies. Les paysans emploient volontiers ce mot dans un sens ironique.
« Comment a-t-il pu succomber? Il était si intrépide! Quarante ours avaient été soulevés par sa fourche ... il a manqué celui-là ! Cependant il était grand, sa main était de fer, sa poitrine résonnait comme de Tairain ... II est mort, Cassianovna, mais l'ours est mort aussi! . . . Nous lui avons enlevé la peau, au maudit; nous l'avons vendue. L'argent, dix-sept roubles, nous l'avons donné pour l'âme de mon pauvre Savouchka; que Dieu en aie pitié! La bonne Maria Romanovna a payé le service , . . Il est mort, ma colombe! à peine ai-je eu la force de regagner ma maison.
« Le vent secoue notre pauvre isba du bon Dieu , notre grange est en ruine .... Il aurait pris sa hache, le mal peut être réparé. Il aurait tranquillisé sa pauvre mère ... Il est mort, Cassianovna, il est mort, ma bien-aimée. Veux-tu sa hache? Je la vends. Qui dorlotera maintenant la vieille délaissée, la mendiante? Pendant les pluies de l'automne, pendant les gelées de l'hiver, qui me ramassera du bois? Lorsque ma pelisse chaude sera usée , qui m'en donnera une autre? Il est mort, Cassianovna, il est mort, ma colombe! Son fusil sera perdu! Le monde, ma chérie , n'est plus rien pour moi ! Je me couche souvent dans ma chambrette , je me couvre de nos filets, comme d'un linceul . . . Mais non! la mort ne vient pas . . . J'erre de tous côtés, j'ennuie tout le monde de mes plaintes ... Il est mort , Cassianovna , il est mort, ma chérie! Ah! si ce n'était pas un péché! Mais ça viendra bien ! ... Je souffrirai encore, avec la grâce de Dieu, tout l'hiver; mais je ne foulerai
pas l^herbe nouvelle! Bientôt notre chaumière sera tout ébranlée, notre champ restera sans labour. Maria Romanovna^ va partir pour la ville. Je n'ai pas assez de force pour aller mendier ... Il est mort, Cassianovna, il est mort ma chérie, et je le suivrai bientôt!» »
Les femmes des mougiks n'ont pas même cette beauté naïve qui caractérise certaines populations slaves. On remarque sans doute parmi elles de jolis visages. Ainsi, j'ai vu dans le gouvernement de laroslaff des paysannes aux cheveux dorés, au teint d'albâtre, à la peau fine et rosée, aux yeux d'un azur pâle, pleins dune douceur languissante. Mais ce sont là des exceptions. Les bains de vapeur, l'intolérable rigueur des hivers, leur costume aussi gênant que disgracieux, déforment si complètement leurs corps que, même très-jeunes 3, elles sont dénuées du charme le plus vulgaire. Aussi M. Nekrassoff a-t-il cru devoir constater dans une de ses poésies qu'elles ne parviennent pas à exciter, dans le cœur de leurs amants, un enthousiasme qui puisse les préserver de la funeste passion des nations septentrionales, — l'ivrognerie.
1 On aura remarqué l'emploi que font les Busses du nom de baptême de la personne uni à celui du père. On les emploie ensemble toutes les fois qu'on veut faire honneur à oelni à qui on s'adresse ou dont on parle. Leur suppression serait regardée comme un mauvais procédé.
S KEKBASSOFF, SWtotoorinia. Auyniafire. Moscou, 1856.
8 La Jolie coiffure nationale, qui irait si bien aux Jeunes nlles, le kakoehnik , n'est porté que par les femmes mariées. Celles-ci , quand eU«s sortent sans kakoehnik ^ assujettissent leur chevelure avec un bandean qui se nomme kika.
i52 LIVRE PREMIER.
« J'étais amoureux de la fille du voisin, la jolie Stéphanida. Je Ta demandai à son père — le vieux et sa fille me trouvaient à leur gré; mais il paraît qu'un autre gars se prosterna devant notre starosta^; quelque temps après je le vis passer avec ma belle pour aller à Téglise. Le cœur n'est pas de pierre. Je m'élançai par la fenêtre comme un forcené : « Attends, me dis-je, je saurais bien te rejoindre! » El pour me donner du courage, j'allai au cabaret pour boire un coup. J'y trouvai le frère Pétrouka; il me régala; je ne voulus pas rester son obligé ... Je me sentis le cœur soulagé; je m'endormis en embrassant Pétrouka, et le lendemain je laissai là mon idée de vengeance 2. »
On comprend la facilité avec laquelle ce serf se console en voyant danser les paysannes russes. Leur morne impassibilité rappellerait l'expression spirituelle d un écrivain français : « Le Russe est un Oriental glacé, )> si le danseur, excité par les sons de la balalaïka^ ou de l'accordéon, ne s'abandonnait à toutes les fantaisies d une chorégraphie fort peu modeste, en poussant de temps en temps un cri sauvage au centre de la ronde qui tourne lentement et chante des airs doux et mélancoliques, que j'aimais à entendre à distance le soir, par une de ces nuits sereines et claires que le nord seul connaît et qui remplissent le cœur d'une vague tristesse.
1 Maire.
2 Nicolas NÉKBASSOFF, SHkotvorénia. L'ean-âe-vie, Moscou, 1856.
3 Sorte de guitare à long manche. — M. P. DE JULVÉCOURT a donné ce nom à son recueil de chants populaires russes, Paris, 1837.
Deux choses ont le privilège de passionner lé paysan russe. Ce n'est ni son champ , ni sa femme, qui ne lui appartiennent pas assez pour qu'il y attaché son cœur; mais Feau-de-vie et la danse qui semble Fenivrer autant que la boisson, le font sortir de sa torpeur. Le « thé froid » est tellement apprécié eh Russie, surtout dans les isbas^ que l'impôt sur cette boisson rapporte au fisc plus de cinquante million^ de roubles (200 millions de francs).
Le paysan, déjà si pauvre, achève de se ruiner par cette funeste manie qui ne tarde point à l'abrutir*. Le sapot\ véritable fureur bachique, est une affreuse infirmité, inconnue au-delà des frontières russes. Ces excès permettent à très-peu de paysannes de songer à Fembellissement de leur demeure. Presque toutes les maisons des serfs sont faites avec des poutres superposées et noircies par le temps. Elles n'ont qu*un étage et des fenêtres étroites. Pour s'éclairer dans l'éternelle nuit qui y règne en hiver, on allume une lotUchine^ et les jours de grande solennité, une chandelle qu'on fixe dans un morceau de pain durci. Quelquefois, au-dessus de la principale pièce de l'habitation, se trouve une petite chambre avec un balcon, nommée tarema, où couchent ces jeunes filles que la servitude expose, hélas! aux plus cruels affronts.
Le mobilier des paysannes russes est plus que
1 Des sociétés de tempérance commencent à s^établir. Il n'est pas 4e pays où eUes puissent rendre plus de services.
S Fra^rment de sapin on de pin qui remplace la chandelle.
modeste. Des bancs de bois qui longent les murs servent à la fois de sièges et de lits. Dans les isbas noires {isbas qui n'ont pas de cheminée), la suie s'attache à la grande table qui est le principal ornement de cette indigente habitation. Quelques jattes de misérable apparence garnissent seules les planches collées aux murs sous le plafond. Pressées les unes contre les autres, les maisons qui forment les villages semblent disposées à brûler ensemble plutôt que de se séparer. Rien au dehors ne trouble le silence, si ce n'est le grincement rauque de là longue bascule du puits, le bruit dun chariot ou la voix sonore d'un conducteur qui excite son cheval.
Un poète paysan, Slépouchkine, dans une pièce intitulée Y Isba, a peint l'intérieur d'une famille de paysans modèles. Ce tableau, quoique idéalisé, — c'est le droit de la poésie, — contient quelques curieux détails :
(( Amis, je veux vous parler de la vie paisible du village; je vais vous dire comment une honnête famille passe sa vie dans les champs. La pauvre cabane qu'elle habite est couverte en chaume; ses murs sont percés de deux fenêtres étroites; tout y est simple. Près de la porte est une image devant laquelle brûle, suivant Tusage, une bougie de cire jaune 1; plus loin, une grande table de chêne, ordinairement dégarnie, à moins qu'il ne s'y trouve un
1 Le peuple russe est naturellement religieux; mais son christianisme est presque toujours mêlé de traditions slaves. — Voyez la VU momasHqMe dans V Eglise orientale^ deuxième édition. Genève, Cherbalies.
puisoir en érable rempli de bonne bière. Le long du mur règne un banc de bois; quelques tabourets complètent Tameublement. Les pelisses sont suspendues en bon ordre, et les pots entourés d'écorce qui remplissent les étagères sont propres et bien tenus. Dans le coin est un grand four; c'est là qu'en hiver, après le travail, toute la famille passe la nuit et dort comme dans le meilleur lit. Un enfant repose paisiblement dans son berceau suspendu à une longue perche, et sa mère veille auprès de lui en filant. Le grand-père est assis sur le four; il y tresse avec les enfants des souliers de nattes et chante une joyeuse chanson du vieux temps. Les filles sont sur des bancs; elles filent. Les femmes, placées à leurs métiers, tissent des étoffes rayées ou du drap. Au milieu d'elles se tient la grand'mère; elle s'adresse à toute la famille et dit : « Que devons-nous conserver soigneusement et qu'est-ce qui nous est le plus utile?» Chacun médite en silence; on n'entend plus que le bruit des navettes et des fuseaux. La bonne vieille reprend la parole : « Voilà , dit-elle, en montrant le four; sans lui, nous ne pourrions vivre. n nous réchauffe dans les froids rigoureux; il prépare le pain de la famille, console le vieillard et égaie les petits enfants. La fumée même qu*il répand nous est salutaire. Voyez-la sortir en tourbillons épais le matin quand on le chauffe; elle sèche les murs de Visba. Le four nous donne la santé, il nous donne le courage et le repos. »
Malheureusement dans ces isbas, que le poète décrit avec tant de complaisance, l'autorité pater-
nelle et maritale se transforme en pouvoir absolu, et la femme est trop méprisée * pour revendiquer ses droits les plus essentiels 2. Quand elle est jeune et qu'elle a Finstinct de ruse slave assez développé , elle s'affranchit de ce despotisme en affectant une maladie quelconque qui impressionne l'imagination superstitieuse de son entourage. Elle aura des convulsions toutes les fois qu'elle tiendra absolument à faire sa volonté. On en trouve même qui disent ou qui croient que le malin esprit les tourmente et leur fait faire toutes sortes d'extravagances 3.
Les femmes de ces paysans français, dont Vauban, Fénelon et La Bruyère traçaient , sous le règne du « grand roi », un portrait vraiment hideux*, étaient infiniment plus malheureuses; car ces graves écrivains les peignent comme une espèce d'animaux qui n'avaient d'humain que le visage. Les races les mieux
1 « Les babas sont une espèce si bête! » dit Kfaor, et il raconte avec queUe sottise elles se laissent duper par les aigles (pourvoyeurs des papeteries). — « Pour quelques sous une baba livre à l'aigle non seuiement toutes les guenilles mises au rebut dans Visba^ mais parfois la chemise de son mari et sa propre jupe. » — Ivan TOUBOUENIEFF , ZapUsH okhotnika — Khor et Ealinytcb.
3 Un collaborateur du Nord insiste avec raison sur une des plus étranges conséquences de Tomnipotence paternelle: « Que dire, s'écrie M. de TCHITCHEBINE, de cet usage répandu jusqu'à nos jours parmi les paysans, usage qui consistait à marier un fils enfant à une jeune fille adulte pour faire de la femme la concubine du beau-père? »
8 Des scènes de ce genre sont fréquentes dans les pays catholiques. Bécemment la Savoie en a vu de pareilles. — Qui ne connaît la possession des religieuses de Loudun? — Voyez AUBIN, Les diables de LouduH, Amsterdam, 1716, et le catholique P. TBAKQUILLE , Véritable relation des justes procédures, observées au fait de la possession des Ursm- Unes de Loudnn et au procès de M. Urbain GrandierU Paris, 1634.
4 Voyez BONNEMÈBE, Histoire des paysans.
douées se dégradent, dans certaines conditions, avec nne efirayante rapidité. Qui reconnaîtrait dans les Lazzaroni du roi de Naples les fils de la Grande7 Grèce et dans les sordides mendiants qui pullulent dans la ville éternelle, afin d'imiter le B. Benoît Labre ^, les descendants des vainqueurs du monde? Mais des lois équitables et libérales peuvent aussi réparer, du moins en partie, les maux causés par la violence et par le despotisme. Les serfs de l'Angleterre, si abrutis au XV* siècle, sont aujourd'hui la race la plus virile du monde. Grâce à leur indomptable énergie, la reine Victoria se fait obéir de deux cents millions d'hommes dispersés dans les cinq parties du monde, de Malte à Sidney et de Gibraltar aux sommets de l'Himalaya. Certaines observations que fournit l'histoire des sectes russes prouvent également que les paysans peuvent comprendre un idéal de moralité assez élevé.
On remarque en Russie ce qu'on a constaté parmi les serfs du moyen-âge. Le défaut de liberté dans l'ordre politique dispose les imaginations en faveur des communautés religieuses qui font profession d'une certaine indépendance. Leur popularité devient d'autant plus grande qu'elles affectent les allures des sociétés secrètes. Aussi de toutes les contrées appartenant à l'Eglise orientale, la Russie estelle le pays qui compte le plus de sectes - dont les
1 Voyez MABCOKI, Vita deL venerabile Labre^ Borne, 1783.
S n est assez difficile d'en déterminer le chiffre. Les calculs les plus modérés le portent à 5,000,000.
idées s'écartent plus ou moins du symbole officiel. Ces sectes se divisent en deux catégories, la première comprend celles qui sont d'origine nationale, la seconde celles qui proviennent d'éléments étrangers.
Les premières ont fait surtout des progrès dans la classe des paysans de la Grande-Russie et parmi les kosaks. Le caractère essentiel de cette école est un attachement aux anciennes traditions de la Russie, instinct, du reste, facile à comprendre; car l'empire ne comptait autrefois dans son sein que des hommes libres. Ces dissidents nont aussi aucun goût pour les mœurs faciles que l'imitation des Allemands — c'est le nom qu'ils donnent à tous les étrangers — a, disent-ils, introduites en Russie. On trouve dans leurs familles des habitudes aussi sévères que le permet la condition des serfs. « Les sectaires nationaux ^ dit un écrivain russe, ont parmi le peuple une haute réputation de vertu; cette réputation, on doit l'avouer, n'est pas usurpée. Généralement, le sectaire est honnête dans ses relations et rigoureux observateur de ses devoirs, d'une piété sincère et de très-bonne foi. Leurs mœurs sont remarquablement pures, surtout comparativement à celles du peuple orthodoxe; ils sont sobres, sévères pour euxmêmes et les leurs. Tous les sectaires savent lire et écrire; les saintes Ecritures leur sont familières. . .
1 Les uns continuent d'avoir des prêtres et ils appartiennent à la classe nommée popoftehitia , les autres ont renoncé au sacerdoce et appartiennent à la classe appelée tes popofschina. Cette dernière est la plus considérable.
L'intérieur des familles n'est pas moins remarquable par Tordre , la propreté, — relative du reste, — le respect des jeunes gens pour les personnes plus Agées et pour les droits de la paternité < ».
Ces rigides théories exercent nécessairement une immense influence sur les compagnes et sur les filles des dissidents. Madame Bagréef-Spéranski a, dans le poTiraii d'une presvimiisa (fabricante de pains bénis) fait comprendre très-clairement la nature de cette influence. Elevée dans un couvent de raskolniks^, puis mariée et enfin veuve, Nastasia vit dans une grande retraite, consacre à la méditation une partie de son temps, donne des avis aux malades, console les af^fligés , et passe les soirées à tourner dans ses doigts les grains de son chapelet. L'esprit slave est loin d*être hostile aux tendances mystiques. En Russie, le Voltairianisme français, plus tard les doctrines de Hegel ont pu exercer une grande action sur les classes supérieures, sans que les masses, ■— qui n'ont pas un goût très-vif pour les étrangers et pour leurs idées, — renonçassent à leurs antiques opinions. L'étranger est toujours pour le paysan russe « un Âilemand, » et un Allemand, pour lui, n'est jamais « un chrétien. »
Vous ne croirez pas, ma chère amie, qu'il m'a fallu plusieurs semaines de séjour a la campagne et une grande assuiduité au service du dimanche, avant de faire comprendre à ces bonnes gens que , tout en
1 Etudes religieuses et politique* iur la Russie, psLg. 303-304, Paris, 1858. 8 On schismatiqoes qui se nomment eux-mêmes starocertsi, vieux croyants.
employant ordinairement la langue française, je pouvais professer la même religion qu'eux. Mais ma femme de chambre et toutes les personnes qui m'accompagnaient ne purent parvenir à vaincre leur méfiance. Il n'arrivait jamais quelque catastrophe dans les champs sans qu'ils n'attribuassent tous leurs malheurs « à ces païens d'Allemands. »
Le danger qui menace perpétuellement les sectes est le fanatisme, et le trait que je viens de vous raconter prouve assez qu'en Russie les multitudes y sont fort exposées. Les dissidents les plus fanatiques appartiennent aux sectes d'origine étrangère ^ qui ressemblent beaucoup aux anciens Gnostiques. La plus importante de ces sectes est celle des Doukhohorlzi (lutteurs spirituels), d'où sont sortis les Chlysty (flagellants), les Skoptzy (eunuques) et les Morelstsckyky (qui s'immolent partiellement ou en entier).
Les flagellants se sont montrés dans votre Eglise bien avant d'être connus en Orient. Ils apparaissent au Xr siècle, le siècle de Grégoire VU. En 1268, ils formaient une véritable secte dont le chef était un dominicain nommé Reinier. Le roi Henri III s'enrôla dans cet ordre avec sa cour et il n'y a pas un siècle qu'on en trouvait encore dans les provinces méridionales de votre pays 2. En Russie, iQsChlyêty
1 Voyez dans les Etndet religieuses et politiques sur la Russie , p. 871- 273, les raisons qoi militent en faveur de Torigine étransrère du Gnos> ticisme rosse.
2 Voyez J. BOILEAU, Histoire des FlageUanU, Paris, 1701. — Ce Uvre, écrit par un membre du clergé catholique, frère da poèto, contient des faits réellement extraordinaires.
n'ont jamais trouvé la même faveur qu'à Paris. Us sont, au contraire, assez mal vus et leur moralité est fort équivoque. Il parait que les femmes ont toujours joué dans cette secte un rôle important, sinon honorable. Les Flagellants qui furent arrêtés à Moscou, en 1840, affirmèrent que leur doctrine, venue d'Adam S avait été mise par écrit au temps du tsar Alexis Mikaïlovitch par la fameuse Marfa Possadnitza de Novgorod. Quoiqu'ils se marient officiellement, ils pratiquent la communauté des femmes. On leur reproche aussi de mettre cette doctrine en pratique dans une de leurs fêtes qu'ils nomment ce péché de la chu te ^. »
Entre cette communauté et les Skoptzy, secte fondée par un paysan du gouvernement d'Orel, nommé André Sélivanoff^ existent les rapports les plus intimes. On peut même regarder la communauté des Skoptzy comme le plus haut degré d'ini-* tiation de cette école*. J'ai entendu dire que, pendant la nuit qui précède le premier jour de Pâques, les Chlysty et les Skoptzy se réunissent pour célé-
1 Parmi les anciens Gnostiques on trouve une secte d'Adamites.
2 Un romancier allemand, M. HACKLÂNDER, dans un livre intitulé BtmHqM et Comptoir^ a accusé certains sectaires de son pays des mêmes désordres. Quoiqu'il ne faille admettre d'aussi graves accusations qu'avec beaucoup de réserve, on doit dire que les sectes qui affectent le mystère des sociétés secrètes, s'exposent, comme les jésuites, à tops les •oBpçons.
3 Quoique traité rigoureusement sous Tempereur Paul , Sélivanoff M fit de nombreux adeptes parmi les classes supérieures. Beaucoup de yerioones nobles se firent même admettre dans sa secte.
4 D'autres prétendent, au contraire, que les Skoptzy sont une réaction contre l'immoralité des Cklysty.
IL Les Russes. ^^
brer une affireose cérémonie en Fhonneur de la Vierge <. Durant la liturgie (messe), une jeune fille de (juinze ans est placée dans une cuve remplie d'eau tiède. Lorsqu'elle y est assise, on lui met dans la main gauche l'image du Saint-Esprit 2, et des vieilles femmes lui amputent le sein gauche, qu'on dépose dans un plat et dont les morceaux sont distribués aux assistants. Après cette horrible communion , la victime est placée sur un autel, et la communauté danse autour d'elle en chantant :
Po pliassachom
Po gorachom
Na Sionskotiioii gorou^.
La cérémonie^ se termine par une de ces orgies dont les femmes gnostiques ne rougissaient pas plus que les hommes. Quant à l'héroïne qui a joué le principal rôle dans ce drame étrange, elle est considérée comme une espède de sainte. Malheureusement une mort précoce l'enlève presque toujours à la vénération de ses coreligionnaires.
1 La mère de Dieu qu'ils nomment Akoulina Ivanovna, est Timpératrice Elisabeth , mère vierge du faux Pierre ITI Sélivanoff, enfermé dans un couvent en 1820.
2 Les Skoptzy comme les Chlysty n'ont pas, sur les personnes de la Trinité, les idées ortliodoxes. Ils n'admettent pas la divinité de Christ qui, par la métamorphose, passe d'un individu à l'autre.
3 Dansons — Et sautons — Sur la montagne de Sion.
4 Un professeur de l'Université de Pétershourg, chargé ]>ar le gonvememcnt de l'empereur Nicolas de faire un rapport sur les seetateurs, rapport qui n'a été imprimé qu'à un trô8-petit nombre d'exemplaires , ne parle pas de cette cérémonie.
Les Skoptzy, dont le prosélytisme est ardent et qui se sont répandus jusqu'en Bessarabie , sont considérés comme des disciples d'Origëne qui prit à la lettre un passage de l'Evangile regardé, k tort ou a raison, comme favorable au célibats Une grande partie des marchands d'objets en or ou en argent, et surtout les changeurs de Pétersbourg, de Moscou, d^Odessa, de Riga, etc., appartiennent à cette secte. Dans certains gouvernements, par exemple dans celui d'Orel, des villages entiers sont affiliés aux Skaptxy. Dans ces villages, ils ont modifié la rigidité de leurs principes et Ton trouve dans les isbas des femmes et des enfants. Les Skoplzy de ce pays ne se mutilent qu'après être devenus pères , et ils vivent avec leurs compagnes dans la meilleure intelligence, même lorsque leur famille continue de s'augmenter.
Les Morelstschyky sont encore plus fanatiques. Chez eux, comme chez les disciples du Brahmanisme, les immolations volontaires sont fréquentes. Ils appellent ces sacrifices horribles « baptême de feu. »
Ces excès ne sont nullement imputables aux doctrines orthodoxes; car rien de pareil n'existe en Grèce, en Serbie, en Valaquie, etc. Ils tiennent à une situation sociale particulière. La France du XVIH* siècle n'a-t-elle pas vu les mêmes abus se produire dans son sein? Les convulsionnaires qui ont étonné tout Paris 8, ces filles qui se livraient volontairement
1 Madame la comtesse de GASPARIN a soutenu la négative. — Voyez Des corporations monastiques dans le protestantisme.
2 Un conseiller au Parlament de cette ville , Carré de Mont^reron,
aux plus étranges tortures et même au supplice de la croix; ces moines et ces prêtres qui mêlaient la débauche avec la plus furieuse exaltation < , différaientils beaucoup des Flagellants et des Skoptzy de la Russie? Il n'est pas nécessaire, comme M. le marquis Eudes de Mirville'^, de recourir au diable pour expliquer ces phénomènes dont la cause est aujourd'hui bien connue^.
Les doctrines sociales des gnostiques russes qui combinent un mysticisme exalté avec des négations hardies, ne sont pas moins téméraires que leurs théories religieuses. On les accuse ^ de nier la légitimité du mariage et de regarder comme un droit la communauté des femmes.
Je ne vous arrêterai pas plus longtemps sur ce sujet compliqué que Philarète, archevêque de Riga, a traité dans son Histoire de t Eglise russe ^. Je crois en avoir dit assez pour vous faire comprendre l'influence que les idées des sectaires exercent sur la condition des femmes. Tandis que parmi les Sta-
publia, à cette époque, le très-curieux ouvrage intitulé : La vérité des ndracles de ff. Péris, 3 vol. in-4«», 1737-1748.
1 Voyez comte Agénor de 6ASPABIN, Des tables toMmantes, 1854.
2 Des esprits et de leurs manifestations fiuidiqtus.
3 Docteur HECQUET, Le naturalisme des convulsions, 1733 ; — A. B£S> SOT, Mesmer et le Magnétisme animal, 1853.
4 La rareté des documents authentiques interdit les affirmations absolues. Outre le rapport cité précédemment U existe une description des pratiques mystérieuses des sectaires, rédigée en 1834 par Parchimandrite du couvent de Solovetsk, pour Tempereur Nicolas.
5 En russe, T. IV, p. 220. — L'ouvrage français intitulé le Raskol, écrit par une Busse, et les Etudes religieuses et politiques sur ta Russie^ par un catholique russe, contiennent aussi beaucoup de détails.
rovertzy on trouve chez elles plus d'intelligence, d'esprit d'ordre, de propreté et de vigilance que chez les autres paysannes; parmi les sectes illuminées, un faux mysticisme abaisse leur caractère au niveau dun communisme pareil à celui qu'on a reproché aux anciens Gnostiques. Entre le rigorisme des c vieux croyants » et la licence des illuminés, la liberté religieuse rétablira un jour l'équilibre qui n'existe pas aujourd'hui dans les imaginations enthousiastes. Le fanatisme surexcité par de maladroites persécutions, — persécutions que lesprit de l'Evangile condamne, — finira par s'éteindre quand la discussion pacifique aura succédé aux rigueurs de la loi<.
Dans certaines parties de l'empire l'abolition du servage a préparé les paysans à mieux comprendre le génie essentiellement raisonnable de l'Eglise orientale primitive. Déjà , — vous aurez peut-être quelque peine à le croire, — les cultivateurs 2 de la Sibérie jouissent d'une certaine liberté dans l'ordre religieux et social, fls peuvent s'adonner au commerce ou à l'industrie , posséder des meubles et des immeubles» s'établir dans les villes, choisir dans leurs rangs les
1 Ce rœa était récemment formulé par le Nord et tout Busse intelligent ne saurait manquer de s*7 associer.
2 Plusieurs catégories de cultivateurs peuvent, dans la Russie européenne, être compris parmi les paysans libres. Tels sont les odno- 99rtsy et les pavlaniky. li^odmovoreix est, à proprement parler, le petit propriétaire qui n'était ni serf, ni affranchi, quoique le mot odnovoretx signifie aAranchi, ni noble d'épée, ni seigneur terrien. M. Tourguenieff a peint très-heureusement un ménage de cette classe , Ovcianikof et sa femme Tatiane niinichna. — Voyez Zap. Okh, — VOdnovoreti,
chefs auxquels ils obéissent, et prendre en matière de religion la ligne qui leur convient. Un jour ou Tautre, il en sera de même dans la Russie européenne. M. Grigorovitch a essayé dans les Pécheurs de montrer les dangers auxquels seront alors exposés les paysans ^ La vie des ateliers est évidem— ment le principal. Quoique le progrès industriel de ces derniers temps ait été fort utile à la Russie, il a développé parmi les travailleurs employés dans les usines les deux passions favorites du peuple russe — le luxe et Tignorance. Ces ouvriers des manufactures se mettent à boire avec une sorte des frénésie sauvage et contractent avec ce vice odieux les habitudes les plus funestes. Ai-je besoin de dire que de pareils penchants menacent les femmes des classes inférieures de tribulations de toute espèce?
1 En peigrnant les périls qui menacent maintenant les paysans déjà libres.
LETTRE VII
LES 8IBÉBIAKES.
PéUrsbomrg.
Un artiste distingué, M. Atkinson, qui a parcouru la Sibérie , m'a donné les détails les plus curieux sur le genre de vie que mènent les Russes dans FAsie septentrionale. Depuis mon retour ici j'ai eu plus d'une occasion de savoir exactement ce qui s'y passe.
Je vous disais dans ma dernière lettre, ma chère amie, que ce mot Sibérie ne doit plus éveiller dans l'esprit toutes les pensées lugubres qu'il faisait naître autrefois. Sans doute, les bords de la Mer- Glaciale sont une des plus affreuses régions de la terre. Mais depuis que la Russie s'est prodigieusement arrondie aux dépens du Turkestan et de la Chine, les immenses provinces connues sous le nom de Sibérie, comprennent des régions égales, sinon supérieures, à beaucoup de gouvernements de la Russie européenne. Tandis que les Occidentaux se figuraient que les Russes étaient absorbés par la guerre d'Orient et par ses suites, le général Mouravieff, gouverneur de la Sibérie orientale, aujourd'hui comte Amoursky, s emparait sur la rive droite de l'Amour de toute la Mandchourie jusqu'au 45' degré de latitude. Enfin, près de l'embouchure de ce même
fleuve , il a pris possession de Ttle de Saghalien , qui est moins large, mais aussi longue que la Grande- Bretagne, et dont la rive méridionale touche presque au Japon, le pays le plus florissant de FAsie.
Du côté du Turkestan *, les progrès des Russes n'ont pas été moins rapides. En 1846, ils se sont établis sur la rive septentrionale dé la mer d*Aral. Le 20 mars 1854, après une expédition heureuse du général Pérowski, un traité réduisait en vasselage la grande cité de Khi va, qui n'a pas moins de 315,000 habitants. Après avoir subjugué Khiva, les généraux russes, retournant vers l'Est, fortifièrent Pervosk, sur le Sir-Deria, et y mirent une garnison. Khokand, situé sur la même rivière, fut soumis en 1857. Cette dernière conquête assujettit définitivement la grande horde des Kirghises. La même année, la nation kalmouke des Khalkas, qui compte 4,000,000 d*âmes, rompait ses liens avec la Chine et reconnaissait la suzeraineté de l'empereur de Russie.
Vous comprenez maintenant, mon amie, combien de provinces peu semblables sont comprises sous cette quah'fication vague de Sibérie ou Russie asiatique. La populeuse Khiva, Khokand, qui est fier de ses 400 mosquées, ne ressemblent guère aux arides toundras des bords de la Mer-Glaciale!
Mais sans sortir du pays, connu autrefois sous
1 Qu'on nomme généralement, en Occident, Tatarie indépendamU! — Ce mot est employé bizarrement par les Occidentaux. C'est ainsi que le pape est souverain temporel pour être indépendtmt , tandis que cette souveraineté le met perpétuellement et même nécessairement sous la garde de troupes étrangères.
le nom de Sibérie, la condition des Russes qui y sont établis est loin d'être aussi mauvaise qu'on se rimagine. La Sibérie , grâce à son étendue et à son éloignement du centre de l'empire , échappe aux inconvénients inséparables de tout gouvernement ab* solu. En outre, le servage y est complètement inconnu, c'est-à-dire qu'il est délivré de la plaie jusqu'à présent incurable faite par le tsar Boris Godou* noff à la Russie européenne. Diverses causes ont contribué à y propager la civilisation. Les Sibériakes descendent en majorité des Kosaks, des Russes et des Suédois qui, depuis la conquête, ont été exilés par les tsars ou qui sont venus s'établir dans le pays. En 1580, 5 à 600 Kosaks, commandés par l'intrépide Yermak et* aidés de 2 à 300 Allemands, Lithuaniens et Tatars, réussirent à soumettre l'Asie septentrionale au sceptre de la Russie. Cet événement mémorable s'accomplit sous le règne d'Ivan-le- Terrible. Pierre-le-Grand comprit très-bien le parti que l'empire pouvait tirer des mines inépuisables de cette contrée. La Sibérie lui servit aussi à satisfaire sa haine contre les Suédois. Mais les énergiques Scandinaves, qu'il avait cru ensevelir dans cette région sauvage, ne se laissèrent point abattre par l'infortune. Se rappelant que leurs ancêtres avaient autrefois contribué puissamment à civiliser les Russes, ils rendirent aux Sibériakes des services de toute espèce. En 1713, ils fondèrent à Tobolsk une école où Ion enseignait les sciences , le latin , l'allemand et le français. Kotzebue y vit jouer ses pièces en 1801 et il ne fut pas médiocrement surpris d'entendre
parler de Corneille et de Schiller au bord de la Mer-Glaciale. Les descendants des Kosaks et des Russes forment aujourd'hui avec les fils des Suédois la population mêlée, à laquelle on donne plus particulièrement le nom de Sibériakes ou de Russo- Sibériens. Quant aux indigènes, Yogouls, Iakoutes, Tongouses^ Buriates, Samoïèdes, Kamtschadales, etc., ils appartiennent à la race finno-mongole , dont je vous parlerai plus tard.
Tous ceux qui ont visité la Sibérie, s'accordent a donner la meilleure idée des Sibériakes. Cette population est bien supérieure aux Russes européens. Les voyageurs ont été étonnés de trouver dans les plus misérables huttes des mains soigneusement lavées et des pieds aussi blancs que la neige de ces contrées glacées. L'activité , la bonne humeur, le sentiment de la dignité humaine se rencontrent plus fréquemment dans ces déserts que dans la Russie d'Europe. Rien n'est plus facile à comprendre; car les familles qui ont joué le rôle le plus important dans l'Empire, ont fourni beaucoup de leurs habitants à ces forêts marécageuses que Dante semble avoir devinées :
Quesla palude, chei gran puzzo spira, Ginge d'intornô la città dolente.
Sous Pierre II, Mentchikoff y expia sa rapide élévation, et les lauriers de Pultawa ne l'empêchèrent pas d y mourir. Sous Anna Ivanovna, le prince Ivan Dolgorouki y fut relégué avec toute sa famille et ne
1 Voyez Madame BAGRÉEF-SPÉBANSKI . Une famitU tomgome.
revint que pour être écartelé sur la roue, à Novgorod. Biren, favori d'Anna, — qui lui avait coaseillé ces atrocités comme seul moyen de consolider le pouvoir absolu, — remplaça les Dolgorouki en Sibérie. Munich, son rival, Munich , le vainqueur des Polonais et des Turcs, y fut envoyé quand on rappela Biren. Je vous ai déjà dit comment la conspiration de 1825 fournit à ces solitudes des représentants des maisons les plus civilisées de la Russie. Les femmes des proscrits montrèrent toutes le même courage. Xavier de Maistre ^ et madame Cottin 2 avaient déjà célébré le dévouement de Praskovia Lopouloff. Puisse un historien digne d'elles raconter Théroïsme de Madame Mouravieff et de ses magnanimes compagnes! Leur intrépidité mériterait de servir de modèles aux générations énervées de notre temps si pressées de se précipiter du côté des vainqueurs. Lorsqu'un proscrit a franchi TOural , il est mort civilement, sa femme est libre de se remarier et de reprendre sa dot. Aucune des nobles femmes dont les maris étaient frappés par Nicolas F', ne profita de cette loi sacrilège. Elles demandèrent même à partager les souflFrances de leurs époux. Madame de Mouravieff, qui fait songer à la Gauloise Eponine, était destinée à perdre deux de ses fils sous un ciel complice des rigueurs politiques! Encore devait-elle se féliciter de ne pas voir sa famille enterrée dans les mines de l'Oural.
Là descendent les katorschniki dont la vie est
1 Voyez La jeune Sibérienne^ 1817.
2 Voyez Elisabeth oh le* exilé* en Sibérie.
pire que la mort. Ceux qui sont relégués dans les mines d'argent de Nertsching, sur .la frontière chinoise, au fond de la Sibérie orientale dont les rochers ont la couleur du feu et où les ruisseaux murmurent dans les prés jaunes comme Fambre ou rouges comme le sang, sont considérés comme plus à plaindre encore que les prisonniers des montagnes ou-r raliennes. Les exilés qu'on n'ensevelit pas dans ces sépulcres , sont divisés en deux catégories. Les premiers, nommés loschannyje na rabota , sont, ainsi que les condamnés français envoyés à Cayenne, astreints, pour un temps plus ou moins long, à un travail forcé. Les autres, la classe des loslannyje na pose-' lyne, sont traités en colons, comme la plupart de ceux qui ont défriché la Sibérie. Presque tous les paysans sont des fils de ces proscrits dont le sou-r venir se retrouve partout en Russie.
Un jour que je visitais ici l'atelier de l'habile peintre dont je vous ai parlé , qui revenait de la Sibérie méridionale avec des albums pleins de magnifiques aquarelles, une de mes connaissances qui m'avait suivie , s'arrêta en face d'un de ces tableaux dont j'admirais l'aspect fantastique et sauvage. Toutà-coup elle me prit les mains et fondit en larmes: « Mon frère est là! » me dit-elle. L'àme remplie des plus vives émotions , nous gardâmes un silence aussi profond que celui qui règne dans ces mornes solitudes dont nous contemplions limage.
Un autre jour, j'allais dans une terre aux environs de Moscou. Le soir, à une station du chemin de fer, je découvre dans un coin, presque endormie,
la princesse V*** qui m'avait connue dans mon enfance. Elle est fort âgée et je Taurais crue incapable d'entreprendre la moindre course. « Où allez-vous, princesse, » lui dis-je avec surprise. — « En Sibérie; répondit-elle simplement , afin de revoir un être qui m'est bien cher. » — Comme ce mot Sibérie sonnait tristement à mon oreille!
Ainsi que dans la Guyane française les criminels sont mêlés avec les condamnés politiques. Mais les premiers sont toujours traités avec mépris par les Sibériakes, tandis qu'ils accueillent avec la plus grande cordialité ceux dont l'unique crime est d'avoir eu d'autres idées que les chefs de l'Etat. Combien de pays de l'Europe où l'on chercherait en vain une pareille indépendance! Un des écrivains les plus éminents de la France contemporaine, n'a-t-il pas dit comme Brennus : « Les vaincus ont toujours tort? »
Quelles que soient les souffrances d'un exil en Sibérie, le gouvernement des empereurs de Russie' vous paraîtra clément si vous le comparez avec la barbare rigueur de certains princes absolus de l'Occident. Les proscrits espagnols au temps de Philippe in, les victimes de saint Pie V^ et des Dragonnades 3, les hérétiques brûlés à petit feu dans des statues de plâtre par les inquisiteurs espagnols ^,
1 Voyez le savant ouvragre de M. ROSSEW-SAINT-HILAIRE, professeur à la Sorbonne, Histoire d^ Espagne depuis les premiers temps histofiqmes jusqu'à la mort de Ferdinand VU, nouvelle édition, 184C-1856.
S Voyez LECERF, Dti Protestantisme.
3 Voyez LEMONTEY, Histoire de V établissement monarchique de LouU XiV,
4 Voyez le chanoine LLOBENTE , Histoire critique de V inquisition
eussent été trop heureux de fuir leurs catholiques bourreaux jusqu'aux extrémités du monde. Les épreuves imposées aux exilés russes par un climat impitoyable ne sont pas restées stériles, pas plus que le châtiment infligé à ceux qui s'étaient rendus coupables de délits contre les personnes ou les propriétés L Depuis le règne de Pierre-le-Grand, la civilisation a fait d'étonnants progrès dans ces contrées vouées sous les khans indigènes à une barbarie séculaire. Le luxe des riches Sibériakes étonne aujourd'hui les étrangers. Dans une région que les Occidentaux croient encore tout-à-fait barbare, les femmes des fonctionnaires et des négociants sont vêtues des plus riches étoffes tissées dans vos manufactures de Lyon. Les soirées et les bals sont aussi organisés avec une élégance remarquable. Malheureusement le jeu, — cette funeste passion du peuple russe, — s'est implantée parmi les Sibériakes. Les femmes jouent comme les hommes et quelquefois avec plus d'ardeur. « J'ai vu, dit M. Âtkinson, une mère de douze enfants qui, chaque jour, à moins qu'elle ne soit malade , passe cinq ou six heures à tenir des cartes, oubliant complètement alors et les affaires de sa maison, et son mari et sa famille. J'en ai vu une autre qui joue presque tout le jour et souvent la nuit. Elle a, dans sa fatale habitude, son temps
d'Espagne^ trad. française. — Lloronto avait été secrétaire da Tinquisition.
1 On sait que les Anglais ont adopté aussi le principe de la trans* portation et en ont obtenu de remarquables résultats. — Voyez J. DE Ï*X PÉLAGERIE, Histoire de Bottmy-Bay, Paris, 1836.
réglé comme le négociant le plus ponctuel. Dès le matin , les cartes sont rangées sur la table. Si personne ne se présente pour faire sa partie, elle s'en va chez une amie , puis chez une autre jusqu'à Fheure du dîner. Après dîner elle fait une sieste de deux heures, puis elle se relève pour tenter de nouveau la fortune. Un jour, elle apprend qu'un habile joueur vient d'arriver à Ekaterinebourg. Aussitôt elle engage une partie avec lui , partie qui se prolonge jusque dans la nuit, et cette fois-là elle gagne nne somme considérable. Le lendemain elle recommence, et perd tout. Elle prie alors son heureux adversaire de vouloir bien lui accorder la revanche. Dans les vingt-quatre heures, elle doit recevoir par la poste son revenu dun semestre. La somme si désirée lui est, en effet, remise; elle court en toute hâte rejoindre celui qui Fa déjà si cruellement appauvrie, et, à la fin de la soirée , elle rentrait chez elle sans un denier. »
M. Atkinson cite une Sibériake du même district, nommée Anna Pétrovna, dont les goûts étaient bien différents. Cette Anna, véritable amazone, est restée dans le célibat afin de mener plus à l'aise l'existence de Nemrod. Issue d'une famille de chasseurs, elle a rêvé, dès sa jeunesse, des exploits pareils à ceux de votre Gérard. Elle manie le fusil et la carabine comme un montagnard de la Suisse primitive et elle a délivré le pays d'un grand nombre de loups et d'ours. Vous savez quels dangers présente la chasse des ours dont la ruse égale la force. Anna les regarde, à cause de cela, comme les ad ver-
saires les plus dignes de sa valeur. Un soir, un de ses frères racontait devant elle qu'il avait vu un ours d*une taille énorme. Le lendemain matin, elle quittait sa chambre à la dérobée, sellait son cheval, prenait son fusil et se dirigeait du côté où la bête avait été rencontrée. Après plusieurs heures de recherches, elle découvre le monstrueux quadrupède couché dans Therbe. A son approche , il se lève et marche vers elle. Mais sans lui laisser le temps d'avancer, elle le frappe d'une balle à la tête et rap-r porte triomphalement sa fourrure.
On ne doit pas s'attendre à trouver chez les paysans le même luxe que chez les fonctionnaires ou chez les marchands. Mais partout règne la propreté, si rare dans la Russie européenne , partout le caractère slave reprend quelques-unes de ses primitives tendances trop souvent comprimées dans le reste de l'empire. Le docte astronome Hansteen, qui a bien étudié ce peuple, admira sa beauté, sa vigueur, sa cordialité. «Les Sibériens, dit-il, ont la réputation d'être les plus beaux sujets de la Russie, et pour ma part, je trouve que c'est parfaitement vrai. C'est une race bonne, pleine de bon sens , et d'une santé de fer, n'ayant pas l'ombre de la cupidité juive qui distingue le paysan russe européen et se montrant, au contraire, l'hospitalité incamée ^ •
Les femmes ne sont pas plus douillettes que leurs maris. Elles vont, l'hiver comme l'été, le haut
1 L'introdaction du lavage de Tor a d^à déyeloppé d'antres iastincts dans une population qui avait su, jusqu'à nos jours, se soustraire à la maladie du siècle, Vauri iacra famés.
du corps couvert seulement d'uoe chemise , avec un léger jupon de toile et les pieds nus. Pour une course rapide, elles se contentent de ce costume. Si elles doivent rester dehors quelque temps , elles mettent une jaquette de peau et se chaussent de souliers. «Elles rayonnent de propreté! » dit avec enthousiasme le célèbre professeur de Christiania', étonné de ne voir parmi les Sibériakes « que des peaux blanches et des visages frais ». Chaque cabane, — merveille qui paraîtra incompréhensible dans votre pays, oii les familles des paysans semblent ignorer lusage de leau, — chaque cabane possède une « chambre de bain », qui est souvent mise en contribution. Comme il est difficile, dans un climat aussi froid, d'inonder les appartements et les escaliers , ainsi qu'on le fait en Hollande, les ménagères ont imaginé de les ratisser avec de grands couteaux. Aussi sont-ils d'une propreté exquise.
Chez les Sibériakes, il y a très-peu de rapports entre les hommes et les femmes. Les mœurs orientales et la rigueur du climat qui emprisonnent les habitants sous leur toit la plus grande partie de Tannée, expliquent ces habitudes. Aussi, quand un Sibériake veut se marier, est-il obligé de s'adresser à une espèce de diplomate en jupon , nommée en russe stacha. C'est presque toujours une vieille femme
1 Une traduction allemande de son livre a paru à Leipzig en 1854, sou le titre de Reise- Erinnerungen au* Sibirien. ^ £n 1757, Madame CoItMio en a publié une version française : Souvenirs d'un voyuye en SikérU^ traduit du norwégien.
n. Les Russes. 12
qui pénètre partout, qui porte dans les maisons un oeil curieux, qui connaît les filles et les veuves et la situation des fortunes. Le jeune homme lui expose ses vues^ il lui fait le portrait d'une femme selon son cœur. Après une sérieuse méditation, la matrone lui désigne la personne sur laquelle il doit porter ses regards. Elle-même se dirige vers la maison de la fille et emploie toutes les ressources de son éloquence à mettre en relief les qualités de son client. Si celui-ci possède un service à thé^ il a beaucoup de chances d'être accepté; car le Sibériake, comme le Russe européen, a pour le thé une vraie passion. Quand les choses sont à ce point, la svacha ménage une entrevue (smotrénie), dans laquelle elle fait les frais de la conversation. Se convient-on, une seconde rencontre {svidanié) est suivie presque immédiatement d'une troisième [rukohitie). Si la jeune fille est décidée, elle donne alors la main à la svacha ou à son fiancé. Le quatrième acte se nomme « soirée virginale » [devitschnik). On prend le thé, on danse au son du violon ou de la balalaïka, et les compagnes de la fille défont ses nattes de cheveux et les lui rejettent sur le sommet de la tète. Elle ne peut les natter de nouveau qu'après son mariage, afin de les enfermer sous un chaperon.
Ces préliminaires compliqués se terminent par une cérémonie d'un caractère plus grave. On sait quelle est la dévotion des Orientaux pour les images des saints. Elle est tellement enracinée parmi les Russes qu'ils considèrent comme des païens ceux qui n'ont pas d'obras dans chaque appartement de
leur maison. Le jour de la célébration de leur ma* nage, les fiancés sibériakes se rendent chez leurs parents pour recevoir d'eux l'image. On va d'abord dans la maison du jeune homme , puis dans celle de la fille» où Vobras est placée sur une table, avec un cierge allumé et un pain rond sur lequel est posée une salière pleine de sel. Un tapis est étendu à terre. La fiancée entre dans la chambre, accompagnée de sa mère. Elle s'avance sur le tapis avec une majestueuse lenteur et fait trois fois la génuflexion (pokomo) devant la sainte image. Le père s'avance alors, il prend l'obras et fait avec elle une croix sur la tête de sa fille pour la bénir. Il recommence la même cérémonie avec le pain et la salière. Enfin la fiancée se prosterne aussi trois fois devant son père et devant sa mère.
Un Anglais, M. Hill, l'auteur des Travels in Si- 6ma, a été étonné de voir les jeunes filles de la Sibérie manifester avec une singulière naïveté le désir d'épouser des popes. Il en est de même dans la Russie européenne et dans toute l'Eglise orientale. On sait que les anciens docteurs étaient hostiles aux secondes noces. On les interdit encore aux prêtres veufs. Or, se dit-on, un homme qui, en perdant sa femme , perd en même temps l'espoir de la remplacer jamais, doit avoir pour elle les soins les plus tendres. Les diacres qui n'ont pas encore reçu l'ordination sacerdotale et qui sont obligés de se marier . auparavant, sont donc exposés à tous les assauts que peut livrer la coquetterie.
H. Hansteen a été encore plus surpris que M. Hill en assistant, à Tobolsk, au baptême d'une Juive de
vingt ans. Les Orientaux confèrent ce sacrement par immersion, comme dans les premiers siècles du christianisme. Cette cérémonie, dangereuse pour les enfants, est scabreuse quand il s'agit dune prosélyte « aux grands yeux noirs. » — « Pour supporter, la cérémonie jusqu'au bout, dit l'astronome norvégien, dans l'état oii la pauvre femme se trouvait, il me semblait qu'une nature de cheval aurait à peine suffi. Elle fut réellement plongée et submergée tout entière, nous dirent nos dames qui s'étaient placées de façon à ne rien perdre; mais comment elle en sortit, si ce fut avec ou sans vêtements, si elle plongea elle-même ou si les popes furent obligés de lui enfoncer la tête sous l'eau, je n'osai le demander à Madame Hirsch et à son amie, pensant qu'il leur serait peu agréable de me donner de tels détails. »
LETTRE VIII
LES KOSAKES.
Kieff,
On a trop souvent parlé en France des Kosaks et de leurs mœurs pour qu'il semble bien utile de vous en entretenir longuement. Malheureusement tout ce qu'on en dit à Paris est un tissu de contes.
D'abord rien n*est moins exact que de considérer le Kosak comme le type complet du peuple rosse. Je vous ai déjà parlé, mon amie, des mélanges bien prononcés que les Slaves du nord avaient subis. Mais les Grands-Russes et les Petits-Russes, comparés aux Kosaks , devraient paraître des Slaves pur-sang! En effet, les populations connues généralement sous le nom de Kosakes sont issues d'un mélange de Scythes, de Huns, de Mongols, de Turcs et de Slaves. Aussi, si je les place parmi les populations russes , c'est plutôt pour me conformer à l'usage lé plus général, qu'à cause de leur origine.
J'ajouterai qu'il n'est pas plus exact de considérer les Kosaks comme les instruments les plus dociles du pouvoir absolu. Toute leur histoire proteste contre une pareille théorie. Le savant géographe Malte-Brun, en parlant de cette nation ^ ne
1 Pricii d« ta Géographie mniverselUf 1820-1827.
craignait pas de la nommer « libre et fière ». Elle a, en effet, longtemps obligé • les chefs de Tempire à lui laisser une indépendance très-singulière dans un Etat autocratique.
Quelqu'un a dit avec raison : « on ne s'appuie que sur ce qui résiste. » Aussi la Russie n'a-t-elle commencé à faire des progrès dans les steppes qu'à l'époque oii les Petits-Russes, population d'un caractère relativement indépendant, ont reconnu l'autorité des tsars et où les Kosaks ont accepté leur alliance. Tant que les guerriers nomades prenaient parti tantôt pour les Tatars et tantôt pour les Polonais , la nationalité russe n'était pas encore réellement constituée. Elle ne Ta même été définitivement qu'après la conquête de la Podolie et de la Volhynie, par "laquelle la Russie a repris son bien à la Pologne. En effet, ces provinces étaient habitées par des Petits-Russes, hostiles, en grande majorité, à l'Eglise romaine et fatigués des persécutions atroces qu'elle leur faisait subir. Les seigneurs polonais, quoique établis depuis longtemps dans ces contrées, y étaient souverainement impopulaires. L'intolérance de la Pologne lui a été plus nuisible que ses divisions ?. Sans les vexations auxquelles les Kosaks, attachés encore plus que les Petits-Russes à l'Eglise orthodoxe, étaient constamment exposés, peut-être n'auraient-ils jamais abandonné l'étendard de l'aigle blanc'
1 Leurs insurrections les ont rendus souvent redoutables. C'est ainsi que les Kosaks de la Mer-Noire ont essayé de se rendre indépendants sous l'empereur Nicolas, 1828-29.
2 Un savant écrivain polonais, KRASINSEI, Ta constaté dans son Histoire religieust des peuples slaoes.
Kosak signifie en langue tatare « un homme armé ». Cette définition est très-exacte; car les Kosaks étaient des espèces de républiques guerrières, formées depuis un temps immémorial par des troupes d'aventuriers entre le Don et le Dnieper*. L'invasion mongole du Xlir siècle fit refluer dans les steppes une quantité d'habitants des villes et des villages qui fuyaient les hordes de Batou-Khan. Au XV* siècle la prise de Kieff par les Lithuaniens augmenta les émigrations qui portaient dans ces vastes solitudes avec l'usage de langue russe les croyances de l'Eglise orthodoxe. Les Kosaks construisirent des bourgs et même des villes. L'hiver, ils vivaient avec leurs femmes et leurs enfants; l'été, ils se dispersaient dans les steppes sans limites qui s'ouvraient devant eux.
« O mes steppes , s'écrie un poète slave , vous êtes trop beaux pour être décrits. » Les Occidentaux se les représentent à tort comme des plaines incultes et désertes 2. Tel n'est point leur aspect général. Dans la Russie méridionale, ils ressemblent plutôt à ces savanes aux herbes hautes et touffues, mais privées d'arbres, que Fenimore Cooper a si bien peintes dans la Prairie. Des masses de bluets aux nuances azurées, rouges et violettes émaillent le terrain. Le trèfle dresse ses pompons blancs et le genêt sa pyramide de fleurs jaunes au milieu des
1 Voyez B0DEN8TEDT, Die poetsche Ukrainey Stuttgart, 1845. — Introduction.
2 Le steppe de la Russie européenne est si peu désert , que M. de Brinken lui donne une population de 5,980,000 âmes.
graminées verdoyantes, qui atteignent à la hauteur de cinq ou six pieds ^ Mille bruits les animent dans la belle saison, hélas, trop passagèrel Des insectes innombrables fourmillent dans les hautes herbes. La mouette {tchaïka) se balance languissamment dans Fazur du ciel. L'épervier plane immobile dans Tatraosphère, en fouettant l'air du bout de ses ailes. Le soir, la gerboise à la robe mouchetée se lève en sifflant sur ses pattes de derrière. Au printemps, les cygnes sauvages s'envolent vers le nord. En été, des centaines de charriots traversent les steppes, et la nuit la flamme brille autour de ces lourds véhicules, munis d'un coq qui sert d'horloge. Souvent le son des cors, la voix des chasseurs, les aboiements des chiens retentissent dans ces espaces immenses, remplis du bourdonnement des grillons^^ où les petits chevaux de l'Ukraine, aussi rapides 3 que celui qui entraînait Mazeppa, disparaissent dans un océan de verdure dorée :
Ils vont dans les vallons , comme un orage ils passent. Comme des ouragans qui, dans les monts, s'entassent.
Comme un globe de feu.
Puis ne sont déjà plus qu'un point noir dans la brume, Puis s^efîacent dans l'air comme un flocon d'écume
Au vaste océan bleu.
En Roumanie le steppe a plus d'attrait encore,
1 KOHL, Reisen in Sûd-Russland^ se montre émervjiné de cette végétation.
2 Rien ne survit à un hiver de 17 à 22 degrés centigrades ; précédé d'un court été qui rend la plaine totalement aride quand la pluie manque.
3 Ils font de 15 à 22 kilomètres à l'heure.
quand, sous un pavillon de branchages dressé en un instant au milieu de la solitude, on prête Toreille aux accords de la cobsa (mandoline) et qu'on voit à l'horizon le ciel rosé se confondre avec les eaux brillantes d'un vaste marais qui se perd dans les roseaux. Plus loin, tous les bruits s'éteignent dans le désert. C'est là que va pleurer le poète quand son âme est trop pleine!
Les Kosaks ne comprendraient point cette tristesse suprême qui inspira à Lamartine les Novissima verba. Un jour de bataille est pour eux un jour de fête, et combattre ,est leur vie. Ils ont fait aux infidèles. Turcs ou Tatars, une guerre acharnée qui contribua efficacement à refouler dans son domaine la barbarie asiatique.
Les Polonais furent d'abord heureux de se servir de cette intrépide et infatigable avant-garde contre les soldats du Croissant, alors que les mères répétaient à leurs enfants cette ballade héroïque et sauvage:
« Sur la haute montagne brillent des feux nombreux, des feux sinistres. Dors, mon enfant.
« Autour de ces feux sinistres sont assis les méchants Tatars. Dors, mon enfant.
« Ils sont assis là et partagent les dépouilles de ton père. Dors, mon enfant.
« Réveille-toi, lève-toi, mon enfant. Prends l'épée damasquinée suspendue à la muraille.
«Avec celte épée, frappe, frappe les Tatars et leurs enfants et déchircrles en morceaux <. »
1 n paraît que les cruautés des Tatars avaient inspiré la même
Mais le fanatisme polonais ne tarda point à leur conseiller les mesures les plus désastreuses. Us défendirent aux Kosaks les incursions contre les Turcs, s'introduisirent dans leur pays, s'emparèrent de tous les emplois, et forcèrent le clergé justement indigné à reconnaître l'infaillibilité du pape. Les Kosaks n'étaient pas faits pour une pareille abjection. Ils entreprirent sans hésitation contre la Pologne des guerres qui devaient être funestes à ce royaume.
Tandis que cette lutte durait encore, des troupes nombreuses abandonnèrent les rives orientales du Dnieper pour s'établir dans les steppes inhabités; mais fertiles 1, de la Russie méridionale. Telle est l'origine des Kosaks des Slobodes ou de l'Ukraine russe '^. L'émigration accrut aussi lé nombre des Zaporogues3, — c'est le nom qu'on donnait aux Kosaks établis à l'embouchure du Dnieper, pour protéger les frontières du midi contre les attaques des Tatars. La constitution adoptée par les Zaporogues était singulière. Le célibat leur était imposé pendant leurs réunions militaires. Us étaient donc obligés de tenir leurs femmes éloignées de la setck, La setch
haine aux Roumains. Voyez la curieuse ballade intitulée Le Roumain Groué Grotovan,
1 II faut bien distinguer les steppes à herbage, qui sont fertiles, des steppes salins qui sont restés stériles , quoique couverts de plantes grasses et toujours vertes. — Voyez HOMM AIRE DE HELL, Les steppes de In Mer- Caspienne, etc., Paris, 1843-45.
2 Un docte écrivain allemand, M. BODENSTEDT, a révélé à l'Occident les inspirations originales de ce pays dans l' Ukraine poétique, Stuttgart , 1845.
8 De sa, au-delà, etporog, cataracte.
était divisée en trente-huit quartiers ou kouréni. Chaque kouren avait son ataman (hetman). Les kouréni assemblés élisaient le chef supérieur ou kotchevoï-ataman.
Uété, les Zaporogues abandonnaient la setch, qui restait sous la garde de quelques « chevaliers » (ils aimaient à se donner ce nom), et se dispersaient dans les villages voisins. Ils pouvaient alors se livrer à la Vie de famille autant que ie permettait leur caractère remuant. Les chansons populaires (douma) que recitaient autrefois dans l'Ukraine les vieillards à la longue barbe en s'accompagnant de la bandoura^, aideront à jeter un coup-d'œil sur l'habitation d'une dame zaporogue que servaient respectueusement des filles chargées de momites^.
Tout respirait la propreté dans cet intérieur. Le plancher et les murs étaient revêtus d'une couche de terre glaise brillante et peinte. Des sabres, des filets, une arquebuse, une poire à poudre, étaient suspendus autour de la chambre. Des vitres épaisses et rondes n'y laissaient pénétrer qu'un jour douteux. Dans les coins, on voyait sur des dressoirs des cruches d'argile, des bouteilles en verre de couleur sombre et des coupes d'argent ciselé. Des bancs de bois de bouleau faisaient le tour de l'appartement. Une table immense était placée dans un angle sous les saintes images. Un grand poêle, divisé en compartiments et couvert de briques bariolées, occupait l'angle opposé.
1 Guitare plus grande que la balalaïka.
2 Ducats d'or percés et pendus en guise d'ornement.
Malheureusement, de tous les objets qui remplissaient la maison dun Zaporogue, sa femme était ce qui l'intéressait le moins. H lui préférait ses « frères » (compagnons d'armes), ses chevaux, ses armes et surtout son existence aventureuse. Des coups et des injures, tel était le lot de l'épouse. Habitué à passer sa vie à la setch ou à la guerre, le mari trouvait le foyer domestique le plus triste des séjours, et sa moitié devait supporter toutes les conséquences de son humeur. A peine ses enfants grandissaient-ils, qu'elle les voyait chausser les bottes rouges à talons d'argent, passer l'immense pantalon des Kosaks, ceindre leurs reins d'un cordon, endosser le casaquin de drap couleur de pourpre, et couvrir leur tête d'un bonnet d'astracan noir, terminé par une calotte dorée. Elle les bénissait, la mort dans l'âme, leur pendait au cou quelque image de saint en métal, leur recommandait de défendre « en chevaliers » la « bonne religion » (l'Eglise orthodoxe) et les voyait partir pour la setch, en songeant que peut-être leur tête serait bientôt envoyée à Constantinople ou que les Polonais la feraieiJt promener dans les foires avec leurs mains coupées, lugubre holocauste offert au pape de Rome!
Pierre-le-Grand et Catherine II ont anéanti la république des Zaporogues. Toutefois leurs descendants subsistent encore sous un autre nom. En effet, Catherine céda, en 1792, aux Zaporogues, qui s'étaient distingués contre les Turcs , une vaste étendue de pays. Les Kosaks de la Mer-Noire , — c'est ainsi qu'on les appelle aujourd'hui, — occupent la rive
droite du Kouban depuis les côtes de la Mer-Noire et de la Mer-d'Azof jusqu'à TafDuent de la Laba. Ce territoire, coupé de marais, offre un sol propice à la culture et d'excellents fourrages. Aussi les Kosaks ont-ils assez vite oublié Thunieur vagabonde de leurs pères. Leurs familles cultivent volontiers leurs champs et supportent les rudes travaux que leur impose Tinclémence des saisons; car, en été, le soleil dessèche les pâturages et en hiver des pluies torrentielles amènent des débordements et interrompent souvent toute communication entre les stanitzas (villages). Les femmes souffrent plus que les hommes de cette laborieuse existence. En effet, tandis que ceux-ci semblent robustes, ont des traits réguliers et une belle physionomie, leurs compagnes, d'une chétive apparence , flétries avant l'âge par un travail acharné , hâlées par le soleil , vêtues sans goût, donnent une triste idée de la condition de notre sexe chez les Kosaks de la Mer-Noire. Encore ont-elles à craindre que les rapaces montagnards d'au-delà du Kouban , que leurs belliqueux époux sont chargés de surveiller, ne profitent d'un moment favorable pour les enlever avec leurs enfants.
La seconde branche principale des Kosaks est celle du Don qui occupe le territoire situé entre les gouvernements de Saratoff et d'Astrakhan, la Mèrd'Azof et le gouvernement d'Ekaterinoslaf. Ce territoire forme deux parties très-distinctes. La première est composée de plaines fertilisées par une multitude de rivières. La seconde, qui commence à la rive gauche du Don et qui s'étend jusqu'aux frontières
du Caucase , est un steppe monotone oii bondissent de nombreux troupeaux.
La vie de ce peuple, que vous avez probablement entendu bien des fois décrier, est essentiellement patriarcale. L'Anglais Clarke, qui les visitait il y a un demi-siècle, en parle avec beaucoup de sympathie. Un de vos compatriotes, très-hostile à tout ce qui est russe, Hommaire de Hell, est encore plus explicite que Clarke : « Quelle idée, dit-iU, se fait-on encore en France de ces bons Kosaks, si inoffensifs et si hospitaliers! »
Comme la plupart des hommes valides sont enlevés aux stanitzas par le service militaire, les femmes sont obligées de déployer une prodigieuse activité* Excellentes ménagères, elles comprennent les avantages de Tordre , et leurs maisons ont un aspect riant qu'on chercherait en vain dans la Grande- Russie. Le climat, passant de l'extrême froid à une chaleur intolérable, on est obligé d'avoir une habitation pour l'hiver et l'autre pour l'été. Dans la première , qui est en terre , la mère de famille réunit ses enfants autour d'un vaste poêle. La seconde ressemble aux chalets suisses; car elle est en bois^ avec une petite galerie circulaire; mais le toit a une forme orientale, il est aplati et on y dort pendant la saison brûlante. Comme on peut alors attendre quelques voyageurs , une jolie chambre , tapissée en
1 UOMMAIRE DE HELL, Les steppes de la Mer- Caspienne, le Caucase, la Crimée et la Russie méridionale, 1843-45, 2 vol. in-8'*, Paris et Strasbourg^.
papiers peints, ornée d'images et de trophées d'armes, leur est soigneusement réservée.
Les saintes images et les armes résument toute la vie du Kos^k, aussi attaché à la foi orthodoxe qu'à ses occupations guerrières. Mais les devoirs du soldat laissent peu de loisirs au père de famille obligé d'aller au loin pour servir son pays. Heureusement que la femme qu'il laisse à son foyer est aussi capable d'administrer un domaine que de gouverner une maison. Labourer, semer, récolter, soigner le bétail^ tous ces rudes travaux ne lui font pas oublier les enfants, le vieux père arrivé, comme le dit Homère, « au seuil de la vieillesse pesante, y> l'aïeule infirme qui a autant besoin de consolations que d'appui. Quand le mauvais temps l'enchaîne auprès du poêle, elle fabrique des bas, de la toile et même du drap. Toute pensée de coquetterie n'est pas étrangère à ces actives matrones^ Quoique leur taille soit plus ramassée que celle des hommes, elles ont presque toutes le teint assez beau, des yeux noirs, grands et expressifs et des traits agréables. Dans les jours de fête, leurs robes qui sont en soie ou en coton et qui descendent à la cheville, sont boutonnées jusqu'aux hanches qu'entoure une élégante ceinture agraflfée. Sous cette robe, elles portent de larges pantalons et souvent des bottes jaunes. Les fenunes mariées couvrent leur tête d'un bonnet orné d'or et de perles, que les filles remplacent par un mouchoir, d'où leurs cheveux noirs s'échappent en boucles qui tombent sur leurs épaules.
Dans le steppe qui sépare le Volga ^ de TOural, les Kosaks ouraliens, colonie qui vient des rives du Don, occupent une longue et étroite bande de terrains sablonneux et marécageux le long de FOural. Les Kosaks de ce pays vivent dans une véritable aisance. La soroka ou bonnet de leurs femmes est ornée de perles fines et d'un mouchoir de soie persane. Enrichis par le commerce et surtout par la pêche, ils tiennent à avoir des habitations commodes et propres.
La nation russe , qu'on se figure souvent conmie essentiellement militaire, est portée vers le négoce par un instinct irrésistible. La passion qu'elle a pour la pêche n'est pas moins énergique, quand elle n'est point modifiée par les habitudes de la civilisation. Si l'on veut savoir ce qu'elle était chez les Russes primitifs, il faut se transporter aux bords de TOural tt qui a un fond d'or et une surface d'argent ». C'est lui qui abreuve, nourrit, habille et chausse le Kosak. Aussi, quand il passe auprès du fleuve, il le considère avec amour comme un chasseur passionné les perdrix qui s'envolent. Parle-t-on de pêche et de poisson, ses sourcils s'agitent, son front rayonne et ses yeux gris lancent des éclairs. La pèche est pour lui la préoccupation de toutes les saisons.
Au printemps , quand la débâcle de l'Oural commence, lorsque les grues, les canards et les oies
1 Sur les rjves de ce fleuve, le plus grand de VEarope, se trouve la chaîne de collines nommée l>««oitocAnia*Gortf (montagne de la Vierge)^ C'est là que vécut, dans une caverne, une jeune fille, devenue cher de brigands.
saavages se dirigent vers le nord, les Kosaks raccommodent leurs filets et réparent leur hùudarka (barque). En été, sous la présidence de Thetman de la pêche, ils accourent au fleuve avec leur chariot, leur barque, leurs filets et un Kirghis, vêtu de peaux de renards, qui remplit les fonctions de domestique. Tous se rangent en ligne sur le sable de la rive, attendant avec une fiévreuse impatience le coup de canon qui doit donner le signal du départ. A la pèche d'automne, les marchands de Moscou et de Saratoff arrivent les poches garnies de roubles. Sur l'Oural se pressent, d'un bord à l'autre, des milliers de houdarkas que ces marchands suivent d'un regard avide. L'hiver, la besogne est bien plus rude. Le fleuve est gelé, et il faut casser la glace, épaisse d'un demi-mètre, pour atteindre le butin. Ces obstacles ne font que redoubler l'ardeur du Kosak.
A la maison, une tenue calme et même compassée succède à cet enthousiasme. Le sévère raskoînïk se garde bien de « causer quelque plaisir au diable. » Point de contes, point de chansons, point de danses, surtout point de tabac. En campagne, ce rigorisme s'adoucit. « Les mères , » — c'est le nom qu'on donne à tout le sexe féminin, — ne sontelles pas obligées de prier pour le pauvre Kosak et d'expier ses faiblesses? Tandis qu'elles restent paisiblement au coin de leur feu , n'est-il pas juste qu'elles aient de la vertu et de la piété pour toute la famille?
En général , le Kosak ouralien abandonne volontiers aux femmes tout ce qui regarde l'instruction,
réducation, la religion. Elles sont chargées de maintenir les traditions au foyer domestique, d'inculquer les principes de la vertu aux enfants et aux jeunes iBlles. On peut, il est vrai, s'en rapporter à leur zèle , qui dépasse même parfois la limite raisonnable. Aussi elles se fâcheraient sérieusement si un de leurs fils déliait ou perdait l'étroite ceinture d'argent natté qui doit distinguer, dans l'autre monde, les orthodoxes des Tatars infidèles. M. Lacordaire n'a-t-il pas dit que les Français porteraient en paradis « le signe » de la grande nation qui a . donné aux papes leur territoire et sauvé tant de fois a la sainte Eglise romaine? » Quant auxcaVêmes, les matrones les font observer avec une grande rigueur. On doit renoncer alors à l'agneau r6ti et au kdimak (lait bouilli). Pendant six mois on se contente de gruau et de choucroûte. Aux bords de l'Oural comme dans toutes les parties de la Russie occupées par les Kosaks, les femmes se montrent fort attachées aux coutumes hospitalières de la vieille Russie. Elles considèrent comme « un péché mortel » d'accepter même un kopek pour les mets qu'elles offrent à l'étranger. Mais cette bienveillance a ses nuances. Un « menton rasé » ne leur plaît pas mieux que les Tatars. Cette antipathie pour les « museaux pelés » prouve que les répugnances pour les coutumes de l'Occident ont conservé une partie de leur force.
Les Kosaks de la Ligne sont restés, plus que ceux de la Mer-Noire et du Don , fidèles à la vocation de leurs pères, la lutte contre l'islamisme. On ne les envoie point à des distances considérables
de leurs foyers et ils doivent, le long du Konban et du Térek, contenir 'les montagnards indomptés du Caucase. Cette tâche obscure et périlleuse devrait leur attirer les sympathies du monde civilisé. Pourtant j'ai entendu presque toujours en France vanter Cbamyl de la manière la plus outrée i. Si le guerrier musulman , dont je ne veux point contester Tbéroïque bravoure, et ses fanatiques murides méritent tant d'éloges, pourquoi la France est-elle si reconnaissante des services des Bedeau , des Changarnier, des Cavaignac et des Lamoricière ? Pourquoi les esprits les plus éclairés ont-ils applaudi aux défaites des Hindous? Si les succès des Français dans le nord de l'Afrique, si Jes triomphes de l'Angleterre dans l'Asie méridionale sont regardés avec raison comme les conquêtes de la civilisation et du christianisme sur le monde barbare, il me semble qu'on devrait être plus juste pour les intrépides soldats qui ouvrent le Caucase à l'Europe et renversent une des plus formidables barrières qui la séparent de l'Asie. Je comprends très-bien que si la Russie attaquait les Roumains ou les Hellènes, populations qui étaient civilisées et chrétiennes bien des siècles avant les Slaves, l'Europe tout entière se soulevât comme un seul homme pour repousser des entreprises qui seraient un attentat contre le génie même de la civisation. Mais les pillards farouches et sans loi des gorges caucasiennes ne sont pas dignes, malgré leur
1 Le drame de M. MEUBICE, Ckamyt, joué en 1854, est un modèle de ce système dldéalisation.
courage vraiment exceptionnel , de l'intérêt qu'on leur a témoigné plus d'une fois sur les bords de la Seine et de la Tamise.
Les Kosaks de la Ligne consacrent presque toute leur vie à lutter contre ces rudes montagnards. De vingt ans à soixante, ils sont tous soldats. Tandis qu'une moitié est employée au service actif, l'autre reste au village pour cultiver les champs, ou plutôt pour se reposer; car ils laissent à leurs femmes un labeur qui ne leur sourit guère. Passionnés pour la guerre, occupés constamment de leurs armes, de leurs chevaux, du récit de leurs combats contre les infidèles , l'agriculture les intéresse si peu que leurs compagnes ne portent pas dans le travail des champs la même ardeur que les femmes des Kosaks du Don. Aussi sont-ils exposés à souffrir de la disette. Il est facile de comprendre cette incurie quand on songe que la vie de ces populations est une lutte perpétuelle. Les stanUzas ressemblent à des camps retranchés, entourés d'une palissade et d'un rempart en terre. Les femmes et les jeunes filles qui vivent à l'abri de ces faibles forteresses sont perpétuellement exposées à être enlevées et promenées comme un vil bétail sur les marchés de l'Asie; car le mahométan du Caucase, qui vend sa sœur ou sa maîtresse, fait encore la guerre comme on la faisait en Europe au siècle d'Attila! J'ai entendu raconter à des généraux russes d'admirables épisodes de ces guerres acharnées. En général, les militaires qui regardent les Kosaks de la Mer-Noire comme de mauvais soldats, parlent des Kosaks du Don avec estime et des Ko-
saks de la Ligne avec admiration. II n'a manqué à ces derniers qu'un historien pour que TEurope vît en eux de véritables héros. En 1774, à l'époque où l'islamisme était encore une puissance redoutée, une de leurs stanitzas tint tête à l'armée du khan de Crimée et la mit en déroute. En 1788, 20,000 Circassiens essayèrent en vain de s'emparer d'un de ces villages et les intrépides soldats de la montagne reculèrent devant une simple palissade. Catherinela-Grande apprit avec admiration et avec une joie facile à comprendre, que les femmes avaient combattu au premier rang. L'impératrice voulut faire une pension à ces héroïnes dont un des poètes les plus célèbres de la Russie, Lermontoff, qui connaissait si bien ces contrées où il a vécu pendant son exil, a merveilleusement compris le caractère dévoué. Le poète du Caucase a été heureusement inspiré en mettant ce chant dans la bouche d'une jeune mère qui, derrière le frêle rempart de la stanitzas berce son fils nouveau-né.
a Dors, petit, repose en paix, dors, mon enfant, endors-toi! Du haut des cieux, la lune regarde paisiblement dans ton berceau. Je te chanterai une chanson, si tu fermes les yeux; je te conterai une belle histoire. Allons, endors-toi, mon enfant.
« Là où le Térek , à travers les rocs , roule en mugissant dans la vallée , le Tchetchen est à l'affût, accroupi à terre, aiguisant son poignard. Ton père cependant a vieilli dans la vie des combats, et le Ciel est avec lui . . . Endors-toi, mon enfant.
« Toi aussi, — ce jour-là viendra, — toi aussi
tu partiras pour la guerre. Un fusil à la main , tu monteras à cheval, tu t'en iras loin de la hutte de ta mère. Je te broderai moi-même une belle housse avec de la soie bigarrée . . . Endors-toi , trésor de mes yeux, endors-toi, mon cher enfant!
« Tu seras un hardi cavalier, un vrai Kosak du fond du cœur ... Ah! quand je te verrai partir, quand tu me feras un dernier signe d'adieu , que de larmes amères je verserai! quelle tristesse m'accablera ! . . . Allons , il faut fermer les yeux , endorstoi, cher enfant!
« Alors , dans le sommeil ou la veille , le matin ou le soir, sans cesse je penserai à toi . . . Je n'aurai d'autre consolation que de prier. Je dirai : Oii estil maintenant? Que fait-il? . . . Dors, tu es encore sans souci dans ton berceau . . . Dors, ô mon enfant !
« Je te donnerai une sainte image pour t'accompagner sur ta route. Quand tu prieras Dieu , tu la mettras devant toi. Dans les pays lointains, au milieu de la bataille, tu penseras toujours à ta mère. .. Dors, petit, repose en paix, endors-toi, endors-toi, mon enfant! »
Le temps n'est pas fort éloigné oh d'autres femmes que celles qui vivent sur les rives du Kouban et du Térek auraient pu endormir leurs enfants à l'aide de pareils chants. Les premiers villages russes établis dans l'intérieur des steppes ont été souvent ravagés, et ceux de leurs habitants que les barbares avaient épargnés, vendus en Chine ou dans la Boukbarie.
Baschkirs, Kalmouks et Kirghis rivalisaient d'ardeur eontre les Chrétiens.
Dans une de ces expéditions, les Kirghis s'étant emparés du village de Mortoff, sur le grand Irghis, emmenèrent parmi leurs prisonniers trois sœurs, dont la plus jeune avait quatorze ans. On leur lia solidement les mains et on commença à les entraîner à travers les plaines sans limites dans la direction de la Chine, où leurs maîtres voulaient les vendre. Le voyage durait depuis plusieurs mois, lorsque la moins âgée de ces filles puisa dans son désespoir même une énergie surhumaine. Un jour que les Kirghis, après avoir célébré une de leurs fêtes, dormaient sous leurs tentes dans une profonde ivresse, elle s'approcha du foyer où elle brûla ses liens, puis, ayant détaché ses sœurs, elle les engagea à s'enfuir. Mais une pareille entreprise leur parut chimérique ; « Comment, disaient-elles, s'aventurer à pied, sans guide, sans provisions, sans armes dans les steppes incommensurables? Le moindre danger ne serait-il pas d'y mourir de faim?» Mais ces objections, quoique spécieuses , n'effrayèrent point l'intrépide jeune fille. « Au lieu de me consumer de chagrin parmi ces sauvages , répondit-elle, j'aime mieux périr loin d'eux dans le désert. Je veux tenter même l'impossible pour revoir ma patrie bien-aimée et ma mère chérie. » Après avoir parlé ainsi, elle fit ses adieux à ses sœurs, et se mit en routé dans la direction de l'ouest. Elle ne marchait que la nuit afin de ne pas tomber dans les mains des maraudeurs, et le jour, elle se cachait dans les hautes herbes.
Après avoir éprouvé des souffrances de toute espèce, elle gagna les bords de TOural. Les premières tentatives qu'elle fit pour passer cette grande rivière dans un canot de roseaux faillirent lui coûter la vie. Un second essai ayant mieux réussi, elle gagna l'autre rive où elle fut reçue par une famille kosake avec la plus cordiale hospitalité. Mais elle n'avait pas atteint le terme de son pèlerinage. Le vaste steppe qui s'étend entre l'Oural et le grand Irghis, était rempli de nomades qu'il fallait éviter. Elle se remit en route et, grâce aux ténèbres et aux étoiles, qui lui servaient de guides, elle parvint à revoir son pays oh elle mourut, en 1840, à l'âge de soixantedix ans.
UVBE IL