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LES REINES DE POLOGNE

IMtersbouTff.

La grande famille slave ou letto-sîave se divise en trois rameaux. Je vous ai déjà parlé des Slaves du sud-est ^ Les Slaves de Touest se composent des Lekhs ou Polonais, des Tchèques que vous appelez Bohémiens et des Wends de la Lusace '^. Le groupe lettique ou lithuanien comprend les Lithuaniens et les Lettes des provinces baltiques^ dont Tidiome a gardé» presque sans altération, le moule du sanscrit.

1 Voyez dans le tome premier les Bulgares, les Serbes, les Tsernagortses, les Dalmates ou les Slaves du sud et dans ce volume les Russes ou les Slaves de l'est. — C'est à tort qu'on comprend souvent l'idiome des Albanais ou Chkipetars parmi les langues slaves. Quoique cet idiome se soit emparé d'une quantité assez notable de mots slaves et grecs, il paraît se rattacher, plus immédiatement que le grec lui-même, h la langue pélasgique, souche du grec et du latin. Hellènes, Latins et Albanais forment donc le groupe pélasgique de la famiUe indo-européenne.

8 Le polabe qui a disparu , était un dialeete des langues slaves de l'ouest.

3 Le borossien ou ancien prussien était un dialecte lettique.

Au Vr et au VU' siècles, la contrée qu'on nomme maintenant Pologne fut envahie par des tribus dont rhistoire est intimement liée à celle de l'empire des tsars *. J'ai autrefois visité Krakovie où moururent Vanda et Hedwige , les deux populaires héroïnes de ce pays; où furent couronnées Marie de Gonzague et Marie d'Arquien. Quoique Krakovie ait été violemment enlevée aux Slaves de l'ouest par un coup de main des empereurs d'Autriche , on est bien placé dans une ville qui fut la capitale du royaume jusqu'à Sigismond III (1587-1632) pour étudier des populations qui occupent aujourd'hui une si grande place dans les immenses Etats des héritiers de Rurik.

Le tombeau de la célèbre Vanda 2 est un des monuments qui attirèrent d'abord mon attention dans une ville si riche en reliques du passé et où la beauté du paysage ajoute encore à l'intérêt des traditions. En venant par la route de Varsovie on n'aperçoit qu'une verdoyante vallée , couverte d'arbres fruitiers, que la Vistule fertilise. A l'horizon s'étendent les lignes bleues des chaînes de montagnes qui se déroulent de la Mer-Noire aux rives du Danube. Au milieu de cette opulente vallée, aux bords de ces belles ^aux, s'élèvent les flèches gothiques et les murs noircis de la cité sainte des Polonais 3.

1 Voyez KABAMSIK, Istoriia Gosoudartsva Rossiikago , Pôtersbonrç,

2 Les historiens de cette époque semi-mytliique mettent le règne de Vanda en 540.

3 Les rois y Airent couronnés jusqu'en 1764.

Les contrées habitées par les Slaves de Touest étaient encore attristées par Timage des scènes lugubres dont elles avaient été le théâtre. Vous n'avez pas perdu , sans doute, le souvenir d'un discours prononcé à la chambre des pairs par un orateur catholique, M. le comte de Montalembert, qui racontait à ses nobles collègues les massacres ordonnés dans la Russie-Rouge (Galicie ou Lodomiriej par l'empereur apostolique. Le général L. de Benedek fut chargé de pacifier cette contrée qui supportait impatiemment le joug des Autrichiens. Conformément à la politique traditionnelle de TAutriche^ les autorités impériales lâchèrent contre la noblesse et la bourgeoisie la plus vile populace, et l'on vit le gouvernement qui s'intitule « conservateur par excellence », payer au poids de l'or la tête des gentilshommes slaves. Ce n'était pas assez. Au mépris de ces traités de 1815 que l'Autriche invoque sans cesse, la république de Krakovie fut incorporée à l'Autriche 2. Ce gouvernement n'est pas moins hostile aux Slaves qu'aux Latins. Car s'il a enlevé à ceux-ci la Transylvanie, la Temesana^, la Bukovine et le royaume Lombarde- vénitien , il fait peser un joug de fer, béni

1 Voyes AlA-ed MICHIELS, Bittoire secrèU de l'Autriche^ d'aprè» des mUhentiques^ Paris, Dentu, 1859.

S Elle a été bombardée en 1848, comme Pragrue, Pesth, Milan, Ve- ■ise et Vienne. Les capitales de l'Autriche, qu'elles soient habitées far des Slaves, des Magyars, des Italiens ou des Allemands, aiment, à ee qa'il paraît, également leurs doux maîtres.

S Banat de Temeswar.

par les jésuites, sur les Tchèques^, sur la Russie- Rouge et sur une partie des Slaves du sud.

Combien de fois, en songeant à ces iniquités qui finiront par lasser la colère du Ciel , n'ai-je pas évoqué à Mogila^ Fombre de l'héroïque Vanda, qui renversa dans la poussière les étendards de Rithiger! La fille de Krakus était , disent les chroniques , aussi belle que les anges; son courage était égal à sa beauté. Rithiger , prince allemand , qui avait entendu parler de ses charmes avec admiration, lui envoya une députation pour la demander en mariage. <x Jamais, répondit fièrement l'intrépide vierge slave, janîais je ne me marierai; je tiens le sceptre de mon père , et je le conserverai seule ; j'aime mieux être souveraine que la femme d'un souverain. » Rithiger furieux lui déclara la guerre. Vanda, après avoir convoqué ses soldats, s'avança avec résolution sur le champ de bataille; mais les Allemands, vaincus par le prestige de son courage et de sa beauté, refusèrent de combattre contre elle et abandonnèrent leur prince qui se tua de désespoir. Vanda rentra triomphante à Krakovie qui fut , jusqu'à la décadence de la Pologne, la tête et le cœur du royaume. Ef-* frayée de l'inconstance des destins que les païens redoutaient sans cesse, ou plutôt craignant d'attirer sur son pays la colère de nouveau prétendants, Vanda offrit aux dieux un sacrifice solennel, et quand

1 Voyez dans KBA8IN8KI, HUioirereligiemedeê pevpies stmetyl"^»toire de la conversion des Bohémiens par l'Autriche.

2 Village près de Krakoyie.

la cérémonie fut achevée, après avoir comblé de présents ses fidèles serviteurs , elle se précipita dans la Yistule.

A un mille de Krakovie , le château de Lobzow rappelle des temps plus glorieux encore pour la Pologne que ceux de la reine Yanda. Lobzow a été bâti par Kasimir-le-Grand, <t le roi des paysans. » La dynastie des Piast avait fait monter le christianisme ^ur le trône. Les Tchèques de la Bohême avaient ^té convertis par deux moines grecs , saint Gonstantin-Ie-Philosophe ^ et saint Méthodius^. Dombrowka, princesse de cet Etat slave, devint, en épousant Miéczyslas 1", Tapôtre de la Pologne. Miéczyslas renversa les idoles et donna l'exemple à ses sujets en recevant le baptême des mains de Bohovid qui avait béni son mariage à Gnèzne en 965. Mais ce fut seulement sous Boleslas-Ie-Grand que le triomphe du christianisme fut assuré 3. Malheureusement, sa belle-fille, une Allemande, la reine Rixa, fille du comte Palatin du Rhin, et femme de Miéczyslas 11, faillit compromettre son œuvre. Rixa détestait et méprisait les Slaves^ qui lui rendaient sa haine et son

1 Constantin, stfmommé Tapôtre des Slaves , qu'on nomme en 0c> cident CyTille, est Pinventenr des lettres cyrilliques. Il avait été envoyé aux Slaves par saint Igrnace, patriarche de Constantinople.

8 Voyez KBASINSKI, ffistaire religieuse des peuples slaves.

8 Aussi dans le monument de la cathédrale de Posen, sculpté par le célèbre Rauch , a-t-on réuni ces deux princes à côté de la croix.

4 Une autre Allemande, en suivant un système différent, est devenue une des gloires populaires de la Russie. Mais Catherine II était une intelligence hors ligne, que le protestantisme avait élevée au-dessus des préjugés de race et de religion.

dédain. Devenue régente (1034), sons le règne de son fils Kasimir, et ne parvenant pas à dominer une turbulente noblesse cantonnée dans ses châteaux. Rixa s'enfuit secrètement en emportant d'immenses richesses et en emmenant avec elle le jeune roi. Privée de tout gouvernement, la Pologne fut ravagée par les Tchèques qui dévastèrent Krakovie. Les paysans, poussés à bout par l'introduction des abus de la féodalité germanique, s'insurgèrent contre les seigneurs ; les idolâtres se ruèrent sur les chrétiens, et, dans leur horreur des habitudes allemandes, le» Polonais reprirent quelque enthousiasme pour les vieilles divinités nationales. Plus d'une fois voiJs verrez d'aussi tristes scènes se reproduire dans l'histoire de la Pologne. Vanda, Hedwige, Barbe Radzivill, reines essentiellement indigènes, ont montré autant de lumières que de patriotisme. Les princesses venues de l'étranger, telles que Bona Sforza, Marie de Gonzague et Marie d'Ârquîen , esclaves des idées austro-romaines, ont été tes mauvais génies de ce pays, et ont fini par miner la nationalité polonaise par leurs intrigues ou leur rapacité.

Saint Grégoire VU acheva l'œuvre de Rixa. Bolas II, fils de Kasimir I", ayant osé résister au bulent pontife<, l'évoque de Krakovie, Stanislas, ileva contre Boleslas la colère d'une multitude oranle. « Dans cette lutte, dit un de vos écrî-

1 L'EkIIb* ramalne célèbre sa fSte le 35 mal. - Pou fitablic w IBld, 00 oite l'onnago allemuid de Volgl. Elnnge apeloglel En , Volgt prouve que Grtsolre ■ consacré n vie an trloniphe d'niiB qu'il déclare manichéenne — le célibat.

vains catholicpies, où un sujets perdit ia vie et le roi la couronne, le bon droit était du côté de Tautorité royale^. » Mais le a bon droit d était une médiocre ressource dans ce « siècle de fer. » L'anatbème lancé par Grégoire YII sur la Pologne ébranla tous les liens sociaux. Le régicide y fut ouvertement prêché par un clergé fanatique, et l'anarchie leva partout la tête. Le partage de la Po-^ logne entre les divers membres de la famille de Piast^ mit le comble aux maux du pays. Cependant Vladislas Lokiétek et Kasimir-le-Grand, les deux derniers princes de cette dynastie, parvinrent à faire sortir le royaume de ses ruines. Us le laissèrent même dans une certaine prospérité.

En visitant le château de Lobzow , bâti par Kasimir-le-Grand , et séjour favori de ce prince, il est difficile qu'on n'entende point parler d'Esther. Les cendres de cette belle Juive, reposent, dit-on, dans le jardin. Je ne pouvais m'expliquer comment Krakovie semblait peuplé d'Israélites, devenus si nombreux dans ce pays qu'on nommait la Pologne a le paradis des Juifs, d II parait que la célèbre Esther obtint pour ses compatriotes de si grands privilèges qu'on les vit arriver de toutes les parties dé l'Europe. L'influence des femmes fut immense sous un

1 Stanislas, devenu un saint national pour la Pologne. Avant leur sacre les rois de Pologrne étaient obligés d'aller en pèlerinage à Skalka, où avait été tué Stanislas en 1079, éternisant ainsi leur dét^te et le triomphe de l'ambition papale.

2 N. de 8ALVANDY, HUtoire de Jean Sobieski.

3 Cette période de partage va de 1139 à 1333.

roi qui, comme la plupart de vos Bourbons de la branche aînée, ne savait rien refuser à ses maîtresses ^ et qui transforma Lobzow en une espèce de Gapoue. Plus tard, Sigismond III, le roi des jésuites, fit du château l'asile des courtisanes. Aussi catholique que Louis XIV et Louis XV, il se croyait, ainsi qu'eux*, dispensé par la « pureté de sa foi » des obligations imposées au vulgaire des chrétiens.

Le palais de Krakovie, rebâti par Kasimir-le- Grand et dévasté de nos jours par les Autrichiens, brilla d'une splendeur particulière lorsque ce prince y célébra les noces de sa petite-fille Elisabeth avec l'empereur des Allemands, Charles IV. « Ce fut un spectacle unique jusqu'alors, d dit un de vos compatriotes 3. En effet, Krakovie réunit dans ses murs un grand nombre de hauts personnages, le roi de Danemark, Waldemar; le roi de Hongrie, Louis; le roi de Cypre, Pierre; et une quantité de princes, de magnats et d'évêques. La jeune impératrice reçut en dot de son grand-père 100,000 florins en or, somme énorme pour le XIV* siècle. Les vingt jours qui suivirent le mariage furent consacrés à des fêtes, dans lesquelles le roi n'épargna aucune dépense. Les places publiques étaient garnies de longues rangées de tonnes remplies de vin, de bière, d'eau-de-vie et de miel, et des gradins chargés de comestibles

1 M. Capefigrae , écrivain catholique et conservatenr, s'est fait, dans ces derniers temps, le champion de ces maîtresses.

2 Voyez BUN6£NEB, Un sermon sous Louis XIV, Génère, 1844; — Trois sermons sous Louis XV, Paris, 1849.

3 SOLIGNAC, Histoire de Pologne.

témoignaient de la sollicitude du « roi des paysans » pour le peuple. Non content de ces largesses, Kasimir lui fit distribuer d'innombrables sacs de farine. Avec Kasimir cessa de régner la dynastie des Piast. Louis, roi de Hongrie, fils d'Elisabeth, sœur de Kasimir, fut préféré aux héritiers plus directs des Piast <. Ce prince, que les Magyars appellent le Grand, ne rendit aucun service à la Pologne. £n incorporant la Russie-Rouge à la Hongrie, il a fourni aux empereurs apostoliques un prétexte pour la revendiquer en 1772. Sa fille cadette , Hedwige, petitenièce de Kasimir-le-Grand , se montra , au contraire, digne du choix de la nation qui l'appella à un trône qu'aucun prince n'a occupé plus glorieusement. Hais des complications tout-à-fait romanesques l'empèchërent quelque temps de se consacrer au peuple qui l'avait élue. Elle aimait Guillaume, duc d'Autriche, que le roi, son père, avait désigné pour son fiancé. Cependant l'intérêt du pays lui commandait de renoncer à son amour. La Pologne se défiait avec raison du caractère envahissant et peu scrupuleux des princes autrichiens. En outre, Jagellon, grand-duc de Lithuanie , province alors fort étendue, offrait de réunir ses Etats au royaume de Pologne et d'embrasser le christianisme avec ses sujets, si la reine consentait à l'épouser. La proposition de Ja-

1 Ce n'est pas le seul fait analogue dans l'histoire des Slaves. En Enuie, en 1613, le prince Fojarski , descendant de Rurik et libérateur dipayi, ayant refusé de monter sur le trône des tsars, un simple boyard, Hiohel Bomanoff, fut préféré aux princes issus de Rurik et dont les familles subsistent en partie.

IL Les Slaves de l'Ouest. 1^

gellon excita un tel enthousiasme que les PoloDais ne comprirent même pas les hésitations d'Hedwige. Ils placèrent des gardes autour du château afin d'empêcher les entrevues de la reine avec son amant. Mais le rusé Autrichien échappait à la vigilance des Krakoviens qui faisaient de vains efforts pour décoovrir sa retraite. La reine, exaspérée par toutes ces mesures, arracha an jour la hache d'un de ses gardes et s'ouvrit un passage au milieu d'eux afin de revoir une dernière fois celui qu'elle aimait. Hais elle finit par comprendre , grâce aux exhortations de la noblesse et du clergé, qu'elle ne pouvait se refuser à un mariage qui donnerait un peuple entier an christianisme et une vaste province à la Pologne. Le grand-duc de Lithuanie , baptisé a Krakovie i, reçut le nom de Wladislas et devint la souche de la dynastie des Jagellons.

A peine les deux Etats étaient-ils réunis que la pieuse princesse, empressée de recueillir le fruit de ses sacrifices , alla avec son mari en Lithuanie pour Y faire adopter la foi chrétienne. Hedwige se conduisit, dans ce pays encore barbare, en véritable apôtre 2. Loin de recourir aux mesures atroces employées par son Eglise, par Gharlemagne comme par les chevaliers teutoniques, pour la conversion

Narimouod, flls de Onédlmlna, régnak rgOTod. U embrftHaa la religion orthodoxe endae les princes raaaes Havaniky, KoD-

des infidèles, elle n'employa que la douceur et la persuasion. On vit avec admiration la belle souveraine, à peine sortie de Tadolescence , parcourir la Lithuanie et distribuer à un peuple encore couvert de la dépouille des bêtes sauvages, du linge et des vêtements , et prêcher l'Evangile par une mansuétude digne de Tâge d'or du christianisme.

Aussi intrépide que charitable, Hedwige savait au besoin manier avec énergie l'épée de la belliqueuse Yanda^ Tandis que Wladislas repoussait une attaque dirigée contre la Lithuanie par le grandmattre de l'ordre teutonique , Conrad Wallenrod 2, les Magyars envahissaient la Russie-Rouge. La reine, qui avait à peine dix-huit ans , leva des troupes, se mit à leur tête, battit l'armée ennemie à Przemysl (1390), emporta plusieurs places d'assaut et les chassa de la province.

Quand les agitations d'une époque tourmentée lui permettaient de s'occuper de soins plus pacifiques, elle favorisait avec ardeur les lettres et les sciences , convaincue qu'aucun progrès n'est possible pour on peuple sans une instruction solide. C'est pour elle qu on traduisit la Bible en langue polonaise. Entre autres fondations , on doit citer la création d'un collège à Prague 3 pour les Polonais et les

1 Sainte Olg^ fait anssi la ^erre anx Drerliens pour venger Igor. (Voyas KABAMSiy, Istoriia Go»oudarstva Rossiikago.)

S Le même qai a inspiré à Adam Mickiewicz le poème de Conrad Wmllemrod, Pétersbonrg*, 1828.

8 De nos Jours on a m renaître avec éclat la littérature tchèque, jnsqu^alors étouffée par le germanisme exclusif de l'Autriche. M. 8CHA- FABK s'est signalé par ses écrits, en slave ou en allemand , sur cette

Lithuaniens. L'Université de Krakovie, foyer de lumières ^ reçut aussi de la reine des dons considé* râbles, des encouragements de toute espèce et obtint par son intervention les développements les plus importants dans son enseignement.

La Pologne attendait avec impatience un fils de cette excellente reine. Déjà Jagelion voulait charger les plus habiles ouvriers de faire un berceau en or, orné de riches pierreries. « Depuis longtemps, répondit la modeste Hedwige, j'ai renoncé à ces vanités peu dignes de l'Evangile; Dieu a bien voulu m'accorder le bonheur dêtre mère, je lui en rends grâce; mais une humilité chrétienne lui sera plus agréable que tous ces signes de luxe et d'orgueil 2. »

Les espérances de la Pologne ne devaient pas être exaucées. La reine accoucha d'une fille qui ne vécut que trois jours, et une semaine plus tard, Hedwige elle-même rendait le dernier soupir, à l'âge de vingt*fcdt ans. Le prince païen qu'elle avait amené au christianisme eut, après elle, d'autres épouses; mais il ne parvint jamais à oublier celle qu'il con-

littérature. — Voyez entre autres publications Die âltetten Denkm&ler der bôhmisehen Sprache^ Prague, 1851.

1 Cette université lutta plus tard glorieusement contre les jésuites, promoteurs des persécutions, qui voulaient s'emparer d'elle.

2 La poésie russe nous montre aussi deux types de l'idéal de réponse et de la mère sur le trône, dans laroslavna {Expédition d'Igor) et dans Eudoxie, femme de Dimitri Donskoï {Défaite de Marnai). — laroslavna appartient encore au paganisme slave, elle invoque le a glorieux Dnieper », tandis que Eudoxie prie a le Dieu tout clairvoyant » de veU- 1er sur Dimitri.

sidérait comme son ange gardien K II la pleura toute sa vie et il expira en prononçant le nom d'Hedwige 2.

Malgré son amour pour la reine , Wladislas, ja* loux à Texcès, avait plus d'une fois tourmenté sa compagne de ses soupçons et de ses reproches. Un trait rapporté par Thistorien Dlugosz^ vous donnera une idée des habitudes étranges de cette époque. Hedwige» perpétuellement diffamée auprès de son mari par un courtisan nommé Gniéwosz et fatiguée de ses calomnies, demanda à se justifier devant un tribunal impartial. L'affaire fut donc déférée aux juges de Wislica. lasko de Tenczyn parut devant les magistrats comme champion de la reine et avec lui douze chevaliers, armés de pied en cap, qui déclarèrent être disposés ^à défendre jusqu'à la mort la réputation de la princesse^. Quand ils eurent jeté leur gant en signe de défi, Gniéwosz, au lieu de soutenir ses calomnies, perdit contenance et demanda pardon. Le tribunal, indigné, le <c condamna, dit le naïf historien, à aboyer judiciairement ^ sous un banc, comme un chien ^. »

1 Hedwige régna avec lui depuis 1386. Elle avait été appelée au trône en 1382, mais elle n'en prit possession qu'en 1384.

2 n ne faut pas confondre Hedwige avec une ducliesse de Silésie qui mourut en 1243 et que Borne a canonisée en 1266.

8 Jean Dlugosz, plusieurs fois cité dans ce livre , naquit en 1415 et rendit d'immenses services à la littérature historique de la Pologne . Son histoire de ce pays, écrite en latin, n'a été imprimée qu'en 1711-12.

4 Les Russes avaient aussi adopté le jugement de Dieu , ainsi que le constate le code du grand-prince laroslav (XI* siècle) , nommé le i}roit russe {Rouskaïa Fraoda).

6 Bnb scanmo Judioialiter latrare ut canis.

La dynastie des Jagellons, dont Wladislas fut le fondateur, s'éteignit avec Sigismond I" et Sigismond n *. Un bon génie avait présidé aux origines de cette dynastie, une étrangère, bien peu digne du nom de Bona, devait en attrister les derniers temps. L'influence des femmes, jusqu'à présent trop peu étudiée par les historiens , n'en a pas été moins considérable , non seulement en Pologne , mais en Russie, en France, en Autriche, où elle a été tantôt singulièrement utile, et tantôt souverainement malfaisante , ainsi que l'attestent les noms de sainte Oiga et de Jeanne Darc , comme ceux de Madame de Pompadour et de l'archiduchesse Sophie 2. L'histoire de Bona, mise en regard de celle de la reine Hedwige, est une nouvelle preuve d'une vérité que constate l'histoire de tous les peuples. Il est étrange qu'en présence de tels» faits, l'éducation de notre sexe soit encore livrée dans une partie de l'Europe occidentale à des mains indignes ou suspectes 3.

Bona doit être considérée comme un funeste présent que la maison d'Autriche fit à la Pologne. Sigismond I", après la défaite des Russes à Orsza, semblait n'avoir plus d'ennemis à redouter. Aussi ne se défiait-il nullement de l'empereur Maximilien 1*',

1 Nommé ordinairement Sigismond-Auguste.

2 Cette princesse , mère de l'empereur François-Joseph, est le véri* table auteur du concordat austro-romain et des mesures qui ont £ait descendre si bas l'Autriche de Marie-Thérèse et de Joseph U. Hait Marie-Thérèse chassait les jésuites et Joseph n tenait en bride l'esprit clérical!

3 Voyez MICHËLET, Du prêtre, de la feame, de lafamilU, Paris, 184S.

qui profita de sa bonne foi pour lui faire épouser Bona Sforza, fille du duc deModëne, Jean Galeazzi et dlsabelle d'Aragon. Aussi astucieuse que belle, Bona, à peine arrivée en Pologne, acquit sur un prince esclave de ses passions un empire dont elle fit le plus triste usage. Elle commença par éloigner de la cour les patriotes les plus dévoués et les plus purs. Disposant, grâce aux usages de la Pologne qui obligeaient le roi à accorder les charges aux prières de la reine >, de moyens nombreux de corruption, elle travailla à diviser la noblesse, déjà trop portée à se déchirer 2. Elle brouilla si bien le roi avec les gentilshommes, que laristocralie refusa de défendre la Podolie envahie, en 1537, par le domnu'^ de Valaquie, Radu VIII. Les nobles, convoqués pour combattre, se constituèrent en rokosz (insurrection). Ce fut le premier exemple de ces associations anarchiques composées de masses armées et turbulentes, qui se métamorphosaient en assemblées législatives et qui furent plus funestes à la Pologne que ses plus redoutables ennemis. Le mal alla toujours grandissant depuis cette époque. Les gentilshommes opulents se mirent à flatter les empereurs d'Allemagne pour en obtenir des titres de comtes et de barons. Fiers de ces titres, inconnus

1 Ceux qui en étaient pourvus lui faisaient présent d'une ou deux années de revenue. — Voyez LE LABOUREUR, Traité du royaume de JPoiogne.

2 Voyez le tableau d'une diète polonaise par Passek, extrait de ses Mémoires dans les œuvres d'A. LÈBRE, Paris et Lausanne, 185(*.

3 Le donmu le plus célèbre parmi les Slaves de l'Est est Vlad-le- Diable. — Voyez GÉREBTZOFF, CivilUaHon en Russie, I, ch. XVU.

aux anciens Slaves ^ ils devinrent pour les paysans de leurs terres d'impitoyables tyrans , ils s'arrogèrent sur les cultivateurs, transformés en serfs 2, le droit de vie et de mort et c'est ainsi qu'ils préparèrent ces luttes des différentes classes dans lesquelles les nationalités les plus vivaces finissent toujours par succomber ^.

Sigismond, comme s'il eût prévu les dangers que l'avenir réservait au royaume, était personnellement disposé à s'attacher les Kosaks par tous les moyens possibles. Race mêlée, les Kosaks n'avaient primitivement manifesté aucun penchant pour les Russes et ils se montrèrent d'abord les auxiliaires dévoués des Polonais. Ils ne se révoltèrent que lorsque les magnats voulurent plus tard leur ravir leurs biens et, ce qui leur paraissait plus précieux encore, leur indépendance religieuse*. Sans doute, au temps de Sigismond, la réforme qui renaissait des cendres du martyr de Constance ne permettait pas aux rois de Pologne de s'occuper encore de la cofiversion des Kosaks. Mais les plus zélés serviteurs du roi lui faisaient voir la nécessité de les organiser de façon à pouvoir tirer parti d'une force militaire aussi considérable. Bona avait d'autres idées, et son

1 Voyez prince P. DOLGOROUKI, Notice sur les principales familles de la Russie, p. 9. — En Russie , Menschikoff et Golovine reçurent les premiers le titre de comtes de l'empereur Léopold I'' (1702 et 1701).

2 £n Russie, le servage fut aussi une institution nouveUe, postérieure à la période mongole, l'esprit asiatique ayant profondément modifié les idées et les mœurs.

3 Voyez RULHIÈRE, Histoire de Vanarehie de Pologne^ Paris, 1807-1809.

4 Voyez KRASINSKI, Histoire religieuse des peuples slaves, trad. française, Paris, 1853.

influence pernicieuse rendit inutile le zële d'Ostafi Daszhiéwicz.

Sous Sigismond II, la perfide Italienne eut recours au meurti*e pour maintenir une autorité qui lui permettait d'entasser dans ses coffres les richesses de la Pologne. Elle avait passé sa jeunesse dans des intrigues galantes; avec l'âge, lavarice succéda aux passions qui l'avaient d'abord absorbée. Elle trafiquait des évêchés ^ comme des charges civiles et militaires. Aussi, à l'avènement de Sigismond II, ne pouvait-eile se résigner à renoncer à tant d'avantages. La beauté vraiment exceptionnelle et les qualités de la jeune reine Barbe Radziwill ajoutaient à ses regrets les tourments de l'envie. Elle sut faire partager sa colère à la noblesse, sottement indignée de voir une fille du pays monter sur le trône de Yanda et d'Hedwige. Les seigneurs, l'archevêque-primat en tête, demandèrent le divorce à grands cris. En effet, quoique les Polonais aient trop souvent renoncé aux libertés religieuses de la race slave, il est pourtant une question sur laquelle ils étaient restés en désaccord complet avec l'Eglise romaine. Ce fait n'est pas aussi extraordinaire que pourraient le croire les libres-penseurs français qui font, de nos jours, de malheureux efforts pour défendre l'indissolubilité du mariage. Les Latins catholiques sont si bien pénétrés, dès l'enfance, des idées

1 0 Prêtre, dit nn jour Bona à Péyêqae de Krakovie, Ze]t>rzydow8ki, toi qui as acheté Tévêché . . . » — « Je l'ai acheté, répondit avec effronterie le prélat, parce qu'il était à vendre ! »

de la papauté, que les philosophes eux-mêmes se font fréquemment les patrons des utopies jésuitiques. Il me suffit de citer l'auteur de la Liberté, M. Jules Simon, autrefois professeur à la Sorbonne, dont les écrits ont toujours été inspirés par des idées libérales et qui, pourtant, s'est prononcé - avec ardeur pour le mariage indissoluble ^ Or, ces messieurs ne semblent même pas soupçonner que plusieurs Pères de l'Eglise ont, en Occident, professé des idées moins étroites. Saint Augustin, l'apôtre du fatalisme et de l'intolérance a, sur ce sujet, comme sur tant d'autres, mis un terme aux variations 2 des Eglises occidentales 3. Toutefois, même après Févêque d'Hippone, Charlemagne, patron de l'Université de Paris, Charlemagne, l'idéal du prince catholique, l'épée de la papauté, ne se préoccupa jamais des théories d'Augustin*. Les Polonais, enfants souvent indociles de l'Eglise romaine ^ firent comme Charlemagne ; ils ne tinrent pas plus de compte des décisions des papes sur l'indissolubilité du lien conjugal ^

1 Voyez aussi MICHELET, L'amour. — Ce livre est nne application faite par un libre-penseur de toutes les idées catholiques à la question du mariage. — M. E. Montégut l'a constaté dans la Rectte des deux inondes avec une rare sagacité.

2 Aussi nombreuses et plus graves que celles des Réformés I — Voyez GUIZOT, La civilisation en France^ — Le célèbre auteur prouve que l'Eglise d'Occident a enseigné tour à tour le matérialisme et le spiritualisme.

3 Voyez BOUILLET, Dict. des sciences ^ art. Divorce. — L'auteuri dont le Dict. d'histoire a été approuvé par Pie IX, n'est pas suspect d''hérésie !

4 Voyez les Questions historiques de M. LENOBMANT, professeur au collège de France.

5 Voyez KRASINSKI, Histoire religieuse des peuples slaves — Pologrne»

6 Dans les derniers temps du royaume de Pologne (1830) , nous

que le célèbre réformateur slave Jean Huss, le martyr de Constance , ne tenait compte des oracles infaillibles de Jean XXII. C'est ainsi que Tesprit d'une race, naturellement peu disposée à subir Fautocratie religieuse , se fit jour tant de fois en Pologne , comme en Bohême. Mais on peut abuser des principes les plus raisonnables. En demandant à Sigismond de se séparer de Barbe, le primat et Taristocratie n'agissaient ainsi que pour satisfaire leur humeur turbulente. Aussi le roi crut-il avec raison devoir leur résister. Sa fermeté finit par triompher de l'opposition, et les nobles consentirent au couronnement de Barbe qui eut lieu à Krakovie avec une magnificence extraordinaire. Six mois après, la vindicative Bona la faisait empoisonner. La jeune reine était si belle et si douce qu'elle fut pleurée de la nation entière, et lorsque Bona, objet de la haine et du mépris de toute la Pologne, retourna en Italie, d'unanimes malédictions y suivirent cette digne compatriote de Catherine de Médicis. Elle s'en consola en emportant dans la Pouille d'immenses richesses, vingtquatre charriots à six chevaux chacun , chargés d'or, d'argent et de choses précieuses. Mais son favori, le Napolitain Papagoda, aussi perfide qu'elle, s'en délivra en 1559, après lui avoir fait signer un testament qu'il avait rédigé lui-même.

Après la mort de Sigismond 11, le dernier descendant mâle des Jagellons, la couronne devint élec-

ToyoïiB encore la chambre des nonces (députés) soutenir contre Rome, appuyée par Nicolas P', la législation si raisonnable du Code Napoléon sur le divorce.

tive. Le parti autrichien voulait la donner à Fem* pereur Maximilien II; mais le parti national l'emporta et fit nommer Anna, sœur du dernier roi, en lui choisissant pour époux le domnu de Transylvanie ^ Etienne Batori (1575). Lorsque Batori monta sur le trône, l'esprit des Slaves, instinctivement indépendant en matière religieuse, avait réveillé en Pologne les traditions toujours vivantes du grand réformateur tchèque 2, Jean Huss , qui fut , dans l'Europe orientale , Tapôtre et le martyr de la régénération religieuse 3. Les Yaudois et les Hussites avaient trouvé tant de sympathies en Pologne, que la réforme germanique du XVl' siècle y conquit bien vite la partie éclairée de la nation. Le duc de Lithuanie, Nicolas Radzivill, favorisa énergiquement les protestants. Sigismond II accepta la dédicace dune traduction de la Bible faite d'après la version de Luther , et sous son règne il se trouva un moment où l'on ne comptait plus que cinq catholiques parmi les membres laïques du sénat. Le clergé lui-même ne résista pas à l'entraînement général. Jean Korab Laski, prévôt du chapitre de Gnèzne, devint un prédicateur zélé de la réformation, ainsi que Stanislas Oksza Orzechowski, cba-

1 Cette province avait secoué, en 1526, le joag de la maison d* Autriche. Elle resta indépendante jusqu'à Michel II Abaffi. Léopold I"^ la soumit alors à la domination autrichienne (1699).

2 Les Vaudois, venus de Lyon, avaient été bien accueillis en Pologne au XII* siècle. Lyon était une Eglise vraiment orientale, fondée par des Hellènes, et dont le Grec, saint Irénée, tat l'oracle. C'est dans ces églises, héritières comme celle de Bohème , de l'esprit de l'Orient que la papauté trouva > bien avant Luther, d'invincibles adversaires. Voyez la Suisse allemande.

3 Voyez la Suisse alleMande, T. I.

noine de Przemysl, surnommé le Démosthëne de la Pologne ^ Etienne Batori, gagné par les jésuites, donna le signal d'une réaction qui devait être aussi funeste à Tindépendance politique ^ de la Pologne qu'au progrès des lumières parmi les Slaves de l'ouest 3. En 1579, il établit les fils de Loyola à Wilna. Sigismond III Wasa, le François-Joseph de la Pologne; les deux époux de Marie de Gonzague, Wladislas IV Wasa et Jean-Kasimir Wasa*; Marie d'Arquien, femme de Jean III Sobieski, devaient anéantir ce qui restait dans le royaume de tendances libérales et d'indépendance religieuse. Si les jésuites échouèrent en Russie avec Marina et le faux Dimitri, la Pologne leur réservait bien des triomphes et des compensations. Elève de la Compagnie de Jésus, Sigismond III Wasa précipita le royaume dans un abîme de maux. De son règne demi-séculaire date la décadence de la Pologne. Egalement acharné contre les réformés et contre les orthodoxes , le digne protecteur du faux Dimitri a mérité d'être comparé au catholique Phi* lippe II, qui transforma l'Espagne en un cachot monacal et qui fit d'un Etat si florissant au temps des

1 On trouvera d'intéressants détails sur un sujet qu'il n'est pas postible d'approfondir ici dans l'important ouvrage de M. KBASINSKI.

2 Le protestantisme eût été, comme en Prusse, une forte barrière Mntre les empereurs apostoliques.

8 En dehors de tout système théologique, il est impossible de ne pu admettre la grande supériorité du protestantisme sur le catholicisme quand il s'agit de la diffusion de l'instruction. — Voyez Charles VILLEB8 , Suai sur Veiprit et Vinfiuence de la réformatiou de Luther^ eoaronné par l'Institut de France en 1803.

4 La dynastie étrangère des Wasa exerça la plus fâcheuse influence.

Maures une puissance de second ordre. II ne semble pas que la reine Marie de Gonzague ait rien tenté pour engager les deux successeurs de Sigismond m à suivre une meilleure politique. Louis XIV était Espagnol par sa mère, et sa cour, où elle avait été élevée , était une mauvaise école de tolérance ^ Elle contribua, plus qu'aucune souveraine, à détacher la nation des vieilles coutumes slaves , sans introduire en Pologne l'esprit viril du gallicanisme français. Déjà à la mort de la reine Anna, femme d'Etienne Batori^, les habitudes germaniques avaient remplacé à la cour les usages nationaux. Le germanisme, dans ce qu il avait de moins intelligent, fit de grands progrès sous Sigismond Itl Wasa 3. Louise-Marie de Gonzague fit prédominer les usages de la France. Le castellan de Léopol, Maximilien Fredo, protestait en vain contre ces engouements contradictoires. En vain, il s'écriait : « que la Pologne ne pouvait se maintenir que par ses lois nationales; que les lois nouvelles, étrangères , étant peu appropriées au pays , au climat et aux hommes, renversaient les bases de l'édifice politique^. » La noblesse, vive et mobile, s'inquiétait fort peu de pareils conseils. Lorsque le roi Wla-

1 Voyez PexceUent livre de M. WEISS , Histoire dès réfugiés proiestamtSt Paris, 1853.

2 Le récit de ses funérailles qu'on trouve dans les Mémoires de Goë^ tani donnera une idée de la splendeur qu'on déployait dans ces circonstances. Etienne Batori suivit le convoi jusqu'à Krakovie.

3 n ne s'agit ici que d'un faux germanisme, le germanisme bâtard de Munich et de Vienne et non du germanisme philosophique de Berlin et de Leipzig. Cette distinction est essentielle.

4 M. FBEDO, Fragmenta.

dislas IV Wasa était devenu éperdûment amoureux du portrait de Marie-Louise de Gonzague , deux am-* bassades avaient été envoyées à Paris pour obtenir sa main. Les gentilshommes polonais trouvèrent Toccasion heureuse pour lutter de splendeur avec la noblesse française et rapportèrent de Versailles un enthousiasme qui n a pas diminué pour les coutumes de votre pays.

La seconde ambassade, à la tête de laquelle étaient Tévèque de Warmie et le palatin de Posnanie, fut tellement brillante que je renonce à vous en décrire toutes les merveilles.

La curiosité traditionnelle des Parisiens trouva là une heureuse occasion de s'exercer. La foule admirait les hatdouks au zupan ^ et au manteau couleur de pourpre ou d'émeraude^ les gentilshommes à Tair martial, dont les uns étaient habillés de satin jaune et de velours cramoisi, et dont les autres portaient des dolmans de satin gris et des manteaux de velours vert. Mais ces costumes paraissaient mesquins à côté des vêtements des principaux seigneurs. Ainsi le palatin de Posnanie avait une casaque de brocard d'or, constellée de pierres précieuses et de diamants, ainsi que son cimeterre. Les étriers de son cheval étaient ornés de saphirs d'un bleu admirable. Le coursier lui-même, couvert de toile d'or, avait des fers du même métal. Une partie des chevaux du cortège étaient ferrés en argent, plusieurs étaient peints en rouge. Quant aux carrosses, partout l'ar-

1 Sorte de jupon de drap.

gent massif y avait pris la place du fer. Votre noblesse fut émerveillée d'un pareil luxe , tout en constatant, pour se consoler, chez les ambassadeurs, « quelques vestiges de l'ancienne rudesse des Scythes < » qui combattirent autrefois sous les étendards victorieux de la reine Thomyris.

Marie de Gonzague et « l'ambassadrice extraordinaire, » Madame de Guébriant, veuve du maréchal de ce nom, se proposaient bien de faire disparaître ces et quelques vestiges ». La réception qui leur fut faite en Pologne était de nature à les remplir d'espérances. « Les Scythes 2 » déployèrent une pompe extraordinaire.

A Dantzig^ on offrit à la reine un banquet, oii l'on voulut lui donner en même temps une idée de la magnificence polonaise et des habitudes nationales (février 1646). Sur sa table s'élevaient trois pyramides en sucre peint et doré, décorés de figures historiques et des aigles^ de Pologne et de Han-

1 Madame de MOTTEVILLE, Mémoires pour tervir à l'Mstoire d'Anne d'Autriche^ 1723.

2 Les anciens nommaient Scythes tous les peuples de l'Europe orientale étrangers à la civilisation. — Les Scythes gynécocratnmènes obéissalent à une femme. Thomyris, reine des Massagètes, ou grands Gètes, peuplade dont le nom se retrouve au bord du Danube, vainquit C^yrus, le conquérant de l'Asie occidentale et lui fit couper la tête. Tel est du moins le récit d'Hérodote. Quoiqu'il en soit, l'existence des amaxones dans l'Europe orientale ne saurait être contestée.

8 Dantsig fait aujourd'hui partie de la Prusse propre, appartenant au royaume de Prusse.

4 Dans un dîner donné par le tsar Alexis , à l'occasion de la naissance de Pierre I*', on voit aussi au dessert des aigles, mais formant des figures colossales, en sucre. On remarque aussi d'antres représen-

LES SLAVES DE L*Ol EST. 225

toue^ Dès que Marie fut assise, Téouyer tranchant, Greorge Radziéiowski, lui présenta une serviette. II avait devant lui une pile d'assiettes en vermeil pour changer à tous les plats 2, sur lesquels il passait, avant de les poser, un morceau de pain qu'il portait à sa bouche, et qu'il jetait ensuite dans une corbeille d'argent. Ces mets , fort épicés ^, étaient apportés par cinquante gentilshommes des premières familles du royaume. Le grand échanson, François Ossolinski, touchait de ses lèvres le verre de la reine, avant de le lui offrir. Les gentilshommes, tous fils de sénateurs ou de palatins, qui se tenaient autour de la table, portèrent un toast à leur sou« veraine en fléchissant le genou avant de boire. La reine, après avoir, de son côté, vidé son verre en l'honneur du roi, but à la santé des prélats et des sénateurs, ses convives. Le dessert prouva surabondamment qu'en Pologne comme en Russie le talent des cuisiniers brillait principalement dans cette circonstance , surtout aux yeux des Occidentaux qui rendaient si peu de justice aux combinaisons culinaires des Slaves, que dans le repas que je vous décris, mon amie, deux perdrix cuites à la fran-

tations, également en sucre et d'un volume considérable, de légumes, d'animaux, d'hommes et même de villes. — Voyez GÉREBTZOFF, Civil, en Russie^ I, 395.

1 Marie-Louise était fille de Charles de Gonzague, duc de Mantoue et de Nevers.

2 En Russie, on servait aux souverains soixante ou soixante-dix plats.

3 A cette époque, la cuisine russe était aussi préparée à des sauce» piquantes , k l'ail et à l'oignon.

n. Les Slaves de l'ouest. iô

çaise se trouvèrent seules du goût de la reine. Mais le dessert était tellement abondant qu'il pouvait être considéré comme un véritable festin. Cent coupes de vermeil étaient remplies de confitures et de sucre candi de toutes sortes*. Le luxe des Slaves de l'est était encore plus grand peut-être. L'archevêque Arsène, qui accompagna à Moscou le patriarche de Constantinople, Jérémie, vers la fin du XVr siècle 2, en parlait en ces termes : et Je ne sais comment décrire les richesses de cette cour. Figure-toi de superbes armoires remplies de plats, de coupes et d'autres vases en argent avec des bords et des ornements en or, et contenant les liqueurs les plus précieuses. Dans le grand nombre des vases d'or, de formes et de dimensions différentes et d'un prix inimaginable , il s'en trouve que vingt personnes peuvent à peine soulever. Le service de table représente toutes sortes d'animaux et d'oiseaux, tels que des lions, des ours, des chevaux, des lièvres,, des cerfs, des poules, des paons avec des ailes en or, des grues, des cigognes, des canards, des oies, des pélicans, des autruches, des pigeons, des faisans, des perdrix et des tourterelles. Parmi ces objets, un rhinocéros immense mérite une attention particulière. 9

1 Au dîner du tsar Alexi» paraissent trente plats de sucre candi représentant des légumes ; deux clochers de sucre candi , Ton blane, l'autre rouge.

2 A la même époque (1598), un trait du tsar Boris Godoonoff donne une idée de la richesse des Slaves de l'est. Boris, campé à Serpoukhoff, traitait chaque jour 10,000 conyives, et tout le service se faisait avec de la vaisselle d'argent.

A Varsovie, la réception faite à la reine Marie Alt d'une magnificence orientale. En tête du cortège marchaient cinquante Kosaks à cheval du prinCe Janus Radziwill; puis s'avançaient cent Kosaks de Lauckoronski , aux couleurs ponceau et bleu céleste ; cent Kosaks du chancelier de Lithuanie, Albert Radziwill; cent Kosaks du maréchal Opalinski, en casques et en cuirasses, et couverts de larges manteaux; trois cents gardes royaux , en uniforme rouge doublé de jaune. Le reste de la cavalerie entourait à distance huit cents gardes royaux aux uniformes blancs et huit cents trente haïdouks aux couleurs de leurs maîtres. Venait ensuite une compagnie de hussards aux cuirasses éblouissantes, armés de lances, et qui portaient sur les épaules des peaux de tigres et de léopards. La reine fut reçue à un quart de lieue de Varsovie où l'on avait élevé trois tentes en tapis de Perse i. Elle monta dans un carrosse couvert de drap bleu, doublé d'une étoffe argentée et traîné par six chevaux blancs 2. Quand le cortège arriva à la ville, il trouva à l'entrée cinquante-deux jeunes filles vêtues en satin bleu aux lisérés d'or. Le roi, qui l'attendait à la cathédrale, portait un costume français d'une étoffe d'argent et un chapeau de castor, entouré d'un gros cordon en diamants et orné d'une riche agrafe soutenant des plumes. Les

1 La ballade ronmaine, intitulée Grotié Grototan^ nous montre le khan de Crimée sous une tente de châles de Perse.

2 Ce carrosse ressemble beaucoup à celui que le tsar Boris Godounoir offrit an prince de Danemark.— Voyez GÉBEBTZOFF, Civilisation eu Russie, I. ch. XVI.

.l/BE II

•toto jOim» ^ dirent, la souveraine fut occupée

à recevoir les présents de Wladislas, des princes, des sénateurs et des nonces, dont on a évalué la valeur à 400,000 thalers. Il faut avouer que « les Scythes » donnaient aux Occidentaux une haute idée de leur générosité *.

Les festins, malgré la splendeur qu'on y étalait, ne charmaient nullement les gentilshommes de Paris. « Jamais, dit un de vos compatriotes en parlant du premier repas que la suite de la reine fit en Pologne, jamais tableau des noces de Cana ne me parut mieux représenté ; car les plats et les mets étaient toujours au même état. Sur les pâtés, dont la plupart étaient dorés, il y avait des figures au naturel avec plumes ou poil de la béte dont ils étaient^». Mais aie safran, le bon nombre d'épices et de sel que les cuisiniers avaient libéralement prodigué, produisirent chez les Français une tempérance merveilleuse , tandis que les Polonais s'en donnaient à cœur joie. »

Malheureusement, la jeune Marie qui avait un autre amour dans le cœur, ne montra à ses sujets qu'un caractère hautain et peu sympathique, surtout sous le règne de Jean-Kasimir , qu'elle épousa après la mort de son frère Wladislas. Jean-Kasimir Wasa avait été jésuite; mais le pape, comme représentant de Dieu 3, le releva de ses vœux et l'autorisa à

t Voyez LE LABOUREUR, Relation, du voyage de la reine de Pologne.

2 LE LABOUREUR, Relation^ etc.

3 Voyez Edmond ABOUT, Question romaine.

épouser sa belle-sœur. Sous le règne de ce prince, une révolution mémorable éclata parmi les Kosaks, c[ue ses deux prédécesseurs s'étaient déjà obstinés à convertir et qu'ils avaient persécutés de mille manières ^ En vain les Kosaks avaient essayé d'obtenir justice. Le parti des jésuites la leur avait refusée obstinément, ou, pour mieux dire, il avait répondu dans toutes les occasions comme il l'a fait dans les Pays-Bas , en Allemagne et en France , par d'atroces supplices qu'il était difficile que les Kosaks oubliassent. On en trouvera le récit dans l'archevêque Koninski^. Il suffit de citer un épisode du temps de Wladislas IV, la mort tragique du vaillant hetman Osternitza et de ses compagnons, surtout ce qui regarde les femmes. « S'étant donc emparés 3 du hetman et de trente- sept personnes de sa suite, aux approches de Varsovie , ils leur firent mettre pied à terre deux à deux . . . Les femmes et les enfants de ces malheureux les accompagnaient, espérant exciter la pitié de leurs persécuteurs; mais ce ne fut qu'un nouvel aliment à l'infernale vengeance de leurs ennemis. Après quelques jours de prison et sans aucun jugement ni procès, on les mena au supplice qui fut unique dans son genre par une cruauté et une barbarie, que la postérité se refusera même à croire, vu que jamais le plus sauvage Japonais ne saurait

1 L^aatenr catholique des Etudes swr la Russie nomme la conduite de Sii^smond m « une barbare agression, o

2 Chronique de la M^Hte-Russie.

3 Par trahison.

l'inventer, et que le spectacle en serait horrible même pour une bête féroce. La procession s*ouvrait par le clergé , puis suivaient les infortunées victimes que des prêtres engageaient à la conversion pour le salut de leurs âmes. Mais eux, sans répondre, priaient le Seigneur comme ils avaient appris de leurs pères ^ La place publique était encombrée de peuple , de troupes et de bourreaux. Le hetman Osternitza, le général Sourmilo , les colonels Nedrygalo , Bouiane et Rynditch furent écartelés et, après qu'on leur eût arraché les bras et les pieds, on tirait les muscles sur la roue jusqu'au dernier soupir. Trois colonels et deux officiers inférieurs furent empalés et élevés sur des poteaux; douze autres officiers subalternes furent cloués sur des planches goudronnées et brûlés à petit fou; sept porte-étendards furent déchirés et défigurés avec des fourches imitant des pattes d'ours; enfin neuf anciens eurent la tête tranchée. Les femmes et les enfants, ayant vu le commencement de l'exécution firent éclater leurs sanglots et leurs cris désespérés, mais tous furent bientôt forcés de se taire; après avoir tranché le sein aux femmes, on les hachait en pièces; on frappait les malheureux pères au visage avec le corps de leurs enfants à la mamelle, et les autres furent brûlés vifs sur des brasiers et des grilles ardentes. » Je n'en finirais pas si je voulais emprunter aux historiens de cette époque, même aux écrivains polonais, mille traits de

1 M. Edmond ABOUT, Question romaine ^ la tolérance, — déclare que même ai^jourd'hui ce fait seul est « crime » aux yeux de Rome.

LES SLAVES DE L OUEST. 23 i

ce genre. « On exhumait et on insultait même aux restes des morts,» dit le célèbre LeleweH. Mais la nation des Kosaks est trop fière pour être impunément bravée. Ce peuple intrépide , qui avait versé son sang le plus précieux à Chocim pour la défense de la Pologne, fut saisi d'une juste colère. Le roi jésuite Jean-Kasimir , ne comprenant pas quels dangers courait la Pologne, ne parvint point à le calmer. Aussi un «héros», le «grand» Bogdan'^ Chmelnitzki n'eut-il pas de peine à les décider à offrir leurs services à la Russie (8 janvier 1654). Ils conservèrent sous la domination russe d'implacables mais légitimes ^ ressentiments , et ils attendirent avec impatience le jour de la vengeance que les fautes des rois de Pologne, lancés dans une voie funeste, devaient rendre inévitable*.

Tandis que Jean-Kasimir se brouillait avec les Kosaks, la reine, de son côté, irritait par des vexations de toute espèce le grand-maréchal, George Lubomirski, qui s'était illustré sur les champs de bataille. La guerre civile fut le résultat des intrigues

1 ComsidéraHons sur Vétat politique de rancienne Pologne et sur Vhis- Mre 4» son peuple.

9 Ce sont les expressions dont se sert l'auteur des Etudes relig. et polit sur la Russie^ Paris, 1858.

S L*auteur très-catholique des Etudes relig. sur la Russie en convient : 0 'Ainsi, dit-il, après un demi-siècle de tyrannie^ la Petite-Russie le voyait délivrée d'un Joug intolérable ...» Ce joug était « un vasselage atserviasant et les persécutions religieuses. »

4 Les écrivains les plus distingués de la Pologne et de la Lithuanie •ut blftmé avec une généreuse loyauté ces persécutions catholiques. Vojes MICKIEWICZ, Les Slaoes^ m,' 40 ; LELEWEL, Considérations sur Cétai poiiHquê de Vaneienne Pologne^ Paris, 1844.

de Marie. II ne fallait pas être prophète pour approuver cette déclaration, faite en 1661 par le roi devant les représentants de la nation : « Le Moscovite nous arrachera la Russie et la Lithuanie; — le Brandenbourgeois s'emparera de la Prusse et de Posen; — et l'Autriche prendra Krakovie et la Petite- Pologne. » Cet oracle s'est promptement réalisé, et les Autrichiens, — quoiqu'on en ait dit, — n'ont pas eu la plus mauvaise part des dépouilles de la Pologne. En effet, sans compter la république de Krakovie <, récemment absorbée, la Russie-Rouge (Galicie) contient près de cinq millions de Slaves!

Aucune reine n'était mieux préparée par l'égoïsme et la vanité que Marie d'Arquien, femme du successeur de Jean-Kasimir, Jean III Sobieski, à servir d'instrument à la politique des empereurs apostoliques. Couronnée à Krakovie en 1676, Marie-Kasimire fit autant de mal à son pays adoptif que Marie de Gonzague. Louis XIV ayant blessé son orgueil, elle jura de se venger et parvint à vaincre les vives répugnances du roi qui refusait de s'allier avec l'Autriche. Le nonce du pape, Pallavicini, aida fortement la reine en berçant Sobieski du vain espoir de marier son fils Jacques avec l'archiduchesse Marie- Antoinette. L'intrépide monarque, dupé par la diplomatie austro-romaine 2, épuisa le pays pour sauver

1 Krakovie faisait partie de la Petite-Pologne.

2 Innocent XI , l'année qui suivit la délivrance de Vienne , envoya à la reine en sig^ne de satisfaction l'espèce d'amulette qu'on nomme « rose d'or ». Cette rose , bénite par le pape , était garnie de pierres précieuses et valait 1500 ducats.

LES SLAV£S DE LOUEST. 233

des mains de la Turquie « le dur césar de Vienne ^ » sans avoir pris aucune précaution pour rendre un si grand service profitable à la Pologne, pour laquelle les Autrichiens étaient devenus plus redoutables que les Turcs. Le 13 septembre 1683, il écrivait à la reine : « Seule joie de mon âme, charmante et bien-aimée Mariette, Dieu soit béni à jamais! Il a donné la victoire à notre nation; il lui a donné un triomphe tel que les siècles passés n'en virent jamais de semblable. » Mais le désenchantement prit bientôt dans l'âme du héros la place de Fenthousiasme. L'Autriche, comme elle en a l'habitude, « étonna le monde par son ingratitude. » L'empereur Léopold I" laissa manquer de tout l'armée qui l'avait délivré des Turcs et des Magyars '^ et qui fut décimée par la disette dans de mauvais cantonnements. Le crédule Sobieski se laissa pourtant, quelques années après, engager dans une expédition contre la Bukovine par ces mêmes Autrichiens qui s'étaient joués de sa bonne foi et qui eurent l'audace de lui promettre la Moldavie. Ce honteux marché porta malheur au roi de Pologne qui, après avoir fait en Bukovine deux campagnes désastreuses, essaya en vain de reconquérir l'afTection de son peuple. On savait trop que la reine, dévouée à l'Autriche, ne lui permettait pas d'écouter les inspirations de son patriotisme. Sapiéha ne craignit pas de dire

1 Expression des ebants populaires du Monténégro (Tsernagora).

t La Hongrie, irritée des mesures tyranniqaes de l'emperear, com> fanait avec les Tores.

dans la diète de 1689 « que le vainqueur des Turcs était esclave de sa femme. » Malgré ces salutaires avertissements, malgré l'énergique résistance de Tambassadeur français, Jean III se décida à obéir aux exhortations de Marie-Kasimire en essayant une troisième expédition en Moldavie ; mais l'empereur ayant eu soin de n'envoyer aucun des secours promis, la terre roumaine dévora l'armée polonaise (1691).

Cent ans ne s'étaient pas écoulés *, que trois Allemands, Frédéric-le-Grand, Joseph II et Catherinela-Grande se partageaient la Pologne. Assurément, s'il existait en Europe un souverain qui n'eût pas le droit de mettre sa signature au bas de ce traité, c'était le successeur du prince qui avait dû le salut de Vienne à l'armée de Jean III Sobieski. Mais l'ingratitude de la maison de Lorraine ne justifie pas la conduite des reines qui devinrent, dans leur patrie adoptive, les instruments de la politique austro-romaine, encore menaçante aujourd'hui pour les libertés du continent 2, et qui firent plus pour la ruine de la Pologne que les armées de Catherine II et de Frédéric-Guillaume II 3. Cependant les Slaves ne pren-

1 Le premier partage est de 1778.

2 Le Quateriy Retiew disait cette année même avec décoora^remenit en terminant un article consacré aux quatre derniers papes : « Ils ont réussi à étendre le pouvoir du saint-siége, à propager les doctrines nitramontaines, et à faire pénétrer des opinitms extrêmes jusqu'au sein des classes élevées de l'Europe catholique. Que ce fkit soit contraire aa progrès réel du christianisme, nous n'en doutons pas. Quand viendra le jour inévitable d'une réaction funeste à Rome elle-même? — nous n'osons le prédire. »

8 Une invasion prussienne prépara le second partage de 1793. — Le troisième eut lieu en 1795.

dront point la responsabilité de la conduite égoïste tenue par des princesses qui n'appartenaient pas à leur race. Ils opposeront toujours avec un juste orgueil aux noms de Tltalienne Bona et de la Française Marie-Kasimire les souvenirs glorieux des règnes de Yanda et d'Hedwige\ Ces souvenirs prouvent une fois de plus, ce me semble, que les femmes de rOrient sont capables de s'élever jusqu'aux dévouements les plus dignes de l'admiration de la postérité.

1 Un écrivain polonais , M. Casimir VOYCICKI a consacré des esquisses historiques aux femmes de son pays, Niewinsty PolsJde Zarys Mistorycxnyj Varsovie, 1845, in-8°.

LETTRE II

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