‹ Les femmes en OrientChapitre 15 sur 27 · XVI · texte numérisé non relu

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ne comprends pas comment elle a pu faire ces trois ou quatre pas; enfin elle s'est mise près de mon père , et Tabbé Vincent a donné la bénédiction nuptiale < en latin. Un des anneaux a été remis à M. le staroste et l'autre à ma sœur; c'est son fiancé qui Ta placé au petit doigt de sa main gauche, appelé cordial {serdeczny); ensuite le fiancé a baisé la main do Barbe, et celle-ci lui a, à son tour, ofiert sa bague ; mais elle était si émue qu'elle ne put la faire entrer au bout de son doigt. M. le staroste lui a baisé la main encore une fois, après quoi il s'est jeté aux pieds de mon père et de ma mère , en jurant de se consacrer au bonheur de leur fille chérie. Mon père a rempli une grande coupe de vin de Hongrie; il a porté le toast des nouveaux époux, et tous les assistants ont bu à la ronde dans la même coupe. »

Après les fiançailles on s'occupe des invitations et spécialement de celles qui sont adressées au roi , aux princes, ses fils, au primat et aux principaux sénateurs. Malgré Tiroportance de ces affaires, on n'oublie pas une chasse, considérée comme partie essentielle des cérémonies nuptiales.

« Ce matin toute notre cour est allée à la chasse, pour ne pas manquer au vieil usage qui dit que cela

1 Françoise parait confondre la bénédiction des fiançailles avec la bénédiction nuptiale. «Les Hançailles solennelles, dit M. Bouillet. araient autrefois lien en France par écrit, en présence d'un officier de rétat civil et de quatre témoins et avec la bénédiction d'un prêtre. x> (Voyez BOUILLET, Dict. ÈUtiters. des teUmcet, art Fiançailles,) — a La bénédiction des fiancés n'était qu'une préparation à la bénédiction nuptiale» {Ibid,, art. Bénédiction.)

porte bonheur aux mariés ; et, avant la chasse, la fiancée était obligée autrefois de montrer le bas de sa jambe aux chasseurs. Dieu merci, cette dernière coutume n'existe plus ! a

La grande préoccupation de la mère de famille dans ces moments sérieux était le trousseau de sa fille. Françoise énumère soigneusement tout ce que ses parents donnaient à sa sœur : a les lits , deux caisses ■ remplies de matelats, des oreillers, des tapis, un coffre d'argenlerie et mille autres choses. Les lits sont en fer et d'un très-beau travail ; les rideaux sont en damas bleu et retenus aux quatre coins par des bouquets de plumes d'autruche, panachés bleus et blancs u^.

Enfin le jour solennel arrive. La veille, les invités font leur entrée, une entrée «magnifique» au château de Maieszow, tandis que le canon retentit et que la mousqueterie fait « un feu coulant u . M. Krasinski, «la tète découverte,» attend sur le pont-levis «H. le représentant du roio qui pénètre dans le manoir au milieu d'une haie composée de la cour et des invités, empressés de le saluer profondément et de crier vivat! L'acte du miariage est ensuite dressé en présence des témoins et d'un grand con-

1 Chez les Slaves de l'eM « la dot mobilière v était aussi embollie dans u des bahuts express âuient faite pour cela u. [GÉKEBTZOFF, CiviUiatlint tm Rmii, 1 , ch. XVI.)

' ^.n Bnssle a le lue se maDirestait aassi n dans les lits qui a in- UDment d'une masse de coasilna, araleut des rideaux de dlSëiteffes. nmés d« franges et quelquefois brodés.s (GÉEEHTZOFF,

cours de inonde. Les cadeaux faits à la mariée sont «superbes»: «M. le staroste lui a offert trois rangs de perles d'Orient et des boucles d'oreilles en diamants, avec leurs girandoles; le palatin, son père, une grande croix en diamants , une aigrette et un diadème; son frère, le colonel, toujours aimable et plein de galanterie , a donné à Barbe une montre et une charmante chaîne venant de Paris. M. l'abbé Vincent lui a fait un présent bien digne de lui ; il lui a offert plusieurs reliques ; — enfin on la comble ! »

Le jour du mariage, après que les fiancés se furent confessés, eurent communié à l'église de Lissow , et reçu devant l'autel la bénédiction du curé , on déjeuna au château , et on s'occupa de la grande affaire, la toilette de mademoiselle Barbe.

Douze dames, sans compter la mère, y présidaient ^ C'était, en effet, une tâche compliquée. Il fallait que la mariée fût à son avantage et qu'on observât cette foule de superstitions qui pullulent sur le sol catholique. La fiancée mit une robe à queue, de satin blanc avec des raies moirées , garnie d'une blonde de Brabant « brodée en argent » 2. Elle portait au côté un bouquet de romarin qui contenait un

1 Chez les Basses les compagnes de la promise se rassemblaient ebes eUe une beure avant la cérémonie de l'égrlise pour s'occuper de la toilette. (Voyez GÉEEBTZOFF, I, ch. XVI.) Il n'est pas inutile de faire remarquer une fois pour toutes que ce chapitre se rapporte à la période des tsars.

S On trouvera dans le livre de M. Oérebtzoff la description de la toilette d*une dame russe au temps des tsars.

ducat frappé le jour de sa naissance, un morceau de pain et un peu de sel. Dans un pays où le luxe, le jeu, de folles prodigalités pouvaient détruire les plus grandes fortunes, on tenait singulièrement à cette précaution, car «lorsqu'on Tobserve, on ne manque jamais des objets de première nécessité.» « On a encore, ajoute Françoise Krasinska, une autre précaution symbolique : on ajoute un petit morceau de sucre, pour adoucir les peines du mariage. x> Outre le bouquet placé au côté, la fiancée avait encore sur la tête un autre petit bouquet des mêmes fleurs ^ retenu par une agrafe en or, sur laquelle étaient écrites en vers la date de sa naissance et les félicitations qu'elle reçut à cette occasion. Madame Krasinska ne voulait ajouter aucun bijou à cette toilette. « Celle qui porte des bijoux le jour de ses noces, disaitelle, pleurera des larmes amères tous les jours de sa vie.»

Barbe Krasinska fut reçue dans le salon par douze jeunes filles habillées de blanc et par douze a chevaliers». Elle entra, soutenue par deux dames , et « M. le staroste » lui prit la main pour la conduire aux pieds de M. Krasinski et de Madame Krasinska qui lui donnèrent leur bénédiction ^. Après qu'ils

1 Ordinairement cette couronne de romarin placée sur la tête était tressée autour d'une branche bénite. Probablement il faut voir là en> core « quelque précaution symbolique. »

2 Usage qui se retrouve chez les Slaves de l'est. Avant d'aUer à réglise, « le marié et la mariée se prosternaient devant l'image que le père tenait en main , et recevaient la bénédiction à genoux , après quoi ils faisaient la même chose devant la mère et devant tous ceux qui les bénissaient». (OÉREBTZOFF, I, ch. XVI.)

eurent fait le tour du salon et écouté les souhaits de chacun, on se dirigea vers la chapelle du château. « L'abbé Vincent se tenait debout devant 1 autel. Le ministre Borek, représentant du roi, et Kochanowski, représentant du duc de Kourlande, offrirent la main à Barbe, et M. le staroste offrit la main à mademoiselle Malachowska, fille du palatin, et à moi. Mes parents, le reste de la famille et nos hôtes marchaient deux à deux. Le silence était si profond qu'on entendait le frôlement des robes de soie. Des cierges en grande quantité brûlaient autour de f autel, et un riche tapis, brodé d'or et d'argent , en recouvrait les marches ; deux prie-dieu en \elours rouge, l'un brodé aux armes des Krasînski, l'autre aux armes des Swidzinski, étaient destinés aux époux.

a Ils se mirent à genoux ; les demoiselles étaient à droite et les cavaliers à gauche ; moi je soutenais on plateau d'or sur lequel étaient les deux anneaux nuptiaux; mon père et ma mère se tenaient debout derrière Barbe et M. le palatin derrière son fils.

«Après l'échange des anneaux, les mariés se sont jetés aux pieds de mon père et de ma mère pour leur demander de nouveau leur bénédiction ; et à un signal du maître des cérémonies , les musiciens et les chanteurs italiens, arrivés exprès, se mirent à jouer et à chanter, tandis qu'en dehors nos dragons tiraient des coups de carabine et de canon.

« Quand ce bruit cessa et qu'il fut possible de s'entendre , mon père adressa aux mariés un discours fort attendrissant, quil termina en bénissant ses en-

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fants ; puis vinrent de toutes parts les félicitations , et Ton rentra dans le salon, où Ion ne tarda point à venir annoncer que le dîner était servi. ]>

Je n'en finirais pas si je voulais faire passer sous vos yeux tous les curieux détails du festin que rap* porte la consciencieuse Françoise : « la pyramide de sucre de quatre pieds , qui représentait le temple de rhymen, et à laquelle un confiseur français avait travaillé pendant quatre semaines », — les toasts innombrables «à la république', au roi, au duc de Kourlande, aux dames, etc., » enfin le dernier toast, porté par le père à la prospérité des nouvtBaux mariés «dans une coupe en or, enrichie de pierreries, qui avait la forme d'un corbeau < et qui venait par succession des anciens romains de la famille des Cor^ vinsy> 3. Cette coupe historique qui contenait une grande bouteille « fit le tour de la table , et sa vertu était telle, qu'elle parvint à faire boire encore une centaine de bouteilles de vieux vin ; après le coup de grâce, chacun quitta la table comme il put» K

En comparant les habitudes de la noblesse polonaise et celles de la noblesse russe, il nest pas difScile de constater bien des goûts communs aux

1 La Pologne était en effet plutôt une république aristocratique qu'un royaume.

2 Dans les armes de J. Hunyad on voyait un corbeau tenant dans son bec un anneau.

3 L'origine roumaine du célèbre Jean Hunyad (surnommé Coryinns ou Corvin) n'était pas, on le voit par ce curieux passage, contestée en Pologne.

4 Journal de Françoise KBA8INSKA.

LfiS SLAVES DE L'OUEST. 255

Slaves de Fouest et aux Slaves de Test. La passion de la chasse était la même. Ils se plaisaient également à conserver dans leurs garde-meubles * des objets précieux en or et en argent. Les uns et les autres aimaient les riches équipages 2, les étoffes éblouissantes ^ et les pierres précieuses \ Dans les festins solennels ils étalaient une splendide vaisselle. Hais les Polonais dont les rapports avec l'Occident étaient plus anciens et plus fréquents se débarras*sërent les premiers d'un grand nombre dusages asiatiques. En Russie, au contraire, jusqu'à la régence de Sophie ^ on vit se maintenir même la séquestration des femmes d'une condition élevée ^. Dans les classes supérieures le promis et la promise ne se voyaient jamais avant le mariage 7. Une fois ma-

1 Nommés par les Basses ichoulane.

2 Une ordonnance du tsar Féodor (1682) est dirigée contre le luxe des équipagres.

S En Russie, les kaflanet de cérémonie étaient en velours ou en damas, même en brocart d'or.

4 On voit encore au musée national de Moscou de riches colliers portés par les tsars et les princes.

5 Un écrivain russe de ce temps a publié de curieux mémoires sur eette régence.

6 Dans le peuple , les femmes, grâce à leurs traveaux , échappent pàrtoat à la séquestration. En Russie , les marchandes prenaient aussi part aux festins de la maison et aux fêtes publiques.

7 Dans le obon vieux temps» delà Russie, les usages grossiers et indécents étaient inséparables du mariage. Telles sont les scènes révoltantes racontées par M. GÉREBTZOFF, 1, 410, admirateur des siècles et foi, siècles où l'on jeûnait deux cents jours par an (GÉREBTZOFF, U, 170) , où l'on ne mangeait a ni veaux , ni lièvres , ni pigeons , encore moins des écrevisses x> , mais où les droits les plus sacrés du bon sens, de la pudeur la plus vulgaire et de l'humanité étaient sans scrupule foulés aux pieds. (Voyez dans KARAM&INE, le règne d'Ivan-le-Ter-

riées, «la soumission des femmes était sans bornes > ». Les femmes et les filles des souverains étaient assujetties à une réclusion exceptionnelle. Le peuple ne les voyait jamais. Cette sévérité digne des Turcs ne diminua qu'à la fin de la période des tsars. Encore fut-on choqué de voir sous Alexis la mère de Pierre I" faire un pèlerinage au monastère de Saint- Serge en voiture découverte *. La princesse Sophie, femme énergique et très-intelligente ^, contribua beaucoup à la décadence des traditions surannées du moyen-âge; car elle recevait tout le monde, travaillait avec les ministres et haranguait même le peuple. Aujourd'hui les coutumes occidentales ont subjugué les classes supérieures de la Russie, comme elles avaient conquis d'abord laristocratie polonaise. L'habitude de parler le français, devenue après le grec et le latin la langue du monde civilisé, d'étudier constamment votre littérature , de se préoccuper de vos opinions , n'est pas moins prononcée à Pétersbourg et à Moscou qu'à Varsovie et à Krakovie. Pour

rible). Pour mon compte, je suis de ropinlon d'an des pins célèbres grands-princes de la Bnssie, Vladimir Monomaqae : « O mes enfants, loues Dieu, mais aimes aussi les honunes. Ce n'est pas le jeûne, ni la vie monastique çvi tons saueeront^ mais la CHARITÉ. » (Testament de Vladimir, écrit en J125.)

1 GÉREBTZOFF, Oeil, em RnssU, 412.

8 n s'en fout que tous les pr^ugés de cette époque soient discrédités. La maternité est encore regardée comme une souillure. « Une femme en couches est considérée en Russie comme se trouvant momentanément dans un état ifimpwreté. » (GÉREBTZOFF, I, ch. XVI.)

S Les conseils de Galitsine ne lui firent pas inutiles. Ce premier ministre* «le prince Basile surnommé le grand Galitsine, tut Tan des pins grands hommes que la Russie ait produits.» (DOLGOROUKI, iV^Nct, oh. L)

on observateur superficiel, une comtesse polonaise oo une grande dame russe diffère très-peu d'une Française de la même condition. Mais Fesprit de race résistera toujours à une assimilation complète , et entre une Slave et une Gauloise subsisteront, quoiqu'on fasse, des différences indélébiles. Cependant l'identité des idées religieuses peut faire croire à Paris qu'il existe entre vos compatriotes et les Polonaises plus de sympathies qu'entre les Françaises et les Russes. Mais cette identité n'est pas aussi réelle qu'on le suppose généralement. La noblesse polonaise a conservé beaucoup plus de penchant au protestantisme que la vôtre ; même après les atroces persécutions dont M. Krasinski a écrit l'histoire ^ on trouve encore en Pologne 442,000 réformés. — La Pologne n'est pas, du reste, le seul pays slave qui ait conservé un foyer actif de protestantisme 2. — En outre , depuis trente ans bien des Polonais sont rentrés dans l'Eglise orientale. Un écrivain «approuvé par le Saint-Siège» avoue que «le nombre des Grecs-unis répandus en Russie et en Pologne a beaucoup diminué » \ Sans porter jusqu'à cinq mil-

1 &Moire reiiffietue du peuples elaees — Pologne.

8 Ches les Slovaques de la Hongrie septentrionale, on compte 800 ■iUe réformés sur 1,953,000; — chea les Tchèques de la Bohême et de la Moravie 144,000 sur 4,270,000 ; — il en reste aussi chez les Carinthiens et ils forment l'immense majorité des Wends ou Lusaciens. Voyez la •tatistiqne des trois églises d'après Szaffarich dans KBASINSKI.

S BOUILLET, Dict. univers, d'hist, art. Eglise grecque unie. — Il est vrai que M. Bonillet attribue ce résultat « aux efiforts du gouvernement ». Mail M. QÉREBTZOFF, Civil, en Russie, U, ch. VI, a rétabli les faits de la manière la plus nette, en prouvant que l'initiative de ce mouvement n'est point du tout venu de l'autorité. U va môme Jusqu'à afftr-

IL Les Slaves de l'Ouest. 17

lions < , le chiffre des Uniates qui ont renoncé au pape , ainsi que le fait un catholique très-peu exact 2, on peut affirmer sans crainte d'être démenti, que Rome a perdu et perdra encore beaucoup de terrain parmi les Slaves de Touest, car un seul moment de liberté religieuse a réveillé parmi les Tchèques Tesprit de Jean Huss étouffé par TAutriche \ L'expérience a appris à ces peuples , ainsi que le constate un docte historien polonais, que le catholicisme ne peut rien pour la liberté ^ d'une nation. Qu'il me soit permis de recommander les judicieuses réflexions de M. Krasinski aux écrivains occidentaux qui conseillent le catholicisme aux Roumains comme un moyen de défendre leur nationalité contre les envahissements de leurs voisins. L'histoire de la Pologne est la meilleure réponse à ces bienveillants conseillers. Est-ce par hasard la papauté^ qui imposera aux empereurs

mer qu*en Occident les catholiques ont été dupes de prétendus martyrs et surtout d'une fausse nonne nommée Makrena qui a exploité effrontément leur crédulité traditionneUe.

1 L'auteur anglais de V EglUe grteqmê dit que seulement « dans la Petite-Russie 2,000,000 d'Uniates ont été reçus de nouveau dans l'Eglise d'Orient».

2 Cinq miilioms de Patouais forcés tPmèjmrer iemr foi retigteute. Paris,

8 Voyes KRASINSKI, Bist. relig. — Bohême.

4 M. Krasinski , pour établir l'incompatibilité du catholicisme et de la liberté, traduit en entier dans les pièces justificatiTCS de son remarquable ouvrage la fkmeuse encyclique du pape Grégoire XVI contre les doctrines libérales.

5 Cette papauté qui a été Jugée avec une légitime sévérité dans m ouvrage sur les derniers papes par M. Alexandre OAVAZZI, qui a été autrefois on des plus célèbres prédicateurs de l'Italie.

apostoliques la restitution de la Transylvanie, de la Bukovine et de la Temesana , enlevées aux Roumains par les bourreaux^ de la noblesse galicienne?

1 Qne ceaz qui tronveraient ce mot trop fort n'oublient pas ce passagre d*nne récente publication allemande : « n 7 a douze ans, la noblesse de Galicie était massacrée parles paysans à VinsHgatiou de la bureaucratie autrichienne. » — VAgitaHon allemande^ Berlin 1859.

LETTRE III

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