LES PAYSANNES POLONAISES
Pétertbowg,
Le célèbre historien du XV* siècle peignait ainsi les paysans de sa patrie : « Le peuple des campagnes est porté à Tusage immodéré des boissons et aux querelles ; mais il est zélé au travail le plus pénible et 'patient à supporter la faim, le froid, ou toute autre incommodité K Crédule pour les récits fabuleux , il aime les contes 2. Il est hardi jusqu^à Faudace et possède un esprit naturel. Les habitations sont mal tenues i>^. Ce portrait est encore assez ressemblant, Toppression^ qu'une aristocratie exclusive a fait peser sur les cultivateurs ayant constamment paralysé tout progrès dans les campagnes polonaises. Cependant une ère de réforme a commencé pour eux quelque temps avant votre grande révolution de 1789. L'esclavage proprement dit n'existe
1 M. OérebtzofF signale aussi comme les principales qualités de ses compatriotes «la résignation et la piété». (CivHisation eu Russie ^ H, ch. XII — art. IV.)
8 Ce goût existe aussi chez les Slaves de Test. — Voyez SAKHA* BOFF, NarraHoHs du peuple russe. On trouve dans cette œuvre considérable les contes , les proverbes , les chansons, la mythologie, tout ce qui regarde la vie populaire.
8 DLUOOSZ , Historiœ polonieœ Hbri XIII.
4 Le roi Kasimir-le-Grand se servait de mots plus énergiques, «cruautés» et «exactions». — Voyez DLUOOSZ.
pins dans le «royaume de Pologne»^, ni dans le «duché de Posen», ni dans le «royaume de Galicie». Mais ses conséquences ont été incontestablement funestes. Ces paysans qui au temps de Dlugosz étaient 'encore «zélés au travail le plus pénible» — «imitant Fexemple de leurs seigneurs, devinrent indolents, ennemis de tout métier, de toute industrie, et ne cultivèrent un sol fertile, qui récompensait amplement la fatigue la plus légère, qu'autant qu'il fallait pour ne point mourir de faim. Sachant que lorsqu'ils n'avaient plus rien, leurs seigneurs étaient obligés de les nourrir, ce qui arrivait pendant plusieurs mois de l'année , ils se laissaient aller doucement à tous les rêves de la vie oisive » 2. C'est
1 Avant rinsnrrection de 1830—1831 , ce mot royaume avait nne grande portée. U n'indiquait pas sans doute un état indépendant, mais U impliquait de grands avantages et nne constitution promulguée par Alexandre I*' le 24 décembre 1815. Cette constitution reconnaissait un pouvoir législatif composé de deux chambres, le sénat et les nonces ou députés ; eUe garantissait la liberté de la presse, la liberté individuelle, rindépendance de la magistrature, la responsabilité des ministres, le vote de l'impôt , une armée nationale de 35,000 honmies. Nicolas I" Jura l'observation de cette charte, comme roi de Pologne, le 25 décembre 1825. Une fois la demiôre insurrection vaincue, il révoqua toutes ses concessions par Voukate du 26 février 1832. Cet acte déclarait « la Pologne partie intégrante de l'empire , ses habitants ne devant former à l'avenir avec les Busses qu'une seule et même nation. » Le caractère dn dernier empereur ne lui permettait pas d'user avec modération de la victoire, ni la nature de son esprit de prévoir les inconvénients des actes précipités. Quel Busse le louera maintenant d'avoir contribué à anéantir au profit de l'Autriche la constitution magyare? N'eût-U pas aussi agri plus habilement en respectant en Pologne , même après d'éclatantes victoires, une organisation politique conforme aux habitudes séculaires des populations? D'ailleurs, dans aucun Etat, la centralisation absolue dont l'empereur Nicolas a été le partisan dévoué ne saurait assurer le bien-être des provinces.
8 8PAZIER, Hiêtoire de la révolution polonaise de 1830.
ainsi qu'ils s'exposaient (x par la malpropreté la plus révoltante et la plus crasse ignorance^» à la risée de leurs voisins occidentaux. Mais ces moqueries, assaisonnées de remontrances trop souvent pédan— tesques, jointes au souvenir de la part que les Allemands ont prise deux fois au partage de la Po— logne, les ont rendus fort impopulaires parmi ces paysans slaves. Ils ont autant de penchant pour la France que d antipathie pour l'Allemagne : « Tu es un Allemand ! y> est dans leur bouche une véritable injure, et quand ils racontent quelque apparition da diable, ils ont soin de l'habiller à l'allemande et de le faire parler en langue germanique. Ces traits prouvent assez qiie, malgré les rapports fréquents de la Pologne avec l'Europe centrale, malgré l'union avec Rome qui l'a séparée des Orientaux, la masse de la nation polonaise est restée profondément slave et qu'elle a, en somme, les qualités et les défauts de cette race 2, si différente en tant de points des Latins .et des Germains. Dans aucune partie de Fempire des tsars, pas plus en Pologne qu'à Péters— bourg ou à Moscou, vous ne trouvez ces mythiques « Français du nord » dont on a si souvent parlé. Physiquement et moralement, le Slave polonais ou russe et le Gallo-latin sont deux types de l'espèce humaine dont la diversité frappe le regard le moins attentif.
1 SPAZIEB , Histoire de la révolution polonaise de 1830.
2 M. OÉREBTZOFF pense que ces défauts sont chez les Slaves de l'est « la ruse , le manque de persévérance , l'indolence et la convoitise. » (La civil, en Russie, U, chap. XII, art. 4). Toutefois il croit qu'il faut les attribuer à, l'influence mongole.
De tous les paysans qui cultivent le sol de la Pologne, le campagnard des environs de Krakovie est le noieux nourri , le plus riche , le plus sobre et le moins ignorant. En le prenant pour représentant de la classe à laquelle il appartient, on est donc assuré de nôtre pas injuste pour elle. Les femmes de cette contrée entretiennent avec soin leurs maisons qu'un verger entoure ordinairement. Quand rhabitation du Krakovien renferme une jeune fille, un petit jardin , planté de fleurs, est toujours disposé devant sa fenêtre. Comme toutes les Slaves , les Polonaises de ce pays ont pour le chant le goût le plus décidé : a Partout, dit un célèbre écrivain de cette race >, partout où se trouve une femme slave, on est sûr d'entendre chanter : montagnes et vallées, fermes et pâturages, jardins et vignobles, tout retentit des accents de sa voix 2; elle chante ses peines, elle chante ses plaisirs, et la naissance de son enfant et la souffrance de son cœur. Souvent la fille du peuple, après une pénible journée, allège par des chansons le poids de ses fatigues; elle revient lentement à sa demeure sous les lueurs du crépuscule, et elle chante pendant la route. Ce ne sont pas des traditions confuses ou des légendes mythologiques qu'elle répète, mais de véritables poèmes qui ne ressemblent en rien aux poèmes des autres nations de lEurope. La délicatesse, la ten-
1 M. 8CHAFABICK est un Slovaque de la Hongrie septentrionale.
8 Aussi, pour les Slaves de l'est, le taciturne Allemand est-il le « mnet » par excellence. Ce titre de muet est même son nom populaire.
dresse, la pureté, le pathétique sont les caractères spéciaux de cette muse. »
Mais ces chants n'ont point, parmi toutes les fractions de la race slave un caractère uniforme. Les Daïnos de la Lithuanie rappellent la riante vallée de Kowno qui fut leur berceau. Dans les fertiles contrées de Krakovie, de Posen, deGnezne, plus méridionales encore, leur accent est vif et gai^ Dans la Petite-Russie « un nuage de tristesse enveloppe les touchantes idylles (les dumki, rêveries) de l'Ukraine 2, 9 ce champ de bataille oii tant de fois les Slaves de Fouest et les Slaves . orientaux se disputèrent l'empire. En général, les chants populaires de la Russie sont remarquables par leur plaintive mélancolie^; mais cette mélancolie n'est pas dénuée de grâce. Quand il s'agit de peindre les femmes, ils ont volontiers recours à des comparaisons d'un caractère primitif. La jeune fille' ressemble au cygne argenté, ses larmes sont pareilles aux perles de la rosée. La nature elle-même s'associe aux modifications de son existence. L'arc-en-ciel, qui se trouve sur une maison, n'annonce-t-il pas qu'il y a une fiancée?
1 II existe plusieurs collections des chants populaires composés parmi les Slaves de l'ouest. On a recueilli même ceux du plus petit peuple de ce rameaUf les Wends. ( Volkilieder der Wenden^ 1 vol. in-4^.)
2 A. SOWIKSKI, Coup'd'œil historique sur la musiqut religieuse H populaire de la Pologne.
3 Un Kosak , KIBCHA DANILOVITCH , fit le premier recueil de ces chansons. Une collection beaucoup plus importante est due à un savant antiquaire « M. SAKHAROFF , déjà cité à propos des contes. On annonce un recueil encore plus complet, formé par feu KIRICK8KT, recueil qui contient, dit-on, plus de deux mille chants.
L'amour, qui joue un si grand rôle dans les œuvres des poètes du peuple, prend ici une physionomie attristée; mais le dévouement qu'il inspire à ces âmes rêveuses brave le tombeau et même l'enfer.
a Le nuage cache le beau soleil, le nuage sombre voile la lumière. La jeune fille est pensive et triste. Personne ne connaît le motif de son chagrin. Ses parents même l'ignorent, ainsi que sa sœur, la blanche colombe*
« Oh! dis-moi, pauvre douce jeune fille, ne peux-ta calmer ta douleur? ne peux-tu oublier celui que tu aimes, ni le jour, ni la nuit, ni le matin, ni le soir?
a Et la jeune fille répond avec mélancolie : « J'oublierai celui que j'aime quand mes pieds ne me porteront plus, quand mes blanches mains retomberont sans mouvement, quand mon regard s'éteindra , quand on me mettra sur le cœur la planche du cercueil. »
Un brave jeune homme, après avoir parcouru rUkraine, arrive chez le roi de Lithuanie.
« Le roi éprouve de l'amitié pour lui, il l'accueille avec générosité, le comble de bontés, et la fille du roi ne peut assez admirer la beauté de l'étranger. »
Mais l'imprudent voyageur, s'étant mis à boire, laisse échapper des « paroles trop hardies » et ses compagnons, « qui étaient méchants, » vont dire au prince :
« Eh! notre père, le terrible roi, tu ne sais pas
ce qui se passe; tu nen as aucune idée; ta fille est ramante de l'étranger ! »
Le roi, furieux, fait jeter Tindiscret amant dans « une sombre prison, » puis il le condamne à mourir sur un gibet :
a Le jeune homme a mis le pied sur le premier degré et a dit : « Adieu, mon père et ma mère! » Il s'avance sur le second : « Adieu , tous mes parents et mes aïeux! » II monte le troisième : « Adieu, belle princesse, lumière de mes yeux! »
« De loin, la fille du roi a entendu sa voix; elle court dans sa demeure élevée, elle prend ses clefs d'or, ouvre sa caisse d'argent, saisit deux couteaux damasquinés, et les plonge dans sa blanche poitrine.
« Le jeune homme flotte accroché au gibet, et la jeune fille expire sous le couteau. Son père arrive. A peine a-t-il levé les yeux, qu'il a vu sa fille morte, et il frappe de ses mains la table de chêne, et il dit : « Lumière de mes yeux , ma dière fille, pourquoi ne m'as-tu pas avoué que tu aimais cet étranger? Je l'aurais aimé aussi et j'aurais protégé sa vie.
« Puis il crie de nouveau à haute voix : Me reste-t-il encore des serviteurs fidèles? Envoyez-moi deux bourreaux impitoyables, et qu'ils tranchent la vie à ceux qui ont dénoncé ma fille. »
Après quelques luttes , le moine renonce au paradis , comme la jeune princesse renonce, à la vie, pour obéir à la voix de l'amour.
« Eloigne- toi, ô la bien-aimée de mon cœur.
éloigne-toi de la cellule du pauvre moine qui se désole d'être enchaîné par un vœu qu'il ne peut rompre. Ote-moi, ô ma chérie, ôte-moi le capuchon et ce noir manteau. Pose ta blanche petite main sur mon cœur ; sens, comme il bat avec force , comme, à chaque pulsation, mon sang bouillonne. Essuie les larmes amëres qui coulent de mes yeux, prends pitié de ma douleur. Je renonce au pardon de mes fautes pourvu que tu m'aimes, ô toi que j'aime tant! »
La voix des mères est aussi mélancolique que celle des vierges. La loi impitoyable du recrutement ^ leur arrache surtout des cris de désespoir 2.
« O vous, mes enfants, mes enfants chéris, je vous aime également. Voyez mes doigts : quand on en blesse un, j'en souffre également dans tout le corps. 11 en est de même de mes enfants, mon cœur tremble pour vous tous; mais toi, mon ami, toi qui as eu le sort, pourquoi es-tu si malheureux? Mieux vaudrait que tu ne fusses pas né, que je ne t'eusse pas nourri de mon sein ; mieux vaudrait Savoir écrasé à ta naissance. Quand je t'aurais emporté dans les flancs du mont escarpé, et couvert d'un flot de sable jaune, cela ne m'eût pas causé une pareille douleur. Dorénavant, pauvre mère, je chanterai comme le coucou. Que de peines te sont
1 Pierre-le-Grand avait fixé à vin^^t-cinq ans la durée du service militaire, si le soldat se conduisait d'une manière irréprochable. Cette loi est encore très-rigide. On ne peut obtenir un congé qu'après dix et qninxe ans passés sous les drapeaux.
8 Les souflfrances sans nombre, causées par les armées permanentes, ont été admirablement décrites par le comte A. DE VIGNY, Servitude et grandeur militaires. — Cette question a, depuis, été approfondie par M. Patrice LARROQUE.
réservées, ô mon ami! tu es tout jeune et peu robuste; tu éprouveras les rigueurs du froid, tu donneras à ton père et à ta mère le nom de Tatars. Lorsque viendra une de ces grandes fêtes que nous nous plaisons à célébrer, mes enfants seront à mes côtés; toi seul, mon bien-aimé, tu n'y seras pas. Ecris-moi ; mais ne te sers ni de plume , ni d'encre ; écris ta lettre avec tes pleurs, mets-y le sceau de ta douleur profonde. Le beau printemps viendra, tes camarades iront dans les prairies verdoyantes; ils seront gais et bruyants, et moi, pauvre femme, je regarderai dans la large rue, je verrai tous tes camarades , et je verserai de chaudes larmes. * »
Aux bords de la Yistule, la poésie n'a pas cet accent mélancolique. Un ciel plus clément exerce toujours une grande influence sur l'imagination et dispose à supporter avec une certaine insouciance les épreuves de la vie* Les Krakoviennes trouvaient une occasion d'exercer leur goût pour la musique lorsqu'elles célébraient leur fête annuelle {czomber babski). Ce jour là , elles se rassemblaient en foule sur la place du marché, où elles arrivaient divisées en compagnies. Un chef, élu par elles, présidait à la cérémonie. Bientôt, à un signal donné, commençaient les danses que les chants accompagnaient toujours. Les refrains de saint Grégoire n'épargnaient pas révoque de Krakovie. Ces satyres étaient, chez
1 Les collections de chants russes , faites an XVIII* siôcle , sont celles de T8CH0ULK0FF (Pétersbourg, 1770-74,4 vol. in-»»); — de NO- RIKOFF (Moscou, 1780); de LVOFF (1799); de DIMITBIEFF (Moscou, 1796), etc.
un peuple redevenu catholique, un souvenir de ce protestantisme insïïnctif, que les Slaves de Touest ont si intrépidement défendu au temps de Jérôme de Prague, de Jean Huss et de Stanislas Orzeckowski , le « Démosthëne de la Pologne < . »
La krakoviak était naturellement, dans cette circonstance, dansée avec un enthousiasme tout patriotique. La krakoviak est une des danses nationales de la Pologne. La mazurek a la même vogue dans les chaumières que dans les salons; mais la krakoviak, abandonnée par les classes supérieures, est restée éminemment populaire. Elle se danse, non en tournoyant comme dans la valse, mais en rond, par plusieurs couples qui se suivent en chantant. Parfois , les paroles improvisées sont satyriques et forment deux strophes dont la première est un tableau expliqué par la seconde. D'autres fois, le couple chantant fait une station devant les musiciens, et là le jeune homme invente des couplets relatifs à la fête ou consacrés à Téloge de celle qu'il aime.
La poésie qui préside aux amours joue aussi un grand rôle dans les noces.
Lorsqu'un jeune Krakovien est décidé à se marier» il confie sa résolution à un de ses parents ou à quelque ami d'un certain âge^ qu'on désigne par
1 Chez les Wends de la Lusace, peuple du même rameau, sur plus de 130,000 ftmes, on ne compte pas 10,000 catholiques.
8 Chez les Polonais, comme chez les Russes et les Roumains, ce grand acte de la vie sociale comprend deux scènes. — l<> la demande en mariage , 2® les noces. Voyez VOINËSCO , Une demande en mariage^ dans la Revue de VOrient^ XV, 17S-78 ~ et Cérémonies nuptiales dans la Moldavie et la Valaekie, trad. par M. Meldola dans la Revue du Nord, %• série, IV, 264-271.
le nom de staroste^. Ce négociateur se charge de présenter le jeune homme à la famille de la fille, de vanter avec la faconde que les Slaves possèdent au plus haut degré les qualités et les charmes de la bien-aimée, et si les prétentions du garçon sont agréées, de célébrer des espèces de fiançailles en liant les mains des futurs époux dans un mouchoir qui contient plusieurs pièces de monnaie.
Une fois les bans 2 publiés à Téglise, on s'occupe des noces. La toilette de la fiancée inaugure ce grand jour. Assise sur une huche, elle est livrée aux mains des filles d'honneur qui ornent ses cheveux de rubans et de fleurs. Durant ces préparatifs, les hommes qui y assistent chantent, le verre à la main, des airs appropriés à la circonstance. La bière, Teau-de-vie et le houblon ne sont pas oubliés dans ces chants populaires, dont les expressions équivoques paraissent fort amuser les assistants. Mais souvent Tobscurité est le plus grand défaut de ces refrains. C'est ainsi que le chant du chmiel (houblon), si répandu en Pologne , ne semble pas se rapporter bien directement aux fêtes nuptiales :
« Hoablon , n*a8-tu pas ea de mère, que ta as poassé aussi
gentil ?
1 Ce «toroste correspond aux n demandears en mariage», snatet, de la Russie qui arrivaient avec «un beau coq en main, comme un signe de leur demande. » (GÉREBTZOFF, I, chap. XVI).
S Dans les pays catlioliqnes qui n'ont pas subi Tinfluenoe de la révolntion de 1789, le clergé s'est emparé de tous les actes relatifs au mariage, — acte si important de la vie sociale. — Ainsi il s'est réservé le monopole de la publication des promesses de mariage. — Voyes BOUILLET, Dict. universel des sciences, article Bc».
Houblon, n'as-ta pas eu de père que tu as poussé comme un
pin?
Houblon, n'as-tu pas eu de sœur, que tuas poussé aussi aigu?
Houblon , n*as-tu pas eu de frère , , que tu as poussé en trois
ans?
O boublon , boublon pas cuit , assez. O bouche de vieille femme
non échaudée^. i>
La toilette terminée, la jeune fille se jette aux pieds de ses parents qu'elle couvre de baisers et de pleurs. Lorsqu'ils lui ont donné leur bénédiction, elle prend place sur un char attelé de quatre che-^ vaux^, au milieu de ses filles dlionneur et des mu^ siciens. Le staroste et les garçons d'honneur s'avancent à cheval à côté du char, tenant d'une main un fouet en cuir et de l'autre un drapeau 3. Lorsque les époux reviennent dans la chaumière, les parents leur offrent le pain et le seH, symboles de la richesse du foyer domestique, et le père répand sur leur
1 Peut^ôtre le Boublon doit-il être interprété comme une des boutades ironiques familières aux Slaves. Dans cette hypothèse, le houblon, fils de la bonne nature , meilleure à ses enfants que nos pères et nos mères , plus bienveillante que nos Arères et nos sœurs , grandit avec grrftce et avec rapidité, tandis que le descendant d'Adam naît dans les larmes et végète plusieurs années dans les douleurs misérables de l'enfance.
8 En Russie « on allait à l'église dans des équipages couverts de dnq^ries et de brocart et traînés par des chevaux dont les crinières et les harnais étaient garnis de rubans et de clochettes. » (GÉREBTZOFF, 1, chap. XVI.)
8 C'est la suite de gala ou poïetde des Russes.
4 Ches les Russes , avant le départ pour l'église, a les femmes bé> nissaient (les fiancées) avec du pain et du sel contenu dans des salières d'argent » et les hommes avec les images. (GÉREBTZOFF, I, ch. XVI.)
tète des grains d'orge ^ qui figurent Tabondance, qu'on leur souhaite, des produits de ragriculture. Après un discours du staroste sur les droits et les devoirs des époux, on se met à table et la fête se termine par les danses nationales; la polonaise, que dansent d'abord les gens âgés, puis la krakoviak et la mazurek.
C'est au milieu de ces divertissements que commence la cérémonie du chapeau [oczepiny). Une matrone coupe la tresse de la mariée et lui met sur la tête un bonnet en forme de chaperon, tandis que les jeunes filles font entendre le chant suivant, qui n'est pas beaucoup plus clair '^ que le chtniel :
<t Qu'est-ce qui se tord autour de l'arbre? — C'est le serpent. — Ma mère, mon mari me bat! Viens, viens! plains-moi et fais-moi cadeau de quelque chose de bon.
« La mère est arrivée et a examiné Tordre. — Bats, mon gendre; bats, instruits, c'est pour ton propre bien.
« Qu'est-ce qui se tord autour de l'arbre? — C'est le serpent. — Mon père, mon mari me bat! Viens, etc.
« Le père est arrivé, etc.
1 En Russie, «il était d'usagre de jeter sur eux quelques poignées de houblon en signe que leur vie se passât gaiement, o (GÉBEBTZOFF, I, chap. XVI.)
2 A moins qu'on ne veuille le considérer comme une mise en scène des discordes conjugales , excitées par le serpent qui a trompé la première femme et dans lesquelles interviennent successivement la mère, le père , le frère. Ce dernier est mieux disposé en fftvear de sa soeur.
« Qu'est-ce qui se lord autour de l'arbre? — C'est le serpent. — Mon frère, mon mari me bat! Viens, etc,
« Le frère est arrivé, il a examiné Tordre. Le beau-frère voudrait bien fuir; mais il ne sait de quel côté , si c'est par la porte ou par la fenêtre ; partout on se tient avec des sabres. — « Ah! mon beau-frère ne bats pas ma sceur; car, autrement, je te battrai avec un bâton aigu! »
Ce triste tableau , qui termine un jour de noces, n'est-il pas une peinture trop vraie de cette Pologne anarchique, famille vaillante mais indisciplinée de Slaves turbulents, toujours armée de sabres, même dans les festins, même au pied des autels ^ du « prince de la paix » et dont les diètes, grâce au liberum veto, cette suprême formule de la discorde 2, se transformèrent tant de fois en champs de bataille?
Chez les Slaves orientaux, la poésie intervient, aussi fréquemment qu'en Pologne, dans les noces populaires. Lorsque le mariage est décidé et que le fiancé s est mis à table, la fiancée lui offre à boire et ses compagnes chantent :
«Nous avons assisté, jeunes filles, à un festin chez notre amie chérie. Ce n'est pas l'hydromeP que nous avons bu, ce n'est pas le vin vert'*, ce
1 A l'Evangile, les grentilshommes dégaînaient à moitié Itsurs âabreA •fin de montrer qoo leurs épées étaient au service de celui qui a dit : « Qal se sert de Tépée, périra par Tépée ! »
S Voyez X. GODËBSKI, Pologne pittoresque.
3 Les boissons les plus anciennes en Russie sont i'iiydroinci , la bière {oloul) et le kvass. L'eau-de-yie est connue depuis rsi)».
4 L*ean-de-vie.
i74 LIVRE II.
sont les pleurs de notre amie. Ce nest pas pour cent roubles, pour mille roubles, que nous Favons vendue; non, c'est pour une coupe de vin: Nous ne Favons pas fiancée à un prince , à un seigneur, mais à un beau et fort garçon, qui a des cheveux blonds, un visage fier et qui fait des saints respectueux. »
Le fiancé se dirige vers la fiancée que ses compagnes environnent en s'efforçant de la cacher. Cependant il lui enlève le mouchoir qu'elle tient à la main et il lui en donne un autre. On entonne alors un chant en l'honneur du père et de la mère :
(( C'était la fête de la naissance de la Vierge. On sonna trois fois la cloche dans la maison du brave paysan; trois fois son cœur a palpité de joie; la première fois, parce qu'il lui est né un fils; la seconde fois, parce que son fils a été bien élevé; la troisième fois parce que son mariage est béni. »
Les jeunes filles ayant pris un chariot et un cheval s'en vont chanter dans le village :
« Dans les prairies, les prairies verdoyantes, sur une herbe tendre, le bon paysan faisait pattre ses chevaux vigoureux. Leurs pieds sont liés avec de la soie, leurs crinières sont ornées de perles fines. Pourquoi ne boivent-ils pas l'eau de la source? Pourquoi ne mangent-ils pas le tendre gazon? Pourquoi restent-ils immobiles? Us ont pressenti quelque malheur 1; ils ont prévu qu'ils allaient faire un long voyage. »
1 On a constaté dans le tome premier cette intimité de Thomme avec la nature dans les poésies populaires des Slaves du sud.
Pendant ce temps-là la jeune fille adresse à ses parents des plaintes simulées :
« O mon père bien-aimé et vous , ma vénérable mère, que veulent dire ces préparatifs? Il est venu ici des hôtes non-invités, non-attendus. Ils ont dit qu'ils voulaient m'emmener. J'ai senti mes genoux fléchir, ma tête s'est penchée, et mon cœur a palpité d'épouvante. Pourquoi, mon père, êtes-vous fâché contre moi? Pourquoi avez-vous écouté la voix des étrangers? »
Lorsque ses amies reviennent, elle se met à chanter :
« O mes compagnes chéries, vous vous êtes gaîment promenées dans la large rue , et moi, pauvre fille, j'ai renoncé à mes promenades! Mes blonds cheveux ne seront plus tressés comme autrefois >; ma robe ne sera plus si brillante. Ma liberté de jeune fille n'existe plus. La tendresse de ma mère me fait défaut. Le beau printemps reviendra; vous irez dans le pré vert; vous cueillerez des fleurs, vous tresserez des couronnes pour vos têtes charmantes; vous irez chanter avec gaîté et en chœur dans large rue, et moi, pauvre femme, je chanterai mon chant plaintif. »
On croit en Pologne parmi les paysans que celui des deux époux qui se réveille le premier dans la nuit des noces mourra avant l'autre. Ce trait vous donne une idée des superstitions sans nombre qui
1 II» tresse des jeunes filles est partagée en denx quand les filles dlioiinear font la toilette de la mariée.
régnent dans cette contrée. J'en ai trouvé plus d'une trace à Krakovie. La bibliothèque de l'Université conserve le manuscrit du fameux sorcier Twardowski*. On prétend que , persécuté à cause de ses connaissances magiques, il se réfugia en Allemagne, oii Gœtbe Ta rendu populaire sous le nom de D' Faust. Twardowski faisait ses expériences dans les montagnes' de Krzermiouki et sur le tertre de Krakus. Il avait caché dans les souterrains de Krzermiouki une jeune fille arrachée à la fureur d'une multitude fanatique. Elle devint bientôt aussi instruite que son maître luimême dans ces sciences occultes, qui n'ont plus, aujourd'hui, de mystères 2. Barbe Gizanka acquit une grande influence sur le roi Sigismond-Auguste. La reine-mère, Bona, aussi crédule que Catherine de Médicis et superstitieuse comme toutes les Italiennes, contribuait à la popularité des magiciens. « Elle sondait l'avenir, dit Czacki, d'après la masse formée par le suc tiré des herbes odoriférantes, ainsi que d'après les dessins qui provenaient de la cire fondue. » Les jeunes paysannes ont bien le droit de se livrer à la manie des sortilèges quand les souveraines leur donnent de pareils exemples. Connaître le mari que le Ciel leur destine , tel est surtout leur grande préoccupation. Saint André étant patron des jeunes filles, les heures qui précèdent sa fête sont particulièrement favorables à celles qui veulent soulever
1 Son miroir enchanté est à Pulawy. — Voyez GOLEMBIOWSKI, Le peuple polonais.
2 Voyez Eusëbe S ÂL VERTE , Des sciences occultes , Paris, 1829 ; et LOUANDRE, La Sorcellerie.
le voile qu'une Providence bienfaisante a mis sur nos yeux. « La veille de saint André , disait une châtelaine polonaise ^ mon espoir a été exaucé. Dieu veuille que ce que j*ai rêvé se réalise, savoir que mon père chéri me donne pour époux M. Etienne. Cesl un galant parfait; sa moustache est si bien peignée et sa chevelure si bien relevée qu'il semble que Cupidon même lui sert de valet de chambre. » Les filles du palatinat de Podlaquie, afin d'obtenir le même résultat que M^*" Cunégonde , disent la veille de la saint André neuf Pater debout, neuf à genoux et neuf assises. Cette laborieuse prière achevée, elles sèment dans un pot des graines de lin en chantant ce couplet:
Swiaty Andréiu la na tebé Ion siéiu Daj mené znaty Zkim budy zberaty^.
Dans les palatinats de Krakovie, de Sandomir, de Lublin, de Plotsk et de Mazovie, toute paysanne qui n'est pas mariée fait cuire un gâteau qu'elle a soin de marquer d'un signe qui le distingue des autres. Quand tous ces gâteaux sont rangés sur une chaise, on laisse entrer un chien affamé, et celle dont le gâteau est dévoré le premier trouvera un époux avant les autres. La foi était autrefois si grande en ce genre d'épreuves, que les paysannes
1 Frmgment dm Jomrnai de M^* Cunégonde IA8IELKA.
t « Sftint André , le Jour de ta tète , je sème ce lin ; foii-moi lavoir avee qui je le oneillerai. »
polonaises croyaient pouvoir faire apparaître le taa-^ tome du fiancé qui occupait si vivement leur intelligence. On lui préparait un repas composé de trois plats de légumes, puis on s'écriait : « Toi qui m'es destiné, je t'invite à souper! « 11 suffisait même de se placer devant une glace à minuit, — l'heure des apparitions, — et d'y regarder avec attention. Pourquoi les fantômes ne se montreraient-ils pas encore aux vierges enthousiastes des bords de la Vistule? En fait d'imagination, notre siècle n'a rien à envier à ceux qui l'ont précédé. Magnétiseurs', capacins, sorciers, jésuites, swedenborgiens, mormons, nonnes de toutes les couleurs, rivalisent de merveilles, et les miracles deviennent si nombreux qu'un fantôme eu plein midi me paraîtrait, pour mon compte, un incident vraiment vulgaire. Ne vivons-nous pas dans un siècle de progrès?
Si l'on veut avoir une idée de la mythologie ca-
iholico-païenne des campagnes polonaises , il Faut
assister aux veillées. En hiver, les jeunes gens des
deux sexes se réunissent pour travailler; les garçons
s'occupent à de petits ouvrages, les jeunes paysan-
le lin ou la laine. Pour moi, ces veillées
a double intérêt. Je pouvais y étudier à la
lostumes et les traditions. A cette époque,
vu que les Slaves du midi et je n'avais
ircouru aucune contrée occupée par le ra-
lidental de la race slave, rameau qui a cer-
r*"' GUtlat, U. PbdI FÉVAL attribne an mugnétUme dM a tarétluon aiu merveilles ap«r£ei par iiaiiit CuperCln-
LES SLAVES DE jL OUEST. 279
taînement une physionomie et des tendances parti^^ culières. Aussi m'intéressai-je vivement aux veillées krakoviennes.
L'habillement des femmes me parut élégant. Chez les jeunes filles, la jupe, qui est fort longue et de nuances variées, est souvent bordée d'un ruban d*or ou d'argent. Le corsage est en mérinos ou en soie. Les manches et les épaulettes des chemises sont ornées de broderies rouges. Le surtout en drap bleu , garni d'une fourrure de mouton , est remplacé, l'été, par un châle de lin ou de mousseline, nommé raniiLch et par un tablier. Ces paysannes préfèrent ordinairement aux souliers des bottes à talons élevés. Leurs cheveux pendent en longues tresses, et les jours de fête, elles se couronnent d'une espèce de diadème en drap d'or pu en velours dont le haut est garni de fleurs et de rubans.
Cependant je vous avouerai, ma chère amie, que les contes des veillées m'occupaient beaucoup plus que les costumes. Ce sont les jeunes gens qui se chargent d'exciter par leurs récits un intérêt qui leur fait rarement défaut. Comment nC; pas frissonner quand ils parlent de ces vampires qui sortent de leurs tombeaux .pour sucer le sang des jeunes filles? Comment ne pas s'étonner quand ils racontent l'histoire de reines et de princesses changées en arbres > ou en oiseaux? Ne trouve-t-on pas encore dans les souterrains du château désert des Sul-
1 Comparez ces métamorphoses avec celle de la belle Hélèoe dans la ballade roumaine : SoureU si Luma.
kowski une princesse métamorphosée en canard, et le peuple de Varsovie n'afBrme-t-il point que ceux qui s'aventurent dans ces souterrains sont entraînés par elle au fond des eaux?
Il y a quelque chose de plus triste en Pologne que les princesses transformées en palmipèdes, ce isont les femmes juives. Elles sont d une laideur et d une saleté vraiment exceptionnelles. Leur tête rasée, leur costume bizarre, les font encore paraître plus laides quelles ne le sont réellement. Quoiqu'elles aient Tair misérable, elles couvrent leurs coiffures, leurs corsets et leurs jupes de plaques d'or, de perles fines et de médailles. Pour retrouver le Juif du moyen-âge, le Juif (ïlvanhoe, il faut aller à Krakovie. Cependant, on y chercherait en vain cette Rébecca qui tournait la tète des moines-soldats du Temple.
LETTRE IV
LES LETTONNES.
J^tertbourg,
« Les Lelles, dit un docte philologue de votre pays, appartiennent à la nation slave, nous osons le croire, malgré l'opinion longtemps accréditée , qui en a fait une famille mixte, une race intermédiaire sans nom, sans langue distincte, jetée entre les Germains, les Finnois et les Slaves, dont elle défigurait et brouillait les idiomes. Cependant, si jamais une nation a su conserver, au sein même de la barbarie , à travers des siècles de ténèbres, la langue traditionnelle qu'elle reçut de ses pères et la transmettre intacte jusqu'à ce jour, cet honneur appartient aux tribus qui constituent la race lettonne ou prussienne primitive, établie dans la Prusse orientale, la Lithuanie, la Courlande et la majeure partie de la Livonie, au nombre d'environ deux millions et demi d'hommes. Leurs idiomes sont, à l'égard des langues slaves, dans le même rapport que le grec au latin et le gothique au Scandinave, et tout prouve, d'ailleurs, dans leur histoire, une étroite affinité et une communauté d'origine avec les Slaves proprement dits^ »
1 F.-G. EICHHOFF, Histoire de la langue et de la littérature des Slaves, Russes t Serbes, Bohèmes , Milanais et Lettons» Paris, 1839.
Les Lettons ont donné leur nom à la Lithuanie. Je vous ai raconté comment la reine Hedwige conquit cette province au christianisme et à la Pologne. Toutefois la Lithuanie, habitée par un peuple d*un autre rameau de la race letto-slave que les Polonais, fut presque toujours administrée à part et elle tendait à se séparer de la Pologne qui ne parvint à Tannexer à son territoire qu'en 1569. Lors du premier démembrement de la Pologne la partie la plus notable de la Lithuanie, composée de la Russie- Blanche et de la Russie-Noire, fut réunie à l'eaipire russe.
La Lithuanie est une contrée d'un assez triste aspect. C'est un pays, nu et à peine ondulé qui inspire la mélancolie. Les villages sont misérables. On voit que les paysans, — leurs proverbes l'attestent, — ont été rongés jusqu'aux os par ce clergé romain dont l'avidité est devenue proverbiale : « Le sac du curé est large! » et ce sac est comparé à celui du mendiant : « qu'on ne saurait remplir! * » Il en a été de même dans toute cette région. « En Pologne, dit un écrivain peu suspect, le clergé catholique possédait les deux tiers des terres 2. » L'aristocratie, au lieu de défendre le peuple contre le clergé, s'entendait avec les prêtres pour l'exploiter. Aussi le proverbe lithuanien dit-il : « tout noble est marchandise du diable. »
1 Voyez SGHLEICHEB, Liihuanûche Màhrchen, SprickworU, Râtktel und Lieder, Weimar , 1857.
2 BOUILLET^ DicHonnaire unioersei d'histoire , arUde Pologne, X* édition , « approuvée par le Saint-Pére. »
La littérature populaire d'un pareil pays ne pouvait être que fort mélancolique. Les masses soupirent après un ciel plus doux, une nature moins ingrate, une terre moins tourmentée.
« Nous voulons aujourd'hui^ boire Valus — demain nous partons — pour le pays de Hongrie,
« Où les ruisseaux sont du vin, les pommes d*or — et les forêts des jardins ... Et quand reviendrons-nous du pays de Hongrie?
« Quand les poteaux pousseront des feuilles, — que les pierres verdiront — et que les arbres croîtront dans la mer. »
Pour un peuple ainsi absorbé par les nécessités de la vie matérielle , l'amour est privé de tout idéal. Aussi la femme est-elle peinte sans aucune espèce d'illusions : « Les femmes ont de longues robes et un esprit court. » La ménagère , << la jeune fille qui donne un doux amour » prend place à côté de la poule, du canard et de l'oie, etc., et ce «doux amour» est considéré comme une espèce de produit, ainsi que « les fortes cornes» du bœuf, la « chaude laine » du mouton et les « poussins » de la poule.
« Je restai en service chez mon maître — une première année. — Je gagnai chez lui une poule. — Ma poule est déjà suivie de poussins.
« Je restai en service chez mon maître — une seconde année. — Je gagnai chez lui un canard. — Mon canard barbote dans le ruisseau. — Ma poule est suivie de poussins.
1 Aiati parlent des émisants dans nue chanson.
« Je restai en service chez mon maître — one troisième année. — Je gagnai chez lui une oie, — et mon oie fait ghigak. — Mon canard barbote dans le ruisseau. — Ma poule est suivie de poussins.
« Je restai en service chez mon maître — une quatrième année. — Je gagnai chez lui un chevreau
— et mon chevreau cosse que ça craque, — et mon oie fait ghigak. — Mon canard barbote dans le ruisseau. — Ma poule est suivie de poussins.
« Je restai au service chez mon maître — une cinquième année. — Je gagnai chez lui un petit mouton, — et mon petit mouton me donne de la chaude laine. — Mon chevreau cosse que ça craque, — et mon oie fait ghigak. — Mon canard barbote dans le ruisseau. — Ma poule est suivie de poussins.
« Je restai en service chez mon maître — une sixième année. — Je gagnai chez lui un petit porc,
— et mon petit porc grogne, o, i, e, — et mon petit mouton me donne de la chaude laine, — et mon chevreau cosse que ça craque, — et mon oie fait ghigak. — Mon canard barbote, etc.
« Je restai en service chez mon maître — une septième année. — Je gagnai chez lui une petite vache, — et ma vache donne du bon lait, — et mon cochon grogne, etc.
« Je restai en service chez mon maître — une huitième année. — Je gagnai chez lui un petit bœuf,
— et mon bœuf a de fortes cornes, — et ma vache donne du bon lait, etc.
« Je restai en service chez mon maître — une neuvième année. — Je gagnai chez lui un petit che-
val , — et mon cheval est un bon trotteur, — et mon bœuf a de fortes cornes, etc.
« Je restai en service chez mon maître — encore une dixième année. — Je gagnai chez lui une jeune fille, — et ma jeune fille me donna un doux amour, — et mon cheval est un bon trotteur, — et mon bœuf a de fortes cornes, etc. »
Certains tableaux justifieraient assez, il faut Tavouer, la place qu'occupent ici les jeunes filles ^ntre le porc qui grogne et le canard qui barbote. Quand on a vu, en Italie, sous le chaud soleil du midi, les femmes des classes inférieures s'occuper avec tant de sollicitude de débarrasser la noire chevelure de leurs filles d'hôtes incommodes, on comprend la marque de tendresse dont il est sans cesse question dans les légendes lithuaniennes, et les étranges services que les vierges de la Lithuanie rendent à leurs amants. Dans le conte de la belle fille du roi qui devient une espèce de Cendrillon, celle-ci est reconnue par son frère au moment où elle s'acquitte d'un pareil devoir. Dans la légende des neuf* frères, c'est dans une pareille circonstance, que l'un d*eux reconnaît au doigt de la complaisante laume l'anneau de sa sœur.
Les laumes elles-mêmes, qui jouent un trèsgrand rôle dans la mythologie de ce pays, donnent une idée médiocre du caractère que les anciens Lettons attribuaient à notre sexe^ dans le monde de
1 Les Lettons pensaient probablement comme M. Michelet, pour lequel la femme « est malade, n Hélas! Thistoire universelle prouve assez que Tespèce humaine tout entière est fort infirme!
rimagination. Ces êtres bizarres, esprits familiers des campagnes , semblent destinés à faire tous les travaux qui, dans les champs ou dans le ménage, appartiennent aux femmes, sans pourtant jamais pouvoir en prendre l'initiative. Quoique les laumes soient assez quinteuses, on cite délies quelques traits de bienveillance.
Une Lettonne avait une fille tellement paresseuse qu'elle ne montrait de goût pour aucune espèce de travail. Un jour, elle la conduisit à un carrefour, oii elle se mit à la battre de toutes ses forces. Tandis qu'elle se livrait à cette besogne avec une ardeur toute maternelle , son seigneur, qui passait en voiture, au lieu de se dire comme les anciens du pays : « qui a la force, a le droit ^ » lui demanda pourquoi elle accablait ainsi sa fille de coups. — « C'est une telle travailleuse, répondit la mère, qu'elle filerait la mousse de la muraille! » Le gentilhomme, plein de confiance dans le proverbe lithuanien « qui est riche a de l'esprit, » ne se crut pas obligé de comprendre le sens ironique de cette réponse. « Ah! dit-il, donne-moi ta fille; j'ai assez à filer chez moi. »
— a Prenez-la, répondit la mère, je n'y tiens pas. »
— Lorsque le seigneur fut arrivé, il remplit un grand tonneau d'une mauvaise filasse et enferma la paysanne dans une chambre. La pauvre fille, qui n'avait jamais su rien faire, s'inquiétait déjà lorsque, le soir, trois laumes frappèrent à sa fenêtre. « Si tu promets de nous inviter à ta noce, dirent-elles
1 C'est un proverbe de la Lithuanie.
d'un ton assez doux, nous t'aiderons à filer. » - — «Filez, filez seulement, répondit la prisonnière, vous êtes sûres d'être invitées. » Les laumes, trèssatisfaites de cet accueil cordial, filèrent le premier soir toute la filasse contenue dans le tonneau, tandis que la jeune Lithuanienne dormait sur les deux oreilles. Le lendemain, les choses se passèrent de la même façon. L'excellent seigneur, aussi porté à récompenser les belles actions que le comte de Montecbristo, voyant tout son lin admirablement filé, s'écria : « Puisque tu es si bonne ouvrière, je veux t'épouser. La veille des noces arrivée, la fiancée dit au gentilhomme : « Il faut que j'aille inviter mes tontes. » Lorsque celles-ci se furent présentées , le gentilhomme, frappé de leur laideur, demanda à Tune d'elles, pourquoi elle avait un si grand nez. «Petit seigneur, dit-elle, c'est parce que j'ai trop filé ; quand on file toujours et qu'on fait aller la tête, le nez s'allonge ainsi prodigieusement. » L'autre avait des lèvres si épaisses que le fiancé ne put dissimuler sa surprise : « Petit seigneur , dit la tante, c'est d'avoir trop filé; quand on file toujours et que toujours on mouille son fil , les lèvres deviennent aussi grosses. » La troisième , ayant fait une réponse trop rustique pour être rapportée ^ le seigneur jeta la quenouille au feu dans la crainte que la nièce ne devint aussi laide que ses tantes.
1 Cette réponse permettrait de comparer ces laumes aux harpies. Du reste, les /otimes n'étaient pas, chez les humains, à bonne école en ISsIt de propreté.
288 LIVRE If.
On n'accorde pas toujours aux laumes un aussi t)on caractère, les créateurs de cette mythologie étant convaincus que chez notre sexe les défauts remportent sur les qualités , comme si ee n'était pas là la plaie incurable de la postérité d'Adam!^ Malheur aux femmes qui avaient commencé à filer le jeudi soir 2; car les laumes venaient la nuit continuer leur besogne et emportaient le fil au chant du coq. Une paysanne qui avait du lin à tisser et qui ne pouvait trouver le temps de s'occuper de cette besogne, s'écria avec découragement : « Ah! je le donnerai à tisser aux laumes. » Aussitôt une laume se présente et promet d'achever le travail, à condition que la paysanne devinera son nom et l'hébergera convenablement. Autrement le tissu doit lui appartenir. La laume se croyait sûre du succëjs, mais, tout en travaillant, elle eut l'imprudence d'oublier a que la parole est d'argent et que le silence est d'or. » Elle se mit à parler haut et prononça son nom. Une autre fois, ce fut une jeune fille qui fut victime d'un marché conclu avec les laumes. Cette jeune personne, restée orpheline, avait été adoptée par deux de ces êtres fantastiques qui lui avaient donné deux grands rouleaux de magnifiques étoffes, à condition qu'elle ne les mesurerait jamais. La digne fille d'Eve,, ayant pris une aune , la nuit suivante son trésor s'é-
1 KANT, De la religion dans les limites de la raison^ prouve trèsbien que la philosophie est d'accord avec la religion contre ceux qui supposent que rhomnie naît essentiellement bon.
2 Les paysannes roumaines redoutent la fée du mardi soir , la mar» sara.
vanouit. Tous ces tours ne sont que des enfantillages. Mais les laumes n'en restaient pas là. Elles changeaient les enfants et les remplaçaient par d'horribles hydrocéphales, qui n'atteignaient jamais l'âge de douze ans.
On peut déjouer les ruses des laumes, comme ce garçon de ferme qui , conseillé par le curé, coupa la tête à un balai enveloppé de langes qu'elle^ avaient substitué à un enfant volé; mais le diable lui-même ne parviendrait pas à duper une vieille femme. La femme « qui a l'esprit court » devient aussi adroite que forte avec lexpérience et le temps. Telle est, du moins, Tintime conviction des Lettons. « Une vieille femme solide, on ne la briserait pas sous la meule du moulin. » Si la « petite fillette de Dieu » se laisse tromper facilement, il n'en est point ainsi plus tard. La ruse naturelle aux Slaves se développe si bien chez elle avec les années qu'elle appelle le diable a cousin » et que Satan est obligé de reconnaître « qu'elle pourrait l'ensorceler et lui jouer un méchant tour. » L'histoire vraiment originale que je vais vous raconter, ma bien chère amie, prouve que le prince des enfers a des raisons pour se montrer aussi défiant.
Dans un village de la Lithuanie vivait un jeune laboureur, qui avait épousé une très-belle femme. Tous deux vivaient dans la meilleure intelligence et s'aimaient « d'amour tendre ». Un jour, Satan, qui passait par là, fut aussi étonné de voir un pareil ménage qu'il avait été surpris de la vertu de Job. Aussi crut-il qu'il parviendrait aisément à troubler la
n. Les Slaves de rOnest. 19
290 LIVRB II.
paix qui régnait dans cette modeste demeure. Mais il échoua complètement et partit furieux. Comme il songeait tristement à llichec qu'il venait de subir, il rencontra une mendiante âgée qui lui dit : « Cousin, qui t'a mis de telle humeur?» — «Pourquoi m'interroges-tu? répondit Satan d'un ton bourru. Tu ne peux rien pour me tirer de peine. » — « Qui sait? répartit la sorcière. Nous aotres vieilles, nous en savons long! Raconte-moi ton histoire, et je t'aiderai probablement comme j'en ai aidé bien d'autres. » Satan , après avoir réfléchi un moment, songea qu'il n'avait qu'à gagner à une pareille alliance puisque c'est toujours un bénéfice pour lui d'engager une chrétienne à mal faire. Lorsqu'il eut expliqué clairement comment il avait échoué honteusement, elle ne put s'empêcher de hausser les épaules. « Donne-moi , dit-elle , une paire de chaussons et de souliers de Salzbourg et je te réponds du succès. »
Le marché conclu, la mendiante se dirigea vers le village, où elle trouva la jeune femme occupée de son ménage, tandis que son mari travaillait aux champs. Après en avoir reçu quelque aumône, elle affecta de se montrer très-reconnaissante et lui dit, en prodiguant des termes affectueux dont les Slaves ne sont pas avares : « Cher petit cœur, que tu es bonne et belle! Ton mari est vraiment heureux de Famour qu'il te témoigne. Mais comme, malheureusement, les hommes sont mauvais et changeants, je veux, ma fille bien-aimée, ma petite poule, Rapprendre un moyen sûr de te mettre à l'abri de l'in-
constance de ton époux. » La paysanne , n'ayant pu dissimuler son vif désir de posséder une recette de cette importance, la vieille ajouta mystérieusement : « Il y a sur la tête de ton mari , non loin du sommet, un cheveu gris ... Il faut que tu le coupes, sans qu'il s'en aperçoive, tout près de la peau. Quand tu lui porteras à dîner, dis lui de mettre la tête sur tes genoux pour faire la sieste, et quand il sera bien endormi, tire de ta poche son rasoir et coupe le cheveu avec adresse. »
En quittant la confiante Lithuanienne , la sorcière alla trouver le laboureur. « Bonjour , bonjour , mon bijou, bonjour, » lui cria-t-elle avec une cordialité affectée. — «Merci, merci, bonne vieille,» dit le Lithuanien touché , mais en même temps un peu in? quiet dé l'air désolé de la mendiante. Comme il allait se remettre à sa besogne, la vieille l'arrêta: « Qu'as-tu donc? » dit le paysan. — « Ah! mon cher garçon, mon cher cœur, répondit-elle d'une voix étouffée, je peux à peine parler, tant je suis effrayée. » — « Mais qu'y a-t-il? parle donc ! » — « Toi et ta petite femme, vous vivez dans le meilleur accord, je le sais, je le sais parfaitement. Mais Dieu te garde! Je viens de chez elle et là j'ai appris qu'elle veut te tuer pour épouser un homme beaucoup plus riche que toi. L'avarice l'a pervertie ! Aujourd'hui , à midi, elle t'engagera a mettre la tête sur ses genoux pour y faire la sieste, et tandis que tu dormiras, elle tirera un rasoir pour te couper le cou. »
Vous devinez, chère amie, la fin du conte. Au moment où la jeune femme se préparait à guérir son
mari de l'inconstance en escamotant le fatal cheveu, le paysan, qui la surveillait du coin de l'œil, se redressa avec rapidité, lui arracha son bonnet S et la prenant par ses tresses, il commença à l'accabler de coups. D'abord cette scène fit rire Satan, mais il eut ensuite horreur de la perfidie de la mendiante: <K Elle est plus rusée que moi , dit-il philosophiquement, les hommes ont tort de mettre tout sur le compte du diable ; ces vieilles femmes font bien plus de mal que moi. » Cependant il lui donna les chaussures et les souliers qu'il avait promis , mais en les présentant au bout d'une longue gaule : a Je ne veux point t'approcher, dit-il à son alliée, tu pourrais bien m'ensorceler et me jouer un méchant tour; car tu es pire et plus artificieuse que moi. »
Les légendes ne montrent pas toutes les Lithuaniennes aussi naïves que la jeune femme du paysan. Le premier conte que renferme le recueil de M. Schleicher est l'histoire d'une fille d'auberge, qui parvint, en devinant une série d'énigmes» à épouser un seigneur. Du reste, l'esprit de ce peuple est tellement porté a exercer son intelligence par des questions énigmatiques , qu'il n'est guère de paysannes dont la mémoire ne soit ornée de quelques misla'^. Voici l'une de ces^ chansons :
«Une fois ma mère m'a grondée et m'a dit: Va au bois , ma fille , et trouve-moi une fleur d'hiver et de la neige d'été.
1 Ce bonnet est on fichu de couleur ou de toile blanche qui livre passage aux tresses de cheveux.
S Poésies énigmatiques.
« J'allai tristement sur les coteaux près du lac et au bois. — Mon pasteur, dites-moi, je vous prie, où je rencontrerai ces deux choses.
« Si tu veux être bonne et fidèle , si tu me donnes ta bague pour gage , je te dirai Ténigrae ; écoute, écoute, ma fille.
«Je serai bonne et fidèle, je donnerai cette bague pour gage; mais dites-moi, où trouverai-je la fleur d'hiver et la neige d'été?
— «Va au bois de sapin, brise une petite branche , porte-la à ta mère ; et dis hardiment : Le sapin est la fleur d'hiver.
«Va au bord de la mer d'ambre, prends l'écume des flots azurés avec ta jolie main : l'écume de la mer est la neige d'été. »
Je n'ai pas cru inutile de vous donner quelques détails sur les légendes et les traditions des Lettons ; car on trouve dans ces antiques souvenirs des peuples un moyen infaillible de connaître les idées qu'ils ont reçues de leurs pères sur le caractère et la mission de notre sexe ^
Cependant les contes, les proverbes, les énigmes, etc., ont généralement une tendance épigrammatique qu'il faut prendre en considération. En outre, les opinions des peuples se modifient avec le temps. Cherchons donc ailleurs l'idéal de la femme tel que se le représente le peuple lithuanien. Nous trouverons
1 Les DtOnos, chants populaires de la Lithuanie, fleurs poétiques de la vaUée de Kowno , sont l'expression la plus curieuse et la plus ori- ^nale des sentiments du peuple.
plutôt dans les Daïnos, lexpression la plus élevée de sentiments auxquels aucune poésie n'est restée étran* gère. Ce que M. Alexandri a fait pour la Roumanie, M. Vouk Karajich pour la Serbie, M. Kollar pour les Slovaques de la Hongrie, MM. Rhésa et Nesselmann l'ont fait pour la Lithuanien
En Lithuanie, les jeunes garçons ne sont pas plus avares qu'ailleurs de flatteries hyperboliques.
«Un jeune compagnon, à cheval, est arrivé — du village ; — puis il a contemplé longtemps la jeune fille — au village : — «Retire-toi bien vite, ô jeune compagnon, — loin de moi; — tu trouveras aisément une autre jeune fille — comme moi.» — J'ai traversé plus de cent beaux villages — un de plus — et je n'ai nulle part trouvé de jeune fille — comme toi. »
Peut-être la naïve fillette prêterait-elle volontiers l'oreille à ces douces paroles, mais elle sait qu'elle aurait à rendre compte de son étourderie à la vigilance maternelle que le mensonge ne saurait endormir :
«Viens ici, jeune fille; — viens ici, mon enfant; — viens, causons — un seul mot; — rêvons de doux rêves, — où le courant est le plus profond, — oii l'amour est le plus charmant.
— « Ah ! jeune homme , je ne puis pas ; — je ne le puis, aimable garçon; — 'car ma mère me gronderait. — Elle gronderait , ma vieille mère , — si je rentrais tard à la maison, — si je rentrais tard à la maison.
1 M. Bhésa a rassemblé un peu moins de cent daînos et M. Nesselmann quatre cents.
LES SLAVES DE L'Ot'KST. 295
— «Dis vrai, jeune fille, dis vrai, mon enfant.
— « Deux canards sont arrivés en volant — qui m'ont troublé l'eau ; — j'attendais qu'elle s'éclairctt,
— j'attendais qu'elle s'éclairctt.
— « Cela n'est point vrai , ma fille ; — cela n'est pas vrai, ma fille ; — cela n'est pas vrai, ma petite;
— tu parlais avec un garçon; — tu disais sous l'érable verdoyant, — avec un jeune homme, — de douces paroles, d
Les garçons pensent au fond comme ces mères qui les surveillent avec tant de soin. En efiet, ce qu'ils estiment le mieux dans une fille , ce n'est point la grâce qu'elle déploie à la danse, ni la riche parure , mais l'amour du travail et la simplicité :
« De six fois trois façons — de trois fois six façons — fleurissent bellement — les amaranthes du jardin.
« Moi je reconnais — et devine aussi — quelle est la fillette — alerte au travail.
« Avant d'aller à la danse, — elle range son métier; — en revenant de la danse — elle déroule sa toile ....
« De six fois trois façons — de trois fois six façons — fleurissent bellement — les amaranthes du jardin.
« Moi je reconnais, — et devine aussi — quelle est la fille — paresseuse au travail.
« Avant d'aller à la danse — elle se fait une couronne; — en revenant de la danse — elle s endort au jardin ! . . .
« Quand je courus vers le courtil en fleurs, —
alors les coqs chantèrent; — je ne m'arrêtai pas,
— je chevauchai toujours — sans écouter les coqs.
« Je montai vers la grande cour, — dont je trouvai la porte fermée: — descends, descends, ô jeune fille; — ouvre la porte de la cour.
« La jeune fille est descendue — avec un brillant vaïnikas^; — je ne veux point de cette jeune fille — au brillant vaïnikasl
— a Descends, descends, ô jeune fille, — ouvre la porte de la cour. — La jeune fille est descendue
— avec son vert vaïnikas.
« Je veux bien cette jeune fille — avec sa verte couronne — je veux bien cette jeune fille — avec sa couronne verte.
« Ces vaïnikas de vertes routas^, — bénissent le courtil; — mais les riches vaïnikas — minent le courtil. »
La poésie lithuanienne se plaît à peindre cette laborieuse enfant des champs, entourée et protégée par la famille qu'elle aime et qui l'adore, cette « petite Marti » — la petite sœur de cinq frères , » — et « la petite-fille de sa tendre mère. » Cependant elle a aussi une profonde sympathie pour les êtres abandonnés ou persécutés. Avec quelle vive et pathétique éloquence ne défend-elle pas le rossignol contre la barbarie des bergers et des laboureurs
1 Le vaïnikas est un chapeau noir qae la jeune Lithuanienne porte jusqu'à son mariage.
2 La routa, fleur de rue, sert à faire les couronnes dont les filles entourent leur chapeau.
qui ont détruit son nid!^ L'orpheline devait être, pour ces poètes, portés à comprendre tout ce qu'il « y a de larmes dans les choses humaines » un sujet de prédilection. Pour elle point de « petite table », placée « pr^ de la fenêtre », d'où l'on voit « toute la jeunesse du village 2, » point de maison paternelle dont « leà vitres sont des diamants 3, » point de « petite mère » qui prenne part à ses tristesses et aux agitations de son cœur et qui l'envoie « dormir bien doucement dans le verger verdoyant *. » Aussi ne s'explique-t-elle pas comment on peut songer à l'aimer.
« Comment, jeune garçon, as-tu jeté les yeux — sur moi, pauvre orpheline? — Moi, je n'ai ni père, ni mère, pas de famille. — Le chêne vert croît bien dans la forêt ... — Ah ! pour moi , ce n'est point un père. — Le tronc n'est pas un -père, ni les branches des mains; — les feuilles ne sont pas des paroles de tendresse. »
Le reste du chant est le développement de cette pensée de découragement. La jeune fille passe en revue la nature entière dont elle constate amèrement l'insensibilité : — « Le vert tilleul croît bien dans la forêt; — pour moi, ce n'est pas une mère ... — L'érable vert croît bien dans la forêt, — mais pour moi, ce n'est pas un frère ... — Le nerprun vert
1 «G rossifirnolet! — joyeux oiseau, — pourquoi ne pas chanter? etc. »
2 Voir le chant qui commence ainsi : « Assise à ma petite table, etc. »
3 Dans le poème qui débute ainsi : « Le courtil de mon père est Joli, etc. »
4 Voyez « petite mère, je voudrais dormir, etc. »
crott bien dans la forêt; — pour moi ce n'est pas une sœur! ...»
N'est-il pas naturel que Forpheline , effrayée de son isolement, aille au tombeau de sa mère évoquer son ombre adorée? ^
a Ils m'envoyèrent au bois , — pauvre jeune orpheline, — pour les mûres au petit bois, — au bois pour les petites mûres.
« Je n'y pris point de petites baies, — je ny cueillis point de petites mûres; — mais je montai sur le coteau — au tombeau de ma mère.
« Là je pleurai amèrement . — sur ma douce petite mère, — et là, ma mère me parla, — c'était bien la voix d'autrefois :
« Qui donc là-haut pleure pour moi? — Qui marche de cette façon sur ma tombe? — Moi, moi; ah! chère mère! — moi, l'orpheline solitaire.
« Je demande si tu reviendras — dans nos jours heureux?
« Je ne reviendrai point, ma fillette; — je ne reviendrai point, mon orpheline. »
A la fin de l'entretien la mère fait entrevoir à sa .fille que, malgré les épreuves qui lui ont été imposées par la Providence, des jours meilleurs luiront pour elle et qu'un fiancé viendra dans sa maison murmurer à son oreille « de douces paroles » et lui apprendre à « tresser le vaïnikas. »
Cette pensée de l'avenir qui attend la vierge au foyer d'un époux, n'est pas plus étrangère aux Lithuaniennes qu'aux autres filles d'Eve. Elle est exprimée avec naïveté dans cette daïna:
« Le long de l'étang — je cheminais, cheminais; — mes blanches mains, — j'y lavai mes petites mains.
« O vous, mes mains! — petites mains blanches. — à qui appartiendrez-vous?
« Si c'est un jeune homme — Dieu le donne ! Dieu le donne! — Maïs si c'est un veuf, — qu'il m'en garde! qu'il m'en garde! »
Ces poésies, qui sont réellement gracieuses, donnent une plus heureuse idée de l'imagination et du caractère des Lettons que les contes analysés au commencement de ma lettre. N'oubliez pas non plus que ce pays a fait de courageux efforts pour substituer aux vieux préjugés des opinions plus rationnelles. Comme en Pologne la noblesse, ou du moins la fraction la plus éclairée de ce corps, a essayé de se rendre indépendante de Rome. La Lithuanie, qui doit le christianisme à la reine Hedwige, suivit en 1539 l'exemple du royaume des Jagellons en manifestant un sincère enthousiasme pour la réformation, et le duc Nicolas Radziwill facilita de toute fon influence les progrès des adversaires de la papauté. Les Radziwill ne sont pas la seule famille considérable < sortie de la Lithuanie. Je vous ai déjà dit que du grand-duc Guédimine descendaient quatre familles de princes russes. C'est aussi de Guédimine que sont issus les princes Czartoryski ^, les princes
1 Nicolas BAdziwiU, créé prince du Saint-Empire par Maximi- IteB l*', s^opposa de toutes ses forces à la réunion définitive de la Lithuanie à la Pologne, réunion qui s^acoomplit en 1569.
S Cette maison est la plus illustre de la Pologne.
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Woroneçki et les princes Sangousko. Les princes Giedroyç' ont régné sur une partie de la Lithuanie avant l'avènement des Jagellons. Wilna, capitale de de la Lithuanie, vit autrefois une riche et fière aristocratie y étaler un luxe inouï. La tradition rapporte que trois. seigneurs, Massalsky^, Sapiéha^ et Sluszka prirent l'engagement de fonder trois palais, et chacun s'efforçait de surpasser les deux autres en magnificence. Cette lutte valut à la Lithuanie trois de ses plus beaux monuments. Malheureusement, le palais Massalsky a disparu dans une des dernières crises du pays. Le palais Sapiéba est près du fanbourg d'Antokol et le palais Sluszka sur les bords de cette Witia que le poète le plus célèbre de la Lithuanie ^ a gracieusement comparée à une jeune Lithuanienne :
<i La Wilia, mère de nos torrents, a un lit d'or et une surface d'azur. Une belle Lithuanienne y paise de l'eau; elle a un cœur plus pur, une figure plus ravissante.
a La Wilia coule dans les vallées riantes de KovDO, entre les tulipes et les narcisses; aux pieds
1 De la branche ftolonalse, aujaurd'hnt éteinte, iet HasBalaky. — Une ftiinllle prlnolère de PolagrDe. les princes Bchoniik.! descend koisl an tsar h la Russie, Vassm Scliouiski (160S). oonserïé leur Hlre de princes rosses , Ils prenikbomsky et les QafraHne.
re fbl «levée sn ZVni' slAcIe ï la dignité da
IZ, né il NowogTodek.
de la Lithuanienne est la fleur de nos jeunes gens, plus ravissante que les roses et les tulipes.
a La Wilia dédaigne les fleurs de la vallée; car elle cherche le Niémen, son fiancé; la Lithua-* nienne est triste au milieu des Lithuaniens; car elle adore un jeune étranger. »
Quoique porté, comme tous les poètes, à idéaliser son pays, Mickiewicz en connaissait les plaies mieux que personne. Il gémissait de la servitude intellectuelle dans laquelle le paysan est plongé. En effet, depuis le jour où Wilna devint le siège de la réaction organisée par les jésuites, les masses ont dû nécessairement céder à un mouvement qui en* traîna la noblesse elle-même L Aussi la superstition, un moment ébranlée, a-t-elle reconquis tout son empire. Vous n'avez pas idée de toutes les bizaires précautions qu'emploie un paysan pour construire sa chaumière. On met dans les fondations, du côté qui regarde le levant, une pièce de monnaie, un morceau de pain, du miel et du sel. En outre, la cabane doit être bâtie en bois rond et de façon à ce que les morceaux soient toujours impairs :
.... numéro Deas impare gaudet.
Les arbres renversés par la tempête ne peuvent servir dans une bâtisse ; car le diable les avant abattus, ils porteraient nécessairement malheur à la maison.
1 Voyez K&A8INSKI , Histoire relig. des peuples slaves^ — Pologne. Cet ouvrage , publié en anglais , a aussi paru en français, Genève, Joël Cherbuliez.
Quant il s'agit de mariage , c'est bien autre chose \ Depuis Noël jusqu'au jour des Rois, les jeunes paysannes croient que le temps est favorable pour interroger l'avenir. Elles fabriquent avec du chanvre deux petites poupées, Tune qui représente un garçon et l'autre une fille, puis elles y mettent le feu. Si les deux flammes inclinent l'une vers l'autre, la fille épousera celui dont la poupée offre l'image, sinon, elle doit chercher un autre mari.
Le meilleur moyen de débarrasser les classes populaires de la superstition qui, parmi les Slaves, arrête tout essor de l'esprit, n'est pas le genre d'orthodoxie dont quelques écrivains se sont faits, en Russie, les apologistes fervents*. L'instruction est un moyen beaucoup plus assuré. L'Allemagne seule l'a compris jusqu'à présent. Je n'ignore pas que les impératrices de Russie ont essayé de propager, dans leurs vastes Etats, les lumières de l'Occident. En 1732, Anna Ivanovna fonda le premier corps de cadets nobles pour les armées de terre (Soukpopoi^ noï chliakhetnyi korpus). Après six et même neuf années d'études , ces jeunes gens n'étaient admis dans l'armée qu'à la suite d'examens difficiles. Elisabeth réorganisa l'Académie de marine, afin de former des officiers instruits pour les flottes de l'empire. C'est elle qui élargit la sphère de l'Académie des sciences, et le pays lui doit sa première Université*. Deux ans plus tard, elle fonda l'Académie desBeaux-
1 MM. le chambellan Mouravieff, Gérebtzoff, etc.
2 Celle de Moscoa, fondée en 1755.
Arts. Catherine II ne resta pas en arrière. Non contente de donner l'exemple d'une activité intellectuelle vraiment exceptionnelle ^ elle institua, en 1762, un corps de cadets nobles pour préparer les officiers d'artillerie et les ingénieurs. En 1783, elle organisa FAcadémie russe pour l'étude de la langue nationale. Cest donc à notre sexe que l'empire est redevable de ses principaux établissements scientifiques et littéraires. Mais Catherine-la-Grande, dont le génie sans égal embrassait tout'^, comprit très-bien qu'une nation n'est pas réellement civilisée quand elle néglige réducation des femmes et du peuple. En 1764, elle jeta les bases d'un institut pour les filles nobles ^ et ces jeunes personnes, en se disséminant dans toute la Russie , y répandaient le goût d'une culture alors excessivement rare *. Lorsque Catherine fonda, en 1763, les Enfants-trouvés de Moscou, elle y ajouta des classes d'études primaires. En 1786, elle faisait pubher un règlement pour les écoles populaires et, à dater de cette époque, des écoles primaires commençaient à s'établir dans les villes de province et dans les grands bourgs. Malheureusement, aucun des successeurs de Catherine n'était à la hauteur de son génie. Son œuvre s'est si peu développée sous
1 EUe coUaborait aux journaux Uttéraires, écrivait des drames russes, rédigeait un cours d'histoire pour ses petits-fils , s'occupait d'un dictionnaire comparatif, etc.
2 Voyez 6RIB0VSKY , Mémoires sur Catherine 11.
8 D'après les conseils de l'impératrice Marie, Paul I" fonda Sainte- Cïatherine, dont le but était le môme que celui de Smolnyl.
4 Voyez La Chronique de famille de M. Serge AKSAKOFF.
Paul, sous Alexandre et sous Nicolas, qu'en Russie, sur 100,000 habitants, 923 seulement fréquentent les écoles populaires, tandis que TAngleterre en compte 4399 et TAlIemagne 8888 ! Il est vrai que les Russes disent, pour se consoler , quô dans Tempire français, — « qui marche à la tête de la civilisation » — a un tiers des hommes et plus de la moitié des femmes, qui se sont mariés en 1853, ne savaient ni lire ni écrire ! ! * »
Tant que les choses en seront là , la France est bien assurée de rester « la fille atnée de Rome!^ »
1 Le Bundy de Berne, 1857, numéro 55.
8 Voyex dan» £. ABOUT, La QuesHom romaine toat ce que dit l'auteur de l'enseignement populaire et de la condition réellement intolérable des femmes du peuple dans les Etats du pape.