LES REINES DE GÉOBOIE
Pétersbourg.
J'ai souvent rencontré ici une personne dont la vue transportait toujours ma pensée dans un pays qui resseooble bien peu aux marais glacés de Ungrie. La princesse B*^ appartient à une de ces familles géorgiennes dont Torigine se perd dans la nuit des temps, et qui ont régné avant les empereurs de Russie sur les chrétiens du Caucase. Depuis que je Tai vue pour la première fois, je nai négligé aucune occasion de m'informer de ces intéressantes contrées, et les occasions ne m'ont pas manqué pour recueillir sur ce sujet des renseignements de toute espèce. Dès les premiers mois de mon séjour en Russie, j'avais interrogé à Yosnissenski le prince Bagratione^ sur la terre favorisée
1 Cette famiUe , qui a donné à U Russie on de ses plas grands hommes de guerre, le prince Pierre Bagratione, se diyise maintenant en
IL Les Iraniennes. 30
du Ciel, à laquelle ses illustres ancêtres ont donné des lois.
Les Russes n'ont pas trouvé dans ces lointaines provinces des peuples aussi étrangers à leur race que les Finlandais et les Tatars. Si les parties les plus inaccessibles du Caucase sont habitées par des nations d'affinité finnoise, les Géorgiens, les Arméniens, les Ossètes eux-mêmes appartiennent à la race indo-européenne, sans faire toutefois partie des Slaves. Comme les Germains ^ ils se rattachent, par la langue, au groupe iranien, d'où sont sortis les Perses, les Kourdes, les Afghans, etc. Les Iraniens connaissent depuis longtemps la foi chrétienne. Quand les Slaves étaient encore plongés dans les ténèbres du paganisme, sainte Ripsima^ et sainte Ninon ^ se signalaient par un dévouement à la cause de l'Evangile qui a répandu sur leur terre natale et sur leur sexe un immortel éclat.
Un de vos compatriotes, maintenant établi à Pétersbourg, M. Brosset, est le premier qui ait approfondi l'histoire de la Géorgie. Ce savant orientaliste, après avoir été professeur dans un collège de jésuites, eut l'heureuse idée de renoncer aux subtilités d'une casuistique discréditée pour étudier les
trois branches : 1° les princes Bagnratione; 2<^ les princes Bagratione- Imérétinsky ; S*' les princes Bagnratione-Mouhransky.
1 «Les lances germaniques, dit M. Alfred Maury, se rattachent plus au zend et au perse qu'au sanscrit. » — Le même savant parle de « la liaison étroite des langues germaniques avec les langues iraniennes. »
2 Un écrivain du V« siècle, A6 ATHANGHELOS , a rédigé la légende dé sainte Bipsima.
' 3 Que d'autres nomment Nunia.
langues sémitiques, les idiomes finno-mongols et iraniens. Ne trouvant aucun moyen d'avoir à Paris une position conforme à ses goûts, il vint ici solliciter une chaire pour y enseigner les littératures arménienne et géorgienne. Il est aujourd'hui académicien, conseiller d'état, inspecteur des écoles primaires de cette ville, bibliothécaire à la grande bibh'othèque publique. Grâce à sa Chronique géorgienne^, à ses Mémoires sur la langue et Phistoire géorgiennes^, k sa Description géographique de la Géorgie^, à son Rapport sur un voyage dans la Géorgie et F Arménie \ à ses Additions et éclaircissements à F histoire de Géorgie^, nous pouvons nous faire une juste idée des annales et des mœurs de ces riches contrées ^.
Quant aux populations d'affinité finnoise qui font courir aux chrétiens des provinces caucasiennes de continuels périls, elles ont été, dans ce pays, l'objet de recherches également approfondies. Un écrivain allemand, M. Frédéric-Martin Bodenstedt, destiné par
1 Voir Mémoires de V Académie des sdenees de Pétersbourg, IV* série, tome V.
2 1834 , in-8».
3 Traduite du tsarewitch Wakhoucht, avec cartes, 1842, iii-4<*.
4 1849-51, in-8*^, avec atlas.
5 Pétersboarg , 1852.
6 Ayant lui, DÂVm , fils de Ohiorgrhi ou George XIII, roi du Kartlili et du Kakheth , avait publié , dans sa langue nationale , une histoire de U Géorgie (Tiflis, 1800). M. Jules KLAPROTH avait traduit en allemand , en se servant d'une version russe , Thistoire que Vakhtang V, roi du Karthli (1703-1721), fit compiler, d'après les chroniques nationales conservées dans l'église métropolitaine de Mtzkhéta et dans le célèbre monastère de Ghélati. Un membre de la famille Orbéliani , Etienne, archevêque de Siounie, a écrit V Histoire des Orbéliani, trad. par Saint- Martin.
son père au commerce, parvint à acquérir, dans les bureaux d'un négociant une instruction exceptionnelle. Après avoir été à Moscou précepteur dans la maison du prince Galitzine, il fut chargé par le gouverneur du Caucase, général Neithart, de diriger une institution pédagogique à Tiflis^. Mais fatigué de travaux incessants et n'ayant pas voulu se faire naturaliser russe , il commença à voyager dans la région caucasienne et dans l'Asie occidentale. Son livre. Les peuplades du Caucase^, n'est pas seulement une étude sur la langue, la religion et les mœurs des tribus qui , depuis si longtemps , tiennent en échec les forces de la Russie, c'est aussi un tableau des guerres acharnées dont Chamyl a été le héros. Mais, jusqu'à présent, aucun écrit ne permet mieux de comprendre le caractère de ce personnage célèbre et les habitudes de ses sujets que la relation dictée à M. Verderevski, directeur de la Gazette de Tiflis par deux petites-filles du dernier roi de Géorgie, Ghiorghi XIII 3, les princesses Tchavtchavadzé et Orbéliani qui ont été , pendant huit mois , captives du chef musulman ^. Les tendances de ce chef et des
1 C'est le même écrivain auquel on doit VVkraine poétique (Stuttgart, 1845) et V Introduction du christianisme en Arménie, {Die Einfûknsmg des ChrisHanismus in Arménien , Berlin , 1860). — n a aussi publié Koslofy Pouchkine et Lermontoff (Leipzig , 1848) , ckoix de ces poètes russes célèbres.
2 Die Vôther des Caucasus, etc., Francfort, 1848.
3 Plene ou Chamila, Praeditaïa potest o vosmiméçiatchnomi chesU dneonom ve (1854-55) prebyvani, etc.
4 Madame Anna DBANCEY , institutrice des enfants de la princesse Tchavtchavadzé f a raconté d^une manière fort intéressante les mêmes
hommes qui combattent sous ses drapeaux, ainsi que les tentatives, dirigées contre lui par les Russes', ont été fort diversement apréciées en Occident. Le Caucase est un monde tellement mystérieux que la diversité de ces appréciations se comprend aisément. En Russie, les poètes, les romanciers ont été attirés par ce monde extraordinaire, aussi bien que les voyageurs et les historiens. Exilés au Caucase, Lermontoff et Marlinsky * s'étaient épris de ses beautés : « Sauvages sont les races de ces sauvages abîmes , s'écrie Lermontoff 3. C'est dans la lutte qu'elles naissent, et pour la lutte qu'elles grandissent*. L'enrant entre dans la vie en combattant, en combattant lliomme achèvera sa tâche. Ils n'ont qu'un mot d'ordre : L'ennemi! le Russe! C'est avec ce mot là que la mère, son enfant sur les genoux, lui souffle au cœur une courageuse épouvante. Aussi l'enfant même, le faible enfant, ne connaît pas de merci. Fidèle est l'amitié, — plus fidèle encore la vengeance. Là il ne coule pas une goutte de sang qui ne soit vengée à l'heure dite. Mais l'amour aussi, comme la haine, est un amour sans mesure. »
Arénements à Paatenr de Pécrit intitulé : Les princesses russes prisonnières au Ctmettse oa Souvenirs d'une Française capHoe de Chamylj Paris , 1857.
1 Les épreoYes et les habitudes des soldats russes qui luttent contre Chamyl dam» ces montagnes, ont été décrites par M. le comte TOL- STOÏ dans de simples et intéressants tableaax de la vie du Caucase : — 0&oi€Âett90 (la jeunesse); — Detsivo (l'enfance) ;— IVabeg (Pexpédition) ; Mêmbàa Leça (la coupe de bois).
9 Pseadonyme d'Alexandre Beztoujeff.
S La comtesse Eudoxie R08T0PCHIKE a rédigé une notice sur ce poète qa'elle a envoyée au Caucase à M. Alex. Dumas , qui Ta repro* duite dans son Voyage.
Dès la plus haute antiquité, les historiens et les poètes ont dirigé leurs regards vers les sommets fameux chantés par Lermontoff. Les récits de Moïse, la célèbre allégorie de Prométhée, Fexpédition des Argonautes, les pérégrinations d'Ulysse, nous reportent vers ces montagnes, où vivent encore tant de nations, débris des migrations antiques. On s'étonne que les riches vallons du Caucase n'aient pas retenu plus longtemps ces peuples voyageurs. Sans doute on trouve au centre de ces monts sublimes des glaces éternelles et des rochers stériles, où se cachent lès ours , les loups , les chacals , les argalis et les oiseaux de proie de toute espèce. Mais, au nord, les collines produisent le blé en abondance et les chevaux circassiens errent dans de gras pâturages , tandis qu'au midi se développe la splendeur sans égale de la végétation asiatique. Les pentes de l'est , de l'ouest et du sud voient grandir les cyprès, les saviniers, les cèdres, les lauriers, les amandiers, les pêchers, les poiriers à feuille de saule, les figuiers, les jujubiers, les dattiers et les oliviers. Pendant que dans les marais s'épanouissent les plus belles plantes, telles que le rhododendrum ponticum et Yazalea pontica, les romantiques vallées sont parfumées par le seringat, le jasmin, le lilas et la rose caucasienne.
Les femmes de cette contrée manifestent, dès la plus haute antiquité, le caractère extrême que Lermontoff prête au peuple d'une contrée où la nature elle-même est si féconde en contrastes. Cest
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en Colchide* que vécut Circé, sœur du roi iEtès, la redoutable magicienne 2, l'habile ouvrière, la savante musicienne , qui inspira une passion si ardente ao plus rusé des Hellènes et qui faillit le retenir dans son palais de marbre blanc, où brillaient les tables d*argent chargées de corbeilles d'or, oii resplendissaient les tapis de pourpre. C'est dans le même pays que Médée , nièce de Circé , fille d'iEtès et de la magicienne Hypsée , conçut pour Jason l'ardente passion qui lui suggéra tant de crimes et de vengeances atroces que rendait faciles sa profonde connaissance des lois de la nature. C'est aussi entre le pays des Tcherkesses et le Souaneth que résidaient ces terribles amazones, sans peur et sans pitié, qui occupèrent si fortement l'imagination du monde ancien. Au temps du P. Archange Lamberti, elles n'avaient pas encore disparu du Caucase. Le dadian, faisant la guerre aux peuplades des hautes montagnes de l'ouest de l'Elbrous, on trouva sur le champ de bataille beaucoup de femmes armées et cuirassées 3.
Le christianisme introduisit dans le Caucase des habitudes plus douces. Notre sexe contribua beaucoup aux triomphes qu'il obtint. Je vous ai raconté comment Ripsima et ses compagnes répandirent leur
1 Iméreth et Miniinrélie.
9 Poar les Grecs ignorants de cette époque, comme pour les chrétiens iUettrés , toute science supérieure à celle du vulgaire , était un pouToir magique.
8 Voyez Â. LAMBBRTI, Recueil de voyages au nord y VU, 180-181. Comp. ayee ce que LA MOTBATE, II, 84, raconte des femmes tcherkesses.
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sang pour la foi en Arménie K En Géorgie, la pins mémorable des révolutions s'accomplit sans persécution, au temps de l'empereur saint Constantin, par le ministère d'une pauvre captive. Sainte Ninon s'était enfuie en Arménie avec sainte Ripsima et sa nourrice Gaïna. Après le martyre de ces deux intrépides chrétiennes , Ninon quitta Vagharchabad , que les Géorgiens nomment Akhalkalaki, et arriva au bord du lac Taparavan, oh elle trouva un berger des basses vallées qui lui apprit que l'eau qui sortait de ce lac, arrosait Mtzkhétha. Elle se mit à suivre le fil de cette eau par un chemin des plus difficiles jusqu'à Kherthvis, où elle rencontra quelques voyageurs, avec lesquels elle fit route jusqu'à Ourbnissi. Lorsqu'elle eut passé deux mois dans le faubourg juif de cette ville, elle se retira dans les montagnes où elle se condamna à ces grandes austérités qui ont toujours été populaires en Orient. Le roi Mirian, de la dynastie des Sassanides, régnait alors en Géorgie. Ce prince, fidèle au culte des Mages, qui est encore pratiqué à Bakou, au bord de la Mer-Caspienne, sur le territoire russe, tolérait les idoles des Géorgiens^. Devenu veuf à l'âge de quinze ans d'Abéschoura , il épousa une Grecque du Pont, nommée Nana. Nana connaissait probablement le christianisme; car elle s'adressa à sainte
1 Première partie, liyre I, les Asiatiques dans les principautés.
2 Les vieilles traditions barbares résistèrent longtemps en Géorgie aux efforts de la ciyilisation. L'antique antropophagie ne fut abolie que sous Phamayaz (247 ans avant J.-C.)i encore fut-elle tolérée dans les sacrifices.
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Ninon lorsqu'elle eût perdu un fils qu'elle aimait tendrement. La légende prétend que la pieuse anachorète lui rendit la vie et que la mère et une partie de Tarmée, ravis d'admiration, embrassèrent la foi nouvelle. Le roiMirian, d'abord incrédule, finit par se convertir à-peu-près en même temps que le souverain de l'Arménie, Tiridate. Il fit bâtir une église à Mtzkhétha, où l'on montre encore la chapelle de sainte Ninon.
Depuis cette époque jusqu'à nos jours, la Géorgie fat obligé de soutenir des luttes terribles et sans cesse renaissantes contre les ennemis du nom chrétien. Exposée à tous les coups des sectateurs de Zoroastre et plus tard à la fureur des diverses nations, qui prenaient la route du Caucase pour propager l'islamisme au-delà des frontières de l'Asie, la brave nation géorgienne sut tenir tête à tant d'ennemis sans désespérer de la cause du christianisme.
Au temps où les khalifes, successeurs de Mahomet, faisaient courir les plus grands dangers aux chrétiens de ces contrées, la dynastie des Bagratides, — souche des princes Bagratione, — succéda à la famille royale des Sassanides. Le prince Pierre Dolgorouki croit pouvoir affirmer que « l'origine de cette antique et illustre famille se perd dans la nuit des temps* ». Plusieurs traditions rapportent différemment cette origine,'' mais elles s'accordent toutes à faire venir de la Judée les Bagratides ou Pagra-
1 Prince Pierre D0L60R0UK1, Notice sur les pHneipales familles éê te JiMMie, chapitre I". — Liste hiérarchique des maisons princières.
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tides^ Cette dynastie donna à la Géorgie plusieurs grands hommes et une reine célèbre dont le nom est aussi populaire dans le Caucase que celui de Jeanne Darc dans votre pays, de sainte Pulchérie en Grèce. d'Elisabeth en Angleterre, de Marguerite parmi les Scandinaves, et de Catherine-la-Grande en Russie. Bagrat III imprima à son royaume un énergique élah. Les lettres et les sciences prospérèrent à Tabri de son trône et les artistes, inspirés par le roi, créèrent une architecture religieuse véritablement nationale. Sous le règne de Bagrat IV, son petitfils, on vit fructifier le zèle des Bagratides pour le développement intellectuel de leur pays. Malheureument ce prince, qui se battit si bravement à Kaboudrhou contre les Turcs Seidjoucides ne savait pas dominer ses passions. La famille des Orbéliani rivalisait de puissance avec la dynastie régnante. Cette famille 2, d'origine chinoise 3, possédait en apanage, depuis la plus haute antiquité, Chamchvildé, nommé autrefois Orpelt, avec d'immenses domaines. BagradIV, étant devenu amoureux de la femme de Liparid Orbéliani, celui-ci se révolta et obligea le roi à lui
1 MOÏSE DE KHOREK, l'empereur CONSTANTIN POBPHYEO- GÉNÈTE, Vautoire de Géorgie, écrite par an Bagratide, sont d'accord sur ce point.
2 «Antique et iUustre maison,» dit le prince P. DOLGOBOUKI, iVofice, chap. VU, Maisons princières d'iUnstre origine étrangère.
3 Sons le règne de Cjrus, 28 familles touraniennes ou chinoises traversèrent la Mer-Caspienne et vinrent en Géorgie. Le surnom de Djénaui (chinois) et de pjenpakouriami (descendants du Pakour ou souverain de la Chine) , indique assez clairement l'origine des Orpélians, Orbélians, Orbéliani ou Orbélianoff.
abandonner une partie de ses Etats. Liparid , ayant été assassiné (1057), par les ordres de Bagrat, une lutte s'engagea entre les Bagratides et les Orbéliani. Un moment oubliée sous David III le Réparateur <, lorsque toute la nation se réunissait sous les drapeaux de ce grand prince pour tenir tête aux Turcs et sauver la civilisation chrétienne, cette lutte recommença à la fin du règne glorieux de Ghiorghi III. Ivané Orbéliani, ayant voulu mettre sur le trône le neveu du roi, héritier légitime de David IV, Ghiorghi ^ accabla les Orbéliani du poids de sa colère. Il employa contre eux les confiscations et les supplices. Un bon génie devait, en réconciliant ces deux grandes familles, mettre fin à ces funestes dissensions et élever son pays au plus haut degré de splendeur. Thamar , que les Géorgiens nomment « le Roi » (Mep'hé) ; parce qu'elle était douée de cette énergie qu'il est convenu de nommer « virile » , était fille de Ghiorghi III et d'une princesse ossète. Son règne 3 doit être considéré comme l'apogée du christianisme dans la région caucasienne. La Géorgie étant devenue, grâce à ses talents et à son courage, la première puissance de l'Asie occidentale, elle profita de cet ascendant pour convertir à la foi chrétienne tous les peuples du Caucase qui lui obéis-
1 C'est lai qui fonda le célèbre monastère de Ghélaltbi.
3 Ghiorghi ou George.
3 IC. Alex. DUMAS , Voyage dans le Caucase , entendant parler sans cesse de Thamar , manifeste le regret de n'avoir rien appris sur son règne.
saient^ Les Turcs Seldjoucides , non-seulement ne purent s'opposer à ces victoires de la croix, mais ils se virent obligés de défendre leur propre territoire. Les armées de la reine s'avancèrent jusqu'à Trébizonde. George, fils d'André Bogolioubskoï, petit-fils de Vladimir II Monomaque, qu'elle avait épousé pour se conformer au vœu de la nation , se signala d'abord par des exploits dignes d'un descendant de Rurik, qui firent croire qu'il méritait de partager le trône de Thamar. Mais bientôt, oubliant le respect dû à cette femme illustre, il s'abandonna à de tels excès que le clergé géorgien s'empressa de prononcer le divorce, et la reine prit pour mari David Soslan , prince ossète, dont elle eut Laska Ghiorghi IV et une fille nommée Roussoudan. Mais George, qui ne se résignait point à renoncer à la couronne, eut recours au^c Grecs. Il avait déjà conquis avec leur aide plu^ sieurs provinces, pris Koutaïs, et il menaçait Tiflis, lorsque Thamar, qui s'était mise à la tète de sis troupes, le battit dans deux rencontres, le fit prisonnier et le renvoya en Russie avec une garde d'honneur.
Thamar associa son fils au gouvernement quelques années avant sa mort qui eut lieu au commencement du Xlir siècle (1206). Un peu plus tard (1226-36), Blanche de Castille se signalait aussi cootme régente de votre beau pays. La destinée du fils de Thamar a également quelque ressemblance avec celle de Louis IX. Laska Ghiorghi IV fut pris
1 Le christianisme n'a pas conservé tontes les conquêtes qu'il fit dans ces contrées an temps de la reine Thamar.
par le roi de Khélath et obligé de se racheter par de grands sacrifices. S'il ne mourut pas de la peste en combattant les infidèles, le chagrin que lui causèrent les succès de Gengis-Khan abrégea sa vie, consacrée, comme celle du père des Bourbons, à la défense du christianisme contre les barbares.
Plus heureuse que son fils, Thamar était morte au sein de la prospérité. Son règne est resté dans la mémoire des Géorgiens comme une époque exceptionnelle, et Ton dit volontiers en Géorgie ^ au temps de la reine Thamar, » comme on dit en Suisse « au temps de la reine Berthe^ » La poésie s'est emparée de ces deux noms pour les idéaliser. Il était naturel quune souveraine, qui avait fait de la cour de Tiflis le rendez-vous des poètes et des savants, fut célébrée avec enthousiasme par la muse géorgienne. Le poème national de la Géorgie, le Thamariani, débute ainsi:
« Thamar, la gracieuse, Tagréable, aux douces paroles, brillante comme le soleil, pleine de majesté, semblable à un beau fleuve. »
De même que dans la Suisse romande on attribue à la célèbre reine de la Bourgogne transjurane beaucoup d'édifices qu'elle n'a point bâtis , ainsi les Géorgiens rattachent au nom de Thamar ce qui s'est fait de grand dans le royaume. Toute construction un peu importante est censée venir d'elle. Les sanctuaires les plus vénérés se disputent la
1 n ne faut pas confondre cette Berthe arec Berthe-au-g^rand-pied, plus célèbre en France, qui fut femme de Pépin et mère de Charlemagne.
gloire de garder son tombeau. On prétend qu'elle repose^ à la fois à Ghélathi à Mtzkhétha, à Hagpad et à Vardsie, comme cette tunique de Jésus- Christ qu'on voit en mémo temps à Trêves 2 et à Argenteuil \
Ce qui porte à croire que la reine Thamar a dû être enterrée dans la « forteresse des roses ^, » c'est qu'on voit les débris mutilés de son tombeau dans la sacristie de la vaste église , qu'elle fit tailler dans le roc^ comme les Brahmanes creusèrent les temples souterrains d'EUora. L'héroïne du Caucase aimait à se livrer dans la. retraite de Yardsie à ses profondes méditations. On y montre encore ses appartements qui sont précédés d'une dizaine de grottes où s'établissait la cour. La reine avait une maison d'été et une maison d'hiver. Celle-ci consistait en un petit portique qu'on trouvait après un vaste salon
1 A Payerne , dans le canton de Vaud , on montre non-seulement le tombeau de la reine Berthe, mais sa selle en bois et en fer, avec deux gaînes spacieuses en forme de culottes. Cette selle est aussi pourvue d'une ouverture destinée à recevoir la quenouille ; car l'active princesse illait à cheval. De là le proverbe : « Au temps où la reine Berthe fllait. »
9 En 1844, on a vu 1,500,000 catholiques venir à Trêves pour vénérer une relique aussi authentique que la dent de Bouddha, qu'on garde à Ceylan et qui a le pouvoir d'exciter le fanatisme d'innombrables multitudes. Partout les mêmes fourberies trouvent la même crédulité stnpide.
8 Aux nombreux écrivains allemands qui défendent la robe de Trêves, il est curieux d'opposer les arguments des défenseurs de la tuolque d'Argenteuil. — Voyez OERBEBON , Histoire de la robe soms couture ^ etc., Paris, 1677.
4 Vardsle ou Vardsiké.
6 81 toutefois il faut ajouter foi à la tradition qui lui attribue la fondation do cette église.
taillé en plein cintre. Tout autour du salon régnait un étroit divan à la géorgienne. Une grande alcôve dans le fond et une plus petite de chaque côté en faisaient tout Tornement. Deux fenêtres y répandaient une faible lumière. Sous une de ces fenêtres on avait creusé dans l'aire un foyer, destiné à contenir un brasier. A droite était un cabinet, d'où Thamar pouvait assister à la liturgie (messe), en se plaçant à une petite fenêtre ouverte sur une chapelle. L'appartement d'été était au-dessus de celui que je viens de vous décrire. Le devant, entièrement ouvert, donnait sur un balcon en bois d'où l'on apercevait l'admirable vallée du Kour, bordée de jardin et des vallées en terrasses.
A Ghélathi, après avoir inutilement cherché quelque trace du précieux tombeau, on aime à contempler dans une chapelle latérale de la grande église le portrait de Thamar. Le costume de la reine est vert avec les bordures d'or et de pierres précieuses. Elle porte un voile blanc sur sa couronne d'or ornée de pierreries rouges et de perles. Un autre portrait est, selon la plupart des archéologes, celui de sa fille Roussoudan^ Roussoudan a un chapeau écarlate en forme de diadème, sa robe, d'un pourpre foncé, est semée de grandes fleurs blanches, elle a une pèlerine de drap d'or, ses bracelets, couverts de perles, sont du même métal et ses souliers sont rouges.
Roussoudan tint par ses aventures dramatiques
1 D'autres disent que ce portrait représente la fille de Bagrat IV.
une place si importante dans l'histoire du XIIl* siècle, que son nom est resté presque aussi célèbre dans le Caucase que celui de sa mère. L'écrivain anglais qui a, dans Adam Bede, parlé de la beauté comme du présent le plus funeste qu'une femme puisse recevoir du Ciel/ trouverait plus d*un argument dans l'histoire de Roussoudan. Dès les commencements de son règne, les princes se disputèrent sa main. Djelal-Eddin, sultan kourde de Khazrim, indigné de ce que la reine lui avait préféré le Seldjoucide Thavghirissi , ravagea trois fois la Géorgie. L'inconstance de la reine lui fit encore plus d'ennemis que ses charmes. Son mari lui ayant reproché sa passion pour un de ses gardes , elle enferma le prince dans un château fort, puis elle choisit pour époux un Géorgien qui n'avait d'autre recommandation que sa figure et dont elle se dégoûta bientôt. Mais les Seldjoucides ne purent entendre parler sans colère des traitements qu'elle faisait subir à son premier mari. Pour les apaiser, elle fut obligée de donner sa fille Thamar en mariage à leur sultan Gaïath-Eddin et de souffrir qu'elle embrassât le mahométisme. Toutes ces concessions ne la sauvèrent pas. Les Mongols ayant conquis l'Âsie-Mineure et l'Arménie, sommèrent la reine de se soumettre à leur empire. Roussoudan n'ayant pu se résigner à subir le joug de ces barbares, fut poursuivie par leur général Batchou-Nouïan jusqu'en Iméreth, oh elle s'enferma dans la forteresse d'Ousaneth. Mais ne voyant aucun moyen d échapper à un ennemi inipitoyable, elle s'empoisonna en 1247. Après sa mort, ses Etats furent
partagés entre son neveu et son fils. Le premier eut la Géorgie supérieure, le second l'Iméreth ou Géorgie inférieure.
Depuis le règne de Roussoudan, Thistoire des Géorgiens n'est plus qu'une suite d'invasions, de désastres, de massacres et de révolutions. On dirait que la fille de Thamar, en livrant son âme aux instincts effrénés de l'Asie, avait, en même temps, ouvert le pays à la fureur des hordes asiatiques. Aux dangers du dehors s'unirent ces dissensions intérieures qui perdent infailliblement les nations, a dit le Verbe incarné. Lorsque Alexandre I" eut partagé son royaume entre ses trois fils, chaque vassal des trois princes se crut aussi puissant que son suzerain et visa à l'indépendance. Les excès de cet esprit aristocratique, qui a toujours été la passion des Iraniens, — aussi bien en Allemagne qu'en Géorgie, — rendirent impossible, sur les rives du Kour comme sur les bords de l'Elbe , du Weser et de roder, cette unité nationale sans laquelle toute défense contré la conquête devint chaque jour plus difficile. Aussi, en 1520, — à l'époque oii les impolitiques résistances du catholicisme allemand aux réformes les plus nécessaires , allaient partager la Germanie en deux camps rivaux , — la Géorgie orientale devint vassale des sophis^ de Perse et la Géorgie occidentale des padishahs de Stamboul. Les Persans et les Ottomans se disputèrent ensuite ce beau pays.
1 Sopki ou plutôt Safi veut dire mystique. C^était le nom du quatrième aïeul d'Ismaël I", saint célèbre parmi les Chyite» , qui , par ses grandes richesses, permit à ses descendants d'arriyer au trône.
n. Les Iraniennes. ^1
Conquise par les Turcs en 1589, la Géorgie leur fat enlevée par un monstre de cruauté, Chah-Abbas (1603- 1615), que les Asiatiques, adorateurs du succès , ont surnommé le Grand! Elle retourna, en 1724, sous le joug ottoman. Nadir-Chah, en ayant repris une partie, en donna le gouvernement à un prince indigène, Theimouroz II (1740). Héraclius, son fils, impuissant à se défendre contre les Musulmans, se reconnut, en 1783, vassal de la Russie. Ghiorghi XIII, successeur d'Héraclius, après un règne de deux ans, signa, en mourant, l'acte qui soumettait ses Etats à Paul I" et, en 1802, la Géorgie, que les Russes nomment Grousia, fut déclarée province de Tempire.
LETTRE II
LES PRINCESSES QÉOBGIENNES.
Pétersbourg,
Depuis rétablissement des Russes en Géorgie, la condition des anciennes familles régnantes a subi de profondes modifications. Dans la Géorgie, elles sont devenues sujettes de Tempire; en Mingrélie, les dadians se retrouvent dans la situation qu'ils avaient primitivement, c'est-à-dire qu'ils sont vassaux des empereurs de Russie comme ils l'étaient d'abord des rois de Géorgie.
En 1854, l'attention a été reportée sur la postérité de Ghiorghi XIII, qu'on commençait à oublier, par une série d'incidents dramatiques, qui donnent l'idée la plus complète et en même temps la plus exacte du genre de vie de la haute aristocratie géorgienne. Ces incidents ont aussi fourni l'occasion à des observateurs sincères d'examiner dans tous ses détails l'existence des montagnardes du Caucase. Sans doute, on avait des données générales sur l'état des femmes parmi ces tribus indomptées , mais personne ne savait d'une manière positive ce qui se passait dans l'intérieur du chef redouté qui, depuis tant d'années , tient tète au plus vaste empire du continent. La captivité des petites-filles de Ghiorghi XIII dans le sérail de Chamyl est donc un événement
qu'il importe d'étudier avec toute rattention possible.
Le prince David Tchavtchavadzé ^ avait épousé la princesse Anne Grousinski^. La sœur de cette dame, la princesse Yarvara, remarquable conune elle par sa beauté, s'était mariée avec le prince Orbéliani^, qui a été tué dans le Caucase. La famille du prince Tchavtchavadzé avait passé Tbiver de 1853-54 à Tiflis. Vers les premiers jours de juin, le prince fut envoyé dans le nord du Kakheth oii il devait se mettre à la tête de milices indigènes cantonnées sur la rive gauche de TAlazan. La princesse l'avait précédé de quelques jours à Tsinondale , déli« cieuse habitation que son mari tient de ses pères. S'établir à la campagne n'est pas une affaire dénuée de complications pour une grande dame géorgienne. Madame Drancey , l'institutrice française , « ne lut pas peu étonnée » lorsqu'elle vit « descendre l'un après l'autre les meubles des appartements. Les tapis, les tentures, jusqu'à la batterie de cuisine, tout fut emballé. Ce furent ensuite des épices, du thé, du sucre ... en un mot toutes les provisions nécessaires à la vie d'une maison nombreuse et princière. Il y avait aussi des ballots d'étoffes, toile, percale, indienne, pour habiller les serfs ^ »
1 Appartenant à «une antiqne et illostre maison, fréquemment aUiée à la maison régnante de Géorgie, v — Prince Pierre DOLGO- BOUKI, NoHee sur les principales familles de la Russie ^ chi^itre VIL — Maisons princières d'illostre origine étrangère.
9 Ce qui signifie en russe a de Grousia ou de Géorgie, w
S a Cette iUustre maison s'est fréquemment aUiée à la maison régnante de Géorgie. » — P. DOLGOBOUKI, iVotfce, cliap. VIL
4 Souoenirs d'une Française captive de Chamyl^ recueillis par Edouard HERLIEUX.
Lorsque tout cet énorme mobilier fut chargé sur lés arabas*, on se disposait h partir. Hais le dimanche s'étant passé sans que les chevaux arrivassent, on attendit au mardi, malgré la chaleur étouffante qui règne alors à Tiflis. Les Géorgiennes de la plus haute condition sont superstitieuses comme toutes les Asiatiques, et le lundi est à leurs yebx un jour néfaste. Enfin, on se mit en route à travers un admirable pays qui ressemble à un parc splendide, et où, à cette époque de Tannée, d'énormes grenadiers en fleurs se dressent au bord des torrents desséchés. Tsinondale, situé sur une hauteur, est environné d'une végétation luxuriante, et le jardin, le parterre sont peuplés de jasmins, de citronniers et d'orangers. Cette merveilleuse Géorgie n'attend que des ouvriers actifs pour devenir la plus riche et la plus florissante province de l'empire.
Malheureusement , les travailleurs intelligents qui la transformeraient, seront effrayés longtemps encore par la renommée des terribles montagnards du Lesghistan. Le cordon militaire qui défend les frontières de la province ne peut toujours arrêter les incursions des Lesghes, qui forment avec les Tchetchens les forces dont dispose Chamyl. Lorsque la princesse Tchavtchavadzé arriva à Tsinondale, les Russes avaient été prévenus que Yiman menaçait le Kaketh avec 15,000 cavaliers. Le prince reçut donc l'ordre de concentrer la milice à Childa , sur la rive gauche de VAlazam II quitta Tsinondale sans inquiétude,
1 Charrettes étroites et long^ues , traînées par des bœnfs.
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bieD convaincu que les montagnards ne passeraient point la rivière qu'ils n'avaient pas franchie depuis
La princesse Anne, sa sœurVarvara, la vieille princesse Tinia Orbéliani, qui partageaient cette funeste confiance, ne prirent d'abord aucune précaution pour se mettre en sûreté. Au moment ou elles se disposaient enfin à partir pour Télave , les Tchetchens entraient à Tsinondale. Elles n'eurent donc que le temps de se réfugier sur la terrasse avec les femmes attachées à leur service. La princesse Varvara Orbéliani, veuve d'un homme dont Chamyl lui-même, bon juge en fait de valeur, avait admiré l'intrépidité <, se montra, dans cette circonstance solennelle, la digne compagne d'un héros. Elle se plaça en face de la porte afin de mourir la première; à ses côtés se tenait sa nièce, M"' NinaBaratoff, jeune personne de dix-huit ans , dont un riche costume géorgien relevait encore l'éclatante beauté. La princesse Anne s'était jetée à genoux en pressant contre son sein l'enfant qu'elle nourrissait alors, la petite Lydie, âgée de quatre mois. La vieille princesse Tinia Orbéliani semblait paralysée par la terreur. La plupart des nourrices et des suivantes semblaient aussi épouvantées qu'elles, tandis que quelques-unes s'oubliaient elles-mêmes pour ne songer qu'à leurs maîtres.
Occupés du pillage de Tsinondale, les Tchetchens de Chamyl, cpi croyaient les princesses cachées dans les bois, finirent par se diriger vers la
1 Voyes Sêmmirt é'wm F\rtmfmi$t, cbapitre X, Le prince OrbélUni.
terrasse dont ils enfoncèrent la porte avec des éclats de rire sauvage. Cette proie qu'ils se figuraient perdue apparut tout-à-coup à leurs regards charmés. Armés de leurs ckachkas^, et prêts à se la disputer, ils se partagèrent en tumulte des captives dont ils attendaient une énorme rançon. Non contents de cette perspective lointaine, les farouches et cupides soldats de l'islamisme arrachèrent aux prisonnières leurs bagues, leurs boucles d'oreilles, et une partie de leurs vêtements. Lorsqu'elles furent réunies dans la cour du château, la princesse Anne, enveloppée de ses magnifiques cheveux noirs, n'avait conservé qu'une camisole brodée, un pantalon et un jupon. La petite Lydie avait été brutalement dépouillée de ses langes et la vieille princesse Tinia, presque nue, levait les mains au ciel pour implorer la justice divine. La fière attitude de la princesse Varvara avait imposé aux montagnards. Elle fut, ainsi que sa nièce, traitée avec quelques égards. On lui donna même, au moment du départ, un cheval magnifique et richement caparaçonné Quant aux deux femmes les plus âgées de Tsinondale, la princesse Tinia et la nourrice du prince, vieille femme décrépite, les Tchetchens les abandonnèrent, après avoir mis le feu à rhabitation. Lorsqu'elle fut réduite en cendres, la nourrice s'assit sur les débris fumants, en chantant avec l'égarement de la folie une de ces complaintes que les Géorgiennes improvisent durant les enterrements.
1 Sabres recourbés, fabriqués par les indigènes.
Les captives furent dirigées, sans perdre un instant, vers le camp de Chamyl; car les Tchetchens craignaient d^ètre attaqués. La princesse Anne, devenue le lot d'un muride de Viman, souffrit, durant un voyage de trois semaines, tout ce que le cœur d'une mère peut endurer. En effet, les mtirûfe^, gardes-d'honneur du chef montagnard, choisis au nombre de mille parmi les plus intrépides soldats des aouls ^ se distinguent par leur fanatisme. Cette confrérie militaire et religieuse, assez semblable à certains ordres catholiques du moyen-âge , jure de renoncer à toutes les affections de la famille. S'ils ne sont pas mariés, ils restent célibataires; dans le cas contraire, ils rompent toutes relations avec leurs femmes et leurs enfants tant qu'ils sont au service de Chamyl. Le muride qui s'était emparé de la princesse Anne montra l'insensibilité d'un véritable Templier. La princesse qui était blessée au pied, et qui avait perdu une de ses pantoufles, marchait péniblement dans les âpres sentiers des montagnes, portant dans ses bras la petite Lydie. Loin de venir en aide à la pauvre chrétienne, le sauvage musulman la frappait rudement de son plete (fouet de cuir), pour la forcer à marcher plus vite 2. La fille des rois de Géorgie, obligée de traverser les rivières quand l'accablement et le défaut de nourriture lui permettaient à peioe de suivi'e ses ravisseurs , faillit se noyer dans le Ki-
1 Villages des montagnards.
2 Madame Drancey donne une idée pen avantageuse de rhunanlté des Tchetchens. Son maître, dit-elle, «était un bourreau! j» — Somitnirs d'une Française j chapitre VU.
sikëve. La crainte de perdre sa proie décida le muride à la prendre en croupe, et pour empêcher qu'elle ne tombât, il passa le bras de la princesse dans sa ceinture et mit Fenfant devant lui. Après avoir traversé TAlazan, le montagnard, moins inquiet, se montra un peu plus humain. Il permit à la jeune mère d'allaiter Lydie. A mesure qu'on avançait, les prisonnières rencontraient ^ leurs compagnes d'infortune. A Khando, la princesse avait aperçu son fils Alexandre et sa fille Thamara. Au-delà de l'Alazan, elle retrouva sa sœur Varvara qui, à cheval et vêtue de drap noir, se faisait respecter des Tchetchens par sa fière attitude. Hais un nouvel incident sépara les princesses dans le voisinage du mont Khontski et les fit retomber pour deux jours dans leur isolement. Un détachement russe ayant assailli les ravisseurs, le muride qui portait la princesse Anne s'élança plus rapide que le vent, et la pauvre mère, dont le bras droit était pris dans sa ceinture de cuir, ne put retenir son enfant, qu une violente secousse fit voler loin délie. Sourd à ses cris déchirants, le muride refusa de s'arrêter. Lydie fut foulée aux pieds des chevaux et un Tchetchen l'acheva d'un coup de poignard.
Cette course effrénée à travers des défilés impraticables dura jusqu'à la nuit. La princesse, n ayant pu y résister, fit une chute et on la plaça sur un autre cheval. Lorsque les montagnards s'arrêtèrent,
1 Vingt et une femmes et un jeune garçon attaché au service du château ayaient été emmenés.
ils jetèrent une couverture au pied d'un arbre et s'endormirent autour de leur prisonnière. Celle-ci, à peine vêtue, mouillée jusqu'aux os, désolée de la mort affreuse de sa petite fille, incertaine sur le sort des quatre enfants qui lui restaient, passa dans de cmeiles angoisses et dans tes souffrances de la fièvre la première nuit de sa captivité. Le lendemain, elle était tellement accablée qu'un montagnard fut obligé de la mettre sur ses épaules pour la faire arriver au sommet d'une colline. Tandis qu'on s'y arrêtait un moment, un cheval s'approcha d'elle et la princesse frémit en voyant sortir du sac de cuir, dont il était chargé, un pied d'enfant chaussé d'un brodequin. A sa prière un Thetchen ouvrit le sac et Thamara s'élança au cou de sa mère. Mais celle-ci ne put obtenir la permission de garder sa fille, qui partit avec un autre montagnard.
Les captives furent réunies au camp de Pokhalski où se trouvait Chamyl. Lorsque la princesse Anne entra dans la pièce humide et sombre oii elles étaient rassemblées, une voix s'éleva de leurs rangs et chanta sur un de ces airs mélancoliques, si chers aux Géorgiens , cette improvisation : « Combien notre malheur est grand! La fleur et la lumière de notre Kakheth est au pouvoir des Lesghes odieuxl Oublions nos propres souffrances. Prions pour les princesses et pour leurs enfants. Avec eux seraient perdus l'espoir et l'o vaincue comme ces I Géorgie chrétienne de' montra, le lendemain
ses réponses aux tuubs^ et aux messagers de Chamyl. Elle refusa même , ainsi que sa sœur , de se rendre auprès de Yiman. Cette attitude énergique plut au chef intrépide qui leur fit donner des vêtements , devenus fort nécessaires pour continuer leur pénible voyage jusqu'à Dargui-Védeno , sa résidence.
Le lendemain de leur installation dans le sérail de Yiman ^ vers le soir, on vint avertir les Géorgiennes qu'il allait se rendre auprès d'elles. Châmyl ne franchit pas le seuil de leur appartement. Il s'arrêta sous la galerie avec deux de ses gens dont l'un servait d'interprète, puis il s'assit sur un escabeau. Il avait alors cinquante-trois ans. a Sa taille est élevée, dit un des témoins de cette entrevue, l'expression de sa physionomie , calme et imposante, est généralement douce. Cependant sa figure ne manque pas d'énergie. Ses traits rappellent le type du lion, mais du lion au repos. Sa barbe longue et rousse ajoute à son air majestueux. Ses yeux gris sont longs, mais il les tient à moitié fermés. Une bouche vermeille, de très-belles dents, une main petite et blanche, une démarche posée, sans lenteur, tout en lui révèle l'homme supérieur. 2 »
Après avoir demandé avec politesse aux deux princesses des nouvelles de leur santé et écouté leur réponse, le chef des montagnards ajouta :
« Je suis étonné moi-même que vous soyez arrivées toutes heureusement, et j'y vois un signe in-
1 GouYemears des vingt provinces qui obéissent à Viman. 8 Sonvenirs tTume Française , ^XX , Cliamyl iman.
contestable de la protection du Ciel, qui vous a sans doute conservées pour me permettre de vous échanger contre mon fils^ et de réaliser, de cette façon, le plus cher de mes vœux. Je suis venu pour vous tranquilliser : personne ici ne vous fera le moindre mal, vous serez traitées en tout comme les membres de ma famille, mais à une seule condition, c'est que vous n'écrirez aucune lettre sans mon autorisation. Dans le cas où vous tenteriez de nouer des intelligences secrètes avec les vôtres et où ceux-ci se permettraient de vous adresser des avis auxquels vous ne devez point souscrire, sachez que je ne vous ménagerais plus ; je n'épargnerais même pas vos enfants. Je vous anéantirais toutes comme j'ai fait périr dix officiers russes qui avaient reçu une lettre cachée dans un pain *. »
La princesse Varvara , toujours résolue, s'approcha de la porte, et fixant sur Chamyl un regard assuré :
« Ces menaces sont superflues, répondit-elle avec fermeté. Notre condition et nos principes nous interdisent le mensonge.
« Très-bien, dit Yiman, mais n'oubliez pas que vous êtes, au pouvoir de Chamyl! »
1 Djemmal-Eddin , fils aîné de Chamyl et de Patimate, livré en Otage aux Russes en 1838 , et alors lieutenant dans un régiment de lanciers. Après ayoir mené une existence civilisée, il n*a pu s'habituer de nouveau aux coutumes sauvages de son pays ; il est mort de chagrin.
2 Un autre fait, cité par le rusé Asiatique, paraît inventé, n s'agit d'une comtesse russe qu'il aurait condamnée à une étemelle captivité, « parce qu'elle aurait osé le braver. »
Depuis cette entrevue, les rapports du chef musulman et de ses prisonnières furent toujours réglés par une réserve scrupuleuse. L'hiver, quand la cour était pleine de neige, qu'il aurait pu éviter en passant devant leur porte, il ne le faisait jamais qu'à la nuit. Il leur avait même recommandé de ne point s'exposer à ses regards en prenant l'air sur la galerie qui bordait leur cellule. Les princesses étaient donc à-peu-près complètement livrées aux caprices de ses femmes, auxquelles l'austérité de ses principes, plus que son existence tour- à-tour studieuse^ et active l'obligeaient de confier ses captives.
Trois fournies se disputaient alors le gouvernement du sérail de Chamyl. Zaïdëte, fille de Djemmal-Eddin, un des conseillers les plus dévoués de Viman, était âgée de vingt-quatre ans 2. Elle était maigre, grêle, son œil était noir, son nez long et recourbé, ses lèvres étaient pincées. Ses traits n'étaient point trompeurs ; car elle était avare comme la fourmi, rapace comme l'oiseau de proie, et rusée comme le renard. Son parler était lent et doux, signe d'une prudence consommée, et toutes ses manières témoignaient d'une incontestable autorité dans le sérail. En effet, sa qualité de première femme de Yiman lui donnait des droits étendus sur les serviteurs et même sur les enfants de Chamyl. C'est à
1 « Tous les jours il passe de longues heures k travailler dans un cabinet encombré de livres et de parchemins. » {Souvenirs d'une Fran- §ttise, XX.)
8 n semble que Chamyl l'ait épousée en considération des immenses seryices que lui a rendus DJemmal-Eddin.
elle qu'étaient confiées les clefs, symbole de Fautorité domestique. Mais cette autorité était loin d'être absolue, fort heureusement pour les autres femmes que la jalouse Zaïdète était peu disposée à gâter. Jamais les soucis de la guerre ou de la politique n'ont empêché Chamyl d'entrer dans les plus petits détails de l'administration de sa maison. Les honunes supérieurs ne trouvent rien au-dessous d*eux et Chamyl partageait sur ce point les convictions de Napoléon 1*'^
La seconde des femmes de l'iman, qui parais* sait âgée de trente ans, se nommait Chouanète. Anna» Arménienne de Mosdok, avait été enlevée par les montagnards en 1840. Eprise de Chamyl, elle avait, en prenant le nom de Chouanète , renoncé à sa patrie et à sa foi. Toutes les femmes de Chamyl montraient pour lui un profond et sincère amour, mais cet amour avait chez Chouanète le caractère d'une religieuse exaltation ^ que les qualités de l'iman expliquent aisément. Terrible dans la guerre, Chamyl est aflFeclueux, patient, plein d'adresse au foyer domestique et bien supérieur à la plupart des maris européens, beaucoup trop confiants dans le «principe d'autorité \ j> Il veut avant tout convaincre. « Yoilà
1 Voyez sa Corre^ondanee avec le roi Joseph.
2 Dans un moment où Chamyl combattait contre les Busses et où le canon retentissait dans le sérail, « la pauvre Chouanète, dit M. VEB- DEBEVSKl, Récit véridique, etc., déTOrée d'inquiétude, priait et Jeûnait avec une dévotion extrême. »
3 « Lorsque j'habitais la Russie , disait Chouanète, j'étais encore bien jeune, cependant je me rappelle y avoir vu plus d'un chrétien qui ne le valait pas. »
quinze ans, disait Chouanète sans essayer de dissimuler rémotion qui embellissait son charmant visage, voilà quinze ans que je suis sa femme , et je n'ai jamais versé de larmes que quand il était longtemps en expédition sans m*envoyer cherchera Si je fais une faute, au lieu de me montrer un visage sévère, il me parle comme à son enfant et me reprend si doucement que je suis confuse de tant de bonté ^. » Aussi , malgré les prières que son père et plus tard ses frères lui adressèrent , afin qu'elle décidât Chamyl à recevoir une riche rançon, Chouanète a sacrifié sans regret sa liberté à son amour. Quoique folle et rieuse, elle se montrait beaucoup plus susceptible de sentiments tendres que la grave Zaïdète. Si elle manquait de distinction, malgré sa fraîcheur et la blancheur de sa peau, son cœur était d'or; il était resté, sous la loi du Prophète, essentiellement évangélique. La douceur de ses traits n'était pas trompeuse. Elle ne laissait échapper aucune occasion d'être utile aux pauvres captives.
Aminète, troisième femme de Chamyl, avait à peine dix-sept ans. Elle était de race kiste^ et se distinguait de toutes les habitantes du sérail par le piquant de sa physionomie et son extrême vivacité. Prisonnière depuis l'âge de cinq ans, elle était exposée, à cause de sa stérilité, à des ennuis de plus
1 Chouanète est la senle femme de Chamyl qui raccompagne dans les expéditions guerrières.
S Somemirs «f ime Française^ chapitre XXTTT, Les trois robes.
3 Tribn cancasienne dont les Tchetchens sont on rameau.
d'un genre. La jalouse Zaïdëte pro6tait de toutes les absences de Chamyl pour Faccabler de vexations qui lui semblaient d'autant plus difficiles à supporter que cette vie de captivité répugnait à ses instincts d'indépendance.
Lorsque les femmes de Chamyl parurent devant les princesses , celles-ci furent frappées de Télégance relative du costume d'Aminëte. Zaïdète et Chouanète étaient vêtues ainsi que les filles de Chamyl, Najarate ^ Napizète et Patimate^, de chemises bleues très-grossières, descendant jusqu'à la cheville et ne laissant voir que le bas du pantalon. Aminète seule portait un pantalon rouge, une tunique bariolée et un voile noir. Chamyl n'entendait point que ses femmes se distinguassent en rien de celles des naïbs, quoique sa volonté ne fût 'pas, en matière de toilette 3 toujours bien respectée *. Il répétait qu'il n'aimait à les voir qu'en blanc. Mais la vie du sérail devient très-monotone pour des femmes qui ne peuvent s'occuper de leur toilette autant qu'elles le voudraient. Quant aux distractions extérieures elles se réduisaient à quelques promenades au cimetière que
1 Fille de Zaïdëte.
2 Filles de feu Patimate. — Chouanète , pendant la captivité des princesses, accoucha d'une fille nommée Zaïdate.
3 L'élégance de sa belle-fille, fille de Daniel-sultan, une des plus charmantes personnes de ces contrées, était souyent l'objet de ses critiques.
4 Chouanète , ft la préférée de Chamyl a, était « dès le matin dans tous ses atours et l'élégance de son costume relevait encore l'éclat de sa beauté. » (VEBDEBEVSKI) Zaïdëte, au contraire, (( courait dans un négligé dont elle aurait dû rougir. »
Chamyl autorisait quand il s'absentait , et qu'elles faisaient le soir, accompagnées des femmes du sérail, bien entourées, soigneusement voilées et éclairées par des lanternes. Au Caucase comme à Stamboul, la polygamie ^ dégénère nécessairement en captivité. La superstition ajoutait aux ennuis inséparables d'nne pareille existence 2. Chamyl en donnait Fexemple à son sérail. Personne n'a, autant que lui, le sentiment de sa force, ce Pendant que trois tsars ne peuvent, — en huit mois! — prendre une forteresse rosse, j*ai le droit, disait-il, d'être fier de tenir tête à la Russie depuis tant d'années. » Eh bien ! cet homme qui a une si pleine conscience de son énergie extraordinaire, se préoccupe de ses rêves, et il attend le jeudi pour entrer en campagne et commencer une affaire importante! Ses femmes enchérissent, cela va sans dire, sur ces puériles observances. Malheureusement, la superstition n'est pas, quoiqu'on ait dit Joseph de Maistre^, un travers inoffensif. Elle rend défiant et, au besoin, cruel. Je ne crois pas que les femmes de Chamyl eussent vu avec plaisir brûler de pauvres hérétiques dans des statues de plâtre comme les Espagnoles du bon vieux temps ^; mais elles devenaient intraitables quand elles
1 La polygamie, étant contraire aux instincts les plus élevés et les plus délicats de la nature humaine , les femmes musulmanes ne la supportent pas sans protestations : « Vous êtes heureuses , vous , disait Zaïdète aux princesses, vous êtes seule», mais nous! » (VEBDEBEVSKI, Meeit viridiquCy etc.)
S Voyes dans Souvenirs d^une Française, chap. XXV, les théories d*Aminète sur la manière de se couper les ongles.
8 Dans les Soirées de Saint-Pétersbourg.
4 Voyez MICHELET, La Renaissance.
n. Les Iraniennes. 22
se figuraient que les princesses portaient « des ob^ jets malfaisants. » C'est ainsi que la terreur des sortilèges a rendu Soulouque impitoyable i. Dans un pays oit l'imagination , cette folle du logis, règne sans contrôle, les moines doivent être les oracles de notre sexe. Aussi les discours des anachorètes produisent^ils dans le Caucase des effets aussi surprenants que dans les Alpes d'Uri, dans les Apen-* nins et dans vos montagnes de l'Isère^. M'^'Drancey en cite un curieux exemple. Exaltées par les prédications d'un derviche, les femmes de Darguî-Védeno se livraient à des excès de monomanie religieuse qui rappellent d'une manière frappante certains faits étranges qui se sont passés dans les couvents de l'Europe 3. Peu-à-peu Tenthousiasme les gagnait, elles se frappaient contre terre et se mettaient à sangloter. Chouanète pleurait en tournant et retournant son long chapelet de corail, et restait des heures entières à écouter le derviche. « Les cris de toutes ces femmes, dit M"** Drancey, nous empêchaient de dormir : — on eût cru entendre les aboiemenis de plusie¥n chiens^. »
Chamyl, malgré ses illusions en matière de religion, doit être considéré non point comme un es-
1 Voyez G. d' ALAUX , L'empereur Soulouque et son empire. — L'Ain* mintsme nègre, dans la Reçue de» deux mondes , 1850-1851.
2 Voyez Affaire de la Salette^ Paris, 1857.
8 Voyez D' CALMEIL, De la Folie^ 1845, Paris, 8 vol. ïn-^^ Parai les principaux théomanes on doit citer Dominique, Pran^ls d^AasiM, Ignace de Loyola, François Xavier, etc. Cette manière de voir est pin impartiale et plus conforme aux fait« que Phypothèse voltairiemie.
4 SoMtenirs d'une FVançaisef XXXVl.
clave de la sensualité musulmane , mais plutôt comme un rigide réformateur de Tislamisme, décidé à tout sacrifier aux nécessités d'une lutte colossale. Les femmes de ses sujets sont soumises à des lois trèssévères. Tous les travaux sont leur partage dans un pays où chaque homme est nécessairement soldat. Aussi, mariées pour la plupart à douze ans, sontelles vieilles à trente. Une législation impitoyable, comme celle de Calvin, impose aux deux sexes un puritanisme digne de l'ancienne Genève.
La captivité de la princesse Anne Tchavtchavadzé et de la princesse Varvara Orbéliani dura jusqu'au 17/29 mars 1855. Elles furent échangées contre Djemmal-Eddin , fils de Chamyl. Depuis qu'elles ont quitté le sérail de Dargui-Védeno, Aminète a été répudiée comme stérile. Zaïdète et Chouanète sont donc restées seules en présence. La première est plus je ne, mais elle na pas, sans doute, embelli avec les années. Quant à Chouanète , elle approche du terme fatal, si elle ne l'a déjà atteint, où il faut renoncer k l'empire qu'on exerce par la beauté. Il est vrai que Chamyl est, lui-même, arrivé au seuil de la vieillesse, quoique rien n'annonce encore qu'il ait senti le poids du temps.
LETTRE m.